FRÉQUENTATION DES ÉCOLES. — DE L'ENSEIGNEMENT OBLIGATOIRE
Du nombre des jours de classe. — Des heures de classe. — Moyenne de la fréquentation. — Nombre des enfants qui font un cours complet d'enseignement primaire. — Situation de l'enseignement primaire à Gand, au point de vue de la fréquentation. — Des causes de Y absentéisme. — De la mauvaise éducation des parents.— De l'exagération du nombre des heures de classe. — De la pauvreté des parents. — Des moyens de combattre l'absentéisme. — La contrainte. — Système préconisé par les autorités communales de Gand. — De l'enseignement obligatoire.
D'après les règlements portés en vertu de l'art. 15 de la loi de 1842, la moyenne annuelle des jours pleins de classe aurait dû être en 18G5-1866 de 254 par école :
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Ielle 11 a été en réalité que de 246 : 9 de plus qu'en 1862- 1863. La députation permanente de la province de Namur a , par un règlement , que le rapport triennal de 1861-1863 cite comme modèle , porté le nombre des jours de classe à 257 et le nombre des heures de classe à sixpar jour , sauf le jeudi (pour les garçons) et le samedi (pour les filles) , où il n'y a que trois heures de classe.
La moyenne de la fréquentation pour les élèves admis gratuitement était , en 1863 , de 184 jours : en 1866 , elle était de 193 jours. Pour les élèves payants , cette moyenne a écé , en 1863 , de 190 , et en 1866 , de 196. 11 y a donc un progrès réel dans la fréquentation. Il est intéressant de constater que , dans les provinces de Namur , d'Anvers et de Liège , les enfants admis gratuitement sont plus zélés que leurs camarades privilégiés par la fortune.
Nous avons vu qu'un sixième environ des enfants du pays ne fréquentaient aucune école. Sur les 73,392 élèves qui ont définitivement quitté, en 1866, les écoles soumises à l'inspection (i) , 23,560 seulement (32.1 ""/o) avaient fait un cours complet d'études. 49,832 enfants (15,834 élèves payants et 33,998 élèves gratuits) avaient donc reçu une instruction incomplète. En admettant que les mêmes faits se passent dans les écoles libres , on arrive à cette conclusion peu satisfaisante qu'environ 5 ^/o seulement du nombre total des enfants , inscrits dans les écoles de toutes les catégories, quittent annuel-
(i) Les documents officiels se taisent naturellement sur les écoles libres.
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lement lecole après avoir achevé leurs études primaires. La grande majorité des enfants part annuellement avant lage de quatorze ans et avec une instruction incomplète. Les deux tiers des enfants qui abandonnent l'école restent dans une ignorance primaire plus ou moins profonde.
Cette conclusion générale n'est pas exagérée. Il est des centres de population , où les résultats sont moins favorables encore , à Gand , par exemple (i). La proportion des enfants quittant l'école à douze ans a été beaucoup plus forte en 1857 qu'en 1850. En 1857 , plus des trois quarts des enfants âgés de plus de sept ans avaient quitté l'école avant l'âge de douze ans. L'administration de cette cité popideuse et industrielle a fait dresser pour les années 1864-1866 des tableaux fort instructifs. Pejidant les années 1864-1865 et 1865-1866, 3,211 élèves avaient quitté les écT)les communales. En défalquant les enfants qui avaient simplement changé d'école (234), les enfants décédés (124), ceux qui avaient quitté la ville (147), et ceux qui continuaient à recevoir de l'instruction dans des établissements publics ou privés, on avait constaté le départ de 2,210 enfants, dont
7 ans.
(i) Voir rintérossant rapport fait au conseil communal de Gand par M. lechevin Wagcner, le 20 mai 1867. Il a été publié en brochure sous ce titre : De la nécessité, an pomt de vue de Vinstntction l'ri-
âgés de
III résulte de cotte statistique qu'environ un tiers de a population des écoles communales de la ville de >and ne recevait plus aucune espèce d'instruction à partir de l'âge de dix ans et qu'environ la moitié de cette population avait fui l'école à partir de l'âge de onze ans. Même en tenant compte des élèves qui restent à l'école jusqu'à l'âge de douze, treize ou quatorze ans , un quart à peine du nombre total arrivait jusqu'aux classes supérieures. Les trois autres quarts n'avaient pas reçu une instruction suffisante.
Remarquons qu'il ne s'agit ici que des écoles communales. Les écoles libres ne nous fourniraient pas , je pense , des résultats plus satisfaisants.
La non fréquentation de l'école , la fréquentation irrégulière , l'abandon prématuré de l'école , tous ces faits que M. A. Van den Peereboom désignait un jour à la Chambre sous le nom di! absentéisme , doivent faire l'objet des méditations de tous ceux qui se préoccupent de l'éducation populaire.
L'ancienne excuse, le manque d'écoles, n'existe plus, puisqu'il y a au moins « une bonne école dans chaque commune. » La pauvreté n'a jamais été non plus , dans les sociétés chrétiennes , une excuse légitime ; car partout où il existait , avant 1842 , des écoles catholiques , on y admettait gratuitement les enfants pauvres, autant que le permettaient les locaux. Nous verrons plus loin que ce prétexte ne peut plus même être invoqué , sans mentir , sous le régime de la loi nouvelle.
