DES ÉCOLES PRIMAIRES PROPREMENT DITES
Nombre de ces écoles au 31 décembre 1866 et au 31 décembre 1863. — Moyennes et comparaisons. — Diminution graduelle des écoles libres; pourquoi. — Les écoles adoptées condamnées par le gouvernement actuel. — Suppression radicale prochaine des écoles libres inspectées. — La diminution du nombre des écoles libres et les principes de la loi de 1842.
Au 31 décembre 1866, il y avait en Belgique, pour 2554 villes et communes rurales et une population générale de 4,981,351 habitants (i) , 5630 écoles primaires, dont voici la répartition :
Pour les Pour les Garçons. Filles.
Pour I les deux , TOTAL.
Sexes. I
Communales
Adoptées
Privées inspectées (écoles
et pensionnats) .
Libres (id.)
Il y avait donc , par commune , une moyenne de
(i) J'extrais ces chiflfres du Rapport officiel de 1865-1866 , sur l'enseignement primaire, p. 211 des annexes. — • D'après le dernier recensement, il y avait , au 31 déc. 1866, 2551 communes et une population (de fait) de 4,829,320 habitants. La population de droit n'était que de 4,827,833.
I ^,20 écoles et , par groupe de 1000 habitants , une moyenne de 1,12 d'école. Cette dernière moyenne est évidemment insuffisante : car un groupe de mille habitants donne 150 enfants arrivés à l'âge d'école (sept à quatorze ans).
Nous comprendrons mieux la signification de ces chiffres, en rappelant quelle était la statistique des écoles pendant la période triennale précédente , finissant au 31 décembre 1863 , pour 3541 communes et une population territoriale de 4,894,071 habitants :
Pour les Garçons.
Pour les Filles.
Pour
les deux
Sexes.
Total.
Communales
Adoptées
Privées inspectées (écoles
et pensionnats) . , Libres (id.)
Il résulte de la comparaison de ces deux tableaux que le nombre des écoles a diminué , tandis que celui des communes et le chiffre de la population du royaume ont augmenté. Nous rechercherons la cause de cette diminution déplorable.
Elle n'a pas atteint les écoles officielles , puisque le nombre des écoles com7nunales de garçons a été augmenté de 124 et celui des écoles communales de filles de 114 ; ce qui a permis de supprimer 41 écoles mixtes. Le chiffre total de l'augmentation des écoles officielles est donc de 197.
3511 écoles avaient été créées aux frais du trésor public (62.36 7o) ; 2119 écoles (dont 627 soumises au régime de l'inspection) étaient dues à l'initiative privée (37.64 7o)- Pendant la période triennale précédente cette proportion était de 58.50 ""/o : 41.50 °/o. Les écoles officielles ont donc gagné tout ce qu'ont perdu les écoles ado2')tées, privées ou libres : 3.86 %.
Pendant la période triennale , finissant au 31 décembre 1866 , cette diminution des écoles adoptées (56), privées (9) ou libres (166) s'est élevée au chiffre relativement considérable de 231. Elle n'avait été que de 113 dans la période triennale précédente.
Tout le progrès de l'enseignement primaire s'accomplit donc au bénéfice des établissements officiels , du moins sous le rapport du nombre des écoles.
De 1860 à. 1867 exclusivement, 189 écoles libres ont disparu. En se plaçant au point de vue des auteurs de la loi de 1842 , on peut dire que cette conséquence découle naturellement de cette loi. Il était à prévoir, en effet, que le nombre des écoles libres diminuerait graduellement. Confiantes dans l'excellence de la législation , beaucoup de personnes dévouées ou d'associations charitables , qui avaient fondé et entretenaient des écoles libres, ont cru pouvoir donner à leurs efforts généreux une autre direction et laisser aux communes le soin de créer des écoles nouvelles. Si la fraction anticatholique du parti libéral dominant n'avait pas fait de la révision de la loi de 1842, dans le sens de ses haines ou de ses préjugés, l'objet le plus important de son programme politique , il est
probable que dans un temps déterminé, les écoles lih^es auraient pour ainsi dire entièrement disparu. Les ressources mises à la disposition de l'enseignement primaire officiel sont tellement considérables , la loi de 1842 entoure les écoles officielles de garanties morales et religieuses tellement sérieuses , et les avantages qu'offrent ces écoles, surtout dans les petites communes rurales , sont tels , qu'il n'aurait pas été vraiment utile, du moins en général , de maintenir toutes les anciennes écoles libres. Pendant la dernière période triennale, finissant au 31 décembre 1866, 110 écoles libres mixtes ont été fermées. La plupart d'entre . elles auront été remplacées sans doute par des écoles commwiales spéciales, soit pour les garçons, soit pour les filles. 11 n'a été fermé que 10 écoles libres de garçons : 46 écoles libres de filles ont été supprimées. Dans chacun de ses rapports, l'administration se plaint des difficultés qu'elle éprouve à doter les communes d'écoles officielles de filles : il me paraît évident que si elle nourrissait moins de préjugés contre les congrégations religieuses et si elle avait un amour moins vif pour l'uniformité et la centralisation systématiques , elle parviendrait rapidement à transformer presque toutes les écoles libres de filles en écoles adoptées.
