‹ De l'enseignement professionel A. CorbonChapitre 6 sur 13 · L'OUVRIER · texte numérisé non relu

L'OUVRIER

Nous savons ce que vaut le brevet de capacité octroyé par le patron à « son élève d lorsque le temps de l’apprentissap est écoulé.

L’ex-apprenti en sait quelque chose aussi. Le livret qu’il vient d’obtenir lui confère bien le titre légal d’ouvrier ; mais le titre réel, il sent qu’il ne l’a pas. Pour la première fois, et en dépit de son diplôme, il a quelque peu conscience de son incapacité ; pour la première fois, il est humilié et chagrin de son insuffisance comme travailleur. Il voudrait bien quitter la maison où il a fait son stérile apprentissage ; mais il n’ose pas tenter de se faire embaucher ailleurs. 11 sent la nécessité de se faire d’abord acceptable ; et, en conséquence de cette résolution, il s’arrange avec son patron pour être occupé à des conditions moyennes entre celles de l’apprenti et celles de l’ouvrier,

Alors commence pour notre jeune salarié une phase nouvelle ; une petite révolution s opère en lui : il comprend qu’il n’est plus un enfant. 11 a du cœur, après tout, et il aspire vivement à mettre un terme aux sacrifices que font pour lui ses parents. Sous l’empire de ces bons sentiments , l’esprit revient dans une certaine mesure au secours des mains ; en un mot , c’est de ce moment que commence son apprentissage.

La science du métier, que, sous le coup d’influences diverses , l’apprenti n’avait pas su s’approprier, le nouvel ouvrier éprouve l’impérieux besoin d’en posséder au moins la dose moyenne, et surtout de la posséder promptement. Il s’applique donc à l’ouvrage avec une ardeur presque fiévreuse. La préoccupation du travail l’absorbe hors de l’atelier comme dans l’atelier, à ce point que, dans les premiers temps de cette révolution, il ne pense plus à autre chose. Mais, ne nous y trompons pas : cette ardeur si nouvelle n’est pas du tout le signe que notre sujet s’est tout à coup épris d’un bel amour pour son métier. Nous pourrions le croire, si le jeune homme, au lieu d’avoir perdu plus de quatre années dans l’atelier, y était entré depuis quelques semaines seulement. Non, on ne s’éprend pas tout à coup pour des choses qu’on a longtemps maniées avec indifférence : ce n’est pas dans l’ordre ordinaire des choses. En fait, notre jeune homme n’aime guère plus son métier qu’auparavant. Ce qui le tourmente, ce qui le stimule maintenant, c’est tout simplement une

combinaison du devoir senti et de l’amour-propre contrarié, c’est-à-dire que l’ex- apprenti veut prendre enfin sa part des charges de la famille, et, d’autre part, qu’il voudrait bien ne paraître pas inférieur aux autres ouvriers. *'

Ce que se propose le nouvel ouvrier dans la phase où nous entrons, c’est moins, — remarquons-le bien, — d’arriver vile à faire bien, que d’arriver vite au moyen salaire. On peut être assuré qu’il ne fera pas de l’art pour l’art.

Je tiens beaucoup à ce que cette nuance soit bien saisie, et je donne un exemple à l’appui. J’ai vu fonctionner à mes côtés deux ouvriers assez tenacesau travail. L’un avaittoujours soin, en commençant une pièce, de s’enquérir du prix qu’on entendait y mettre, afin de n’y mettre lui-même que juste la quantité de travail nécessaire pour rendre cette pièce acceptable. L’autre, au contraire, s’appliquait d’abord à faire le mieux possible, sans prendre grand souci du salaire, bien qu’il eût autant besoin de gagner que le premier. L’un était donc toujours sous le coup de la préoccupation du salaire, l’autre sous l’influence dominante du besoin de bien faire. Le premier avait alors douze années d’exercice, et avait fait un apprentissage assez long, assez difficile. Le second, bien qu’il eût passé la trentaine, n’avait que deux années de profession ; et cependant, s’il faisait un peu moins de besogne que l’autre, il avait déjà une capacité professionnelle supérieure. Le premier s’est arrêté au point, difficilement atteint, où il était de force

moyemie ; le second fera des progrès indéQois, et son salaire s’élèvera d’autant.

Tenons donc encore une fois pour acquis , qu’à moins d’exceptions dont je n’ai pas à tenir compte, tout apprentissage manqué, comme l’a été celui de notre sujet, ne peut qu’éteindre le goût de l’ouvrier, et que, dans le cas qui nous occupe, nous ne devons pas prendre le change en voyant l’ardeur que met notre jeune homme à essayer de réparer le temps perdu, il n’ira jamais qu’au plus pressé, pour gagner sa vie le plus tôt possible. Son action sera plus nerveuse ou musculaire qu’intelligente ; il « bousillera, » il «camelotera,» jusqu’à ce qu’il ait acquis toute la routine du métier.

Ainsi font les jeunes ouvriers dans la proportion de huit sur dix, au moins. Ainsi fait le nôtre. Après deux nouvelles années d’efforts plus assidus qu’intelligents, il peut passer pour un ouvrier de force moyenne. Il respire enfin ; son ambition est presque satisfaite. Il ne considère plus son diplôme comme un mensonge; il peut aller s’embaucher dans tous les ateliers de sa profession. Il est maintenant d’autant mieux disposé à se faire illusion sur sa capacité, que les temps d’épreuve ont été plus longs et qu’il a dépensé plus d’énergie dans la première phase de sa vie d’ouvrier.

Il est à remarquer, comme fait ag^avant, que le jeune travailleur ne paraît pas avoir conscience

du mal qu’on lui a fait en négligeant de l’initier à la pratique professionnelle. Nous avons bien vu qu’il avait senti son incapacité le jour où il dut compter comme salarié ; mais il n’était disposé à s’en prendre qu’à la difficulté du métier. En sorte' qu’il n’est pas le moins du monde porté à réagir contre la déplorable coutume dont il est victime, précisément parce qu’il en est victime sans le savoir.

Je suis parfaitement convaincu que le premier adulte venu, d’intelligence moyenne, mais bien dirigé, arriverait en une année à la capacité professionnelle du sujet en question, et avec cet avantage inappréciable que, n’ayant pas subi la détestable influence du long apprentissage ordinaire, il n’aurait pas le sentiment écrasant de difficultés imaginaires, que son intelligence ne serait pas engourdie, et qu’il pourrait devenir fort supérieur au commun des gens de sa profession.

Mais allez dire de pareilles énormités à notre ouvrier, au moment où il se croit enfin « ferré sur son état!» Allez lui dire que son métier, pour le faire comme le font les ouvriers pris en masse, ne demande ni beaucoup de science, ni beaucoup de temps à qui veut s’y rendre propre! Il vous répondra, blessé au plus profond de sa vanité: «Vous prétendez que mon état n’est » pas difficile, vous ? Ah ! je voudrais bien vous » y voir! On voit bien que vous n’y entendez » rien ! Ah ! il n’est pas difficile ! C’est vous qui » dites ça ! Mais songez donc que, moi, qui vous n parle, j’ai donné, pour l’apprendre, plus de

» quatre années de mon temps ; encore que je » ne savais rien après, et qu’il a fallu, quand » j’ai eu mon livret, que je reste deux ans de » plus chez mon patron pour me perfectionner » tout à fait. Je peux dire que j’en ai eu du mal, » allez, pour attraper le fil. Ah ! oiji , je vou- » drais vous y voir, vous qui prétendez que » c’est facile d’apprendre un état comme le » mien! »

Cette réponse, je ne la suppose pas pour le besoin de ma démonstration; elle m’a été faite autant de fois que j’ai eu l’occasion d’exprimer mon opinion ; et, comme je n’ai jamais manqué de chercher et de saisir l’occasion. Dieu sait combien j’en ai les oreilles fatiguées!

