‹ De l'entendement et de la raisonChapitre 8 sur 28 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

a PREMIKHE PARTIE.

seraient bornés à la seule faculté générale de connaître , et aux facultés particulières dont elle suppose Texistence et l'action. Nous avons reconnu que la nature sociale de riiomme et la parole, ou Tomploi d'un langage quelconque, conséquence ou condition nécessaire de cette même nature , modifient toutes ses facultés , soit primitives , soit dérivées , d'une manière si essentielle et si profonde, qu'elles leur donnent un caractère spécial , tout-à-fait différent de celui qu'elles semblent avoir dans les autres espèces d'êtres animés. Enfin nous avons fait voir qu'on peut attribuer à cette cause la supériorité immense et incontestable que l'espèce humaine a sur toutes les autres créatures existantes. Or , cette même nature sociale de l'homme donne à tous ses sentiments un caractère particulier singulièrement remarquable, et imprime aussi aux facultés dérivées de cette source, des modifications essentielles , exclusivement propres à l'espèce humaine.

L'individu de cette espèce, ne pouVant exister qu'en société avec ses semblables , c'est presque toujours avec eux, pour eux , et souvent par eux, qu'il agit. Sa force s'accroît de la leur; son intelligence s'enrichit et s'agrandit indéfiniment par l'intelligence non seulement de ceux qui vivent actuellement avec lui et près de lui , mais aussi par les traditions de l'expérience des générations passées , par ses communications et par ses rapports de tout genre.

ENTENDEMEHX. 3

échanges, commerce, alliances et même guerres avec les hommes dont il est sépare par des distauces plus ou moins considérables.

La volonté^ ou la suite des déterminations produites par le sentiment , dans un être ainsi modifié, est donc une faculté ou un principe d'action tout autre que dans uu être uniquement déterminé par les impressions fortuites des choses et des circonstances purement extérieures , quand même la constitution iateilectuelle et lorganisation de l'un et de Tautre ne seraient pas entièrement différentes. Par consé» quent , les causes qui donnent lieu à l'exercice d'une pareille faculté ne sauraient être observées ou étudiées avec trop de soin.

S a. Motion plus précise de la Volonté ; Facultés et Opération» qu'elle embrasse on «jn'elle suppose.'

Le mot volonté s'applique particulièrement et

essentiellement aux actes ou aux actions de Thomme, en tant qu'il e«t capable de connaître et de savoir. Car ses actions peuvent être simplement le résultat d'une impulsion intérieure, d'une affection subite et instantanée de son organisation , et alors elles sont purement instinctwes ; ou bien elles sont l'effet de quelques impressions, sensations ou perceptions inattendues, imprévues, et alors on les nomme sponi* ianées. Mais une action exécutée avec pleine et entière connaissance de ses conséquences ou de ses

Digiti^ca by

4 PREMIÈRE PARTIF.

résultats, au moins les plus immédiats, celle quon a faite avec intention 9 dont on a préparé les moyens et dérirë la A principale , «t proprement appelé volontaire *.

La volonté suppose donc le désir ou le besoin d'atteindre un but, de parvenir à une fin; elle suppose un dessein à exécuter, un projet à réaliser; et par conséquent elle embrasse ou peut embrasser une suite plus ou moins cousiderable de détenninations , causes d'autant d'actions particulières, exécutées par autant de volontés , ou , pour mieux dire , de volitions singulières. Le mot volonté s'applique donc à un système d'actions , aussi bien qu'à une

action unique.

Souhaiter, désirer, prét^dre , concevoir un projet ou un dessein , sont des expressions par lesquelles on indique les nuauces ou les degrés de tendance à l'exécution d'une action volontaire que l'on accomplit soi-même, ou par ses propres moyens. Prescrire, ordonner, commander, sont des expressions relatives à l'accomplissement d'une volonté (]iie l'on fait exécuter par d'autres êtres intelligents sur lesquels on a une autorité, un pouvoir, qui ne peut être méconnu ni contesté.

* Imde voluHtat fi :M§qu0 aUm ficere inapit uUam Bfm fmtguam f quàm mum prwidk quid veiit , antè.

Lucrel. De NaL Rer, , liv. IV, v. 8B4 ,

Digiti^cû by L^i^j^i^Li.

Toute action volontaire suppose nécessairement la liberté de Tagenl ; et Ton entend par ce mot , non seulement Texemption de toute contrainte, ou de tout empêchement extérieur, mais surtout la faculté ou la possibilité de résister à la force du désir ou du besoin, et, en général, de l'impulsion intérieure que reçoit la puissance d'agir ; c'est ce qu'on appelle aussi libre arbitre. Cependant les sentiments et les désirs, même les plus blâmables, ne sont pas directement du ressort de la volonté, puisque ce ne sont pas des actes. Mais celui qui ne s'efforce pas de les combattre ou de s'en affranchir, qui, au contraire s'y abandonne avec quelque satisfaction, ou qui même n'y résiste qu'avec mollesse, est dit y donner son consentement.

