‹ De l'enseignement professionel A. CorbonChapitre 5 sur 13 · L’APPRENTI · texte numérisé non relu

L’APPRENTI

Voici un jeune garçon qui aura bientôt treize ans. II n’a pas cessé d’aller à l’école depuis sa septième année. Il lit bien, et comprend assez ce qu’il lit ; son écriture est bonne, son orthographe passable. D’histoire, il n’en sait guère ; mais il ignore un peu moins la géographie ; il a, de plus, quelques notions de géométrie et de dessin linéaire. C’est , pour nous autres de la classe ouvrière, un garçon instruit; c’est un savant pour son père et pour sa mère, aussi songent-ils qu’il est grand temps de le retirer de

l’école et de faire choix pour lui d’un a bon état. »

Mais quel état ?

Là est la difficulté pour les parents en général, difficulté d’autant plus grande qu’ils ont pour leurs enfants une sollicitude plus profonde.

« De tous les devoirs de la vie de famille, il n’en est peut-être pas de plus difficile à remplir, ni qui exige plus d’attention et de prudence, que celui de bien choisir une profession pour ses enfants. C’est qu’on décide, en effet, dans cette grave circonstance, de leur avenir tout entier, c’est que leur bien-être, leur dignité, leur indépendance, leur honneur même, sont en question à ce moment solennel. Et la responsabilité de la famille est d’autant plus grande que l’enfant ne peut guère influer sur cette décision, à laquelle il est pourtant si fortement intéressé ! Ce dernier acte de l’autorité absolue du père et de la mère pèsera sur toute son existence... Si le choix est fait avec précipitation et inintelligence, il peut devenir pour lui la source des plus grands maux...

» 11 n’est guère de parents qui méconnais.sent la gravité de ce choix d’un état, et qui ne fassent les réflexions que nous venons de présenter... Beaucoup, cependant, se trompent ou sont trompés, et passent le reste de leur vie à regretter, à maudire quelquefois la promptitude et la légèreté avec laquelle ils ont procédé. C’est qu’il ne suffit pas, pour agir dans l’intérêt bien entendu de l’enfant, de vouloir, il faut encore savoir et pouvoir. Or, il est difficile de savoir.

quand les renseignements qu’on obtient sont entachés d’erreurs, quelquefois volontaires et intéressées, et il est bien plus difficile de pouvoir, quand les douloureuses nécessités de la pauvreté interdisent jusqu’à la liberté d’un choix.

»... C’est ordinairement à l’âge de douze ans que s’agite pour l’enfant la grande (|uestion de savoir à quel travail il demandera sa future existence. Depuis quelque temps déjà, cette pensée a préoccupé ses parents; ils ont pris à cet égard, dans le cercle assez restreint de leurs voisins et amis, quelques informations préalables, mettant généralement en première ligne un salaire élevé, un court apprentissage, et des conditions de travail aussi douces que possible. Mais, en raison même de ce que le nombre des personnes consultées est très limité, les renseignements obtenus ne portent que sur quelques industries, toutes locales, et alors que des centaines de métiers divers pourraient être offerts aux choix des parents, à peine recueillent-ils des notions sur cinq ou six.

» Et encore, comment juge- t-on ces métiers?

Sur des rapporLs mensongers ou intéressés. Pendant que la femme du voisin ou de l’ami, qu’un grain de vanité chatouille, affirme que son mari gagne « ses six francs par jour, » et que les parents, alléchés, inclinent à donner à leurs enfants un état aussi productif, le mari, qui voit dans l’enfant à placer un futur concurrent, jure ses grands dieux que son métier ne procure pas de l’eau à boire, et qu’avant peu il sera obligé d’en changer, s’il est jeune, ou d’aller mourir à

riiôpital... Dans ces exagérations en sens inverse, il y a toujours quelque chose de vrai ; les six francs par jour se présentent de temps en temps pour des travaux exceptionnels, ou sont accordés à des ouvriers hors ligne, chargés d’une direction ou d’une surveillance; c’est une exception dont la vanilé de l’épouse a fait la règle. Bon an mal an, son mari a gagné un millier de francs ; mais parfois il a vu réduire sa journée d’un tiers ; parfois aussi il a dû rester inactif, et, de ce mmfmMm accidentel, sa peur inquiète a fait une moyenne. Quant à la vérité, on la trouve dans cette curieuse supputation que faisait un jour un de nos amis : « (i francs par jour, en matière de salaire, font, nous disait-il, 100 francs par mois, et 100 francs par mois produisent 900 francs par an. » Rien de plus exact, en dépit de Barême, que celte définition, chaque fois qu’il s’agit d’un travail rétribué à la pièce (1). »

Les perplexités décrites par l’auteur que je viens de citer sont bien celles qu’éprouvent les parents de notre jeune sujet. Ce n’est pas que Ja pauvreté les talonne ; non, la famille n’est pas mal aisée : le père est un ouvrier vigoureux et rangé, la mère est active et bonne ménagère ; ils pourraient retarder encore l’époque de la mise en apprentissage de leur fils, et s’ils pa-

(1) Manuel d'apprentissage, par Henri Leneveux; Paris, Passard, éditeur.

raissent se hâter, c’est dans la seule pensée qu’il faut faire prendre de bonne heure au garçon l’habitude du travail.