'maire, d'icne loi sitr le travail des enfants clans Us manufactures, Gand. Annoot, 1867.
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L'absentéisme actuel doit être attribué à trois causes bien simples : les nécessités matérielles de la vie , la paresse des élèves servie par les circonstances, la mauvause éducation de beaucoup de parents.
Quand les parents n ont aucune culture intellectuelle, sont grossiers ou adonnés au vice , ils ne peuvent songer sérieusement à rendre leurs enfants meilleurs qu'eux-mêmes.
A la campagne, ils n'en aperçoivent pas la nécessité ; en ville , ils n'en ont pas le temps. Tel père , tel fils , dit le proverbe. Quand le vice n'est pas la cause des obscurités intellectuelles , c'est l'habitude qui forme des traditions dans les familles. Combien de braves gens ne connaissez-vous pas , auxquels ces traditions paraissent tout naturelles? D'ailleurs ils n'ont que trop souvent sous les yeux le spectacle de la paresse des classes supérieures de la société. De quel droit , vous , fils de famille , à qui la Providence a facilité tous les moyens d'instruction supérieure et de perfectionnement moral , et qui n'en avez usé que tout juste assez pour pouvoir écrire presque sans faute une lettre- à votre fermier ; de quel droit , dis-je , vous , riche inutile , reprochez-vous à celui-ci de ne pas se préoccuper suffisamment de l'instruction primaire de ses enfants? On ne saurait trop le répéter , le but de l'éducation n'est pas l'art de lire un journal ou d'écrire un bulletin électoral , mais de faire « des hommes ». Soyez « homme » et , bien que vous ne sachiez ni lire , ni écrire vousmême , vous ferez donner à vos enfants une instruction primaire soignée , et , si vous êtes dans l'aisance , vous
DKS l'LKVES,
en ferez des citoyens instruits , actifs , laborieux et utiles.
Quand je songe aux jours de mortel ennui , que j'ai souvent passés à lecole , soit que les heures de classe me parussent trop nombreuses , soit que le maître n'eût pas l'art de cacher les aspérités nécessaires de la règle et de la méthode , je ne m'étonne pas d'apprendre que mes jeunes compatriotes de sept à quatorze ans, ne vont à l'école en moyenne que 193 à 196 jours sur 365. Six heures de classe par jour, monotones, incolores ; 360 minutes d'attention contrainte, de repos forcé et de discipliné réglementaire , à l'âge du mouvement, de la spontanéité et de la distraction , où 1 ame vole comme un papillon aux ailes délicates, en suçant ses idées dans le calice de toutes les fleurs de la vie ! Trois heures de classe, à deux reprises par jour, n'est-ce pas trop homicide? J'aimerais mieux huit heures par jour , mais huit heures entrecoupées huit fois au moins, avec un changement de place et d'air, par des exercices gymnastiques, des chants, des récréations, des jeux, des travaux même manuels , en un mot par des occupations qui , ayant toutes pour but l'instruction et l'éducation , soutiennent l'attention sans la fatiguer , dissimulent autant que possible l'eflbrt imposé par la méthode , fassent du travail , .non une pénitence ou une corvée , mais un plaisir ou un exercice , et de l'école , non une prison , mais un endroit attrayant. A l'université , le professeur ne nous tient guère plus d'une heure dans le même auditoire. Pourquoi un enfant de sept à quatorze ans
aurait-il plus d^assiette (ce que les Allemands appellent
sitzfleisch) qu'un jeuneliomme de vingt ans? J'en parle à mon aise peut-être, parce que je ne suis pas pédagogue. Heureusement que les conclusions de la grande enquête faite, en 1860, en Angleterre, sur l'éducation populaire et résumée par M. N. W. Senior (i) me donnent tout à fait raison : quatre , trois et même deux heures bien employées , par jour , suffisent pour donner une bonne instruction primaire. Que de « grandes personnes » de ma connaissance seraient incapables de rester pendant trois heures sur un banc d'études , même en présence d'un enseignement plus attrayant que celui de beaucoup d'instituteurs primaires. Le plus grand ennemi de 1 étude est la fatigue qu'inspire la monotonie. Saturne faisait sortir de sa tête la sagesse , en se la fendant d'un coup de hache ; la fable ne dit pas que Minerve y était entrée à coups de maillet. C'est dans l'enseignement que la liberté de l'homme doit surtout être respectée ; car on reçoit l'enseignement , mais on s'instruit soi-même. Une leçon n'est pas donnée, aussi longtemps qu'elle n'est pas reçue (2),
Dans l'enfance surtout , l'instruction est le produit de l'attraction, ce rayon invisible, qui , dans la philosophie d'Aristote , naît de l'action de l'être aimé sur l'être aimant. Faire luire ce rayon, c'est tout le mérite de l'enseignement, tout le talent de l'instituteur. Voilà pourquoi tant d'hommes instruits sont de si mauvais pédagogues ;
(1) N. W. Senior, Suggestions on 2iopular éducation. {2) M. Mori'ison, recteur de /Vv^ chnrch training scJiooI, à Glasgow, déposition, pendant l'enquête de 1860.
il faut^se faire enflint avec les enfants et les aimer pour eux-mêmes.