Mais je la formule ici pour donner une idée de l’impression profonde que laisse dans l'esprit des ouvriers, en général, l’apprentissage tel quel. Le préjugé touchant la difficulté d’apprendre un métier est tellement universel et enraciné, qu’en le combattant je ne scandalise pas seulement les ouvriers médiocres, mais encoreles ouvriers d’élite, et j'imagine même que le lecteur, quel qu’il soit, n’est pas sans s’associer un peu à l’opinion générale.

C’est donc ici le cas de répondre à une objection qui m’a été faite maintes fois. On me dit que si les mains d«i travailleur ne se sont pas exercées dès. le jeune âge à un travail déterminé, elles n’auront jamais l’habileté suffisante, et que l’ouvrier tard venu dans une profession manuelle quelconque ne peut être, quoi qu’il en ait, qu’un a cameloteur, » allant seulement au

plus pressé, pour gagner promptement, et tant mal que bien, sa vie.

Gela est vrai dans une certaine mesure, et voici comment : il arrive souvent que des hommes sans ressources professionnelles, et pressés i par le besoin de gagner leur pain quotidien, se jettent, faute de mieux, dans un métier, songeant beaucoup moins à s’y rendre habiles, qu’à lui demander le plus rapidement pos- .sibie le moyen d’en vivre. Ils sont, ceux-là, dans une position presque semblable à celle de notre apprenti le jour où il passa ouvrier sans l’être réellement, avec cette différence que celui-ci avait déjà exercé ses doigts, tandis que les autres, ou n’ont jamais rien fait de leurs mains, ou se sont livrés à des travaux d’un tout autre ordre.

Il arrive donc assez souvent que les ouvriers tard venus, considérant comme un pis aller le métier | qu’ils embrassent, l’exercent sans soin, sans goût, souvent sans aptitude aucune, et, de la sorte, paraissent donner raison aux personnes qui croient qu’à moins de commencer dès le jeune âge l’apprentissage d’un métier, on ne peut y devenir soigneux et habile.

Je reconnais tout le premier que c’est un grand avantage d’avoir pu, dès la jeunesse, s’exercer au métier pour lequel on sc sent des aptitudes et dans lequel on restera toute la vie, si toutefois l’apprentissage a été fructueux. Mais je vais donner des preuves nombreuses de la possibilité , pour un homme fait, d’apprendre rapidement et de pratiquer très convenablement plusieurs métiers c’est-à-dire que je vais prou-

ver d’une manière irréfutable que l’opinion touchant la difficulté d’apprendre un métier n’est bel et bien q.i’un gros préjugé.

Je connais intimement un homme qui est peintre en bâtiments, établi, et qui, de ses mains, fait positivement « tout ce qui concerne son état. )) 11 vous posera vos carreaux de vitre, collera le papier de vos appartements, barbouillera vos murs, les décorera de bois, de marbre, de tout ce que vous voudrez ; il fera les lettres de votre enseigne et les attributs de votre commerce ; tout cela sera pour le mieux. Or, cet ouvrier qui exerce également bien les divisions nombreuses de son métier, je l’ai vu faire un cours de géométrie à des apprentis ; je l’ai vu faire les plans et élévations de projets de monuments pour le compte d’architectes , et il a exposé au Louvre un projet d’église ogivale pour l’Algérie. Il a dessiné pour la fabrication des dentelles, pour celle des châles et pour celle des meubles. Je l’ai vu, aux côtés d’un statuaire en renom, sculpter la pierre pour l’achèvement d’un bas-relief, et d’autres ont pu le voir, dans un château où il était appelé à titre d’ouvrier décorateur, aider un artiste distingué à faire des peintures murales. Pendant qu’il était comme dessinateur dans une grande fabrique de meubles sculptés, n’ayant à lui que ses dimanches, il a profité de quelques-unes de ces journées consacrées au repos pour peindre un paysage

animé de Dgures. Ce tableau, qui fut trouvé charmant par les maîtres de l’art, Corot, Daubigny, etc., était déjà vendu avant de paraître au Salon, et eut au Salon une place d’honneur. — Cet homme, cet ami, a évidemment une véritable vocation pour l’art. Mais les nécessités de la vie, une invincible timidité, peut-être aussi le défaut d’une persistance énergique, l’en ont détourné. C’est un grand crève-cœur pour lui, sans doute. Cela ne l’empêche pas pourtant de faire très convenablement ce qu’on lui demande de faire. S’il avait pu suivre sa vocation de peintre, l’art y aurait gagné et l’artiste aussi ; mais personne ne se serait jamais douté qu’il y eût en lui tant d’aptitudes variées, ou une aptitude si élastique. Personne, en le voyant à ses travaux de bâtiment, ne s’imaginerait qu’il y a sous cette enveloppe de barbouilleur une grande vocation violentée, en même temps qu’un trésor de capacités très diverses, tant cet ami est simple en ses manières, et, jusqu’à l’excès peutêtre, le contraire du poseur... Inutile d’ajouter que notre homme, avec tant de moyens, n’a pas fait fortune. 11 n’a pas du tout l’aptitude nécessaire à l’appropriation de la richesse ; mais je n’ai pas à m’occuper ici du re\rnu des capacités; je n’ai qu’à constater celles-ci, et l’exemple que je viens de fournir, tout extraordinaire qu’il paraisse, ne serait pas si étonnant, si l’on savait mieux ce que tout homme porte en lui de puissance inemployée.

Sans sortir du cercle de mes connaissances, je

trouve un exemple non moins éclatant de ce que peut l’homme. J’ai connu, quand j’étais dans l’imprimerie, un jeune garçon qui était un ou- \?rier habile, et avec lequel je chargeais tous les murs à notre portée de dessins plus ou moins naïfs. Le jeune homme a persisté dans la voie de 1 ’art avec une énergie et une ténacité telles, que, sans quitter le travail qui le faisait vivre, il est parvenu, dès la première œuvre exposée, à prendre une place très distinguée dans la jeune école française. Deux fois médaillé d’or, mon ancien compagnon de typographie est aujourd’hui un peintre renommé. La vocation a vaincu ici toutes les difficultés, tant elle était -puissante, tant au moins était énergique la volonté de rhomme... Si donc un ouvrier manuel a pu s’élever si haut dans un art si difficile, combien ne suis-je pas autorisé à dire que tout homme, s’il ne violente pas stupidement ses aptitudes, a la suffisante capacité pour apprendre, sans difficultés sérieuses, une et même plusieurs professions? Je suis convaincu que l’artiste dont je viens de parler, si nécessité était, et bien qu’il ait atteint la quarantaine, se ferait parfaitement encore à plusieurs métiers de la main.

Je veux citer d’autres exemples que je prends, comme le dernier, dans l’imprimerie même, et toujours parmi mes amis.

