‹ De l'enseignement professionel A. CorbonChapitre 11 sur 13 · IV · texte numérisé non relu

IV

Nous voici aux prises avec les grandes difficultés. Il ne s’agit pas moins, en effet, que de doubler, tripler, quadrupler peut-être le budget de l’instruction publique primaire, et d’augmenter beaucoup plus encore le budget de l’enseignement professionnel, afin que tout enfant d’ouvrier puisse trouver à sa portée l’école à la fois primaire et professionnelle, et où il lui soit loisible de rester jusqu’à quinze ans. •

Cette difficulté, toute matérielle, est immense sans doute ; il faudrait peut-être affecter à cet enseignement des jeunes générations laborieuses un cinquième, peut-être même un quart du budget de la guerre ; mais, outre que je ne demande pas pour demain la réalisation de l’enseignement professionnel, il faut bien espérer qu’un jour les nations civilisées seront délivrées, ou à peu près, du souci de- la guerre, et par conséquent dispensées de l’obligation de consacrer aux éventualités dé leur d^ense la plus vigoureuse partie de leur population en mêirie temps que la plus grosse part de leurs revenus ; alors il ne serait peut-être pas exorbitant de demander, pour la culture des intelligences, une portion de la dépense que les nécessités de ce temps. obligent de faire pour entretenir les forces armées.

En attendant, je demande à plaider la ’ cause du travail nourricier, en cherchant les meilleurs moyens d’augmenter la valeur de l’agent humain de toute production. Aussi bien je tiens la difficulté matérielle pour surmontable, même dans les conditions où nous sommes, autrement je me serais tout simplement abstenu de soulever- la question.

Il est une autre difficulté à laquelle on pense moins et qui m’embarrasserait singulièrement si, par impossible, on décrétait l’institution générale de renseignement professionnel : ce serait la difficulté de trouver des hommes capables de donner l’enseignement professionnel comme je conçois qu’il devrait être donné. Nous verrons

qu’avant de faire des élèves soit pour l’industrie, soit pour ragriciiUure, il faudrait d’abopd faire des professeurs des travaux de la main, et ce ne serait pas si petite aflàire.

Cependant, à part l’espèce d’effroi que peuvent inspirer les difficultés de l’œuvre, j’ai conscience d’être parfaitement dans le courant d’idées de ce temps-ci en demandant le plus ' possible pour l’éducation de la jeunesse ouvrière.

En effet, les efforts nombreux et persistants de certaines grandes administrations communales et d’un nombre considérable de volontés privées pour organiser l’enseignement professionnel, prouvent combien le besoin de cet enseignement est senti. 11 me semble seulement qu’on n’a pas une suffisante connaissance de la méthode à suivre pour que cette semence soit à propos jetée.

En dehors dé ce qu’ont pu faire certaines gi-andes communes et bon nombre de personnes dévouées au progrès de l’enseignement populaire, l’Etat, on le sait, a institué depuis longtemps déjà, outre l’enseignement du Conservatoire des arts et métiers, qui est purement théorique, trois grandes écoles d’application professionnelle pour l’industrie et trois autres pour l’agriculture; c’est-à-dire les écoles d’arts et métiers de Châlons, d’Angers et d’Aix, et les écoles d’agriculture de Grignon (Seine-et-Oise), de Grand-Jouan (Loire-Inférieure) , et de La * Saulsaie (Ain).

J’avoue que je suis très imparfaitement renseigné sur les résultats de renseignement donné

dans ces trois dernières écoles ; mais je suis assez disposé à croire qu’ils sont satisfaisants.

Quant aux trois écoles d’arls et métiers, je doute que le produit vaille la dépense. Ces écoles comptent chacune trois cents élèves pensionnaires qu’elles gardent pendant trois ans ; quelques-uns de ces élèves, les plus distingués, jouissent de la faveur de faire une quatrième année dans l’une des écoles autre que celle où ils ont • passé les trois premières années. En conséquence, ces établissements fermés reçoivent annuellement trois cents élèves et en rendent à peu près autant, qui sont déversés dans les ateliers de la grande industrie, où ils ne tardent pas à devenir contre-maîtres ou à être employés dans les bureaux à titre de dessinateurs. Quelques-uns des élèves des écoles d’arts et métiers deviennent piqueurs des ponts et chaussées et même ingénieurs civils.

Ceux qui vont, comme ouvriers mécaniciens, dans les ateliers, gagnent diflicilement leur vie, m’a-t-on assuré cent fois. Ils passent, dans les alelieis, pour ouvriers très soigneux, mais aussi pour ouvriers fort médiocres sous le rapport de l’habileté. Aussi , cherche-t-on à les utiliser comme dessinateurs ou comme surveillants. Je m’empresse de dire qu’ils sont précisément enseignés en vue des fonctions qu’ils finissent par remplir : ils sont quelque chose comme les sousofliciers de l’armée industrielle, ou, si l’on aime mieux, ils forment, sous la direction des ingénieurs, une sorte de mandarinat de second ordre.