Le père avait pensé un moment à son propre métier ; puis, toutes réflexions faites, il y a renoncé par cette considéraiion qu’il ne vaut plus ce qu’il valait autrefois « quand il était moins encombré de bras. »

■ Quant à l’enfant, il ignore complètement quelle peut être sa vocation. Aucune circonstance sérieuse n’a pu en déterminer la révélation. 11 prétend bien, à la vérité, lorsqu’on famille on agite la question, se sentir attiré vers tel métier pluôt que vers tel autre ; mais cette attraction prétendue n’a aucun fondement sérieux; c’est propos d’enfant. Les métiers dont il parle sont des inconnues pour lui; il n’a rien vu que de loin ; il n’a par conséquent rien essayé ; ses préférences ne reposent guère que sur des ouï-dire de camarades qui ont déjà fait leur entrée dans les ateliers, et ses parents n’y voient pas plus clair que lui.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut tenir aucun compte des aspirations des enfants; mais tout simplement qu’il faut se méfier de ces désirs passagers, qui viennent moins d’une secrète vocation que d’une influence tout extérieure.

11 faut, sans doute, tenir compte des aspirations des enfants ; mais quand elles ont ce caractère de persistance qui révèle bien nettement une vocation ; or c’est là le fait exceptionnel. Le fait ordinaire, c’est que l’enfant, privé d’un enseignement professionnel capable d’exciter ses ap-

titudes, ne manifeste que des goûts passagers et des tendances superficielles, souvent contraires à ses aptitudes réelles.

Et, pour le dire en passant, les vocations sont beaucoup plus générales dans leurs tendances qu’on ne le suppose. C’est dans la pratique, et par suite d’influences diverses, qu’el[es se spécialisent. La nature fournit toutes les variétés d’aptitudes nécessaires aux besoins sociaux; mais elle ne donne pas précisément des chimistes ou des peintres, des menuisiers ou des ciseleurs; et il est fort probable que tel dont l’esprit a été séduit par les opérations du laboratoire, et qui est devenu un chimiste distingué, aurait pu, sous d’autres influences, devenir bon ingénieur, historien remarquable, etc. 11 ne serait pas impossible d’établir une claS'iûcation des catégories d’aptitudes, pourvu que la pensée ne vînt à personne de faire de cette classification un obstacle au libre choix de la profession.

Ainsi, on pourrait établir deux grandes catégories d’aptitudes générales. Dans l une, on rangerait tous les enfants qui manifestent, d’une manière persistante, du goût pour les travaux de précision et pour les combinaisons géométriques. On rangerait, dans l’autre, tous les enfants qui paraîtraient bien positivement dépourvus de ce goût pour les formes précises, et môme ceux dont les aptitudes seraient indécises.

Il faudrait ensuite diviser toutes les professions en deux grandes catégories correspondantes. Ainsi, pour nous en tenir aux métiers de la main, nous ferions entrer dans la première

catégorie : la charpente, la menuiserie, la taille et l’appareillage de la pierre, la grosse et la petite mécanique, la fabrication de l’outillage de précision, et toutes les industries, petites et grandes, qui exigent une certaine dose de connaissances géométriques. — Dans la seconde catégorie, nous ferions entrer toutes les professions qui, comme la bijouterie, l’orfèvrerie, la ciselure, la sculpture d’ornements, la peinture de décor et de lettres, la confection des objets de mode, etc., demandent plus à l’imagination et à la fantaisie qu^à des règles positives le secret de leur exercice et de leurs perfectionnements.

Chacune de ces deux grandes divisions se subdivise naturellement, et offre un aliment plus spécial aux aptitudes particulières, qui, dans chaque classe, ne sont ni égales ni semblables, et se prêtent par là môme à toutes les variétés et à toutes les conditions du travail humain.

Après donc avoir établi cette grande division entre \&à précisionisles et les fantaüisles^ et entre les travaux correspondants, il y aurait bien encore à classer les tempéraments, par rapport à leur appropriation aux travaux divers. Il doit être bien entendu qu’il ne s’agit pas ici d’expérience phalanstérienne, mais tout simplement de conseils cà donner aux familles.

Malheureusement, nous n’en sommes pas là. En dépit de tendances marquées et d’efforts honorables, l’enseignement professionnel préparatoire n’est encore accessible qu’à un très petit nombre de jeunes gens. Hors de là, les instiiuleurs pri-

maires, publics ou privés, ne sont compétents ni sur la question des aptitudes, ni sur celle des tempéraments des enfants qu’ils ont enseignés, et ne peuvent, par conséquent, donner aux familles conseils qui vaillent.

Si renseignement que reçoivent les enfants dans les écoles primaires était poussé assez loin pour qu’ils pussent manifester leurs tendances , soit aux travaux de précision , soit à ceux d’imagination ; si, d’autre part, la science médicale était appelée à donner son avis sur l’appropriation du tempérament de chaque élève à un genre donné d’occupation, les parents trouveraient dans ces indications générales des lumières précieuses, qui leur feraient éviter de grands écueils, et la société aurait naturellement sa part des bénéfices qui résulteraient à coup sûr d’une plus intelligente distribution des enfants dans les ateliers.

En attendant, le hasard décide à peu près exclusivement, et tel enfant qui aurait fait un excellent mécanicien ne fera qu’un plat ornemaniste; tel autre qui végète dans l’horlogerie aurait fait un excellent bijoutier. D’autre part, tel enfant qui a besoin de mouvement sera condamné à l’immobilité, et telle nature casanière sera vouée à une profession qui exige un mou- ^ ement continuel.

