CHAPITRE PREMIER
Dans les études qui précèdent, j’ai essayé de rendre sensibles les influences diverses qui font obstacle au développcuient de l’intelligence des jeunes ouvriers, ou à l’emploi normal de leurs^ facultés , et j’ai amassé de nombreuses preuves pour faire comprendre quelle énorme déperdition de forces précieuses résulte fatalement de l’état présent des choses, dans l’ordre du travail.
Je dois m’appliquer maintenant à montrer comment on pourrait, sinon détruire absolument, du moins combattre avec succès ces détestables influences. C’est-à-dire qu’il faut aborder maintenant la question de l’enseignement professionnel, et montrer comment cet enseignement peut rendre actives les intelligences engourdies , et fécondes celles qui, étant actives, s’usent inutilement.
Tout d’abord, je me demande où commence et oîi ünit renseignement professionnel proprement dit?
S’il fallait s’en tenir étroitement à la lettre, il ne commencerait qu’au moment de l’apprentissage des métiers divers.
Mais si l’on envisage la question d’un point de vue plus élevé, et qu’on veuille faire entrer dans Tordre de cet enseignement les connaissances préparatoires réputées indispensables , on ne voit plus guère la possibilité démarquer le point de séparation entre l’enseignement général et renseignement professionnel.
Quant à moi, toutes réflexions faites , je renonce à découvrir cette ligne de démarcation ; je vais plus loin : je dis que les deux enseignements sont inséparables.
Je suis arrivé à cette conclusion par une série de vérités des plus banales, et le lecteur me permettra do le soumettre au même régime.
IS’est-il pas vrai, par exemple, que l’enfaiU destiné, par une vocation particulière, à la profession d’instituteur primaire, commence, en fait, son apprentissage le jour même de son entrée à l’école ?
iN’est-il pas également vrai que , dans une sphère plus élevée, l’enfant destiné à la culture des lettres ou des sciences, commence également son initiation professionnelle à l’heure même où il apprend à distinguer la première lettre de la seconde de l’alphabet?
Kst-ce que, par hasard , il en serait tout au-
trcmenl pour les professions dites manuelles, et le petit bagage intellectuel de l’enfant qui entre dans l’atelier serait-il chose indifférente à l’apprentissage?
Qui voudrait soutenir une pareille énormité ? Je ne veux pas donner ici la nomenclature de bon nombre de professions semi-manuelles pour la pratique desquelles il ne faut guère autre chose que ce qu’on apprend à l’école ; mais je dis qu’il n’est métier si modeste où il soit deluxe pour la personne qui l’exerce, de savoir lire , écrire et chiffrer.
Sans doute on a toujours travaillé, et l’on n’a pas toujours su lire ; il y a même encore parmi nos populations agricoles et industrielles un trop grand nombre de personnes qui ne savent ni a ni h, et qui mourront sans les connaître ; mais, outre qu’elles sont d’autant privées de ressources, on sait de reste que cette ignorance n’est pas la moindre cause de l’insulfisance de la protlucfion'générale.
Puisqu’il est de la dernière évidence qu’un peu de savoir est indispensable à l’exercice de la plus modeste profession, et que la nécessité du savoir croît naturellement en raison de ladifTiculté tles métiers, il ne serait donc ni rationnel ni même possible de séparer l’enseignement général de l’enseignement professionnel ; car celui-ci n’est que le complément de celui-là.
En effet, toutes les connaissances acquises à l’enfant, à l’adulte, à l’homme lui-même, outre leur utilité générale, peuvent et doivent être considérées comme premiers moyens de sa pro-
fession, comme ses instruments intellectuels de travail.
En conséquence, l’enseignement professionnel commence donc bien, pour les ouvriers de la main comme pour ceux de l’esprit , dès qu’ils apprennent à lire, et il ne finit qu’au temps où le travailleur est parvenu à s’approprier toutes les ressources de sa profession.
L’enseignement professionnel étant le complément de l’enseignement primaire, et supposant nécessairement celui-ci, il faudrait d’abord que l’école primaire fût accessible à tout enfant des classes laborieuses; il faudrait, d’autre part, que toute famille ouvrière sentît le devoir de faire profiter ses enfants de l’enseignement qui leur est offert; deux grosses questions qui doivent être résolues avant que les plans d’enseignement professionnel soient d’une application générale.