Je ne demande pas du tout la multiplication

d’écoles semblables. Les trois qui existent suffisent parfaitement aux besoins qu’elles se proposent de satisfaire; et, bien que je ne me rappelle plus exactement ce qu’elles coûtent à l’Etat, il me reste dans l’esprit l’idée parfaitement nette qu’avec ce qu’elles dépensent on pourrait, par un autre système, donner sinon même enseignement, du moins un enseignement fort convenable, et qui fasse de plus habiles ouvriers, à quatre r>u cinq fois le nombre d’élèves qu’elles reçoivent. D’autre part, je n’aime pas les écoles fermées. Celles dont je parle, instituées à très bonnes intentions et bien administrées, sont, à mon sens, fort loin, je le répète, de donner un résultat équivalent h la dépense qu’elles occasionnent. Il ne faudrait donc pas se faire contre l’extension des écoles professionnelles, une arme de la grosse somme dont les écoles en question grèvent le budget de l’Etat.

Mais voici, contre cette extension des écoles professionnelles, une objection qui m’arrive. On me dit que plus on va, plus se fait la division du travail; tant et si bien, que le grand nombre des travailleurs, pour faire le travail simplifié auquel il est attaché, n’a pas besoin d’acquérir les connaissances variées que suppose l’enseignement dont nous nous occupons ; à ce compte les trois écoles d’arts et métiers sufliraient, avec les cours qui se font ailleurs, pour donner à l’industrie le nombre nécessaire d’ouvriers d’élite chargés des travaux d’ensemble.

On veut bien que l’enseignement professionnel puisse être nécessaire à l’ouvrier chargé d’exécu-

1er une machine d’après un plan donné ; mais on conteste l’urgence de cet enseignement pour les ouvriers qui tourneront ou limeront les pièces séparées de cette machine. On admet que le savoir est nécessaire à l’ouvrier qui repasse, ajuste et assemble toutes les pièces d’une montre, mais on conteste que les travailleurs qui font isolément chaque pièce, sans en savoir l’usage, aient besoin de plus de science qu’ils n’en ont.

Lors donc qu’on a fait exception pour une minorité d’ouvriers de quelques professions manuelles de l’industrie, on ne voit plus apparaître, comme je le vois, la nécessité d’étendre à- tout travailleur le bénéfice de l’enseignement professionnel. On veut bien, à la rigueur, répandre la lumière partout ; mais la lumière générale. Quant aux connaissances spéciales, je le répète, il semble que la division du travail en dispense de plus en plus le grand nombre des travailleurs.

Examinons donc cette question.

« Vous devez être partisan de la division du travail, » m’a-t-on dit nombre de fois , et peu d’heures encore avant que je n’écrivisse ce chapitre.

— Oui, ai-je répondu, si je me place au point de vue du bon marché des produits ; mais si je me place au point de vue du travailleur, de son développement intellectuel et physique , je dis résolument : Non !

Oui, la division indéfinie du travail est une

bonne combinaison si l’on cherche avant tout l’économie dans la production. C’est à cette combinaison qu’on doit de voir abonder sur les marchés certains produits à bas prix, qui, sans elle, ne seraient pas facilement accessibles aux masses populaires. Mais, d’une part, les produits de l’extrême division du travail ne sont pas si nombreux qu’on se l’imagine; d’autre part , ils sont fort loin d’être tous de première nécessité. Lorsqu’on aura fait la part de la quincaillerie, en y coriiprenant tout l’outillage gros et menu, c’està-dire depuis l’aiguille ou le mouvement de l’horlogerie jusqu’à renclume, et en ajoutant à la quincaillerie une partie de l’industrie des tissus, on ne trouvera plus guère l’impérieuse nécessité de vanter, dans l’intérêt populaire, la division du travail.

Il faudrait d’ailleurs s’entendre lorsqu’on parle de diviser le travail. Il est bien certain que l’individu ne peut suffîre à toutes les variétés du travail humain, ni même souvent à la confection d’un produit donné. Le menuisier ne va pas dans la forêt abattre l’arbre et le débiter en planches. Le bûcheron livre l’arbre au voiturier, qui le livre à la scierie, laquelle le livre au marchand de bois, chez lequel le menuisier va le chercher. Voilà du travail divisé, et l’arbre, qui est devenu parquet ou lambris, a passé en autant de mains que l’aiguille, ce produit de l’extrême division.