Pendant que j’écris ceci, j’ai, au-dessus de ma tête, un panneau en bois sculpté. Ce travail atteste un goût remarquable. S’il a un défaut — et cela soit dit pour les personnes qui prétendent

qu’à moins d’avoir commencé très jeune, l’ouvrier ne travaille jamais proprement — s’il a un défaut, dis-je, c’est une certaine sécheresse résultant d’un fini excessif, dû exclusivement au tranchant de l’outil. Les personnes compétentes comprendront quel peut être ce défaut. Toujours est -il que sur dix ouvriers sculpteurs d’ornements, j’en trouverais à peine deux qui fussent capables d’un aussi fin travail. Eh bien, ce panneau est l’œuvre d’un compositeur d’imprimerie qui n’avait pas manqué un seul jour d’aller à son atelier typographique, où il exerçait d’ailleurs une fonction équivalente à celle de maître compagnon. 11 n’avait, l’œuvre achevée, louché les outils de sculpteur que pendant quatre à cinq mois, et à ses temps perdus, c’est-à-dire le soir, le matin et le dimanche. 11 avait de la sorte appris, sinon toutes les ressources du métier, du moins les principales, et pouvait dès lors en vivre, s’il l’eût voulu, sans compter les progrès qu’il y aurait nécessairement faits.

Est-ce à dire que cet ouvrier était doué, pour la sculpture d’ornement, d’une aptitude extraordinaire? Ce n’est pas mon avis. Son goût artistique ne m’a jamais paru des plus prononcés ; il me semblait beaucoup plus propre aux travaux de précision qu’à ceux de fantaisie, et il m’en fournit la preuve aussitôt après avoir achevé son panneau. Il se mit à chercher la solution pratique de plusieurs questions de mécanique, et, dans cet ordre de travaux, il me parut faire preuve d’aptitudes très réelles et très précieuses.

Je pourrais ajouter, pour montrer ce que peut

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un homme, que ce même ouvrier, tout en se donnant du loisir convenablement, s’était acquis assez de savoir pour écrire, dans certains journaux, des articles que ne désavouerait pas le gros des journalistes de profession; qu’enfin, il était, sans aptitude apparente, passionné pour la musique, et, à ce titre, l’un des plus fervents et assidus disciples de l’école musicale populaire fondée par M. A. Chevé.

Notre typographe -sculpteur -mécanicien est maintenant en Amérique, où il donne libre carrière à ses goûts variés : il y a déjà bien exercé, depuis quatre ans, une dizaine de métiers.

Je dis encore que si des hommes de cette trempe ne font pas foule, la foule en contient un bien plus grand nombre qu’on ne le suppose.

Un autre typographe, ami du précédent comme de moi-même, visitait souvent un de ses camarades, facteur de pianos. Amateur de musique, il pensait qu’il lui serait plus agréable de faire des pianos que d’assembler deS caractères. Il exprima son sentiment au facteur; celui-ci, qui, par hasard, n’avait pas le préjugé de l’apprentissage, encouragea fort mon ami, et le détermina si bien, qu’au bout d’une année le typographe remplaçait le facteur, qui lui avait cédé son établissement. Il faisait, de ses mains, les pianos, et les faisait aussi bien qu’aurait pu y parvenir un ouvrier de choix.

Encore un exemple pris dans la même profession et dans le même cercle d’amis. Celui qui

me le fournit était allé à San-Fraiicisco. A son retour, il me dit, entre autres choses : a Je n’aurais jamais cru que je fusse capable d’exercer tous les métiers que j’ai faits en Californie. Je croyais bien profondément que hors de rimprimerie, je n’étais bon à rien du tout, et je n’ai céclé, en allant là-bas, qu’au vif désir de voir du pays. J’y étais entraîné d’ailleurs par un ami. Une fois au milieu de ce monde d’aventuriers qui changent de métier plus facilement que de chemise, ma foi! j’ai fait comme les autres. Le métier de mineur ne me donnant pas assez, je suis allé à la ville, où j’ai fait tantôt de la typographie, tantôt de la toiture, etc., etc. La profession de plombier-zingueur n’est pas celle qui m’a le moins rapporté... Cette expérience, a-t-il ajouté, m’a donné la conviction qu’en aucune circonstance je ne me tiendrais pour sérieusement embarrassé si le travail d’une profession quelconque venait à me manquer. Je me sens moins mollusque et beaucoup plus homme... »

Je ne suis p.is à bout d’exemples à offrir. Dieu merci ! mais je veux les prendre maintenant dans mon atelier même.

J’ai eu sous la main , pour un travail délicat qui m’était fort recommandé, six ouvriers sculpteurs sur bois. Sur ces six travailleurs, on comptait trois jeunes gens qui avaient fait un apprentissage plus ou moins ordinaire, et trois hommes

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faits qui avaient exercé d’autres métiers avant celui de sculpteurs d’ornement. Je pourrais grossir ce nombre, si je voulais me compter; mais il ne serait peut-être pas de bon goût de se donner soi-même pour exemple. Quoi qu’il en soit , ces trois hommes n’avaient pris la résolution de se faire sculpteurs que vers l’âge de vingt-neuf à trente-deux ans. Un seul avait payé une petite somme et donné quelques mois à un entrepreneur de meubles sculptés : c’est celuilà même dont j’ai déjà parlé comme étant surtout préoccupé de bien faire, en l’opposant à celui qui s’inquiétait avant tout du prix de la chose à faire. Il est, en effet, si soigneux dans son travail, qu’il faut quelquefois l’obliger de procéder plus largement. Je fais cette remarque pour avoir encore une fois raison du préjugé que j’ai déjà combattu, et, toutes réllexions faites, je suis tout à fait convaincu que la manière de faire, large ou étroite, soigneuse ou négligée, tient aulant du tempérament que de la volonté, et, pour si peu que le travail n’offre par lui-même aucun attrait à l’ouvrier naturellement négligent, la volonté s’affaissera devant le tempérament, et nous aurons ces ouvriers inférieurs qui servent de ])ase à tant de jugements erronés.

Revenons à nos ouvriers de la dernière heure. La profession nouvelle a des attraits pour eux, ot leur intelligence s’y intéresse fortement. Lors- (lu’ils me vinrent, l’un comptait quatre années tl’exercice, un autre deux ans, le troisième un peu moins encore-, cependant, le travail qu’ils

firent fut assez réussi pour leur valoir les compliments d’un éminent artiste , M. Violet-Ie-Duc, sous la directicHi duquel nous étions alors placés. J'ajoute que leur salaire était notablement supérieur à celui auquel ils atteignaient dans les professions antérieurement exercées : ce qui prouve que travailler avec amour et énergie n’est pas un cercle vicieux.

On voit que je ne fais pas grands efforts de recherches pour la démonstration de ma thèse; les exemples viennent en quelque sorte se placer d'eux-mêmes sous ma main , comme pour m’inciter à la poursuite de mes projets de réforme de l’apprentissage ordinaire.

J’ajoute que les hommes qui me fournissent la plupart des exemples dont je m’autorise ne sont pas des natures exceptionnelles. Sauf un ou deux, i nous avons affaire à des hommes qui sont, si on le veut, au-dessus de la moyenne, mais pas d’une manière bien sensible pour qui sait qu’il ne faut pas apprécier la moyenne valeur humaine sur le produit , mais sur la puissance virtuelle. Le miracle, sinon dans tous les cas, du moins dans la plupart des cas cités, est peut-être le fruit de la volonté plus que d’une vocation bien accentuée.