Quand on a l'art « d'occuper » un enfant, on le retient attentif pendant plus de six heures; mais, si vous faites sentir, trop matériellement, la contrainte et le magister à cet être si rationnel et si passionné de liberté qu'on appelle un enfant , vous aurez son corps devant vous , mais son esprit sera ailleurs. Quand les enfi^ints se plaisent à l'école, ils trouvent moyen d'y rester, souvent en contrecarrant les projets de leurs parents. Mais, s'ils ne s'y plaisent pas ; si la paresse naturelle de l'esprit humain , qui ne s'élève vers la lumière et le bien que par un effort , n'est pas combattue avec habileté et finesse , les enfants saisiront la première occasion favorable , non-seulement pour faire l'école buissonnière (ce qui est facile à l'école primaire) , mais encore pour quitter entièrement , et avant Tâge fixé , des bancs maudits.
Le plus grand obstacle à la diffusion de l'enseignement primaire est la pauvreté. A des parents chargés de quatre, cinq et six enfants, auxquels ils ont beaucoup de peine à donner , même à la sueur de leurs fronts , le pain quotidien , il est difficile de démontrer qu'il est contre leur intérêt d'envoyer à la fabrique leur petite fille de dix ans ou à la houillière leur petit garçon de neuf ans , pour prix d'une augmentation de revenu de fr. 1.50 , l.(SO , 3.00 , 5.00 par semaine. Qui donc garderait la vache ou la chèvre de l'agriculteur pauvre , si ses enfants allaient à l'école jusqu'à l'âge de quinze ans? Comment faire comprendre à des hommes qui pra-
tiquent durement le précepte : A chaque jour sa peine et son salaire , que sept ans d école primaire ne sont pas une perte désastreuse ou une fainéantise organisée, mais forment un capital placé à gros intérêts , capital qui leur sera remboursé dans la dernière partie de leur âge mûr, et intérêts qui leur seront servis pendant leur vieillesse? Il est facile d'écrire de belles considérations sur la nécessité et les bienfaits de l'enseignement primaire , de faire de profondes théories pédagogiques et de rédiger de beaux règlements d'organisation , quand on a à sa disposition toutes les aisances de la vie matérielle. Que de pauvres pères de famille ont l'occasion de répondre aux personnes qui les engagent à laisser leurs enfants cà l'école jusqu'à l'âge de quatorze ans au moins : Primum vivere , delnde philosophare.
Pour combattre l'absentéisme , il ne manque pas de personnes qui préconisent le moyen commode de la contrainte matérielle, croyant bénévolement que l'intervention d'un, gendarme suffit pour résoudre une des questions les plus ardues et les plus complexes de l'éco nomie sociale , et que l'emploi de la force est la seule solution possible d'un problème qui touche aux fibres de la liberté individuelle , politique ou religieuse.
En 1858 , le conseil communal de Gand , ému par le spectacle déplorable qu'il avait sous les yeux , exprima, à l'unanimité , un vœu en faveur de l'enseignement obligatoire. Il se préoccupa peu du mode d'applicatiM de ce remède radical. Le rapporteur , M. Techevin Callier , se borna à en recommander une application prudente et sage. Dans le rapport rédigé en 1867 p^
M. Wagener , au nom du collège des bourgmestre et échevins de la même ville de Gand , on lit : « Si l'on décrétait tout d'un coup l'instruction obligatoire pour tous les enfants de sept à quatorze ans , et si cette obligation rendait complètement impossible le travail des enfants dans les manufactures , on plongerait peut-être dans la misère des milliers de familles, en même temps qu'on jetterait une perturbation regrettable dans l'industrie nationale. » En présence de ces diflâcultès , le collège des bourgmestre et échevins de la ville de Gand a recommandé l'adoption d'un autre système que j'indiquerai plus loin.
DE l'enseignement OBLIGATOIRE.
L'enseignement obligatoire et le catéchisme obligatoire. — Le Schulzwang prussien. — Il n'est pas la véritable cause de l'état avancé de l'enseignement primaire en Allemagne.— Excuse légitime pour les partisans de l'enseignement obligatoire.— Ces partisans sont suspects en Belgique. Pourquoi. — Les progrès de l'enseignement primaire peuvent être provoqués par d'autres moyens que la contrainte. — Efforts faits en Belgique. — Divers moyens pratiques de combattre l'absentéisme. — De la réglementation du travail des enfants considérée au point de vue de la généralisation de l'enseignement. — Historique de la question en Belgique. — Le système du demi temps. — Etait prévu par l'art. 6 du projet de loi belge de 1843. — Enquête faite en Belgique sur l'applicabilité de ce système. — Opinion émise à ce sujet à Gand. — Conditions de l'application du système du demi temps.
Je n'ai pas l'intention de combattre d'une manière
absolue la thèse de l'enseignement obligatoire ; mais je
ne peux cependant me dispenser de poser bien nettement les principes qui doivent dominer dans un sujet aussi pratique et aussi important pour la santé morale des classes populaires.