J’ai connu, chez un horloger, un jeune garçon, qui pouvait passer pour intelligent et laborieux, et qui, pourtant, ne parvenait à rien^ encore qu’il reçût chez son patron, comme par mi-

racle, un enseignement aussi éclairé que possible. Le patron lui-même dut déclarer aux parents, après deux longues années d’expérience, que le jeune homme perdait son temps, et qu’ils voulussent bien lui donner une autre profession. Ce qu’ils lirent ; et l’élève, fruit sec de l’horlogerie, est maintenant menuisier; la santé, qui sein- . blait l’abandonner, lui est parfaitement revenue. Heureux de l’exercice musculaire qu’il peut se donner, apte d’ailleurs aux travaux de précision, pourvu qu’ils ne le condamnent pas à l’iminobilité, d’âge assez avancé, d’ailleurs, pourn’être pas intimidé et pour savoir se défendre contre les abus qu’on pourrait vouloir faire de sa persnnne, il est devenu, eu deux ans, un ouvrier de choix.

Que d’exemples je pourrais citer pour montrer les erreurs déplorables que commettent tous les jours les parents, même les plus soucieux du bonheur de leurs enfants ! erreurs qui ne sont que par exceptions très rares réparées comme l’a été celle dont il vient d’être question...

Quoi qu’il en soit, les parents de notre sujet sont à bout de réflexions. Comme on ne peut pas oujours hésiter, ils prennent enlin un parti; le hasard joue, cela va sans dire, son rôle dans le choix du métier, et l’enfant est mis en apprentissage.

Le père s’engage, par contrat, vis-à-vis d’un fabricant, h lui donner son üls pendant quatre ans, sous condition, bien entendu, que le susdit

fabricant enseignera au jeune garçon, ou lui fera enseigner, sa profession. Quatre ans, pendant lesquels, bien entendu, l’apprenti ne sera ni logé ni nourri ; autrement, nous dirions cinq années, au moins. De salaire, il n’en est pas question dans le contrat ; mais le patron promet au père que, s’il est bien content du fils, il le mettra à même de gagner quelque petite chose vers la troisième ou la quatrième année.

Dans les habitudes professionnelles, ces condilions-là sont ordinaires. Chacun les subit à son tour. Le père les a subies dans sa jeunesse, et, bien qu’il lui paraisse un peu dur d’avoir à nourrir et à entretenir son fils jusqu’à l’âge de dix-sept ans, il se résigne encore volontiers. Il pense en lui-même qu’il sera suffisamment récompensé si son fils apprend un bon état et peut devenir un habile ouvrier, résultat souriant que, de son côté, le fabricant promet à la tendresse du père.

V^ôilà donc notre jeune garçon qui fait son entrée dans l’atelier. 11 y est naturellement fort | troublé d’abord : c’est un monde tout nouveau pour lui, et sa timidité se trouve mise à une rude épreuve ; mais il se dit en lui-même qu’il sc ] fera aux choses de ce monde-là. Cependant les jours s’écoulent, et il ne s’y fait pas vite ; le malaise s’amoindrit médiocrement. Les journées lui paraissent bien longues, et c’est avec un indicible plaisir qu’il voit arriver l’heure où la journée finit, et où 'il n’a plus, après le départ des ouvrière, qu’à ranger un peiï l’atelier, pour avoir

Je droit de s’en aller aussi. Sa physionomie ne redevient gaie et franche que lorsqu’il a passé le seuil de la fabrique, et qu’il respire librement l’air de la rue.

Ce malaise de l’enfant, aux premiers jours de son admission dans l’atelier, est un elTet tout naturel, et que subit d’ailleurs toute personne à son entrée dans un monde nouveau, dont elle doit s’approprier le savoir et les allures. Mais il lie faut pas que ce malaise persiste trop longtemps ; et ce devrait être le premier souci du chef d’atelier de s’appliquer avec bienveillance à chasser l’espèce de cauchemar qui pèse sur l’esprit de tout apprenti nouveau venu. Inutile de dire que les chefs d’atelier n’ont pas conscience de ce devoir, et qu’en tout cas ce serait le cadet de leurs soucis.

Mais d’où vient que ce malaise persiste chez notre sujet? Est-ce l’effet de mauvais traitements? iNon, pas précisément. Le maître ne le maltraite point, les ouvriers non plus. Ceux-ci, il est vrai, ne lui font pas un accueil des plus bienveillants : ils croient que les bras sont déjà trop nombreux dans la profession, et il leur est désagréable qu’on fasse encore des apprentis; de là une certaine mauvaise disposition, qui se traduit en petites tracasseries fort peu faites pour rendre séduisant au jeune garçon son séjour dans l’atelier. Cela suffirait sans doute pour entretenir son malaise; mais ce n’est ni sa seule, ni sa principale cause.