Si, pour prouver ce que peut l’homme, je sortais des professions de la main, et cherchais mes | preuves dans le monde savant , que d’exemples I brillants je pourrais offrir pour prouver la puissance humaine! Mais je veux rester dans l’atelier, sur le champ du travail manuel, pour faire honte à l’ouvrier de la mauvaise opinion qu’il a

de lui-même , et le révolter contre le préjugé de l’apprentissage.

J’ai montré comment des hommes faits peuvent rapidement, sans aptitudes extraordinaires, s’approprier les ressources d’un métier nouveau. Je n’ai pas parlé de mes trois autres coopérateurs. Beux de ceux-ci étaient, tant mal que bien, mes élèves, et, comme j’avais pris plaisir à les sauver des influences fâcheuses de l’apprentissage ordinaire, comme j’avais agi vis-à-vis d’eux, sinon avec une suffisante intelligence, du moins avec ime sollicitude assez vive, ils étaient de force moyenne au bout d’une année , et sont aujourd’hui des ouvriers sculpteurs d’élite. — — <^uant au troisième, il avait fait un apprentissage de cinq années dans l’une des meilleures maisons de Paris, et travaillait depuis un an à titre d’ouvrier. C’était un garçon d’intelligence vive, et auquel on aurait supposé, en l’entendant parler , une aptitude et un savoir hors ligne. Je dus cependant, au bout de trois jours d’essai, lui déclarer qu’il me gâtait les pièces que je lui confiais, et cesser de l’occuper à tout travail sérieux. Il fut, comme bien on le pense, profondément humilié de cette déconvenue, et avoua que son apprentissage avait été manqué . Il paraissait en avoir pour la première fois conscience. Je l’engageai à étudier avec ardeur, et lui en offris les moyens. Il essaya pendant deux ou trois jours ; mais, tout aussi blessé de son infériorité relative qu'affecté de ne rien gagner, quoiqu’il pût, à la rigueur, sacrifier un mois ou

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deux, il disparut. Depuis, il s’occupe à une spécialité peu exigeante, à laquelle il avait été façonné dès le temps de son apprentissage. Celuilà nous fournit une preuve nouvelle du détestable effet du long séjour des enfants dans les ateliers. Cependant , ce jeune homme , autant que j’ai pu le bien juger, était une assez riche nature ! IS’est-ce pas une raison de plus pour réagir contre de pareilles coutumes professionnelles?

Je sais quelque chose de la difficulté avec laquelle s’extirpent les préjugés, et je ne suis pas assez naïf pour croire que les quelques exemples cités ici, ni mille autres, dont je pourrais m’autoriser , soient suffisants pour convertir les esprits à mon opinion. Mais je passe outre, et , sans m’inquiéter d’objections sans fondement, je conclus, d’après des expériences nombreuses, qu’un homme düntelligence ordinaire, qui aurait échappé aux fâcheuses conséquences de l’apprentissage, pourrait apprendre , de l’âge de seize à trente ans, par exemple, sept à huit métiers, de ceux qui sont réputés les plus difficiles, et les exercer aussi bien que la moyenne des ouvriers de chacune des professions. Ce fait, d’ailleurs, attesterait moins la puissance humaine que la faiblesse professionnelle des ouvriers de la moyenne force. Je n’ai pas à m’occuper ici de la question de possibilité , quant à l’existence matérielle. Il est évident que, pour une pareille expérience, il faut supposer que l’expérimentateur ne compterait pas sur son salaire pour vivre. J’entends seulement constater la capacité moyenne

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d’un homme par rapport à la somme d’efforts ' qu’exige l’apprentissage moyen d’une profession.

Je ne vois nullement la nécessité de faire sept ou huit apprentissages. Mon but, en démontrant que la capacité moyenne d’un homme suflit parfaitement aux exigences de plusieurs métiers, n’est pas de pousser chaque ouvrier à courir les aventures professionnelles , mais tout simplement de rendre plus condamnables ces longs apprentissages qui ont pour effet inévitable , ou d’engourdir les jeunes intelligences, ou de les dévoyer.

Nous allons voir maintenant dans quel cercle vicieux nous enserrent fatalement ces habitudes professionnelles, contre lesquelles j’aimerais à soulever l’opinion.

L’ouvrier, s’il croit à des progrès possibles dans les autres professions, ne pense pas du tout qu’il en soit besoin dans la sienne ; c’est là le point saillant de son caractère : non- seulement il est porté à croire qu’on ne peut faire ni mieux ni autrement ; mais encore il est vigoureusement hostile à tout perfectionnement qui pourrait troubler ses habitudes, plus encore à toute invention qui le menacerait, de près ou de loin, de la nécessité de se rejeter dans une autre profession.

« Apprendre un autre métier ! mais vous n’y pensez pas! mais c’est l’impossible, ou à peu près I Vous ne savez donc pas ce que nous a

• pris de temps celui que nous exerçons? Changer de ffiélierl Autant vaudrait nous dire qo’oo nous condamne à mourir de faiml,... »

N’est-il question que de perfectionnements de nature à troubler tout au plus certaines habitudes dans le travail; on ne s’y résignerait pas sans d’énergiques protestations : « Quel besoin était de changer les procédés auxquels nous étions si bien façonnés? Puisqu’on avait fait comme ça jusqu’à présent, on pouvait bien continuer toujours.... »

Les ouvriers comprennent difficilement que les machines augmentent le travail général. Ils sont seulement frappés de l’inconvénient : elles déplacent le travailleur et l’obligent au devoir qui épouvante le plus son esprit, c’est-à-dire qu’elles le contraignent à chercher les moyens de son existence dans une autre carrière. De là, l’opinion que voici, dans toute sa naïveté : « Lorsqu’une personne a trouvé un moyen mécanique d’abréger le travail dans une industrie donnée, et que son application aurait pour conséquence de supprimer plus ou moins de bras, le gouvernement devrait intervenir dans l’intérêt des travailleurs. Il défendrait l’usage de la machine nouvelle, indemniserait l’inventeur, et ferait placer son instrument dans un musée, à titre d’objet de curiosité, et seulement pour attester le génie humain »

Avec de pareilles dispositions de la part des travailleurs, y a-t-il lieu de s’étonner que les progrès de l’industrie s’opèrent si lentement? Kn effet, si chaque ouvrier est, de parti pris.

hostile aux perfectionnements, qui donc perfectionnera? Faudra-t-il attendre de personnes étrangères à ime industrie donnée qu’elles en perfectionnent les j)rocédés ? Cela paraîtrait bien étrange, bien absurde, n’est-ce pas? Eh bien, c’est pourtant ce qui a lieu. Dans la plupart des cas, c’est une personne étrangère à «ne industrie donnée qui invente les procédés nouveaux,’ et c’est l’ouvrier de cette industrie qui repousse l’invention. Telle est la règle.