Mais il y a entre les travailleurs qui ont, de main en main, transformé l’arbre en lambris, et ceux qui ont concouru à la confection de l’aiguille, cette différence notable, que les premiers

ne sont pas condamnés tous les jours, à faire, comme les seconds, exactement la même simple chose et par les mômes mouvements machinaux.

Non, l’extrême division du travail n’est pas un bienfait, si l’on tient compte de son effet sur l’agent humain ainsi abaissé àn’être qu’un rouage dans l’atelier. A ceux donc qui se montrent chauds partisans de la division du travail, je me contenterai de faire deux simples questions :

Je leur demande d’abord de me dire si l’homme doit être sacrifié au produit, ou le produit à la conservation de l’homme?

Je leur demande ensuite de me dire ce qu’ils pensent de l’état moral, physique et intellectuel des populations soumises au régime du travail machinal?

Je suis fort curieux de savoir ce qu’on peut répondre à ces deux questions.

D’autre part, j’aurais grand plaisir, je l’avoue, à soumettre, pendant une année, à l’épreuve du travail divisé, ses cha»!eureux partisans : nous verrions si leur enthousiasme tiendrait pendant l’expérience.

Mais ces discussions sont oiseuses, à vrai dire : la division du travail est un fait, smon tout à fait accompli , du moins en grande voie d’accomplissement ; et nulle puissance humaine ne fera remonter la pente , ni même n’arrêiera le mouvement là où il serait utile de l’arrêter, non en vue du bien du travailleur, mais en vue de la valeur réelle du produit. Ainsi, il est, une foule de choses qui sont d’agrément plus que de né-

— Ul —

cessité, et dont la main de l’exécutant fait surtout la valeur ; j’entends parler de certains produits tenant à l’art par beaucoup de points , et qui, confectionnés divisionnairement, ne sont plus, pour les gens de goût, que des produits inférieurs.

Mais la spéculation , qui ne tient nul compte de l’homme , va-t-elle tenir compte du cachet particulier que la main de l’homme peut donner au produit?... 11 y a des entrepreneurs de gravures par l’extrême division ; il existe , je le crois bien, des ateliers de peinture où le travail est divisé, et il ne serait peut-être pas impossible de trouver aussi des entreprises de livres écrits d’après ce système si vanté. Mais j’avoue que je serais médiocrement désolé si les produits sortis de ces usines faisaient défaut aux masses populaires...

Peut-être la division du travail est-elle, après tout, un mal nécessaire. Le travail étant arrivé à sa dernière limite de simplification, la machine prend la place de l’homme, et l’homme reprend un autre travail plus compliqué, qu’il s’applique ensuite à diviser, à simplifier, en vue d’en faire encore besogne à machine, et ainsi de suite. En sorte que la machine envahit de plus en plus le domaine du manouvrier, et qu’en poussant le système jusqu’à ses dernières limites, la fonction du travailleur deviendrait de plus en plus intellectuelle...

Cet idéal me va beaucoup ; mais la transition e^t bien dure, puisqu’il faut, avant d’avoir trouvé la machine, que l’ouvrier, par le fait de la

simplification du travail, se fasse lui-même machine et subisse les conséquences déplorables d’une nécessité abrutissante.

J’ai essayé, à plusieurs reprises, de faire comprendre les dégoûts de l’apprenti employé aux corvées de l’atelier; j’ai essayé aussi de montrer les défaillances de l’ouvrier à qui son métier ne dit rien. Tout ce que j’ai dit de l’un et de l’autre est applicable à l’ouvrier du travail divisé, d’autant plus applicable que le travail est plus simplifié... On m’a dit à ce propos :

« L’ouvrier occupé à une division tellement facile que ses mains seules suüisent à la besogne, sans que l’esprit ait à s’y intéresser, jouit par cela même de la faculté de penser pendant que son corps travaille. C’est un avantage dont sont privés les ouvriers du travail non divisé ; car l’esprit de ceux-ci est absorbé plus ou moins par les exigences de la besogne. )> Ce raisonnement est des plus spécieux. Pour s’assurer des effets de l’un et de l’autre travail , il faudrait comparer l’ouvrier qui fait à peu près l’ensemble d’un produit à l’ouvrier qui n’en fait qu’un détail. J’ai fait nombre de fois cette comparaison, et j’affirme que le premier de ces ouvriers est, sous tous les rapports, supérieur au second.