Malheureusement les écoles adoptées paraissent avoir été définitivement condamnées par la bureaucratie. Il n'existait plus , au 31 décembre 1863 , que quarantecinq écoles adoptées de garçons : au 31 décembre 1866, ce nombre était descendu à trente-six. Si on tolère davantage les écoles ad^optées de filles , c'est à cause de
la difficulté que l'administration officielle rencontre dans l'organisation des écoles communales de filles. De 1863 à 1867 , cinquante-six écoles adoptées ont été supprimées. Du P'^ janvier 1861 au 31 décembre 1863 , cent vingt-neuf de ces écoles avaient été fermées : cinquante-cinq adoptions avaient été retirées par arrêté royal ; septante-quatre autres , dit le rapport triennal de 1861-1863 , « étaient devenues sans objet par suite « du décès des instituteurs ou pour tout autre motif. » Ce motif général peut se résumer ainsi : « dans les rapports précédents , ainsi que dans plusieurs discussions au sein des Chambres législatives, il a été prouvé que, d'après la loi, V école communale forme la règle et que Yécole adoptée ne peut être admise qu'à titre d'exception (i). )) La vérité est que le gouvernement actuel cherche , par des voies interprétatives plus ou moins rationnelles , à mettre sur le même rang et à confondre , pour ainsi dire , les écoles adoptées (art. 3 de la loi du 23 sept. 1842) et les écoles privées inspectées (art. 2). Cependant le législateur de 1842 a voulu , par la création légale des écoles adoptées , consacrer ce qui existait en fait il y a trente ans : beaucoup d'écoles libres , surtout des écoles catholiques , jouissaient en effet de subsides communaux , qui n'étaient pas précisément , comme on l'a démontré dans la discussion de la loi, l'équivalent d'une subvention ou d'une indemnité pour l'instruction des enfants pauvres. Aujourd'hui, on soutient qu'il n'est pas permis aux communes d'ac-
(i) Rapp. trien. de 1861-1863, p. xci.
DES ÉCOLES. i05
corder aux écoles adoptées d'autre indemnité que cellelà. « Certaines communes, a prétendu l'administration , avaient cru pouvoir concéder gratuitement la jouissance de locaux à elles appartenant , et qui avaient été construits pour la tenue d'écoles communales. C'est afin de rendre ces locaux à leur véritable destination que diverses adoptions ont été retirées. » Cet argument est une pétition de principe. J'aime mieux le suivant : « d'autres retraits ont eu lieu parce que les instituteurs refusaient de se soumettre à la loi ou d'introduire dans leur enseignement les améliorations jugées nécessaires. On en a prononcé plusieurs à la demande des communes elles-mêmes. » Mais le plus simple des arguments invoqués est celui que j'ai cité plus haut : on veut rendre « l'exception » irréalisable, en fondant ensemble arbitrairement les art. 2 et 3 de la loi. Cette interprétation , évidemment dirigée contre certaines écoles , tenues par des congrégations religieuses, a fait, en 1861 et en 1862 , l'objet des plaintes de l'évêque de Liège : ce prélat a prétendu , non sans raison , qu'elle rend impossible l'adoption de ces écoles (i). Si elle devait se généraliser , un autre évêque , celui de Bruges , y verrait une infraction à la loi de 1812. Une telle violation, ajoute le prélat , « soulèverait les réclamations les plus vives , s'il était constaté qu'elle doit de préférence porter atteinte aux institutions religieuses (2). » Ces protestations n'arrêteront pas le gouvernement
(1) Voy. Rapp. trien. de 1861-1863, p. xciv,
(2) Id. p. xcii.
actuel dans la réalisation du système qu'il a adopté.
Il ne voit pas d'un œil plus favorable les écoles privées, qui se sont volontairement soumises à l'inspection, pour pouvoir tenir lieu d'écoles communales.