L'instruction est une obligation morale absolue , comme la religion. L'apôtre en a fait une loi spirituelle, que l'Église a toujours proclamée , opportunément et importunément , mais sans jamStis avoir ordonné à personne d'employer la force matérielle pour en assurer l'exécution.
Il est vrai que des pouvoirs politiques , occupés par des catholiques , croyant bien faire , j'aime à le croire , ont imposé la religion par la force. Ce sont des questions de fait , très-graves , et très-délicates , que je n'ai pas à examiner ici. Je me borne à les constater.
Mais aujourd'hui , dans tous les pays de l'Europe , excepté la Russie , une pareille contrainte est impossible, soit à cause des institutions politiques, soit à cause des moeurs. Et c'est ce moment qu'on choisit, avec les meilleures intentions, sans doute, pour recommander l'emploi de la force, en matière d'instruction. Un député, qui est en même temps échevin de l'instruction publique dans la commune de Bruxelles , disait récemment à la Chambre , avec une certafne étourderie : « Le grand argument tiré de la" liberté du père de famille a fait son temps. Le bon sens public a compris que, s'il est juste, s'il est légitime de condamner a l'amende le père de famille qui néglige de faire balayer son trottoir , il est tout aussi juste , tout aussi équitable , tout aussi légitima de condamner à la même peine , celui qui refuse
tirer son enfant de l'état d'amoindrissement matériel et moral dans lequel se trouve tout homme qui n'a pas reçu les premières notions de l'enseignement primaire (i). » Comment ne s'aperçoit-on pas que de tels raisonnements sont bien plus vrais pour le catéchisme que pour l'école primaire ? car enfin , à l'école , en dehors de la religion et de la morale , qui font l'homme , l'enfant n'apprend guère qu'à lire , à écrire et à compter , plus ou moins exactement. Et si , pour atteindre un tel but , il convient d'employer la contrainte matérielle , ne peut-on pas s'en servir a fortiori pour l'enseignement de la religion? Qu'est-il en effet de plus important pour la société que la religion ?
Pour atténuer l'effet que produisent sur les hommes sensés ces doctrines si hostiles à nos institutions , à nos mœurs et à l'organisation économique et matérielle de la société actuelle , on invoque , il est vrai , l'exemple de la Prusse et de quelques autres Etats de la ci-devant Confédération germanique (si je ne me trompe , l'Espagne , depuis la publication de sa récente loi sur l'enseignement primaire , pourra désormais être citée à côté de la Prusse). Je ne suis pas convaincu qu'aiyowrdhui on parviendrait à introduire , même en Prusse , les lois qu'on invoque. Elles ont été faites pour des populations agricoles , despotiquement organisées et gouvernées, à une époque où le gouvernement prussien faisait absolument tout ce qui convenait à ses fantaisies. Frédéric II , sous le règne de qui a été établi le SchuU zwang en Prusse , écrivait en marge d'un projet de loi
(i) Voy. Ann. Parlem., 1808, 26 mars, p. 919.
sur les écoles : « Le catéchisme et les quatre règles , c'est assez ! un souverain qui enseigne plus que cela à ses paysans est un fou: il casse la branche sur laquelle il est assis. » En principe, les créateurs de l'enseignement obligatoire prussien ne voulaient que le catéchisme obligatoire.
J'ai vu fonctionner ce compelle intrare matériel {Schulzwang), et je dois avouer que, maintenant , l'habitude est si bien prise d'envoyer les enfants à l'école , qu on ne comprendrait pas qu'il en pût être autrement. C'est absolument ce qui s'est passé dans les provinces maures d'Espagne , un demi-siècle après les conversions opérées par le gouvernement d'Isabelle-la-Catholique.
Dans la pratique allemande , l'enseignement obligatoire n'entraîne pas toujours et partout des conséquences bien fâcheuses , au point de vue du bien-être immédiat des familles pauvres. La seule conséquence à tirer de cette observation , c'est que les obstacles considérables, qu'à ce point de vue nous avons à vaincre en Belgique , ne sont pas insurmontables , et qu'avec de nouveaux efforts , organisés avec intelligence et sollicitude et librement acceptés , nous triompherons de l'ignorance primaire , par les voies de la liberté , comme il convient à des chrétiens.
Est-on bien certain d'ailleurs que le Schulzwang soit la seule cause du haut degré d'instruction des Allemands ?
En Prusse , dit-on , sur 100 hommes de recrues arrivant au régiment , trois à peine ne savent ni lire , ni écrire. Or , à Arlon , dans le district tout allemanc
de notre province de Luxembourg, où jamais n'a régné le Schulzivang , le nombre des miliciens ne sachant ni lire , ni écrire , n'est que de 1 °/o. En 1861 , sur 100 miliciens de la province entière de Luxembourg , l'ignorance primaire n'était que de 4.10 ''/o.
En résumé, l'instruction est pour l'homme l'objet d'une obligation morale absolue ; mais politiquement l'enseignement ne doit pas être obligatoire , du moins dans l'état actuel de la société. L'instruction est obligatoire , mais l'enseignement ne doit pas le devenir. La thèse de l'enseignement obligatoire contient un des principes du christianisme , qu'on conseille de réaliser par la force.