Dans les villes, les familles ouvrières qui peuvent mettre au budget de leurs dépenses quelque petite somme mensuelle pour l’instruction de leurs enfants , trouvent assez généralement sous leur main et à leur choix, soit l’école communale, soit l’école privée. Quant aux familles trop gênées , elles ne trouvent pas toujours , pour leurs enfants, la place qu’elles demandent dans les écoles gratuites : celles-ci ne sont pas assez nombreuses, même à Paris.
Dans les campagnes, on sait qu’il est encore un grand nombre de communes trop faibles ou trop dénuées de ressources pour pouvoir fournir leur part des frais d’entretien d’une école.
D'une part, donc, l’enseignement primaire , malgré tous les progrès qu’il a faits depuis la loi de 1833, est loin encore d’être à la portée de tous les enfants de la population laborieuse ;
D’autre part , les parents , surtout dans les campagnes et dans les centres manufacturiers , montrent si peu d’empressement à faire profiter leurs enfants de l’enseignement primaire, lorsqu’il leur est offert, — et il est offert à la très grande majorité , — que beaucoup de bons esprits en sont venus à demander l’obligation légale imposée à tous parents d’envoyer leurs enfants à l’école.
En règle générale, et à égalité d’aisance, l’ouvrier des villes est bien plus désireux que l’ouvrier des champs de faire acquérir à son enfant la somme des connaissances comprises dans l’enseignement, primaire. Ces connaissances ne sont pourtant pas moins nécessaires au cultivateur qu’au salarié de l’industrie; mais celui-ci sent un peu mieux le prix du savoir, et il est plus disposé aux sacrifices qu’exige l’éducation de son enfant.
Le pay.san, nous l’avons vu, lorsqu’il s’impose des sacrifices pour faire instruire son fils, se propose toute autre chose que d’en faire un cultivateur comme lui-même.
Mais s’il n’est pas pris du désir ambitieux de faire de son fils un monsieur, il néglige fort de
l’envoyer à l’école, ou bien il l’en détourne sans scrupule, pour si peu, si peu qu'il puisse Tutiliser aux menus travaux des chainps.
L’ouvrier des villes, au contraire, lors même qu’il pourrait utiliser son enfant à la maison , n’en fera rien, de crainte de lui faire perdre une leçon. C’est assez la règle. Il pourrait faire mieux encore ; mais tel qu’il se montre sous ce rapport, il est fort supérieur au paysan, et celui-ci est, à son tour, supérieur à l'ouvrier des grands centres manufacturiers, qu’il faut distinguer de l’ouvrier de la petite industrie, ou, si l’on aime mieux, de l’industrie morcelée répandue dans les villes.
Aussi, est-ce dans ces grands centres manufacturiers qu’on rencontre le plus grand nombre de jeunes gens ne sachant ni écrire ni même lire. On a constaté tout récemment que, dans l’arrondissement de Vervins, sur mille et tant de jeunes hommes inscrits pour le tirage de cette année, plus du tiers ne savait pas lire ! 11 faut imputer cette misère intellectuelle de la jeunesse à la misère morale des chefs de famille. Sans doute, dans la plupart des cas, la pauvreté apparaît, et se donne pour la cause principale , je le veux ; mais à condition que nous entendrons dire pauvreté morale autant que matérielle , l’une produisant l’autre presque infailliblement.
L’ouvrier des grands centres industriels engendre certainement plus qu’aucun antre ; mais l’éducation de ses enfants est le moindre de ses soucis. Aussitôt que ses petits sont bons à quel-
que chose, il les livre à l’action, déplorable à tous égards, du travail dans les manufactures.
11 n’a pas fallu moins qu’une loi pour amoindrir les funestes effets de cet entraînement à livrer les enfants dès l’âge le plus tendre à la grande industrie. Cette loi protectrice limite le temps du travail et oblige les entrepreneurs à laisser à ces pauvres petits ouvriers certaines heures chaque jour pourqu’ils puissent aller à l’école. Mais est-elle bien observée ? J’en doute, comme tout le monde , et je suis fort porté à croire que son inobservation tient encore plus à la profonde incurie des parents des enfants qu’à la mauvaise volonté des chefs d’ateliers.