Vainement fait-on observer que ces écoles ne coûtent rien aux contribuables : l'inspection ne les assujettit pas assez à l'administration , et leur indépendance relative blesse les yeux administratifs qui aiment la symétrie. D'ailleurs beaucoup de ces écoles sont créées par des catholiques ou dirigées par des religieux ou des religieuses. Au 31 décembre 1863 , les écoles privées soumises volontairement à l'inspection n'étaient plus qu'au nombre de septante-deux. Ce chiifre était descendu, le 31 décembre 1866, à soixante-trois.
Il est probable que ces écoles ne résisteront plus longtemps aux efforts de la centralisation administrative, qu'elles disparaîtront entièrement ou qu'elles préféreront reprendre leur complète indépendance : le résultat de cette lutte sera obtenu aux frais du budget.
Alors une des bases essentielles du système de la loi de 1842 sera , en principe , renversée : Vécole libre , qui était la règle , sera l'exception , et Vécole communale , qui était l'exception , deviendra la règle. Si le parti qui domine maintenant conserve le pouvoir , on créera des écoles, non pour pourvoir extraordinairement à une évidente nécessité sociale, mais pour satisfaire régulièrement le désir de monopole qu'affectionne toute administration trop fortement organisée, ou pour appliquer ce principe, que l'Etat a charge d'âmes et qu'à lui seul appartient véritablement le droit d'ensei gner et le pouvoir d'instruire la nation.
« Il faut, disait récemment à la Chambre un mem- ^ bre de la majorité parlementaire actuelle, il faut « régénérer les Flandres par l'instruction et, pour cela, « il faut réformer l'enseignement officiel et travailler « à la suppression des écoles libres. (Protestations à « droite.) Sans doute, et, si paradoxal que cela vous « paraisse, je pourrais vous démontrer que l'igno- « rance est en raison directe du nombre des écoles « libres (i). »
Je me promenais avec un enfant, âgé de sept ans, dans une propriété domaniale. A qui appartient cela ? me demanda l'enfant. — A l'État. — A l'Etat... Où demeure-t-il , ce Monsieur? — Cette question naïve révèle, dans toute sa profondeur, l'importance de la tendance et des conséquences que je signale. Quand on dit enseignement de l'État, on exprime une abstraction. C'est toujours un « Monsieur )> qui enseigne ou qui dirige l'enseignement. La loi de 1812 a très-sagement prévu les dangers de cette situation et y a porté remède; mais elle a encore trop donné de pouvoir aux autorités politiques.
L'expérience l'a .démontré ; car aujourd'hui s'est formée une immense machine gouvernementale, appelée administration de l'enseignement primaire. Je ne prétends pas que le gouvernement ait, jusqu'ici, abusé outre mesure de la force de cette machine , qui certainement est capable de répandre de grands bienfaits; mais j'indique les dangers qui en peuvent résulter et
(l) Écho du Parlement, 3 fôvrjor 1869.
qui se sont déjà manifestés plus d'une fois, depuis 1847.
Ainsi , par exemple , le gouvernement n'admet plus qu'une administration communale supprime l'école primaire officielle existante , quand une école primaire libre qui ne coûte rien aux contribuables et qui pourvoit suffisamment à tous les besoins de l'enseignement , se trouve dans la commune ou vient à s'y établir (i).
« Il est peu digne, dit le rapport triennal de 1861- 1863 (2) , pour une administration publique , d'aliéner ses droits , sa liberté d'action , en échange d'un avantage matériel quelconque. » Cet avantage matériel , me semble-t-il, est une bonne fortune pour une commune , qui pourvoit ainsi sans frais à tous les besoins de l'enseignement primaire.
Raisonner autrement , ce serait vouloir quand même un enseignement officiel. Si l'État voulait profiter d'un monopole de fait pour donner à Tinstruction primaire une direction anticatholique ou seulement acatholique , l'avenir se chargerait de prouver que cette tendance , contraire au texte et à l'esprit de la loi de 1842 et de la Constitution, est préjudiciable à l'enseignement luimême.
La décadence des écoles primaires libres est évidente. Ce fait est regrettable , parce qu'il démontre une certaine apathie chez les particuliers et les communes, qu'il tend à bureaucratiser l'enseignement primaire , et qu'il facilite le projet de ceux qui veulent établir en
(1) Voy. Rap. trien. de 1861-1863, p. lx.
(2) Id. p. LXXX,
Belgique une Église ou un rationalisme d'Etat par la révision radicale de la loi de 1842.