Le raisonnement qu’on m'oppose n’est pas seulement spécieux; il est faux. En effet, plus l’intelligence de l’ouvrier est tenue en haleine par son travail de tous les jours, plus il sera intelligent en dehors même de son travail ; et, par contre, moins l’esprit du travailleur sera tendu par les nécessités de son travail quotidien, plus

il sera susceptible d’hébétement. C’est la règle. Je pourrais citer des exceptions. Je connais un homme, en effet, qui est employé comme margeur dans une imprimerie. Le margeur est assis au-dessus de la machine à imprimer, et donne à celle-ci, à chaque tour de cylindre, la feuille de papier blanc, qu’elle imprime et qu’elle rend à un autre employé placé à ses flancs. Doimer du matin au soir, ou, ce qui arrive aussi souvent, du soir au matin, une feuille, de trois secondes en trois secondes, est bien le travail le plus monotone, le plus hébétant, le plus endormant qui se puisse imaginer. J’ai, dans mon enfance, rattaché les lils des grands métiers à hier le coton ; mais ce travail, comparé à celui du margeur, est cent fois plus intéres.sant; et s’il me fallait absolument choisir entre les deux, j’aimerais beaucoup mieux rattacher les fils que donner la feuille à la mécanique, fallùt-H me contenter de gagner

moitié moins que le margeur Eh bien, je

connais, dis-je, un homme qui ne se déplaît point à ce travail, et qui, tout en donnant la feuille, compo.se dans sa tête de petites œuvres littéraires. II a même eu le plaisir plus d’une fois de donner à la machine le papier qui imprimait ses rêveries...

Claude Genoux, car c’est lui-même, semblerait donner raison à ceux qui croient que l’esprit étant désintéressé du travail obligatoire, peut s’exercer et se développer par la réflexion. Encore une fois, c’est une erreur. Si l’intelligence du travailleur soumis à une besogne machinale est peu développée, elle s’en-

gourdira, et l’ouvrier descendra fatalement au niveau de son rôle d’avant-machine. Or, c’est le cas le plus commun, et je renvoie encore une fois ceux qui douteraient de mon assertion au spectacle que présentent les populations de l’industrie soumise au régime en question. Mais si l’intelligence du travailleur est vive, si elle résiste à l’action asphyxiante du travail machinal, elle ne s’exercera certes pas si noblement que celle de notre ami, le margeur; elle se révoltera contre les nécessités qui la condamnent à la monotonie d’un travail qui rapproche l’homme de la brute ; et j’aurais de curieuses révélations à faire si je voulais dire tout ce que je sais des idées qui se logent dans ces esprits désintéressés du travail des mains.... Mais ces révélations, je ne juge pas à propos de les faire ici; je laisse aux personnes sérieuses le soin de les deviner, en laissant un peu de côté le produit de la division du travail et en étudiant de plus près les effets du système sur le travailleur...

Etant donnée cette idée qu’en simplifiant de plus en plus le travail, c’est pour le laisser à la machine, le génie humain a encore fort à faire avant que la machine supplée l’homme dans tous les travaux qui l’amoindrissent. Nous savons avec quelle lenteur se font les inventions, avec ’ quelles difficultés elles acquièrent droit de cité. , Nous savons aussi combien le travailleur redoute | la machine ; celui qui en est le plus voisin par la simplification de la besogne est précisément celui qui redoute le plus l’invasion de la méca-

nique sur son terrain; c’est bien, en effet, celui-là qui est le plus immédiatement menacé de se voir supplanté par le rouage de fer. Eh bien, où veux-je en venir? h dire qu'il faut donner à cette classe de travailleurs un enseignement professionnel assez étendu pour que l’esprit de chacun s’ingénie à trouver le mécanisme à substituer à l’agent humain. Plus solidement instruit, l’ouvrier avant-machine cherchera * activement et plus fructueusement h échapper à l’infériorité de sa condition, en appliquant toute sa capacité intellectuelle à la recherche du procédé mécanique capable de remplacer les bras de l’homme.

Plus instruit, le travailleur comprendra que la machine, si elle se substitue au labeur hébétant de l’homme, ne diminue pas le champ du travail, qu’au contraire elle ouvre à l’homme intelligent une plus vaste carrière....

Acceptons donc la division du travail là où elle est démontrée nécessaire, mais avec l’espoir que la mécanique se chargera de plus en plus des travaux simplifiés ; et demandons pour les travailleurs de cette classe, avec non moins d’ardeur que pour les travailleurs des autres classes, un enseignement qui non- seulement les sauve de l’hébétement ; mais surtont qui les incite à trouver le moyen de commander à la machine, au lieu d’être eux-mêmes la machine commandée.... • - ■

' ■ Jrf.

J’ai mis tout à l’heure une assez grande insistance à démontrer Tutilité du développement des facultés intellectuelles de la catégorie des travailleurs qui paraît en avoir le moins besoin.

Je vais maintenant mettre une insistance égale à démontrer l’urgence du développement des facultés manuelles de la classe qui paraît aussi en avoir le moins besoin : je veux parler de la jeunesse qui reçoit l’enseignement secondaire et supérieur.

