TOTAUX
Enfants.
Ouvriers de fabrique.
Enfants. ^""'"^ ^« fabrique.
Enfants
Ouvriers
de fabrique.
Garçons ....
Filles
Total. . .
Les conséquences à tirer de ces chiffres ne sont pas consolantes.
En effet ,26,55 7o du nombre total des enfants qui ont quitté l'école définitivement en 1865-66 sont devenus ouvriers de fabrique ; 20,68 7o avaient atteint tout au plus l'âge de onze ans (le tiers, 32,24 7o » des enfants au-dessous de douze ans) , et déjà leurs âmes innocentes étaient enfouies au milieu des balles de coton et de lin rassemblées par le Leviathan de l'industrie ; 5,87 7o seulement avaient atteint l'âge de douze à quinze ans. Sur 850 enfants, qui de 1864 à 1866 avaient quitté les écoles communales de Gand à l'âge de dix ans , 483 , c'est-à-dire plus de 56 7o » sont entrés aux fabriques ou aux écoles dentellières. Dans ces mêmes établissements ont été employés 751 enfants sur 1,401 (plus de 54 7o), qui pendant la même période avaient quitté les écoles à l'âge de onze ans (1). Quand on rapproche ces chiffres de la déclaration faite par M. Casier, sur la durée du travail de ces enfants , on reste convaincu que , non-seulement les écoles du soir sont impossibles pour eux , mais qu'un tel régime doit produire à la longue dans les grands centres industriels une dégénérescence de la classe ouvrière.
Il faut le reconnaître , de tels faits donnent le droit , imposent même le devoir aux chefs de la police sanitaire de rechercher si, par la loi, il ne serait pas, constitutionnellement et pratiquement , possible de les empêcher ou au moins de les corriger. Le conseil com-
(i) J'extrais ces chiffres du rapport de M. l'échevin Wagener , cité plus haut.
munal de Gand formula en 1867 un projet , qui pût servir de texte aux efforts généreux du gouvernement. En voici les trois dispositions les plus importantes ;
« Art. P^ — Nul enfant de moins de dix ans ne « peut être employé dans une manufacture de coton , « de lin, etc. (En 1867-1868 , 140 de ces malheureux « enfants sur 1,717 étaient entrés à la fabrique avant « l'âge de dix ans).
« Art. 2. — Nul enfant de dix à quatorze ans ne « peut être employé dans ces manufactures pendant « plus de six heures par jour , ou pendant plus de trois « jours par semaine , chaque jour de travail alternant « avec au moins un jour de repos.
« Art. 3. — Dans ces manufactures , la journée de « travail effectif ne peut pas , pour les ouvriers de dix « à dix-huit ans, dépasser la limite de douze heures. » Dans l'esprit des auteurs de ce projet et d'autres projets semblables , une des conséquences naturelles en serait éventuellement une fréquentation plus régulière , plus complète et plus fructueuse de l'école. Il n'est pas démontré que ce résultat si désirable serait certainement atteint, si la loi ne proclamait pas en même temps l'enseignement obligatoire. Dans les villes , beaucoup de parents exploiteraient leurs enfants à la maison ,; sous vingt formes diverses. Dans les campagnes , les] enfants n'échapperaient à la fabrique que pour être réduits à un autre travail pénible et non prévu par laj loi. Le vagabondage et le maraudage , ces écoles gardiennes du vice chez les enfants , feraient concurrence] plus que jamais à l'enseignement primaire.
Le remède le plus puissant contre l'absentéisme et l'ignorance primaire , ce serait une combinaison pratique de l'enseignement scolaire avec l'apprentissage et le travail salarié. On s'est beaucoup occupé dans ces dernières années des moyens à l'aide desquels une combinaison de ce genre pourrait être réalisée utilement et surtout facilement généralisée. Le rapport de la commission anglaise de 1860 préconise le système du demi temps {half tiynes System) ou des 7^elais. Dans ce système , les enfants ne fréquentent l'école que pendant une demi journée, donc trois heures environ.
La seconde partie de la journée est consacrée au travail salarié ou à l'apprentissage. Pour en permettre l'application dans les grands centres industriels , les patrons organisent deux brigades d'ouvriers enfants , qui se relaient alternativement , soit à l'école , soit à l'atelier.