C’est à une vraie déception subie par l’apprenti qu’il faut attribuer le persistant malaise

dont je parle. L’enfant s’imaginait tout naturellement qu’en retour des corvées qu’il fait au dehors comme au dedans de l’atelier, on lui devait au moins de lui expliquer les procédés du métier qu’il doit apprendre ; et on le laisse parfaitement ignorant de ces procédés. 11 est moins élève que garçon d’atelier, constamment occupé soit aux commissions, soit à des travaux grossiers et si élémentaires, que son intelligence n’a presque rien à y voir. Naturellement vive, passablement développée d’ailleurs par l’enseignement de l’école, l’intelligence du garçon a besoin d’aliment, sous peine de déroule ou d’engourdissement. L’aliment normal qu’elle sollicite, c’est l’enseignement de la profession, et comme elle en est sevrée à peu près complètement, que le travail auquel l’enfant est soumis est absolument dépourvu même de l’attrait de la difficulté à vaincre, le découragement, la tristesse s’emparent de l’apprenti, et nous aurons à compter toute la vie avec cette mauvaise impression des premiers jours.

Bien que l’enfant ne se rende pas compte de ce phénomène, et qu’il ne se plaigne guère à ses parents, ceux-ci ne sont pas sans s’apercevoir do la mauvaise impression qu’opèrent sur leur fils ces premiers temps de l’apprentissage. Mais ils supposent que c’est l’effet naturel du travail obligatoire. Si le garçon se plaint qu’on ne lui montre rien, le père ne s’en

otonne pas» et ne wSonge pas à réclamer. 11 sait que c’esl la règle d’employer les apprentis, pendant les premières années, aux corvées de l’atelier, et ii trouvé tout naturel que son fils soit traité comme on traite tous les autres. Il s’étonnerait meme qu’il en fût autrement. Aussi, se prend-il à sermonner son fils, à lui faire comprendre qu’il doit se soumettre à la coutume, tant qu’on n’abuse pas de ses forces, « Quant à la connaissance de l’état, tu verras, mon garçmi, que ça te viendra tout seul, petit à petit. » Et le pauvre père, croyant parler en sage, emploie toute son autorité à se faire le complice du patron.

Qu’arrive-t-il alors? Que l’enfant négligé, ou dont on abuse dans l’atelier, et qui ne trouve dans sa famille ni conseil intelligent, ni suffisante protection, finit par prendre le parti de se résigner : c’est-à-dire qu’il s’affaisse moralement, à moins qu’il ne se révolte. Le notre, nature d’une moyenne énergie, se laisse tout simplement aller où le poussent et l’autorité paternelle mal inspirée et les coutumes mauvaises de l’atelier. Du jour où commence cet affaissement, le malaise dont nous parlions plus haut commence aussi à s’effacer. Le garçon, disposé maintenant à prendre le temps comme il vient et le travail comme il est, reprend aussi tout doucement la liberté de ses allures. Le père s’en applaudit : un bon observateur s’en affligerait fort.

Quoi qu’il en soit, l’enfant se déplaît moins dans l’atelier. D’autre part, sa bonne mine, sa complaisance ont depuis longtemps triomphé de

l’espèce de malveillance des ouvriers. On s’est i’ainiliarisé petit à petit : l’apprenti est déclaré « bon zig. » Aussi , lorsqu’on l’envoie chercher les compagnons chez le marchand de vin, il est toujours admis à l’honneur de trinquer avec ses aînés dans la carrière ; et comme, en pareille commission, il y a toujours de drôles de propos à entendre et à retenir, le gamin y prend goût. Il s’applique d’ailleurs avec un zèle remar- (|uable à parler l’argot du métier, à saisir les allures, le « chic » des gens de la profession ; et tout le inonde est forcé de convenir que « c’est rudement ça I » On n’en dirait pas autant de son savoir professionnel, qui n’est guère au-dessus de zéro, mais le garçon n’a plus, comme aux premiers temps, même la conscience qu’il n’apprend rien. Gela n’empêche qu’il ne parle des choses de son état avec un aplomb si remarquable, que son père s’imagine qu’il y a définitivement bien mordu, et qu’il ne peut manquer de devenir un ouvrier de première force. En attendant qu’il devienne ouvrier modèle, s’il doit le devenir, l’apprenti continue de s’instruire sur beaucoup de choses qui ne tiennent pas précisément à la profession, et qui, hors de l’atelier même, ne sont pas de première nécessité. Cette instruction particulière, dont il s’abstient de faire parade devant son père, il la doit au milieu où on l’a jeté. Mais, comme on dit volontiers parmi nous : « Ça vous dégourdit les jeunes gens!... »

Pour qu’un enfant profitât sérieusement de son séjour dans l’atelier, il faudrait qu’il fût doué d’une singulière énergie et d’un bien prodigieux besoin de savoir ! Le nôtre, quoique assez bien doué, n’est point un prodige, et, par conséquent, il ne profite guère. Son apprentissage est déjà, quant au temps, fait aux deux tiers, et il n’a saisi encore que de bric et de broc quelques pauvres notions du métier. Encore est-ce moins en pratiquant de ses mains, qu’en regardant comment s’y prennent les ouvriers , quand ceux-ci, d’ailleurs, ne mettent pas trop de mauvaise grâce à laisser voir les ficelles du métier, et puis encore, à condition que le maître ou le contre-maître ne sera pas là pour signifier au gamin de ne pas « flâner comme ça autour des ouvriers. »

Mais fût-il plus libre de « flâner comme ça, » et moins occupé aux corvées et aux travaux élémentaires, qu’il ne s’approprierait guère plus vite les manières de faire de la profession, à moins que, par chance assez rare, il ne rencontre dans l’atelier quelque personne éclairée et bienveillante, qui veuille et puisse tenir en haleine l’intelligence de l’élève, et l’intéresser au travail par la démonstration souvent renouvelée des conditions et des ressources du métier.