L’apparence , dans les deux cas , est certainement trompeuse ; autant la première catégorie a besoin de culture intellectuelle, autant l’exercice manuel serait bon pour l’autre. L’individu de l’une et l’autre classes y gagnerait en valeur , et la déperdition des forces serait d’autant moindre que ce double enseignement se ferait mieux aux deux extrémités de l’échelle sociale.

Les considérations qui militent en faveur de l’éducation physique de la jeunesse lettrée sont tellement nombreuses que je ne sais par laquelle commencer. En effet, soit qu’on se place au point de vue hygiénique ou à celui du développement des forces musculaires, soit même qu’on se place au point de vue du développement intellectuel et moral, soit enün qu’on considère cet enseignement du point de vue des ressources réservées ou de la profession à venir, on est également ’ amené à reconnaître l’excellence de l’exercice manuel.

Depuis longtemps déjà, et sous l’inspira tion de la pensée même qui me préoccupe ici , on a introduit, dans les lycées et les institutions privées , les exercices gymnastiques ; en outre , les élèves assez riches pour payer des maîtres particuliers apprennent l’escrime et l’équitation; exercices excellents, sans doute, mais dont le grand nombre est forcé de se priver : le grand nombre même se prive ou n’use que très médiocrement de la gymnastique. En somme, l’éducation physique de la jeunesse lettrée est, par le fait d’une tendance dont je parlerai, tenue pour chose fort indilïèrente. Aussi, est-il grand temps de réagir contre cette déplorable négligence de l’un des côtés les plus essentiels de l’éducation.

.Te m’associe donc vigoureusement aux personnes bien inspirées qui demandent à cet égard une large réforme. Vai lu sur ce sujet de fort bons articles de M. Alex. Bonneau, dans la Presse, et je regrette vivement de ne les avoir pas sous la main pour y puiser d’excellents arguments.

La tendance, dans l’enseignement secondaire et supérieur, est exclusivement de développer, et jusqu’à l’excès, les facultés intellectuelles de. la jeunesse. Je reconnais très volontiers que cette tendance n’est pas le fait d’un parti pris : c’est tout simplement un entraînement général, résultant d’une sorte de permanente course au clocher littéraire et scientifique. Professeurs, élèves , familles, tout le monde donne tête baissée dans ce fatal entraînement.

lésais qu’il s’élève du sein du monde instruit * de vives protestations; mais elles n’arrêlcnt

point l’élan général, et les protestants eux-mêmes se laissent, tout les premiers, aller au courant fâcheux des choses, comme s’ils étaient pris dans un vaste engrenage.

Ce n’est certainement pas la réclamation d'un pauvre illettré qui arrêtera ce dangereux système de culture exagérée de l’intelligence ; mais qu’il me soit au moins permis d’en constater et d’en ' déplorer les funestes effets.

Si un professeur de belles-lettres, en vacances, voyait un cultivateur ne laisser ni trêve ni repos à son champ, il s’écrierait certainement : « Voyez donc comme ce paysan est bête, et comme il épuise imprudemment sa terre!... » Si le même professeur était témoin do l’éducation que donnent à leurs enfants certains bohémiens pour en faire des prodiges de souplesse et de dislocation, il s’écrierait encore , et avec indignation : « Mais c’est un crime abominable de torturer ainsi de pauvres enfants! car cette odieuse exagération de l’exercice des facultés physiques ne produit qu’un développement artificiel, tout au plus propre à faire l’admiration des badauds, et qui tuera l’enfant à coup sûr avant l’âge viril!... »

Dans les deux cas, l’indignation du professeur se formulerait en termes bien autrement incisifs et éloquents ! Mais, si j’étais derrière lui, je prendrais la liberté de lui rappeler certain verset bien connu du fameux Sermon sur la Montagne. . .

On a dit et redit , des millions de fois, que le corps et l’esprit sont solidaires. En effet, soumettez un homme à un travail accablant pour son corps, et son esprit sera , par le fait, également

accablé ; d’un autre coté , imposez à l’intellîgence un travail excessif, et la fatigue physique sera égale à la fatigue de la faculté intellectuelle. Le corps étant riiistrument de l’esprit, les excès de l’un se font toujours aux dépens de l’autre. Cela est banal; mais pourquoi faut-il revenir sans cesse sur ces vérités ressassées, et toujours méconnues dans la pratique?

Quel but, en définitive, se propose-t-on par cette excessive préparation des intelligences? Serait-ce pour obtenir un niveau littéraire et scientifique supérieur? Si c’était le but, il serait ])el et bien manqué. Mais ce n’est pas précisément là ce qu’on se propose, si tant est qu’on se propose un but quelconque en dehors des intérêts particuliers des familles ou des entreprises d’éducation.