Cette combinaison concilie l'intérêt pécuniaire des parents , les nécessités de l'éducation populaire et les exigences du travail industriel tel qu'il est organisé à notre époque. Les conclusions du rapport de la commission anglaise sont , quant à la durée qu'il convient de donner à l'instruction journalière, les suivantes :
« P Pour les enfants , âgés de moins de douze ans , « on peut évaluer à vingt-quatre heures par semaine « la limite extrême de la durée de l'enseignement , « quant à toutes les branches qui réclament un certain « effort mental ;
« 2° L'expérience a constaté que la limite de vingt- « quatre heures peut même être réduite très-avanta- « geusement à dix-huit ;
« 3° Quinze heures par semaine d'enseignement , « maximum du temps fixé pour les enfants employés « dans les fabriques, sont, de l'avis des personnes com- « pétentes , suffisantes pour l'acquisition des connais- « sances essentielles qui font l'objet de l'instruction « primaire;
« 4° Sous ce rapport , même douze heures de leçon « par semaine, ou deux heures par jour, peuvent satis- « faire aux principales exigences, pourvu que ces deux « heures soient bien employées et fixées dans la mati- « née , alors que , préalablement à tout exercice , l'at- « tention des écoliers peut être conservée le plus « aisément. »
Le half ti7nes System était prévu par l'art. 6 du projet de loi formulé par la commission belge de 1843. En Angleterre, il a été introduit dans un grand nombre de localités, où, d'après le rapport des Children's employement commissioners , il fonctionne , à la satisfaction des patrons et des parents , pour le plus grand bien des enfants (i).
Dans sa séance du 6 juillet 1864 , le conseil provincial de Brabant a, sur la proposition de M. Ch. Vanderstraeten , « chargé la députation permanente de mettre à l'étude la question de savoir , s'il ne conviendrait pas, dans l'intérêt bien entendu de l'enseignement communal, de réduire de moitié le temps de l'étude en classe pour les élèves des écoles primaires , de manière que
(i) Le rapport de M. Senior a été analysé et résumé en français par M. Ducpetiaux. Voy. Reforme du système d'insti-uction poimlaire , in-S^ , p. 27. Leemans et C'^ , Bruxelles . 1864.
chacun de ceux-ci ne séjournât dans 1 école que pendant trois heures au lieu de six , les classes devant être divisées en deux sections , dont l'une serait occupée le matin pendant trois heures et l'autre l'après-midi pendant le même laps de temps (i). » Par une circulaire du 8 août suivant , le département de l'intérieur a soumis cette question à l'examen des instituteurs , des inspecteurs , des députations permanentes et des gouverneurs dans les différentes provinces.
Le résultat de cette enquête n'a pas été favorable à fhitroduction en Belgique du système du demi temps et des relais, du moins par mesure générale. « De l'avis unanime des autorités et des fonctionnaires consultés , une pareille innovation serait nuisible à l'instruction autant qu'à l'éducation des enfants ; elle causerait la ruine des institutions publiques au profit des institutions privées. On ne pourrait guère songer à l'intror duire que dans les écoles annexées à des établissements industriels. » Le dernier exposé triennal (2), auquel cette conclusion est empruntée , assure que « tous les rapports adressés au gouvernement réfutent avec une grande force de raisonnement les arguments produits au conseil provincial du Brabant. » Il publie, à titre d'exemple , celui de l'inspecteur du Hainaut. En effet , après la lecture de ce document, il ne reste plus aucun doute sur l'impossibilité d'appliquer en Belgique , d!u7ie maniè7''e générale , le système du demi temps : il serait
(1) Le rapport de la députation du Brabant a été inséré dans Y Exposé administratif àe la province, année 1865.
(2) Huitième période triennale , p. lxxxviii.
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trop long d'en répéter ici tous les motifs , dont on voudra lire le développement dans le rapport officiel. La réforme serait préjudiciable à la famille, aux élèves, à l'enseignement , à l'instituteur et au travail des enfants. Loin de favoriser le développement harmonieux de l'esprit des enfants et de leur éducation professionnelle , le système du demi temps arrêterait les progrès de l'instruction primaire et nuirait au travail industriel sans grand profit pour les enfants.
Le gouvernement n'a pas pris de décision. Comme le ministre de l'intérieur l'a sagement fait remarquer , il n'avait pas à en prendre ; car, aux termes de l'art. 15 de la loi,- les jours et les heures de travail, dans chaque école primaire , doivent être réglés par le conseil communal , sur la proposition de l'inspecteur provincial, l'inspecteur cantonal entendu, et approuvés par la députation permanente , sauf recours au Roi. C'est donc à chaque conseil communal à décider ce qu'il est utile et possible de faire. Le système , inappliquable d'une manière générale, pourrait, dans certains cas particuliers, produire d'excellents résultats.