La oroyance contraire au fait général que j’énonce n’est qü’uri autre préjugé ; et quand on voit clair dans les choses, on est fort tenté de faire, à la manière de Bazile, une variante à certain proverbe qui est moins l’expression de la sagesse des nations qu’une inspiration montée de l’ornière. Je dirais donc volontiers : « Chacun son métier, les vaches seront mal gardées. » Si Watt avait modestement continué son métier d’horloger, nous n’aurions pas la machine à vapeur; si Arkwrigt ne s’était occupé que dé faire la barbe à ses clients, nous n’aurions, pas la machine à filer le coton, et nous attendrions peut-être encore la navigation à vapeur si Fulton s’en était tenu à son premier métier de joaillier, ou à son second métier de peintre de portraits, sans s’occuper « de ce qui ne te regardait pas. » Quelle liste immense je ferais pour prouver que les vaches seraient mal gardées ! Sur mille inventeurs sérieux, il n’en est peut-être pas dix auxquels tes sages selon te proverbe n’eussent dit, en les voyant chercher : « Faites donc votre métier, les vaches seront bien gardées 1. »

Est-ce à dire qu’il faille destituer les travailleurs de toute participation aux progrès de l’industrie ? Pas le moins du monde ? Est-ce que les trois grands inventeurs que je viens de citer n’étaient pas des hommes de travail, et même de travail manuel? Et si je cherchais, j’en citerais une liste à emplir tout ce livre. Mais ces travailleurs, assurément, n’avaient pas subi l’influence délétère d’un long apprentissage ; en outre, c’est presque toujours en dehors de leur profession primitive que s’est exercé leur génie inventif. En tous cas, si belle que puisse être la part des inventeurs sortis de la classe ouvrière, on n’en est pas moins fondé à dire que cette part est peu de chose, trop peu, eu égard h ce qu'elle serait, si les jeunes intelligences n’étaient pas atrophiées par des influences professionnelles d’autant plus détestables qu’au lieu de développer l’esprit inventif, elles ne développent qu’un sentiment profond d’hostilité à l’endroit des inventions.

Comprend-on maintenant combien est vicieux le cercle dans lequel nous sommes enserrés?

L’apprenti, on l’a vu, gaspille, à son grand détriment, et sans profit pour personne, ses plus belles années ; sa Valeur intellectuelle s’amoindrit au lieu de se développer ; et lorsque par exception elle ne s’amoindrit pas, elle est • fort souvent dédaigneuse du travail des mains, et s’y prête aussi peu que possible ; l’ouvrier porte

fatalement Terapreinte de sa mauvaise éducation professionnelle. Sans amour pour son métier, sans se sentir incité à la recherche de meilleurs procédés, le travail n’est pour lui, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, qu’une corvée. 11 semble qu’il se soit posé ce problème : dépenser le moins pos'iible de force intelligente, pour le meilleur salaire possible. Et les faits résolvent le problème dans un autre sens : à petit ouvrier petit salaire. En un mot, l’ouvrier est si avare de ses ressources intellectuelles, ou plutôt si paresseux d’esprit — et c’est le grand défaut de l’homme en général — qu’il est fort loin de savoir « tout ce qui concerne son état, » si loin, qu’on aurait peine à croire exactes les preuves que je pourrais donner à l’appui de mon dire.

Prenons dans les professions qui supposent ou qui exigent un certain apport d’intelligence, l’imprimerie, par exemple, et, dans l’impriinerie, la spécialité du compositeur. On sait, ou l’on doit comprendre, que les pages composées se mettent en forme (en planche), dans un ordre combiné de telle sorte que, la feuille de papier ayant reçu l’impression, et étant pliée en quatre, ou en huit, ou en seize, etc., les pages se suivent exactement pour le lecteur. Dépliez cette feuille avant de la couper, et vous verrez l’ordre dans lequel se placent les pages. C’est la chose du monde la plus simple. Eh bien, cette chose si élémentaire, les compositeurs l’ignorent dans la proportion de six au moins sur dix. Et cepen- • dant, le compositeur est appelé tous les jours, pour toutes les portions qu’il a composées, à les

corriger lorsqu’elles seront mises en pages. Il faut alors qu’il cherche sur la forme la page qui contient sa composition, comme un lecteur chercherait un passage dans l’une des pagesd’uiîe feuille de papier dépliée. Eh bien, malgré cette nécessité de tous les jours, le grand nombre des ouvriers compositeurs n’a pas souci de se mettre au courant de cette simple combinaison du plaœcement des pages. Et, certes, ce n’est pas l’intelligence qui est insuffisante. 11 en faut si peu pour ce travail, qu’en y appliquant la dose saffisante, les typographes, I)ieu merci, en aui'aient encore à revendre!

Mais là, comme partout, l’intelligence fait faux bond au travail des mains.

La profession de menuisier est Tune de celles qui exigent le plus de connaissances préparatoires. Combien dans un atelier de vingt ouvriers croiriez -vous en trouver qui seraient capables de comprendre un plan d’architecte, et de conduire à bien un travail de quelque importance? Vous n’en trouveriez pas quatre.

En un mot, dans chaque profession le non-savoir est la règle et le savoir l’exception. Ainsi le peintre de lettres ne sait pas l’orihographe, le ciseleur éreinte les figures en bronze qu’il doit réparer, faute de connaissances artistiques, le sculpteur d’ornements ne sait pas dessiner, le tailleur de pierres ne sait pas la coupe des pierres, l’horloger ne saurait pas faire une montre, le mécanicien ne connaît pas la mécanique, etc. etc. Et les produits ne sont passables, quand ils sont passables, que parce qu'ils ont reçu, avant

d’arriver an public, la façon ou la correction d’un ouvrier véritable.

11 ne faut donc pas juger des ouvrters sur les produits qui sortent des ateliers. Si inférieurs que soient parfois ces produits, ils sont encortv l’expression d’une capacité supérieure à la capacité moyenne dépensée pour leur confection ; ils témoignent d’un niveau plus élevé qu’il ne Tes! réellement.

Au reste, quand je constate comment l’ouvrier est généralenoent avare de sa capacité spirituelle, je dois ajouter que c’est là le grand défaut de l’homme ; et si je m’avisais de m’enquérir de l’emploi que fait de sa capacité l’homme de la classe aisée, j’aurais bel à mordre!...

Mais soit qu’il s’agisse de fournir la preuve de capacité, soit qu’il faille montrer le pauvre emploi de la force intelligente, je veux demeurer sur le terrain du travail des mains, et je fais remarquer de nouveau qu’on n’y pèche pas par défaut d’une capacité virtuelle , mais par l’effet de l’engourdissement de l’esprit ou par l’anormal emploi de sa puissance.

Pénétrez, en effet, dans un atelier quelconque; prenez le premier venu des ouvriers médiocres qu’on vous désignera ; soumeltez-le, avec un certain tact, à des expériences variées, et vous finirez par vous convaincre, et par le convaincre lui-même, qu’il possède un trésor de capacité dont il ne sait tirer que la moindre valeur pour son travail quotidien. En prenant des nombres pour mieux préciser ma pensée, je dis que si l’ouvrier peut comme dix y il dépense comme

deux. J’entends parler, bien entendu, de la puissance intellectuelle et morale, et je crois pouvoir affirmer que les quatre cinquièmes au moins (le cette puissance demeurent inemployés, ou sont gaspillés sans profit et pour le sujet et pour la société.

Que les proportions énoncées ici soient d’une exactitude discutable, je l’accorde ; mais il n’en reste pas moins acquis pour quiconque peut connaître le terrain, comme je le connais, et a pu faire les expériences que j’ai faites, que la plus grosse part de la puissance morale et intellectuelle des travailleurs est improductive, soit parce qu’elle est engourdie, soit parce qu’elle se dépense d’une manière anormale.