Quoi qu’il en soit, je ne suis pas éloigné de me ranger du côté des personnes qui voudraient rendre obligatoire l’enseignement primaire.
Toute réserve faite pour les droits légitimes des parents, il est juste que la loi protège l’enfant négligé ou exploité : la liberté n’implique pas l’impunité.
Il y aurait lieu toute ois de faire quelques réserves pour le cas où les parents se trouveraient en face d’une impossibilité matérielle.
Il faut songer, en effet, que dans les campagnes on ne laisse guère aux enfants le loisir d’aller à l’école que pendant l’hiver. Or, c’est précisément l’époque où les chemins sont le moins praticables, surtout pour les enfants. Dans beaucoup de cas, l’accumulation des neiges ou le débordement des cours d’eau interrompent absolument, et pour un assez long temps, toute communication possible, non-seulement entre le
hameau et le centre communal, mais encore entre deux hameaux voisins, entre deux maisons voisines.
Voilà donc une masse d’enfants plus ou moins condamnés à l’ignorance par le fait de leur éloignement du lieu central où se trouve l’école. J’ai vu dans les Vosges et en Basse Normandie des hameaux fixés à cinq ou six kilomètres du chef-lieu communal. Envoyez donc , dans le mauvais temps, à pareille distance et tous les jours, des enfants de huit à douze ans I Et si l’on songe que les causes mêmes qui s’opposent h l’enseignement de ces enfants se sont également opposées à l’instruction des parents, on ne voit pas comment la lumière pénétrera parmi ces populations.
11 faudrait que les familles, ainsi éloignées du chef-lieu communal et mises pendant l’hiver dans l’impossibilité d’y envoyer, quotidiennement leurs enfants, prissent, autant qu’elles le pourraient, la résolution de les mettre en pension dans les familles du village ou du bourg qui voudraient s’en charger, et qui certainement pourraient s’en charger à peu de frais. Si la classe de cultivateurs dont nous parlons sentait mieux le prix de l’instruction, ce que j’indique se ferait généralement, et bientôt il n’y aurait plus de hameau si loin lixé, si haut perché, qui n’eùt dans sa petite population plusieurs personnes sachant à peu près ce qu’on peut apprendre aux écoles communales, et, par suite, capable de l’enseigner à leur tour et au besoin. Et comme besoin serait souvent, les autorités locales pourraient
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encourager cVune manière aû moins honorifique CCS instituteurs ofiicieux.
J’ai dit qu’il y aurait lieu de faire exception pour les familles placées loin du centre communal, au cas où la loi punirait les parents pour leur négligence à faire enseigner les enfants. Il ne faudrait pourtant pas que l’exception fût pleine et entière ; on serait trop heureux d’en profiter.
C’est, au reste, une question délicate dont je laisse à d’autres le soin de chercher la meilleure solution. Ce que je me propose ici, c’est de constater d’une part que l’enseignement primaire, b^ise de tout enseignement professionnel, n’est pas encore, tant s’en faut, à la portée de tous les enfants des classes laborieuses -, d’autre part, que celles-ci ne montrent pas une volonté suffisante de faire participer leurs enfants aux bienfaits de l’instruction qui leur est offerte.
Mais, en meme temps que nous constatons le côté fâcheux, reconnaissons aussi qu’entre l’état présent des choses et l’état où elles étaient il y a seulement une trentaine d’années, la distance est énorme : le progrès accompli inspire le besoin et donne l’assurance de progrès nouveaux et plus rapides encore ; nous pouvons donc croire qu’avant bien longtemps il n’y aura plus en fYance une commune, si pauvre qu’elle soit, qui n’ait son école , ni un enfant dont on puisse dire que l’enseignement primaire lui est refusé.
JII
Enatlendant, prenons les choses comme elles sont, et, sans attendre que l’enseignement primaire s’étende partout et à tous, voyons comment on pourrait, là où il se fait passablement, y ajouter l’enseignement professionnel.