MM. Mareska et Heyman , dans leur enquête sur le travail et la condition physique et morale des enfants employés dans les manufactures de coton à Gand , ont affirmé que « le travail par relais est impossible. » Dans son rapport au conseil communal de la même ville , en 1867 , l'échevin s'efforce de prouver que cette affirmation est trop catégorique , et il conclut à l'applicabilité du système. J'estime que la conclusion de M, Wagener est logiquement prise en ce qui concerne
les enfants employés dans les fabriques et peut-être même pour tous les enfants apprentis soit à l'atelier, soit en chambre ; mais il ne tient pas compte suffisamment des enfants appartenant à la classe moyenne et des enfants pauvres qui n'ont pas une occupation déterminée.
Le système du demi temps ne serait officiellement applicable, d'une manière plus ou moins étendue, qu a l'aide d'une loi sur le travail des enfants et de l'enseignement obligatoire.
Là où il est immédiatement applicable par lautorité communale , comme dans les centres industriels , il exigerait des écoles spéciales destinées exclusivement aux enfants employés par relais dans les fabriques ou admis à l'atelier pour un demi jour. • •
C'est dans l'enseignement privé que cette grande et utile réforme pourrait s'accomplir avec le moins d'inconvénients. Il serait difficile , sinon impossible , aux administrations communales de localités industrielles , telles que Gand , Verviers , Liège , Seraing , Charleroi , Saint-Nicolas , Alost , etc., etc., de créer des écoles primaires spéciales pour les différentes catégories d'habitants de la commune. L'organisation légale de l'enseignement , les locaux actuels , le personnel enseignant , les habitudes des populations et les mœurs du pays sont autant de sources de difficultés , qu'il faudrait surmonter , pour aboutir peut-être à des résultats médiocres.
Mais pourquoi l'esprit d'association et de charité ne s'emparerait-il pas d'une idée qui pourrait être si
féconde ? Si malheureusement il ne régnait pas un si grand antagonisme entre les congrégations religieuses et le monde officiel actuel , si l'opinion dominante dans les conseils du gouvernement ne nourrissait pas tant de préjugés contre les associations enseignantes , on pourrait promptement mettre à l'essai le système par relais , même dans les plus petites localités industrielles. Les congrégations religieuses , qui ont l'immense avantage d'offrir à l'enseignement un personnel nombreux , toujours disponible , et dont les membres se déplacent avec une facilité incomparable, pourraient rendre d'immenses services à l'industrie et aux classes laborieuses. Sous le régime de la loi de 1842 , l'autorité ecclésiastique s'empresserait , j'en suis persuadé , de répondre aux désirs exprimés par l'autorité civile. Sans désorganiser les écoles communales actuelles , on pourrait organiser avec le concours de la commune , de la charité privée et des industriels eux-mêmes , des écoles nouvelles , répondant à des besoins nouveaux. Jamais on ne réunira trop de forces , pour développer l'enseignement et l'éducation populaires.
Le prédécesseur de l'évêque actuel de Gand avait émis quelques idées en ce sens , en faveur , il est vrai , d'ateliers d'apprentissage. On lui répondit que la loi de 1842 ne connaissait que les écoles communales , les écoles privées inspectées et les écoles adoptées , et que ces deux dernières formes ne permettaient pas l'introduction d'un système de subsides , en dehors des cas prévus par la loi. Cet obstacle pourrait être aisément franchi , à l'aide d'une loi spéciale , qui obtiendrait , me semble-t-il , l'approbation de tout le monde.
Il ne s'agit d'ailleurs de pourvoir immédiatement qu'aux besoins des localités industrielles proprement dites. Plus tard , quand l'enseignement primaire et 1 éducation qui en est le but auront fait de plus grands progrès , les mœurs corrigeront certainement ce qu'une loi serait aujourd'hui impuissante à combattre.
Toutefois dans les circonstances actuelles , surtout avec les idées que notre monde officiel se fait de l'enseignement primaire dans les sociétés chrétiennes, on' ne peut guère espérer une entente nouvelle entre la bureaucratie scolaire et la charité privée , pour la constitution d'écoles destinées à appliquer le système des relais.
Formons donc le vœu que les administrations communales des localités où le mal signalé est le plus évident , comme à Gand , par exemple , s'imposent de nouveaux sacrifices en faveur de l'éducation populaire; et , si cet effort nouveau ne peut être réalisé par les pouvoirs publics , souhaitons que quelques hommes généreux se laissent tenter par la grandeur d'un tel projet et attirer par le bien qu'ils pourraient répandre.