Je répète donc, pour la dixième fois au moins, que le fait propre à l’immense majorité, ce n’est pas le défaut, c’est l’engourdissement des plus précieuses facultés. Quant à la minorité, chez laquelle les facultés sont actives, il faut la diviser en deux catégories ; dans l’une on rangera les travailleurs, — et il en est. Dieu merci ! — dont la valeur intellectuelle et morale est suffisamment développée et fructueusement employée ; dans l’autre, il faudra ranger ceux dont la puissance active se dépense en dehors des nécessités professionnelles comme en dehors des nécessités de la vie, par conséquent au détriment du travail comme de l’existence matérielle.

Les ouvriers de cette seconde catégorie forment une classe qui appelle sur elle, d’une manière particulière, toute l’attention et toute la sollicitude de quiconque a souci d’arrêter le gas-

pillage immense de forces précieuses, et de remédier à des misères profondes... On trouverait sans peine beaucoup d’hommes distingués . dans cette classe, et pas un qui ne pût, ayant un peu l’amour de son métier, acquérir par le travail, sinon la position qu’ambitionne son esprit, du moins une position relativement aisée, ou bien encore s’employer fructueusement en dehors de la profession dans laquelle il végète d’une manière plus ou moins misérable.

Notre ouvrier-type n’est pas précisément de celte catégorie. Il est plus paresseux de l’esprit <|ue du corps, et si, parfois, des bouffées ambitieuses lui arrivent, elles ne le feront pas sérieusement dérailler. Il ne pose pas, d’ailleurs, en incompris. Mais j’en ai connu d’autres , j’en ai même connu beaucoup, qu’on peut ranger dans la catégorie des intelligences dévoyées ; et, à ce propos, je rapporterai ici quelques lambeaux d’une longue conversation que j’ai eue, il n’y a pas longtemps, avec un ouvrier qu’on peut placer dans la classe dont je veux parler.

C’était un ouvrier tourneur en bois, qui, par parenthèse, m’avait gâté un travail des plus faciles que j’avais donné à faire à la maison qui l’occupait.

« Je vois bien, lui dis-je, à la manière dont vous faites votre travail, que vous avez le dégoût du métier. Vous en aimeriez mieux un autre, sans doute ?

r— Ma foi, non t me dit il. Je ne vous dirai pas que ça m’intéresse beaucoup de tourner des morceaux de bois du matin au soir, mais ça ne me dégoûte pas non plus. D’ailleurs, autant vaut être tourneur qu’ébéniste ou serrurier...

— Oui, mais mieux vaudniit être artiste, par exemple, que tourneur?

— Ah, dame!...

— Est-ce que, par hasard, vous vous sentiriez une vocation sérieuse pour les arts ou les lettres?

— Oh ! je ne me flatte pas de ça ! Si j’avais reçu plus d’instruction qu’on n’en donne aux gens de ma condition, j’avoue que j’aurais voulu écrire, et peut-être que j’aui’ais réussi comme un autre ; mais je sens bien que la littérature m’est interdite. Je me contente de rimailler un peu...

— C’est donc vers la poésie que se tournent vos rêveries?

— Oui, j’aime ça, et je m’y laisse aller... Où est le mal ?..,

— Oh ! je n’y vois pas grand mal, pourvu que vous ne vous y laissiez pas aller aux dépens de la besogne. Je me garderais même de cette restriction, s’il y avait en vous la large étoffe d’un vrai poète populaire. Je vous engagerais, au contraire, à vous laisser aller plus complètement à ce penchant ; je vous aiderais tout le premier de mon mieux à vaincre les difficultés matérielles ; mais est-ce bien le cas ? Voyons, entre nous, croyez-vous que, faute de vos conceptions littéraires, la poésie populaire ait beaucoup à perdre de son éclat ?

— Vous vous moquez de moi...

— Pas du tout. Jamais je n’ai parlé plus sérieusement.

— Eh bien , si vous parlez sérieusement, je n’ai qu’à vous répéter ce que je vous ai dit tout à l’heure : je ne me datte pas du tout d’avoir une vocation bien extraordinaire pour la poésie. Si j'avais eu plus d’instruction, plus de loisirs, peut-être, comme je vous le disais, que cette vocation me serait venue.

— Mon cher camarade, elle ne vous serait pas venue comme ça. La vocation est une puissance naturelle que l’instruction développe sans doute, mais qu’elle ne crée pas. La vocation poétique est peut-être celle qui se révèle le plus facilement et sans qu’il soit besoin d’une forte dose d’instruction. Béranger était déjà grand poète que son lot de connaissances n’était probablement pas plus gros que le vôtre. Nous pouvons compter, d’ailleurs, dans notre classe, bon nombre de rimeurs dont les œuvres ne manquent pas d’un certain bon grain de poésie et que pourraient envier bien des échappés de collège. Ces poètes font honneur à la classe ouvrière; mais nul ne révèle un artiste véritablement original et puissant, et il y a gros à parier que le loisir et l’instruction n’auraient donné à aucun ce qui manque à tous. Vous n’avez pas, je suppose, la prétention d’être au-dessus des autres ?

— Je ne suis pas sot à ce point-là !

— Je m’en rapporte tout à fait à vous-même, parce que je crois que vous parlez très sincèrement. Eh bien, je vous aflirme qu’aucun des

ouvriers poètes, en l’état des choses, ne pourrait vivre de sa plume, voulût-il se mettre au régime du pain et de l’eau. C’est à peine si, dans le monde des lettres, deux ou trois grands poètes tirent produit de leurs œuvres; les autres font imprimer à leurs frais leurs rêveries poétiques et les distribuent à leurs amis et connaissances, qui ne les lisent guère. . . Croyez-moi, ne rêvez pas d’augmenter le nombre des ouvriers poètes i)esogneux... Vous savez ce que je veux dire?

— Mais je ne rêve pas ça du tout ! et j’espère bien échapper à pareille chute.

— Cependant laissez-moi vous dire tout crûment que vous êtes sur la pente. Le travail obligatoire ne vous plaît pas ; vous le faites aussi machinalement que possible, pendant que votre esprit cherche une compensation aux ennuis de la corvée, en chevauchant sans trêve et sans fruit dans le pays des illusions... Dites que ce n’est pas ça?...

— Eh bien, si ça me plaît, à moi, de vivre d’illusions? me dit le tourneur avec une certaine mauvaise humeur.

— Ne vous fâchez pas ! repris-je. Je me suis nourri d’illusions comme vous, comme tant d’autres, et je sais mieux que personne qu’on n’eu vit pas, qu’on en meurt, au contraire, plus ou moins lentement, à moins que, par un effort suprême et persistant de la volonté, on ne réussisse à ramener l’esprit aux réalités de la vie. Je connais votre secret, allez ! Plus ces réalités de • la vie sont tristes, plus vous cherchez à y échapper d’une manière fictive, et vous n’arrivez qu’à

les rendre plus douloureuses. Avouez que je vois clair dans votre affaire...

— Je ne dis pas qu’il n’y a pas un peu de

— Il y a beaucoup de ça I Voilà comment nous sommes ! nous avons le corps dans la vase et l’esprit dans les nuages... Faisons mieux, croyez -moi : ne détournons pas notre esprit de la réalité des choses; appliquons, au contraire, toute notre énergie, toute notre intelligence, à modifier ces réalités, et, de mauvaises, faisonsles, sinon bonnes, du moins acceptables.