Nous allons mieux saisir les vices du système, en offrant un exemple.

Supposons qu’un chef d’institution s’éprenne de la bonne pensée de mener de front l’éducation intellectuelle et l’éducation physique des élèves confiés à ses soins, et que, sans préoccupation aucune des succès au grand concours annuel, sans songer, par conséquent, à mettre en une sorte de serre-chaude un certain nombre d’élèves piocheurs pour les faire produire prématurément, il s’applique entièrement au devoir de solliciter avec mesure le développement normal de toutes les facultés de ses élèvesj qu’en un mot, il cherche plus à en faire des hommes capables à tous égards que des perroquets savants, et je vous garantis qu’avant deux ou trois

iins ce chef d’institution serait ruiné. Voici comment ; S’étant gardé d’exploiter les dispositions « à la pioche » de certains élèves, et n’ayant pas surexcité leur ardeur en flattant leur vanité, l’institution supposée n’aura point de nominations au grand concours; il lui sera, par conséquent, impossible de faire battre sur la grosse caisse des annonces : «L’institution Jean-Louis a obtenu vingt-cinq nominations au grand concours, dont un premier prix de mathématiques; elle a fait admettre quatre élèves à l’école Polytechnique, trois à l’école Normale, cinq à celle de Saint-Cyr, etc. » La susdite institution, qui aurait visé au sérieux et point au succès, soulèverait contre elle aussi bien les parents des élèves que les élèves eux-mêmes. « Qu’est-ce donc, diraient les parents stupéfaits, que cette institution ? Onoi ! pas une seule nomination au grand concours ! Evidemment le chef et ses aides sont absolument incapables de faire convenablement une éducation; il faut retirer au plus tôt nos enfants d’entre lesmains de pareilles gens! » Deleur côté, les élèves, peu reconnaissants du but qu'on se proposerait en leur faveur, se sentiraient fort humiliés de la réputation d’incapacité que ne manquerait pas de se faire la maison ; chacun d’eux d’ailleurs croirait ou voudrait faire croire qu’en d’autres mains il aurait eu quatre ou cinq grands prix ; et tous montreraient autant d’empressement à quitter l’institution, qu’en montra, pour sortir de « la baraque » où elle était, la servante humiliée de s’asseoir à la table de ses maîtres...

Ainsi, pour faire de l’éducation en vue du bien sérieux des élèves, il ne suffirait pas d’avoir une fortune à dépenser, il faudrait encore avoir des élèves ; à moins qu’on ne veuille s’adresser à la classe pauvre. Encore ne garantiraisje pas que les élèves, bien et gratuitement instruits, mais non couronnés, ne récrimineraient pas un jour contre leur bienfaiteur. Car ce n’est pas tant d’être sérieusement instruit qu’il s’agit, que de le paraître.

Il faut donc se soumettre aux conditions du système en vigueur, si l’on veut réussir, soit comme élève, soit comme entrepreneur d’éducation.

Ce n’est pas tout : le système de la mise en serre-chaude des vives intelligences qui peuvent faire le succès d’une entreprise, a pour conséquence de fournir un nombre trop considérable de candidats» très forts» aux écoles supérieures; car si ce nombre de candidats croît chaque année, le nombre des élus demeure stationnaire ; en sorte que, pour sortir de la difficulté, les examinateurs, plus favorables, assure-t-on, à la quantité qu’à la qualité des connaissances acquises, augmentent tout bonnement la sommé des choses à savoir, c’est-à-dire que, pour éluder la' question délicate du jugement de la capacité intellectuelle, on se rejette surles facultés mnémoniques, et... tant pis pour le jeune homme qui n’a pas une excellente mémoire.

Qu’arrive-t-il de ces exigences des programmes ? Que les jeunes gens sont soumis à des épreuves encore plus accablantes. Les profes-

seurs redoublent de zèle, chauffent davantage les élèves intelligents et travailleurs. Il faut aux entrepreneurs, etcoCite que coûte, des nominations, des admissions, et l’on va jusqu’à acheter des élèves à succès, afin de pouvoir faire battre, à la fin de l’année scolaire, la grosse caisse, qui alléchera les familles, et amènera les jeunes pensionnaires.

Que venez-vous après cela parler d’éducation physique? Qu’est-ce cela? Y a-t-il des examens pour la valeur physique? des prix à obtenir, des places à prendre dans quelque mandarinat ? Non. Alors contentez-vous des courtes récréations de chaque jour et des deux promenades par semaine. On soignera le côté physique tout juste ce qu’il faut pour que l’élève piocheur ne tombe pas d’épuisement avant les épreuves, et l’on n’arrivera même pas toujours à ce résultat...