On comprend toutefois que certaines personnes , lassées de voir rester stériles ou si peu fructueux les grands eiForts auxquels elles se livrent ou les gros budgets qu elles votent en faveur de l'instruction populaire , se laissent aller au découragement et de bonne foi en appellent plus ou moins directement à la contrainte scolaire ( Schulzivang ). On comprend , par exemple , le vœu émis en 1858 par l'administration communale d'une ville telle que Gand , où l'éducation populaire est , pour ainsi dire , la seule garantie du maintien de l'ordre public. Si , en efPet , dans les grands centres industriels , les intérêts matériels se développent en proportion géométrique tandis que l'enseignement primaire reste stationnaire ou se développe tout au plus en progression arithmétique , le magistrat le plus sage et le plus patient peut légitimement se demander si l'emploi de la contrainte ne lui est pas imposé par un intérêt public de premier ordre.
Si , en Belgique , les promoteurs les plus bruyants de l'enseignement primaire obligatoire n'étaient pas en même temps, par une contradiction étrange, mais trèscompréhensible , les adversaires de l'enseignement religieux dans les écoles , cette disposition à admettre dans certains cas une limite à la liberté du père de famille , en matière d'instruction primaire , paraîtrait plus naturelle à un plus grand nombre de citoyens. Malheureusement , l'instruction primaire et l'éducation populaire , dont les intérêts si délicats devraient être placés au-dessus de toutes les discussions des partis , servent de prétexte depuis une vingtaine d'années pour faire à l'influence naturelle de l'Eglise une opposition impolitique ou une guerre pharisaïque.
Pour beaucoup de bons citoyens , en Belgique , la thèse de l'enseignement obligatoire est une forme déguisée de la thèse de la religion facultative. Il se trouve, en effet, que certains promoteurs de l'enseignement obligatoire figurent précisément dans les rangs de ceux qui veulent séparer absolument ce qu'ils appellent l'instruction civile de l'instruction religieuse. Peu leur importe qu'un enfant soit ignorant en catéchisme , s'il apprend tant bien que mal l'alphabet , l'addition et la soustraction. On cherche , disent les hommes de bonne volonté , par l'organisation de l'enseignement officiel à favoriser la substitution d'un rationalisme d'État au christianisme.
Comme il est impossible de parvenir à ce résultat par la persuasion , on appelle à son secours l'État , c'est-à-dire , la force. Qu'on ne nous réponde pas :
L'enseignement obligatoire ne peut être l'école obligatoire ; les parents auront dans tous les cas , en Belgique , la faculté de choisir 1 école. » Il est démontré que , dans la majorité des communes rurales où il n existe qu'une école officielle , cette liberté serait complètement illusoire : et , pour les catholiques , cette fraction si importante de la nation , cette liberté serait d'autant plus illusoire que les partisans publiquement zélés de l'enseignement obligatoire sont en même temps les promoteurs passionnés d'une réforme de la loi de 1842 dans un sens au moins acatholique , si pas anti-catholique.
Pour tous ces motifs ^ il vaut mieux s'en tenir aux résultats plus laborieux de la liberté. S'ils sont moins prompts, ils sont plus sérieux. Ils coûtent plus d'efforts, mais ils sont plus féconds. La patience dans la persévérance est une vertu civile. La sotte querelle du clérical et du libéral ne' durera pas toujours dans sa forme actuelle , il faut l'espérer pour l'avenir du pays.
Tout en exprimant le regret que les progrès de l'enseignement primaire sont lents et que son état actuel ne répond pas encore entièrement à toutes les espérances qu'on nourrissait en 1842 , il y a lieu de se réjouir quand on compare les résultats relativement magnifiques de 1866 à ceux qu'on avait obtenus en 1840. La patience dans la persévérance est la vertu non-seulement des apôtres , mais encore de ceux qui se croient dignes de jouir des bienfaits des institutions libres.
En ne sortant pas de la voie où l'on est entré
en 1842 , en favorisant le développement des écoles libres , tout en perfectionnant les écoles officielles , en faisant de l'intervention active de l'Etat l'auxiliaire puissant et non le concurrent jaloux de tous ceux qui s'occupent d'enseignement , en conviant à ce grand œuvre toutes les forces vives de la nation et surtout en traitant toutes les questions relatives à l'éducation populaire dans l'intérêt exclusif des classes laborieuses et des âmes des enfants , je suis persuadé qu'avant vingt-cinq ans l'homme qui ne saura ni lire ni écrire sera montré au doigt dans sa commune. 11 n'y a qu'un État purement militaire comme la Prusse où l'on ait pu imaginer d'amener les enfants à l'école en les tenant par l'oreille ; évidemment la persuasion est le meilleur des pédagogues , même pour les enfants. Les actives , persévérantes et paternelles recommandations de l'administration communale , appuyées par l'autorité religieuse et soutenues par le concours de tous les habitants que leur fortune , leur rang ou leur position oblige , finiront par produire des résultats plus mâles , plus féconds et plus durables que les conséquences des procès-verbaux des gendarmes et des gardes-champêtres.
Depuis quelques années , certains industriels ont donné un bel exemple en créant des écoles : tels sont MM. de Biolley à Verviers , M. J. de Hemptinne à Gand , MM. Warocquier et Cl. Bivort dans le bassin houiller du Hainaut , MM. Godin à Huy , etc. etc. On ne saurait trop louer une telle initiative. Le jour où elle sera plus générale , le jour où les patrons feront
de renseignement primaire une des conditions du salaire , l'enseignement sera obligé.