Mais nous sommes dans la condition des apprentissages ordinaires. La bonne chance dont je viens de parler fait défaut à notre apprenti.

comme à la très p'ande majorité des enfants jelés dans les ateliers, et le garçon ne justifie guère l’épithète d’attrape-science que son père se complaît à lui donner.

Si déplorable que paraisse cette manière de faire passer le temps à notre apprenti, elle est cependant beaucoup plus déplorable encore pour une foule d’antres enfants; pour ceux, par exemple, que les patrons logent et nourrissent, ou pour ceux qui, sans être logés et nourris, reçoivent, dès les premiers temps de leur entrée dans la fabrique, un petit salaire.

• Nous en avons un précisément dans Tatelier où est notre sujet. Sa ifière, veuve et pauvre ouvrière, a obtenu du patron, par des intermédiaires bienveillants, qu’il s’en chargeât complètement, à condition, bien entendu, qu’il se récupérerait de ses frais d’entretien par un plus long usagé des forces de l’enfant. Aussi s’est-on appliqué, dès son entrée dans l’atelier, à tirer parti de lui, en l’occupant immédiatement à une division très simplifiée du travail. On a si bien réussi, qu’au bout d’un mois, il gagnait ce qu’il coûtait, et que, depuis, il n’a c^ssé de rapporter à son maître, sans compter les services quotidiens qu’il rend à la cuisine.

Cet enfant avait onze ans à peine lorsqu’il fut placé dans la maison où nous le trouvons; il y était depuis près de deux années déjà lorsque notre jeune homme y est entré, et ils- finiront à peu près en même temps leur apprentissage.

C’est-à-dire que le premier, éreinté pendant six années, ne sera qu’un avorton, comme homme

ot comme travailleur, tandis que le second, plus ménagé, mais non mieux enseigné, sauvera son corps, du moins...

Quel tableau lamentable pourrait tracer celui qui, sans aller chercher les conditions de l’apprentissage dans les grandes usines de province, s’en tiendrait à l’étude des mœurs professionnelles parisiennes, et pénétrerait dans les nombreux petits ateliers où se confectionnent ces mille produits divers qu’on désigne sous le nom commun d’arlicle-Paris ! C’est là que fourmillent et que travaillent comme des blancs, c’està-dire chacun comme deux nègres, une foule d’adolescents des deux sexes, que, par abus du mot comme de la chose, on appelle apprentis, et qu’il serait beaucoup plus juste d’appeler enfants de peine !

Mais ma thèse serait trop facile à démontrer si j’allais m’appesantir sur de tels exemples. Je veux demeurer dans l’étude des conditions les moins mauvaises. L’enfant que je prends pour exemple a père et mère qui peuvent l’entretenir convenablement, et veiller, du moins, à ce qu’on n’abuse pas trop de ses forces. D’ailleurs, il est livré moins prématurément que beaucoup d’autres au travail professionnel, et son développement physique en souffrira d’aulant moins. Il gaspille là les plus belles années de sa vie, c’est vrai ; H y apprend beaucoup de choses qu’il conviendrait mieux qu’il ignOràt, et il ignore celles précisément qu’on aurait dû lui apprendre, nous le savons de reste ; son intelligence, rebutée dès

Vorigiiie, si elle ne s’est engourdie pour toujours, s’est peut-être détournée à jamais du travail des mains, c’est à craindre; mais, en l’état des choses, il faut s’estimer heureux que le jeune homme s’en retire physiquement sauf, et ne soit qu’un simple fruit sec.

Eh bien, ce mal profond, ce système cent fois déplorable, croirait-on qu’il est à peine senti par ceux-là qui en souffrent directement, c’est-àdire par les ouvriers eux-mêmes I Oui, le mal que je dénonce est subi comme chose toute naturelle ; on n’a pas conscience qu’il puisse en être autrement, et ce n’est pas une médiocre besogne, — j’en sais quelque chose, — que d’obliger un ouvrier, même intelligent, à faire retour sur luimême, et à se rendre compte de la manière infructueuse, pour ne pas dire plus, dont s’est fait son apprentissage !...

Mais tout serait- il dit si chaque père avait pleine conscience de la manière funeste dont se fait l’apprentissage ? Non, assurément, tout ne serait j)as dit. La sollicilude des parents serait même soumise à une plus rude épreuve ; mais cette connai.ssance ferait certainement éviter beaucoup de fautes. Toutefois, resteraient encore de graves questions à résoudre, et dont la solution ne dépend pas toujours et absolument de la volonté des parents.