Vofci le problème qu’il faudrait pouvoir résoudre en faveur des populations industrielles particulièrement :
Faire que les enfants s’habituent le plus, tôt possible au travail de la main , et les placer le plus tard possible dans les ateliers.
€e problèuie ne peut être résolu que par la création de nombreuses écoles professionnelles.
Nous avons vu que c’est ordinairement vers la douzième année qu’on met les enfants en apprentissage : c’est trop tard commencer à les habituer au travail des mains, et c’est trop tôt les exposer aux fâcheuses influences de l’atelier.
Il faudrait donc, pour obvier à ce double et très grave inconvénient , que tout enfant put trouver à sa portée une école où, tout en recevant l’enseignement ordinaire, il pfit, en outre, s’habituera faire œuvre quelconque de ses mains, et où il lui fût possible de rester gratuitement jusqu’à sa quatorzième ou quinzième année.
La conséquence de cette extension des choses enseignées, et de cette durée de l’enseignement, amènerait tout naturellement la coutume de ne placer les enfants en apprentissage que lorsqu’ils auraient atteint la limite d’âge pour sortir de
l’école , et le problème serait résolu, l, 'exercice manuel se faisant, pour l’enfant, en même temps que l’exercice intellectuel, et dès le plus jeune âge, il n’y aurait nulle raison pour pousser, aussi tôt qu’on le fait maintenant, les enfants dans les ateliers de l’industrie.
Ce problème, dont la solution ne nous embarrasse pas sur le papier, mais qui serait gros de difficultés dans la pratique , nous embarrassera médiocrement lorsqu’il s’agira des travaux agricoles. Dans les champs, en effet, les enfants qui vont à l’école sont en même temps, dans la famille, occupés aux travaux de la profession à laquelle ils seront très probablement attachés, et nous n’aurons qu’à demander de les voir fréquenter l’école plus longtemps et plus fructueusement.
En d’autres termes, au village, l’enseignement pratique se faisant généralement au sein de la famille, l’enfant n’aura à demander à l’école que l’enseignement théorique, ce qui rend le problème bien plus facile à résoudre.
Dans l’industrie, la question est bien autrement compliquée. Les parents savent ou peuvent rarement occuper chez eux l’enfant lorsqu’il a quitté l’école, et, si on ne le met tôt en apprentissage, on s’expose à lui laisser prendre de fort mauvaises habitudes.
Ainsi, danger pour l’enfant s’il n’est à l’école ou à l’atelier, et danger pour lui encore s’il est placé trop tôt dans l’atelier : il faut donc qu’il reste à l’école le plus longtemps possible.
Je crois nécessaire, à ce propos, de revenir ici
sur la silualion faite au tout jeune apprenti; je vais me jeter dans les redites ; mais je ne fais pas de l’art : je cherche, avant tout, à faire bien comprendre certains phénomènes trop peu connus, et je compte que le lecteur, s’il a eu le coulage de me suivre jusqu’ici^ voudra bien me suivre jusqu’au bout.
L’apprenti de douze à quatorze ans est, dans l’atelier, un enfant qui exigerait des soins et une sollicitude à fatiguer la meilleure volonté. La vie active de la fabrique ne permet guère au patron ni aux ouvriers d’a\oir pour l’enrant élève, — en eussent-ils bonne envie, — l’attention nécessaire pour qu’il ne gaspille pas ses premières années d’existence ouvrière. Aussi, ne lui demandet-on seulement de faire que ce que le premier gamin venu peut toujours faire, à moins que, tombé aux mains d’un habile exploiteur de l’enfance, l’apprenti ne soit utilisé à titre d’enfant de peine, ou appliqué sans trêve à une division si simplifiée du travail, qu’il puisse produire immédiatement sans jamais apprendre le métier I
Mais cette manière d’user des enfants n’est de l’enseignement professionnel à aucun titre, et je parle de l’apprentissage fait dans les moins mauvaises conditions.