Enfin il s'est formé des sociétés ouvrières , qui , sans avoir pour but unique l'enseignement primaire , y poussent naturellement les enfants des sociétaires. On y entend souvent le plus noble langage. En voici un exemple :
M L'instruction , dit M. Dauby (i) , est devenue de nos jours une nécessité indispensable, quelle que soit la carrière à laquelle on se destine. Ne pas avoir d'instruction quand les autres en possèdent, met un homme dans un véritable état d'infériorité. Les avantages de l'instruction ne consistent pas seulement à pouvoir lire , écrire et compter , ce qui est déjà beaucoup ; mais elle développe l'intelligence , elle ouvre l'esprit , elle exerce toutes les facultés , elle forme le raisonnement ; elle apprend à observer, à comparer , à juger , à revendiquer ses droits , à mieux pratiquer ses devoirs ; à se rendre compte des choses , à tirer parti de ce que l'on sait pour arriver à la connaissance de ce qu'on ignore , à faire enfin , dans toutes les circonstances de la vie , une juste application de ce qu'on possède.
« Vous le savez , camarades , l'industrie se transforme sans cesse , de nouveaux progrès s'accomplissent chaque jour. Tout marche ; l'ouvrier doit marcher du
(i) Les classes ouvrières en Belgique. Parallèle entre leur co7idition d'autrefois et celle d'aujourd'hui , ^ar J. Dauhy , ouvrier typographe. Bruxelles, 1863. M. Dauby est aujourd'hui directeur de Timprimerie du Moniteur Belge. Il est la démonstration vivante de
ses doctrines.
même pas . que les autres , s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si la machine lui enlève son travail physique , purement matériel , pour ne lui laisser que son travail intelligent , c'est encore un progrès , mais à la condition qu'il saura se mettre à la hauteur de sa nouvelle tâche. Et qui l'y aidera? L'instruction , qui développe l'intelligence et donne à l'homme de nouvelles forces , bien autrement puissantes que celles de ses bras , parce qu'elles ne redoutent ni les fatigues ni les années ; l'instruction , qui lui ouvre des voies nouvelles , qui lui procure de meilleurs salaires gagnés avec moins d'efforts physiques ; l'instruction , qui amoindrit, si elle ne l'eiface complètement , cette inégalité des conditions sociales qui sépare les hommes depuis tant de siècles , bien mieux que ne- saurait le faire la réalisation de ce rêve insensé que l'on appelle le partage des richesses , et dont le résultat le plus certain serait l'égalité de la misère.
« Comme ouvriers , bénissons donc ce progrès des écoles , cette diffusion de l'enseignement qui est la plus belle gloire de notre siècle , qui en revendique pourtant de si belles. Pour nous , chaque école que nous voyons s'ouvrir , nous la considérons comme un temple élevé à la dignité et à la prospérité des travailleurs ! »
Pour combattre l'absentéisme , il est encore d'autres moyens. En perfectionnant les méthodes , en rendant l'école attrayante , on y retiendra les enfants plus facilement. Pour exciter les parents, l'Etat, la province, les communes , les bureaux de bienfaisance , les bons citoyens ont à leur disposition de nombreux stimulants,
soit des encouragements, soit des refus légitimes. Avant 1849 , le gouvernement avait affecté à la distribution d'aliments et d'autres secours aux élèves indigents diverses sommes s'élevant ensemble ^à 72 ,000 francs ; mais , après la crise alimentaire et à défaut de fonds disponibles , il n'est plus intervenu dans ces sortes de secours , qu'on a cependant continué à distribuer dans quelques communes. Il faut féliciter le gouvernement d'avoir renoncé à ces principes socialistes : les écoles primaires ne doivent pas devenir des prytanées. Une pareille générosité n'est louable et utile que lorsqu'elle est le fruit de la charité.
Dans beaucoup d'écoles catholiques libres , des distributions d'aliments et de vêtements , surtout en hiver , sont faites par des associations privées librement constituées. Pourquoi ne chercherait-on pas à généraliser ces associations dans les diverses communes du royaume ? Elles pourraient puissamment contribuer à l'action et au développement des écoles communales.
La ville de Gand a trouvé , pour récompenser le zèle des enfants et le dévouement des parents, un moyen qui offre aussi des dangers en principe, mais dont le but est certainement louable. En 1867 , elle a décidé qu'une somme de 1,000 francs pourrait être distribuée annuellement, sous forme de livrets de la caisse d'épargne et de retraite, aux élèves les plus pauvres et les plus méritants des écoles de garçons âgés de plus de treize ans.
Dans un grand nombre de localités , le refus de délivrer les secours ordinaires a été appliqué par les bureaux de bienfaisance ; ailleurs , la menace a suffi
pour faire affluer les enfants pauvres dans les écoles : il est même arrivé , dans telle commune , que cette a-ffluence a rendu les locaux insuffisants.