— C’est un vrai sermon que vous me faites.

Au reste, je crois que vous avez raison. Mais, comment faire?... Je travaille autant qu’un autre!...

— Oui, mais ni plus ni mieux que le premier venu, et vous pourriez plus et mieux. Tenez, je ne veux pas vous sermonner davantage; mais je vous citerai un exemple qui vous prouvera qu’on peut prendre plaisir à bien travailler, lorsque le travail obligatoire n’est pas accablant, sans enlever à l’esprit sa fleur de poésie. Vous avez connu G l’ouvrier serrurier du faubourg?

— Oui, je l’ai connu un peu.

— Eh bien , vous devez savoir qu’il jouissait, comme homme et comme ouvrier, d’une excellente réputation. C’était, dans sa partie, ce qu’on appelle un ouvrier de premier choix.

— C’est vrai; je l’ai entendu dire maintes fois.

— Il n’était pas, celui-là, dédaigneux le moins du monde de son état ; il le faisait même avec

plaisir. C’est à cause de cela qu’il ne manquait jamais de besogne, et qu’ayant toujours à faire le fin ouvrage, il gagnait d’autant mieux sa vie.

— Je le sais...

— Eh bien , cela n’empêchait pas notre ami

•G de donner une assez large satisfaction aux

besoins de son esprit, après l’avoir appliqué au travail quotidien. II était parvenu, avant son mariage^ à se former une belle et bonne bibliothèque; et s’il chômait le lundi, pour n’ôtre pas tout seul à l’atelier, c’était avec ses livres qu’il passait tant de journées que d’autres passent... vous savez où ? Je crois être fondé à dire que

G avait reçu moins encore d’instruction que

vous. Cependant il profita si bien de ses livres, qu’il put écrire certaines pages qui, au dire de juges compétents, attestaient une vocation littéraire des mieux marquées. Ce fut précisément la révélation de ce talent, joint au mérite de

l’ouvrier, qui valut à G d’être appelé par ses

concitoyens à les représenter dans une assemblée souveraine.

— Oui, oui, je sais bien.

— Mais ce que vous ignorez peut-être, c’est que, rentré dans la vie privée et après avoir acquis un certain renom comme écrivain, notre

ami G reprit ses outils de serrurier sans la

moindre peine; et si la mort ne nous l’avait enlevé, il façonnerait encore ses serrures et ses clefs aussi bravement qu’au temps où il était à cent lieues de croire qu’il pût jamais faire œuvre d’esprit. Je l’ai vu, dans la dernière période de la maladie, essayer encore de travailler. Il me

disait ; « J’aime mon état; j’aime mes outils autant que mes livres ; et lors même que j’aurais pu vivre de ma plume, je n’aurais pas voulu cesser d’être ouvrier serrurier... » Voilà le modèle que je vous offre, mon cher camarade...

— C’est bien facile à dire ! mais tout le monde n’est pas organisé comme G

— Ne vous payez pas trop de cette raison, mon cher. Il y a peut-être en vous Æiutant de richesse intellectuelle qu’il y en avait en lui ; seulement, laissez-moi vous dire qu’il y avait bien évidemment beaucoup plus de volonté en lui que je n’en trouve en vous.

— Vous croyez ? dit mon homme avec un accent d’amertume. Je fais pourtant ce que je peux. Je ne sais pas comment G trouvait des char-

mes à son état ; mais le mien, voyez-vous, ne me dit rien

— Pardieu ! il ne vous dit rien par la raison bien simple que vous ne lui dites rien non plus I Ne m’avez-vous pas avoué que votre esprit voyage pendant que vos bras s’exercent? Si vous preniez la ferme résblution d’appliquer toute votre capacité au travail du tour, vous arriveriez très certainement à passer aussi pour un ouvrier de choix. L’instrument dont vous vous servez est susceptible d’une foule de perfectionnements; cherchez et vous trouverez, et quand vous serez dans cette voie, vous verrez bien que le métier vous dira quelque chose, et, mieux, qu’il vous donnera quelque chose aussi qui rendra votre condition plus aisée.

— Tout cela est bel et bon, me dit le tourneur

évidemment fatigué de ma pression ; mais je n’ai pas l’esprit inventif, et je ne vois pas que je puisse faire autrement que je fais...

— Alors, repris-je, c’est que le métier ne vous va pas. En ce cas, changez-en !

— Que je change d’état à vingt-cinq ans !

Vous vous moquez de moi, décidément!

— Mais pas du tout ! » Et je m’efforçai de lui faire comprendre la possibilité du changement dont je lui parlais. Je lui proposai même de l’aider à s’ouvrir diverses voies ; mais pour suivre mon conseil, il aurait fallu dépenser avec calme et persistance une forte dose d’énergie; et de pareils efforts effrayaient plus mon tourneur que n’aurait certainement pu le faire la perspective d’une action héroïque à tenter, dût mort s’ensuivre. Il parut bien, par moments, disposé à faire ce que je lui conseillais; mais bientôt sa résolution l’abandonnait, et, quoi que je lisse, je ne pus faire remonter la pente à cette nature susceptible d’une grande exaltation, et cependant affaissée moralement.

On ferait sur les natures de cette trempe des études bien intéressantes. C’est particulièrement à Paris qu’on les rencontre, et leur nombre ne laisse pas que d’être considérable. Que de forces précieuses sont gaspillées et perdues faute d’une saine direction imprimée de bonne heure à ces intelligences qui font fausse route! Supposez^ des mesures préventives, c’est-à-dire supposez qu’aux jeunes gens dont l’intelligence est éveillée et active, il soit offert un large enseignement pro-

fessionnel : il arrivera que les esprits, plus sérieusement nourris, mieux préparés, seront, par le fait, prémunis contre la déroute. Chacun saura choisir la profession qui lui convient, et, par suite, il appliquera toute sa puissance au métier choisi. Nous serions ainsi dans un cercle aussi fécond que le cercle présent est vicieux.

Peut-être voudra-t-on me rappeler ce que je sais assez bien, c’est-à-dire que, dans la plupart des grands centres de population, à Paris notamment, des écoles assez nombreuses sont ouvertes le soir pour les adultes qui veulent s’instruire, et que les natures dont je viens de parler peuvent trouver dans ces écoles tout l’aliment intellectuel désirable, soit au point de vue de Tutilité générale, soit au point de vue de l’utilité professionnelle.

L’objection, si l’on est tenté de me la faire, ne vaut pas. J’ai déjà dit assez longuement, lorsqu’il s’est agi de l’apprenti, mon opinion sur la difficulté, pour le grand nombre, de suivre ces cours. Mais je ne vois pas d’inconvénient à revenir sur ce sujet, et je crois tout d’abord devoir redire que je sais bien sincèrement gré aux personnes qui ont organisé ces cours du soir en faveur de la classe ouvrière ; c’est un acheminement vers l’enseignement professionnel préparatoire tel que je le conçois ; mais si cet enseignement porte des fruits incontestablement bons, il est encore bien loin, mais bien loin, de suffire, même à Paris, aux besoins que j’ai essayé de faire sentir.