Ainsi, voici un père qui, par exception, connaît les aptitudes et le tempérament de son enfant,

il peut sciemment le pousser vers une profession où ses capacités s’exerceront d’une manière normale; cependant faut-il qu’il trouve à sa portée non-seulement l’industrie préférée, mais encore un atelier où l’on veuille accepter un apprenti, ot surtout un atelier où l’apprenti rencontrera bon accueil de la part de tout le monde, et, de la part du chef, la bienveillance, le tact, l’intelligence que réclame l’éducation professionnelle... Il lui faudrait frapper à cinquante portes avant d’en trouver une où il pût rencontrer ce que cherche sa sollicitude paternelle. Je ne veux pas dire, certes, que les chefs d’ateliers sont, en général, ]dus enclins à abuser des enfants qu’à leur être utiles. J’admettrais même volontiers que le grand nombre des patrons ne manque pas d’un certain fonds de bienveillance ; mais « ils ont leurs affaires ; » ils ne savent pas, d’ailleurs ; ils sont eux-mêmes, quant à la manière d’apprendre un métier, dans l’ornière où se traîne la foule des travailleurs. Quels moyens, je vous prie, deforcer le maître à sauvegarder la moralité, l’intelligence d’un apprenti, et de l’initier avec tact, bonté et zèle aux secrets de la profession? Ces moyens, je ne les connais pas. Mais sans tant' demander aux patrons, les parents pourraient montrer beaucoup plus de zèle pour s’assurer que les conditions stipulées au contrat ne sont pas tenues pour lettre morte. Je crois parfaitement qu’un patron, convaincu d’avoir négligé complètement l’instruction professionnelle d’un apprenti, pourrait, sur les instances des parents de ce dernier, se voir condamner à des dommages-intérêts. Je

sais qu’un procès est une triste ressource, et C£ue les dommages-intérêts seraient une pativre compensation des belles années perdues de l’apprenti ; mais si les familles se montraient exigeantes jusqu’à prendre les voies rigoureuses, il est certain que les patrons négligeraient moins leurs devoirs, et finiraient même par trouver qu’il y a bénéfice pour eux à initier le plus tôt et le mieux possible les apprentis à l’exercice normal de la profession.

Il faudrait encore que les parents des apprentis ne se laissassent pas si facilement duper, nonseulement par les patrons, mais encore et surtout par leurs propres enfants. Ainsi, le chef d’atelier laisse croire au père que son (ils se fait au métier, qu’il est bien un peu flâneur et lambin, mais que ce sont les défauts de son âge, et i qu’en déünitive il y a tout lieu de croire qu’il fera un sujet distingué. Le père est flatté de l’espérance qu’on lui donne, et le gamin, de son côté, se fait toujours le complice du patron. Le malaise des premiers temps passé, il laisse parfaitement croire à sa famille qu’il se façonne très bien aux choses du métier. Non qu’il veuille tromper les siens ; mais tout naïvement : il n’a pas conscience de son ignorance professionnelle, et comme nous avons vu qu’il s’est appliqué sur- ! tout à prendre « le chic » de l’état, ses parents jugent du fond sur la surface, et leur illusion est complète.

Un ouvrier de mes amis a un fils dont il a voulu faire un sculpteur’sur bois. Le garçon, qui

prétendait avoir du goût pour ce métier, et qui du reste n’est pas dépourvu de sens, était depuis deux ans déjà en apprentissage dans le faubourg Saint-Antoine, lorsque le père, curieux de savoir à quoi s’en tenir, m’apporta une pièce sculptée par le jeune homme, et tout exprès pour me la montrer. Je dus déclarer à cet ami que si j’avais à l’essai un enfant qui ne me donnât au bout de quinze jours qu’un si pauvre résultat, j’inviterais ses parents à lui donner une autre profession, attendu que je ne lui reconnaîtrais pas la moindre aptitude pour le métier de sculpteurd’ornements. Grande fut la stupéfaction du père, comme bien on l’imagine. Le jeune garçon en appela de mon jugement, et le père, fort embarrassé, inclina du côté de son fils. Or, ce fils a maintenant plus de vingt ans, et il ne peut arriver à gagner vingt sous par jour!... Heureusement , ce fait est exceptionnel ; mais, plus ou moins, les parents se laissent tromper par leurs enfants aussi bien que par les patrons.

Que pouvons-nous contre un tel travers? Tout simplement le signaler, afin que les parents se prémunissent , si faire se peut, contre cette faiblesse si commune qui leur fait voir la capacité de leurs enfants à travers une lunette grossissante. Le père ne devrait s’en rapporter, quant aux progrès professionnels de son fils, ni au fils lui-même, ni au patron. Il devrait faire soumettre l’apprenti à l’examen de personnes compétentes, et l’on peut toujours en rencontrer; puis, au cas de conclusion désagréable, ne pas faire comme a fait mon ami de tout à l’heure.

mais bien s’enquérir de la cause de l’insuccès de l’enfant, s’assurer si elle réside dans le mauvais enseignement ou dans l’inaptitude du sujet, et agir en conséquence.

Si les parents avaient celle sollicitude plus active et plus éclairée, nul doute que le niveau de la capacité professionnelle n’augmentât sensiblement.

Cependant deux graves questions seraient encore pendantes : la question de l’enseignement professionnel préparatoire, et celle des influences fâcheuses que subissent les jeunes apprentis dans les ateliers.

La première de ces questions , nous essayerons plus loin de montrer comment on pourrait la résoudre à l’avantage de la grande masse des enfants de la classe laborieuse. On pourrait dire que c’est la question préventive , ou préservatrice. Mais à l’école seulement elle peut trouver sa solution, et nous sommes pour le moment à l’atelier ; c’est-à-dire que nous touchons encore une fois la question délicate des influences fâcheuses que subissent les jeunes apprentis.