L'administration publique possède une boite magique qu'elle pourrait ouvrir plus souvent. Ses attributions sont si nombreuses (malheureusement) et ses bras sont si longs, que dans bien des cas un simple conseil ou un refus de faveur équivaudrait au Schulzwang .
Récemment la fréquentation de l'école pendant un certain temps est devenue en Belgique un titre de capacité électorale ; l'innovation ne me parait pas heureuse, en principe , car la science n'est pas la base de la capacité électorale : un homme qui sait peu lire ou peu écrire, raisonne très-souvent mieux sur les intérêts politiques de la nation qu'un savant de profession. Cependant , comme l'intention du législateur est évidemment bonne et qu'il a d'ailleurs le droit de soumettre l'exercice du droit électoral à des conditions raisonnables , on peut espérer qu'en pratique la mesure que je critique ne produira que de bons résultats. L'extension prochaine du droit de suffrage dans une plus large mesure corrigera, au besoin, ce petit défaut de logique politique.
Un remède préventif beaucoup plus efficace serait un privilège en matière de milice pour tous ceux qui auraient fait un cours complet d'études primaires à l'âge de 15 ans. Mais l'administration militaire ne semble pas être de cet avis. Cependant, dans la patrie du Schidzioang, en Prusse, il existe un privilège de ce genre pour les jeunes gens qui ont fait un cours complet d'études moyennes: ils ne servent que pendant un an, comme
volontaires, à leurs frais, il est vrai. En un an n'y [aurait-il pas moyen de faire d'un jeune homme de 21 ans , qui a été à l'école jusqu'à l'âge de 15 ans, un bon soldat ? Les jeunes Belges qui se sont fait tuer bravement au Mexique et à Mentana n'avaient pas en général un an d'exercice.
Un autre moyen préventif , ce serait la généralisation de bonnes écoles gardiennes. Il résulte de l'enquête anglaise de 1860 que les enfans qui ont été jusqu'à l'âge de sept ans élevés dans de bonnes écoles gardiennes , peuvent , en fréquentant les écoles primaires seulement pendant trois ans et de quinze à dix-huit heures par semaine , apprendre à bien lire et écrire et s'initier aux premières règles du calcul.
Dans son rapport au conseil communal de Gand , cité plus haut , M. l'échevin Wagener fait remarquer que trop généralement les enfants quittent l'école après leur première communion et il se demande , non sans raison , me paraît-il , si , par quelque réglementation générale , le clergé ne pourrait pas contribuer , dans une plus large mesure encore , à retenir les enfants plus longtemps sur les bancs de l'école. Dans les provinces catholiques de la Prusse , les seules où j'ai pu étudier par moi-même l'organisation de l'enseignement primaire, les enfans font trois communions solennelles, la première à douze ans accomplis au plus tôt , la seconde à treize ans , la troisième à quatorze ans. Dans l'intervalle de ces trois solennités , les . enfants sont obligés de fréquenter régulièrement le catéchisme , et de se plier à la discipline salutaire des catéchumènes.
Le catéchisme et l'école primaire étant inséparables , dans les pays chrétiens , je suis persuadé que la plupart des enfants resteraient à l'école jusqu'après leur troisième communion, même sans la contrainte scolaire. Il en était assez généralement ainsi avant 1839 , dans le Luxembourg allemand , où régnait aussi la coutume des trois communions. Les enfants restaient à l'école , sans y être contraints par la loi , jusque vers l'âge de quatorze ans.
Est-il possible d'arriver à la généralisation de l'enseignement par la réglementation du travail des enfants ? L'inspecteur'provincial de l'enseignement primaire dans le Hainaut semble répondre affirmativement à .cette question :
« Il est rare, dit M. Courtois, que l'enfant de la classe ouvrière, une fois sa première communion faite, continue à fréquenter l'école. Il n'est le plus souvent arrivé qu'à sa onzième année , lorsqu'il est jeté par ses parents aux mains de l'industrie , qui s'empare de lui pour ne plus le lâcher , pour l'enfouir dans les travaux des mines ou pour l'étioler et l'abrutir dans l'atmosphère insalubre des manufactures . Il est pénible de voir sortir de nos houillères des multitudes de jeunes filles de cet âge , pâles , énervées , et , le plus souvent , on ne trouve plus chez elles les sentiments de moralité , de décence et de pudeur qui doivent surtout caractériser la femme. Quelles mères de famille peut-on espérer de ces jeunes filles épuisées et trop généralement démoralisées par le contact des ouvriers adultes dans les travaux de l'industrie ! Puisse le législateur , par une loi sévère ,
mettre fin au travail des enfants admis trop jeunes dans les houillères et autres industries nuisibles à leur développement physique ! »
Cette grave question avait déjà préoccupé le principal auteur de la loi de 1842 , M. le baron Nothomb. Un arrêté royal du 7 septembre 1843 institua une commission chargée de préparer un projet de loi sur le travail des enfants et la police des fabriques. L'enquête, à laquelle cette Commission se livra , a été publiée de 1846 à 1848. Voici les dispositions les plus importantes du projet de loi , qui en est la conclusion :
« Art. 5. — Nul enfant de moins de dix ans ne peut être admis comme ouvrier ou comme apprenti , sous quelque dénomination que ce soit , dans une manufacture , fabrique , usine ou dans tout autre établissement industriel. »
« Art. 6. — De dix à quatorze ans accomplis, les enfants ne peuvent être employés plus de six heures et demie par vingt-quatre heures. Ce travail aura lieu dune manière continue, afin de permettre aux jeunes ouvriers de fréquenter les écoles primaires , pendant une moitié de la journée. »
Ce projet de loi , soumis par le gouvernement à l'avis de diverses autorités compétentes , rencontra une vive opposition , surtout de la part de la Chambre de commerce de Liège. La Chambre de commerce de Gand , au contraire , émit l'avis que l'âge d'admission des enfants dans les fabriques pourrait être ^^é à douze ans. Malgré les faits révoltants , révélés par l'enquête, le projet fut abandonné.