Je ne prétends pas que tous les élèves sont soumis à ce régime d'épuisement. On n’y soumet généralement que ceux dont l’intelligence nst éveillée, et qui peuvent faire honneur et profit à l’entreprise. Cela est d’autant plus à déplorer que cette jeunesse d’élite, enseignée en d’autres vues que celles de lui faire gagner le prix de la course, serait certainement la principale ouvrière du progrès.

Le remède radical à ce mal profond serait tout simplement de supprimer le but immédiat de ces études épuisantes; d’ouvrir à tout venant l’enseignement supérieur, et de couper court, de cette manière, à cette constante et funeste course au clocher.

Je parle en Vandale, c’est clair. Cependant, je puis dire que j’ai été forliüé dans l’opinion que j’exprime par bon nombre de savants du meilleur aloi. Si je ne craignais d’être indiscret, je citerais des autorités devant lesquelles les réclamants seraient fort embarrassés. Mais, au fond de leur conscience, toutes les personnes intéressées dans la question savent parfaitement que le mal est très réel... seulement, il leur est désagréable qu’on en parle, et que cette grande misère soit connue de tout le monde.

Cependant, sans avoir recours au moyen radical dont j’ai parlé, pour mettre un terme à ce mal, peut-être pourrait-on y remédier en rendant obligatoire l’exercice des facultés manuelles. L’étude du dessin entre dans la plupart des programmes. Serait-il bien absurde d’aller plus loin, et d’obliger les élèves à savoir manier les outils du forgeron, ou du tailleur de pierres, ou du charpentier, ou du tourneur, ou du faiseur de modèles pour la mécanique, etc. ? Il y a longtemps que je m’occupe de cette question, et je puis dire que j’ai toujours été encouragé à en poursuivre le triomphe. Si, par impossible, elle triomphait; si le candidat à l’enseignement polytechnique, par exemple, était tenu de prouver qu’il sait faire œuvre de ses mains, il ressortirait naturellement de ce fait une heureuse révolution dans le système des études. En alternant le travail de l’esprit et celui des mains, Jl’intelligencc ne serait plus tenue en serre-chaude ; elle s’épui- -serait beaucoup moins, partant elle tirerait un meilleur profit des connaissances acquises ; et.

d’autre part, le développement physique se ferait d’autant mieux que. le temps du travail intellectuel serait abrégé au profit du travail manuel, qui deviendrait, au moins, une excellente récréation.

Quand même ôn considérerait l’idée que je propose au seul point de vue hygiénique, je pense qu’on devrait la réaliser. Mais elle répond à d’autres nécessités dont nous allons nous occuper.

11 y a-t-il beaucoup de gens, dans le temps où nous vivons, qui soient sûrs de leur lendemain ? Quel est l’homme riche qui pourrait se croire absolument garanti contre la ruineabsolue et contre la nécessité de mendier plusou moins honteusement, s’il ne sait faire œuvre de ses mains ? Je pourrais compter par centaines les personnes lettrées que j’ai vues dans le dénûment le plus profond parce qu’elles ne pouvaient battre monnaie avec leur érudition, et qu’elles ne savaient rien faire de leurs mains. Non-seulement elles n’étaient propres à aucun travail manuel, mais presque toutes se croyaient radicalement incapables de s’y rendre propres; elles paraissaient croire, comme l’ouvrier, qu’apprendre un métier nouveau c’est la mer à boire.

Ces bacheliers sans emploi exagèrent volontairement, pour la plupart, j’en suis convaincu, leur incapacité manuelle. C’est la coquetterie des lettrés de n’être bons à rien dans les travaux où l’esprit ne joue pas le principal

rôle ; et c’est surtout la coquetterie des lettrés échappés d’hier de la plèbe.

Ainsi, voici deux jeunes gens instruits, mais sans fortune ; l’un sort d’une famille aristocratique ruinée, l’autre d’une famille de pauvres ouvriers. Ni l’un ni l’autre ne pouvant vivre de leur savoir, lequel, croyez- vous, sera le mieux disposé à faire œuvre manuelle ? Ce sera le premier, je vous le garantis. L’autre, j’ai déjà fait cette remarque à propos du fils du paysan, affranchi de l’ignorance, voudrait bien pouvoir se considérer comme également affranchi du travail manuel, quf, à ses yeux, est le signe de rinfériorité prétendue dans laquelle il est né, et à laquelle il échappe à peine. 11 s’exposera donc à de longues souffrances avant de se résigner à la nécessité de se faire ouvrier. J’ai fait de nombreuses expériences sur cette classe de lettrés, et j’en parle sciemment.