J’ai déjà fait voir le danger de jeter si jeunes les enfants dans les ateliers. Je suis toutefois bien éloigné de croire qu’à l’âge où ils y entrent ordinairement , ils soient encore incapables de concevoir la théorie d’un métier et de s’essayer à la pratique. Je suis au contraire fort d’avis de commencer dès cet âge de douze ans , et même avant, leur initiation professionnelle. En règle

g^énérale, je pense qu’on ferait bien , dans la famille comme dans l’école, de mettre aussitôt que possible, des outils aux mains des enfants, pour développer au moins leurs aptitudes musculaires et pour les habituer de bonne heure à faire œuvre de leurs dix doigts. Je ne verrais donc aucun inconvénient à leur entrée dans les ateliers dès l’âge de douze ou treize ans, si nous avions la garantie : premièrement, qu’on leur enseignera convenablement les procédés du métier, et qu’on ne les astreindra pas à un travail accablant pour le corps comme pour l’esprit ; secondement, qu’ils seront préservés dans l’atelier industriel de toute mauvaise influence. Mais on ne peut nous donner cette garantie que par exception extrêmement rare.

Les premières années consacrées d’ordinaire à l’exercice professionnel sont précisément celles de toute l’existence où les impressions reçues sont les plus durables ; c’est aussi l’âge où l’on est le moins capable de se défendre des impressions mauvaises. Quelles qu’elles soient, du reste, elles laisseront leur profonde empreinte sur le caractère de celui qui les aura reçues ou subies. C’est l’époque par excellence de l’éducation. Qu’elle se fasse directement pour le bien, ou indirectement pour le mal, elle se fait nécessairement. On ne devrait donc jamais dire d’un enfant qu’il a reçu ou n’a pas reçu d’éducation ; il en reçoit toujours une quelconque , bonne ou mauvaise, par cela seul qu’il est au contact permanent d’un certain monde, dont il ne peut manquer de subir le reflet.

Les personnes qui se vouent à l’édiication de la jeunesse savent de reste quelle sollicitude active, quels soins assidus, quelle prudence éclairée exige cette fonction délicate entre toutes de former, de modeler, pour ainsi dire , l’esprit et le cœur des enfants; elles savent lûen que l’époque comprise entre douze et quinze ans est précisément celle qui demande aux éducateurs un redoublement de zèle , et que, malgré les soins les plus intelligents, les fruits obtenus ne répondent pas toujours aux efforts dépensés.

Mais qu’arrivera-l-il si, au moment où l’intelligence de l’enfant s’ouvre, pleine de sève, aux choses du monde, l’aliment qu’elle sollicite est un aliment malsain? 11 arrivera f.italement que l’intelligence en sera troublée plus ou moins toute la vie.

Eh bien ! ceux qui, ayant passé par l’apprentissage ordinaire, feront retour sur eux-mémes et fouilleront dans leurs souvenirs, se rappelleront que les impressions sont presque toujours pénibles et mauvaises, et que c’est presque toujours un aliment malsain, celui que s’assimilent les jeunes intelligences sitôt jetées dans les ateliers.

Je ne veux pas dire que les ouvriers prennent plaisir à déüorer l’esprit des apprentis. Il e» est même qui, à l’occasion, leur donnent de bons conseils et d’honnêtes leçons. Avouons cependant que c’est le petit nombre; que la grande majorité des ouvriers ne se gêne guère vis-à-vis des apprentis, et qu’enfin, en regard de la minorité disposée h les moraliser, se trouve une

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autre minorité peu scrupuleuse, et au contact de laquelle les apprentis ne gagnent rien de bon.

La seule considération morale suffirait donc pour qu’on déplorât de voir les enfants entrer si tôt et si peu prémunis dans les ateliers.

Mais nous en avons une autre; c’est la considération de l’apprentissage mal fait, manqué. Nous avons vu, en effet, comment le travail s’imposant tout d’abord à l’enfant sous l’aspect le moins propre à séduire son esprit, à l’alimenter, il en résulte inévitablement de deux choses l’une : ou l’esprit, s’il est vif, cherche, en dehors du travail obligatoire, l’emploi que ce travail n’a pu lui donner, ou il s’engourdit pour toujours ; de là, tant d’ouvriers qui ont le dégoût profond de leur condition , et tant d’autres qui se traînent péniblement dans l’ornière.

Notre apprenti, — pour en revenir à lui, — subit ces deux effets : c’est-à-dire que, tout à la fois, son intelligence s’amoindrit et se déroute. Du jour où il a dû se résigner aux conditions telles quelles de son apprentissage, ç’a été une affaire réglée : le travail professionnel a perdu l’attrait que lui avait supposé sa jeune imagination. Ce n’est plus désormais qu’une corvée ; c’est le revers obligé de la médaille de la vie. La raison, à cet âge, n’est pas assez puissante pour lutter contre une pareille déroute de l’esprit, et, dans le milieu où vit notre apprenti, nulle raison plus forte que la sienne n’étant en mesure de le prémunir , il glisse d’autant mieux sur la pente qui fait les ouvriers inférieurs.