Voici , par exemple , deux enfants d’ôgalo valeur intellectuelle et de même âge, c’est-à-dire douze ans. L’un est mis immédiatement en, apprentissage, et aura droit au livret d’ouvrier vers sa seizième année; l’autre, par des raisons quelconques d’empêchement, n’est placé en apprentissage, dans le même atelier, qu’à l’àge do
quinze ans. Eh bien, je garantis qu’au bout d’une année celui-ci en saura autant que celui-là, et qu’en outre il aura l’esprit plus frais et beaucoup mieux disposé à s’approprier toutes les ressources du métier.
Le plus jeune apprenti, exclusivement employé, pendant les premières années, aux menues corvées de l’atelier, s’habitue à des travaux où son intelligence n’a rien à voir , et , lorsqu’il est mis en demeure de pratiquer un peu sérieusement le métier, il n’apporte plus au maniement des outils qu’une volonté mollasse et un goût effacé, résultat à peu près inévitable du gaspillage de ses premières années et de ses désenchantements.
Il en est tout autrement pour l’enfant qui entre en apprentissage vers sa quinzième année, lors même qu’il n’a point reçu d’enseignement professionnel préparatoire. D’abord , à cet âge, il est moins incapable de choisir le métier qui peut lui aller; ensuite, le patron ne demande jamais au jeune homme de quinze ans le temps qu’il exige de l’enfant de douze ans. Par cela même que le temps d’apprentissage est moins long, le patron veut utiliser l’élève le plus tôt possible , et il est d’autant moins avare de conseils que l’apprenti est plus en âge d’en profiter.
Je garantis donc qu’à seize ans les deux apprentis seront d’égale force, et qu’à dix-sept ans le second sera plus avancé que le premier , par cela seul qu’il n’aura pas subi, de douze à quinze ans, la fâcheuse impression de la vie des enfants clans les ateliers.
Mais l’avantage pour l’apprenti qui entrerait à quinze ans dans l’atelier industriel serait bien plus grand, si, dès l’âge de dix ans, l’enfant avait trouvé à l’école un certain enseignement professionnel qui eût déterminé, en même temps que l’habitude de tenir des outils , la révélation de ses aptitudes. Ainsi préparé , l’enfant choisirait encore plus sûrement le métier qui convient à ses goûts comme à ses facultés , et il trouverait certainement de bonnes conditions dans les ateliers où il entrerait ; car il pourrait s’y rendre utile presque immédiatement, et, d’autre part, les patrons qui n’ctnt pas la spécialité d’exploiter les enfants sont toujours heureux de trouver des apprentis qui promettent de bons ouvriers.
A tous les points de vue, je crois donc fort utile de reculer l’époque de l’entrée des enfants dans les ateliers ; à moins que, par une heureuse chance, les enfants ne trouvent à apprendre leur métier sous l’œil même du père, si le père est intelligent, ou sous la direction intelligente d’une personne amie; chance, il faut le dire, presque aussi rare que le bon numéro de la loterie.
En attendant un enseignement professionnel largement organisé, je conseillerai aux familles ouvrières qui ne sont point trop pressées de tirer parti de leurs enfants, de les envoyer à l’école deux ou trois années de plus qu’ils n’ont coutume d’y aller; de les obliger en même temps à suivre les cours du soir autant que faire se peut. Je conseille en outre fortement aux parents d’habituer leurs enfants, en dehors des classes, à se livrer à des travaux quelconques de
la main. Il faudrait, en vérité, que le père fût bien engourdi ou bien peu soucieux de l’éducation manuelle de son fils, pour ne pas s’ingénier à lui créer une occupation.
Cependant, je reconnais que le grand nombre n’est pas en mesure de suivre convenablement ce conseil. D*un autre côté, les écoles gratuites, déjà insuffisantes, le seraient bien autrement si, au lieu de garder les enfants pendant quatre à cinq ans, elles devaient les garder pendant sept ou huit ans. Or, dans la question de travail, c’est surtout le grand nombre qu’il faut avoir eu vue ; c’est pour le grand nombre qu'il faut appeler la lumière.
La conséquence de ceci est qu’il faut agrandir l’école de telle façon qu’elle puisse recevoir et garder, autant que possible gratuitement, tous les enfants qui lui viendront ; d’autre part, élargir l’enseignement dans le sens professionnel, de telle manière que les enfants s’y puissent former tout à la fois l’esprit et la main.