C’est une raison de plus pour introduire le travail manuel dans les maisons d’éducation et de le faire aller de pair avec les études classiques. On m’a dit plusieurs fois que ce système est pratiqué dans plusieurs grands établissements d’Allemagnef et d’ailleurs. Je regrette de n’être pas en mesure de donner de sérieux renseignements sur ces institutions modèles ; mais, revenant au fait signalé plus haut, je dis que le travail des mains, admis à côté du haut enseignement, s’ennoblirait aux yeux des « affranchis, » et qu’il leur fournirait, en cas de revers, des ressources qui les sauveraient de la misère et de la démoralisation.

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h ne vais certes pas jusqu’à dire qu’on ferait là un enseignement complet des travaux manuels. Mais ce qu’on y pourrait apprendre sufQrait d’abord pour donner à la main l’habitude du maniement des outils, habitude nécessaire dans toutes les conditions de la vie, et qui infériorise fort souvent l’homme qui ne l’a pas. Ensuite, on aurait la théorie générale et quelque peu la pratique de plusieurs métiers, théorie et pratique dont tout individu pourrait, à l’occasion, tirer profit. Et puis, n’oublions pas le bénéfice de l’exercice musculaire I

J'ai encore une autre raison assez importante pour demander à la jeunesse lettrée de s’habituer aux travaux manuels. C’est cette jeunesse qui fournit l’état-major des phalanges laborieuses. Or, dans l’état présent des choses, le personnel de l’état-major est, je le veux, fortement nourri de théories, mais de théories exclusivement. D’un autre côté, la théorie fait presque absolument défaut à la masse des travailleurs, uniquement inspirés par la routine. Si bien qu’entre le gros des travailleurs et les directeurs du travail, il y a un abîme, et, de là, des malentendus nombreux et une grande déperdition de forces.

On dit bien, à la vérité, qu’il se fait des intermédiaires qui jouent le rôle de sous-officiers. 11 en existe, je le sais,' de ces intermédiaires, et un nombre déjà respectable; mais si je reconnais la nécessité d’une certaine hiérarchie, je ne vois pas l’avantage de celle qui met en liant la science théorique pure, en bas la pure

routine, et au milieu l’alliance de la théorie et de la pratique.

D’abord, la science n’est faite nulle part ; iï n’existe pas de science absolue, partant, pas dc^ théorie que la pratique ne puisse rectifier ; aussi pourrait il bien arriver que le maître-ouvrier ou le sous-officier industriel, tout à la fois théoricien et praticien, fût plus fort que son chef ingénieur, et, par le fait, son supérieur. Ce simple raisonnement suffit, ce me semble, pour prouver la nécessité d’allier la pratique à la théorie ; les ingénieurs y gagneraient notablement en puissance réelle; et je ne vois pas quelles bonnes raisons on pourrait faire valoir contre celle-là. Tout ce que j’ai dit pour accroître la valeur du travailleur manuel, je le dis, d’une autre manière, pour augmenter la valeur du travailleur intellectuel. Il faut que celui-ci puisse, au besoin, prendre un outil et montrer comment il entend qu’on procède dans le travail ; que l’autre, au besoin, puisse faire un plan, et donner corps à une bonne idée qui lui viendrait.

En d’autres termes, toute hiérarchie qui tiendrait chacun cloué à sa place et pour toujours, empêchantlesuns de descendre ~ si descendre on veut dire — pour apprécier mieux toutes choses et se rendre capables de toutes choses ; qui empêcherait les autres de monter au plus haut degré, s’ils en ont la capacité ; toute hiérarchie, dis-je, ainsi conçue, serait parfaitement absurde, odieuse, et-, en fin de compte, fatale au progrès.

J’aurais bien d’autres considérations à faire

valoir, si je n’avais la conviction que mon idée a pour elle le grand nombre des personnes compétentes en fait d’enseignement. Seulement, on est embarrassé ; il faudrait que l’initiative vînt de la haute administration ; autrement aucune maison d’éducation ne voudra , pour les raisons que j’ai citées plus haut, s’exposer à la ruine, en essayant isolément de ce système nouveau d’éducation.

Resterait encore à résoudre la ditticullé résultant de remplacement et des frais qu’occasionnerait l’enseignement en question. Cette difficulté n’est pas grosse du tout. Je tiens à ce que les esprits soient prémunis contre toute exagération en ce sens, et je montrerai, lorsqu’il s’agira d’introduire l’enseignement professionnel dans une école primaire, que la dépense serait bien au-dessous de ce qu’on suposerait volontiers.

Maintenant que j’ai réclamé contre le défaut de culture des intelligences populaires et contre l’excès de culture des intelligences lettrées , et pour que toutes soient plus puissantes et plus fécondes, je n’ai plus qu’à voir comment on pourrait organiser dans l’école primaire , ou hors d’elle, l’enseignement des professions manuelles.

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