C'est la Chambre de commerce de Gand , qui , saisie d une proposition du Cercle commvAial et industriel de cette ville, eut l'honneur de remettre cette importante question à l'ordre du jour, vers 1858. L'année suivante, le Gouvernement déposa un nouveau projet de loi sur le travail des enfants et des femmes , d'après lequel l'âge d'admission dans les fabriques aurait été fixé à douze ans ; les ouvriers ou apprentis âgés de moins de dix-huit ans n'auraient pu être employés au travail plus de douze heures par jour. Ce projet , quoique plus radical que celui de 1843 , fut accueilli avec moins d'opposition ; mais il n'obtint pas davantage les honneurs de la discussion parlementaire.
Interpellé , en 1868, sur ce grave sujet, M. le Ministre de l'intérieur , député de Charleroi , a demandé qu'on lui permît de ne pas se prononcer avant un an sur ce qu'il est avantageux de faire en Belgique. A l'expiration de l'année , M. Pirmez vint déclarer à la Chambre que le Gouvernement ne croyait pas pouvoir intervenir utilement en cette matière au moyen d'une loi spéciale.
Cette réserve n'étonnera pas ceux qui sont habitués à combattre les passions humaines * avec des armes morales. L'Etat ne peut se placer à la légère entre les parents et l'enfant , pour priver ceux-là d'un revenu et arracher celui-ci à une occupation qu'il a peut-être librement choisie. En Angleterre, plusieurs lois existent sur cette matière ; mais jusqu'ici elles ne semblent pas encore avoir produit des résultats concluants.
Ici, comme dans la question de l'enseignement obli-
gatoire , il vaut certainement mieux recourir à la persuasion et aux autres moyens ci-dessus indiqués , avec cette différence cependant , qu'il est une limite du droit commun, que ne peuvent franchir les parents , au nom de la liberté et de l'autorité de la famille , sans tomber sous l'application du Code pénal et des règlements de police .
Les lois pénales actuelles et peut-être l'art. 203 du Code civil (i) suffisent pour réprimer les abus les plus révoltants auxquels donne lieu le travail des enfants. Quelques personnes pensent qu'il suffirait de recommander aux procureurs généraux de surveiller avec un soin particulier tous les faits de cette nature. Les patrons qui consentent à employer les petits enfants, dans les conditions décrites par M. l'inspecteur provincial du Hainaut , sont , me semble-t-il, aussi coupables que les parents; ordinairement ceux-ci ne cherchent qu'à vivre, tandis que ceux-là spéculent toujours sur le bas prix du salaire promis à ces pauvres petites créatures.
Si les lois pénales en vigueur ne suffisent pas pour réprimer les infractions et les délits les plus habituels , faut-il adopter le principe du laisser faire absolu de M. Pirmez ? Je n'ai pas à répondre à cette demande ici, où je ne m'occupe que de la question de l'enseignement primaire. Je dois indiquer cependant l'étroite connexion qui existe entre ces deux problèmes de l'économie sociale de notre temps.
(i) A. 203 C. liv. : « Les époux contractent ensemble, par le fait .■seul du mariage, l'obligation de nourrir, entretenir et ÉLEVER leurs enfants. »
L'enquête publiée par la Commission royale nommée en 1843 a établi les faits suivants : P excepté dans les houillères où la journée de travail varie de 8 à 12 heures , les ouvriers sont généralement occupés pendant 12 ou 14 heures par jour , et partout la durée du travail des enfants est la même que celle des adultes.
2'' Sur 54,181 ouvriers des deux sexes , employés dans 497 fabriques , usines , etc. , il y en avait 696 audessous de neuf ans et 2,299 entre 9 et 12 ans, en tout 2,995 ou 5,52 7o n'ayant pas encore atteint 12 ans, et travaillant en moyenne plus de 12 heures par jour.
Certainement , depuis vingt-cinq ans , cet état de choses ne s'est pas amélioré. Un des fabricants les plus honorables de Gand, M. Jean Casier, disait, en 1864, au congrès de Malines : « Quand une industrie prospère , « on maintient les machines jour et nuit en activité, et, « en l'absence d'une loi qui le défende , on fait travail- « 1er les enfants jusqu'à 15 et 16 heures par jour. » Pour comprendre l'importance de cette déclaration au point de vue des écoles primaires, voici une statistique comparée des enfants des deux sexes qui ont quitté les écoles communales de Gand en 1865-1866 et de ceux de ces enfants qui sont devenus ouvriers de fabrique :