Au demeurant, notre jeune homme n’est pas un mauvais sujet. Il pouvait, s’il avait eu plus de sève, tourner beaucoup plus mal. Il n’est pas paresseux ; et sa corvée , il la fait sans murmurer, comme son père lui demandait de la faire. Sans doute, il lui vient bien, de temps à autre, le désir d’exercer une profession plus brillante ; mais qui ne rêve position plus belle que celle où il est? Heureux encore ceux qui ne sont pas plus dévorés que notre sujet du besoin de briller ! Il y a même des moments où , à l’entendre parler , on serait tenté de croire qu’il se plaît dans sa condition et qu’il a réellement l’amour de son état : c’est lorsqu’il se trouve en compagnie d’autres apprentis et que la conversation porte sur leurs professions respectives. Mais cet amour apparent n’est qu’un simple effet de la fanfaronnade habituelle aux jeunes ouvriers. Chacun voudrait naturellement faire croire aux aulres que son métier exige beaucoup de talent, et qu'il y est fort habile.

En somme , ce que sait notre sujet après ses quatre ans d’épreuve, il aurait pu l’apprendre, je le garantis, dans la dernière année de son apprentissage ; on lui aurait épargné de la sorte la perte des trois premières années, et n’eûtil fait que dormir pendant ce temps perdu, qu’il aurait encore gagné au change; car il aurait échappé aux influences fâcheuses que j’ai signa-

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lées, et qui , je le répète , pèseront sur toute son existence d’oëvrier.

S’il n’a rien appris, ou presque rien, pendant ce long temps , il a quelque peu oublié ; sauf la lecture et l’écriture, sa mémoire n’a guère retenu autre chose du petit bagage acquis à l’école primaire. Le père du garçon avait bien pensé à l’envoyer aux écoles du soir ouvertes aux adultes, et où ceux-ci se fortifient dans les études du premier âge. Mais le temps d’y aller?

Qui est-ce qui rangera l’atelier, à la fin de la journée, si l’apprenti peut le quitter de bonne heure pour aller à l’école du soir? Le patron n’entend pas la chose de cette oreille-là : il ne consentirait à donner au garçon le temps de s’instruire que sous condition d’allonger la durée de l’apprentissage; et le père, malgré sa bonne volonté, ne peut souscrire à pareille exigence. De son côté, le jeune garçon n’aurait pas mieux demandé que- l’affaire pût s’arranger dans le sens des désirs de son père : non qu’il ait grande envie d’apprendre plus qu’il ne sait; mais la corvée de l’atelier, pour durer plus longtemps, serait pourtant abrégée, chaque jour, d’une heure ou deux ; car la prévoyance du gamin ne va pas au delà des nécessités du jour.

D’un autre côté , il a deux ou trois camarades d’école qui, plus favorisés que lui, peuvent suivre ces cours du soir, et qui, vis-à-vis de lui, font un peu « leur embarras, » parce qu’ils apprennent le dessin ou la musique, et il serait bien aise d’être avec eux sur le pied de l’égalité. Et puis encore, le soir, en sortant des cours, on

a rjoccasion de faire de bonnes parties avant de rentrer au logis. Tout cela parle plus haut à l’esprit de notre apprenti que le désir véritable d’apprendre plus qu’il ne sait, en vue de se rendre habile dans sa profession. Aussi bien a-t-il entendu dire maintes fois dans l’atelier ; « c’est pas à l’école qu’un ouvrier se fait ; » et il est fort disposé à tenir cette opinion pour vraie, encore que les petits camarades dont nous parlions tout à l’heure lui expriment une opinion tout opposée.

Les deux opinions, en fait, ont bien leur côté soutenable, comme elles ont leur côté faible. Le côté faible consiste, d’une part, en ce que les ouvriers routiniers sont naturellement dédaigneux de la théorie, et, d’autre part, en ce que | les jeunes gens exagèrent, par vanité, la valeur | des moyens théoriques qu’ils apprennent plus | ou moins, en dehors de toute pratique.

Cela prouve qu’il faudrait pouvoir faire marcher ensemble l’enseignement théorique et l’enseignement pratique. Mais n’anticipons pas sur une question réservée. Disons seulement que, malgré l’excellente intention des fondateurs et professeurs des cours du soir, le résultat n’esl pas en raison de la peine dépensée, et que les apprentis qui fréquentent plus ou moins assidu- , ment ces cours ne sont pas, dans les ateliers, bien i remarquablement supérieurs aux autres appren- ' tis. Il est bien entendu que- je ne parle que du | fait ordinaire, et que je fais toujours mes réser- i ves pour le cas exceptionnel. ^

Quoiqu’il en puisse être, notre apprenti, mal- '

gré son désir, n'est pas admis à quitter l’atelier avant la fin de la journée ordinaire, et ne peut pas, en conséquence, flâner le soir, autour de l’école et dans son quartier, avec le carton à dessin sous le bras et le T à la main. Il est peu probable, je le répète, qu’il eût fait grand profit des leçons reçues; mais si peu qu’il en eût profité, c’eût été, en tout cas, pour son intelligence un bon aliment, en même temps qu’un certain préservatif contre la routine. Mais il est bien et dûment voué à l’ornière, et nous verrons plus loin s’il en sor tira jamais.

En attendant, le voilà arrivé au terme de son apprentissage. 11 a dû même donner quelques mois de plus ; car il faut rendre au maître le temps que la maladie peut prendre à l’apprenti : c’est dans la règle, et les bons comptes font les bons amis. Le maître, donc, ayant usé du jeune homme pendant quatre années consécutives, lui donne un diplôme,- c’est-à-dire le « certificat de capacité » nécessaire à l’obtention du livret, — et nous avons un ouvrier de plus.

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