Nous avons vu, par l’exemple que j’ai montré,

comment la grande masse des apprentis ne peut pas fréquenter ces écoles du. soir; ceux pour lesquels les parents ont stipulé la liberté de suivre l’enseignement en question ne forment qu’une petite minorité. Les jeunes ouvriers, dispensés de veiller, peuvent seuls profiter des cours du soir, mais encore s’en privent-ils assez souvent. La grande majorité des travailleurs ne quitte l’atelier qu’à l’heure où les cours sont déjà commencés. D’ailleurs, lorsque la journée est finie, l’ouvrier est fatigué. C'est le moment du repas le plus sollicité par l’estomac et le plus ' réparateur ; en sorte qu’entre le désir de se perfectionner par l’enseignement théorique, et le besoin de réparation et de repos, le jeune ouvrier prend plus volontiers le chemin de sa demeure que celui de l’école du soir. Elles sont fréquentées sans doute, ces écoles, mais surtout par des jeunes gens appartenant à des artisans aisés ou bien très soucieux de l’avenir de leurs enfants, et disposés, en conséquence, à faire de longs sacrifices.

Mais tels qu’ils sont, ces cours du soir ne me paraissent pas avoir la vertu suffisante pour empêcher sérieusement la déroute d’intelligences semblables à celles dont j’ai parlé tout à l’heure. L’enseignement en question pourra plaire jus- (ju’à un certain point aux jeunes travailleurs de la catégorie dont je parle ; mais s’ils n’ont pas tout d’abord pris goût à leur métier, les cours du soir seront tout à fait impuissants, j’en suis convaincu, à le leur inspirer. C’est avant la mise en- apprentissage qu’il faudrait agir sur ces na-

tures-là et sur toutes les natures, en leur offrant un enseignement tout à la fois théorique et pratique. Je pourrais ajouter qu’aucun esprit sérieux ne met en doute cette nécessité , et les fondateurs des cours du soir moins que personne probablement. Mais comment réaliser cette idée du double enseignement, c’est-à-dire comment faire que l’école soit en même temps un atelier? On comprend bien que l’Etat puisse organiser et entretenir deux ou trois institutionsmodèles pour toute la France; on se refuse à admettre la possibilité d’étendre à tous les enfants de la classe laborieuse le bénéfice de l’enseignement professionnel à la fois théorique et pratique. J’admets la grandeur de la difficulté, je n’admets pas l’impossibilité de la vaincre, et Je m’efforcerai de prouver plus loin comment, sans dépense d’efforts inouïs, on peut entrer largement dans cette voie.

En attendant, achevons l’appréciation de l’état présent des choses.

Avant d’exprimer ma dernière pensée sur le caractère de l’ouvrier moyen, je devrais dire ce que deviennent ces pauvres enfants de peine dont il a été question lorsqu’il s’est agi de V apprenti ; peut-être aussi trouvera-t-on cette étude incomplke si elle ne contient quelques appréciations sur l’état professionnel des ouvrières.

Si je traitais ici d’économie sociale, j’aurais ^ long à' dire sur la condition faite aux femmes.

d’une part, et, d’autre part, aux enfants qui sont livrés à la discrétion de certains fabricants. Mais j’ai déjà dit que je dois m’enfermer strictement dans l’enseignement professionnel.

A ce point de vue, la condition est égale pour les apprentis et les ouvriers des deux sexes, et ce que je dis de l’un est parfaitement applicable à l’autre. J’attache toutefois beaucoup moins d’importance à l’enseignement professionnel que peuvent recevoir les ouvrières qu’à celui qui serait fait aux ouvriers. Ce n’est pas, à mon sens, sur l’initiative de la femme que doit se fonder l’espoir du progrès industriel. Il importe assez peu, d’ailleurs, que dans les travaux de mode, de fantaisie, qui sont particulièrement les siens, les perfectionnements soient plus ou moins rapides. La condition de l’ouvrière serait à considérer, avant tout, sous le double rapport du salaire et de l’hygiène, et je répète encore une fois que je ne dois pas, que je ne puis pas aborder ici ces délicates questions.

Quant aux enfants de peine, que deviennentils, leur apprentissage terminé? Je ne le sais guère, je l’avoue. Lorsqu’on les a usés, éreintés, on leur donne un livret. Mais ils ne sont propres qu’à la simple division du travail à laquelle ils ont été constamment tenus. Or, comme c’est une besogne dont les enfants peuvent s’acquitter, et qu’on leur fait faire pour une insignifiante rétribution, elle ne leur est plus otTerte quand ils sont ouvriers, c’est-à-dire quand il faudrait leur donner une rétribution qui pût les faire vivre. Il est donc facile de comprendre quel peut être

l’embarras de ces pauvres travailleurs, à la fin de ce qu’on appelle l’apprentissage. Ils appartiennent à des familles — quand la famille existe pour eux — trop pauvres pour les aider à apprendre sérieusement un métier. A moins donc de circonstances très favorables, les enfants de peine deviennent des hommes de peine, ou quelque chose d’approchant, quand la misère ne les entraîne pas dans une voie vicieuse.

J’ai dit que j’éviterais, pour soutenir ma thèse, de m’appuyer sur de pareils exemples, et je n’insiste pas davantage sur la catégorie la plus mal traitée. Je veux toujours en revenir aux conditions moyennes. En conséquence, disons notre dernier mot sur l’ouvrier-type.

Nous avons vu comment et sous quelles influences il est tombé dans l’ornière ; il y demeurera tout le reste de sa vie. Chef de famille à son tour, il sera aussi peu éclairé sur ses devoirs vis-à-vis de ses enfants que le fut son père vis-àvis de lui même. Sa propre expérience ne lui sert de rien. J’ai dit vingt fois qu’il n’a pas conscience du mal qu’on lui a fait, et si jamais la lumière lui vient, ce sera du dehors, et encore faudra-! il qu’elle soit bien vive pour qu’il s’en sente pénétré. S’il lit ceci, par hasard, son premier sentiment sera de protester contre les opinions que j’émets, sauf à les adopter quelque peu, bien peu, après mûres réflexions.

Quoi qu’il en soit de la lumière à venir, sa prévoyance, maintenant qu’il est homme et qu’il a charge d’âmes, ne lui inspire que des sentiments étroits. Prenez-vous-en au mauvais enseignement

professionnel si son pauvre esprit se montre ac- <iessible à d’absurdes théories, s’il rêve de corporation, s’il a horreur de la concurrence, s’il est aussi opposé à l’introduction dans son état des bras nouveaux que des nouveaux procédés. « Ni apprentis, ni machines, » voilà sa devise, maintenant. Et véritablement, je n’ai pas le cœur de le blâmer absolument. Il aurait — je le répète pour la centième fois au moins — il aurait les tendances plus larges si moins stupide avait été son éducation professionnelle dans l’atelier, si plus loin elle avait été poussée avant son entrée dans l’atelier ; si, enfant, il avait trouvé dans sa famille, non sollicitude plus vive, mais sollicitude plus -éclairée.

Nous n’avons pas à le suivre plus loin : nous ne le verrions pas sortir, par sa propre vertu, de l’ornière où il traînera le reste de son existence ouvrière; et si, par hasard, on lui tendait la main pour l’eu faire sortir, il croirait, comme le tourneur, qu’on se moque de lui...

Et puis, il me semble que j’en ai dit assez long pour faire apprécier l’énorme quantité de forces humaines perdues, et pour inspirer aux esprits sérieux le désir de voir, par l’effet d’un bon enseignement professionnel , s’amoindrir cette grande déperdition des valeurs les plus précieuses...

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