Les sentiments et les désirs éveillent d'abord l'attention , et la plupart du temps mettent en jeu l'imagination, dont les opérations secondées par la mémoire, et par les associations d'idées, qui sont l'un des plus remarquables effets de la mémoire, ne peuvent s'exécuter que sous l'influence de la volonté. Attention , mémoire^ imagination , liberté., telles sont donc les facultés qui concourent plus spécialement aux déterminations de la volonté , ou qui n'en sont à quelques égards que des modes, et qu'il est, par conséquent, nécessaire d'étudier avec quelque applic'ation, pour acquéiir une notion plus complète de cette faculté générale. Nous ajouterons

donc icif{ttelque8 observations propres à compléter ce que nous a¥ons dit ailleurs sur ce sujet

• . S ^* VAUention,

Nous Êdsons un acte d-attention toutes les fois

que nous avons conscience d'une idée , d'un fait quelconque de notre esprit , à lexclusion de tout autre. Or, c'est précisément cette dernière condition qui est elle-même un fait de la volonté, laquelle précédant ou suivant tout acte d'attention , y est' toujours unie. L'effet de l'attention est de fixer , en quelque sorte , les idées de difîfëreats genres dans notre entendement, de manière que non seulement il en conserve un souvenir fidèle , mais que souvent il en est , pour ainsi dire , modifié d'une manière particulière et constante. Car l'attention nè s'exerce pas seulement sur des idées ou sur des objets simples ou peu étendus ; elle s'applique aussi aux sujets les plus composés , à des systèmes d'objets ou d'idées quelquefois fort compliqués, dont elle découvre la liaison ou l'enchaînement. Aussi prend-elle différents noms à raison de l'emploi que nous en faisons, et ces noms indiquent autant de modes distincts de l'exercice de cette faculté.

Ainsi, elle s'appelle contemplation y lorsqu'elle s'arrête pendant un temps sur un ensemble d'objets

* f'qyez secL 1, chap. IX,. S 6-10.

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plus OU moins considérable , ou même sur quelque objet isole ; considération , lorsqu'elle s'attache à quelque groupe d'objets ou d'idées faisant partie d'un ensemble ou d'un système plus étendu ; médi^ tation , lorsque passant d'une idée ou d'un objet à un autre , dans le même groupe , ou dans le même système , elle en reconnaît la liaison et les rapports divers. Enfin , appliquée aux objets du monde extérieur, aux faits de la nature physique, elle prend plus particulièrement le nom ^observation^ comme on lui donne celui de réflexion ^ quand elle s'applique aux faits de l'ordre intellectuel ou moral. Sans doute nous n'observons pas constamment , soit en parlant , soit en écrivant, ces nuances délicates de la signification des mots employés à exprimer les divers modes de l'attention. Mais cela n'est pas toujours nécessaire , parce que l'acception des termes est plus souvent déterminée par leurs rapports entre eux, et par les autres accessoires du discours , que par la valeur propre de chaque mot pris isolément *.

« On ne peut découvrir la vérité, dit un philo- « sophe célèbre, que par le travail de l'attention, « parce qu'il n'y a que le travail de l'attention qui « ait la lumière pour récompense **. » Il est bien

* Foyez sect. II, chap. II, § i^*

** Malebranche, Traité de Morale, F® part., chap. VI, § I. «• L'atteiition de l'esprit, dil-il encore, est une prière

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évident, eu effet, que les plus sublimes découvertes dans Içs sciences, comme les plus admirables productions dans les arts , ou l'exécution des plus vastes desseins et des plus grandes en^eprises , n ont pu être que le résultat d'une force extraordinaire d'at* tention , c'est-à-dire d une volouté énergique et constante, appliquant à chacun de ces objets Tat-* tention , sous toutes les formes diverses que nous venons de décrire.

Il n'y a guère que ceux qui y ont sérieusement peusé, qui puisseqt comprendre que cest par une suite continuelle d'effprts, ou d'actes d'attention, que l'homme apprend à se servir de ses sens et de ses membres ; et que chacun de nous a appris à voir et à entendre, comme il a appris à marcher. Cependant, si nous voulons prendre garde à ce qui se passe en nous, lorsque nous entreprenons d'exécuter une suite de mouvements volontaires , tels que ceux qui sont nécessaires dans la pratique d'un art, com^ me la danse, le dessin, la musique , l'escrime, etc., il nous sera facile de reconnaître combien il nous a fallu faire d'actes piarticuliers d'attention', résultats d'autant de volontés singulières , combien il nous a fallu y mettre d'ordre et de méthode, en analysant les mouvements un peu compliqués , et les décom-

« naturelle, par laquelle nous obtenons que la raison nous « éclaire. » Ibid, , cliap. V, % 4.

posant, pour ainsi dire, en mouvements plus simples

et plus élémentaires , avant que nous fussions parvenus à exécuter y sans y penser et presque sans le sentir, ces longues suites de mouvements qui paraissent toujours si merveilleux, par leur justesse et leur précision , à ceux qui n'y sont pas exercés. Dans ce cas, à la vérité, çe n'est pas nous ordinairement qui &isons les analyses et les décompositions dont je viens de parler : c'est le maître que nous choisissons pour nous enseigner lart que nous voulons apprendre. Au lieu que , quand nous avons appris à voir, à toucher, à comprendre et à parler notre langue maternelle, nous faisions nous-mêmes ce travail de maître, ou plutôt, nous étions sous la direction du pren)ier et du plus habile des maîtres. La nature , en limitant nos moyens d'action et d'exécution, et en appelant, parle besoin, notre attention, tantôt sur un objet, tantôt sur un autre, sur quelque partie d'un même objet , ou sur cpielqu'autre , nous apprenait à les connaître séparément, et à les réunir ensuite par un seul et même acte d'attention.

Et remarquons ici que chaque acte de la faculté d'agir est accompagné d'uu acte de la faculté intel^ lectuelle, qui dirige les mouvements; c'est la condition indispensable pour qu'ils s'exécutent avec ordre et avec régularité. Ni le musicien qui joue un concerto de violon ou de clavecin , ni le danseur qui figure dans un ballet , ne pourraient charmer notre

lO PAEM1KR£ PARii£.

oreille ou nos yeux par ces longues suites de mouvements ({iil nous causent quelquefois de si vifs plaisirs, si leur intelligence, appliquée d'abord à diriger rexécution de chaque mouvement: ëlémentaire, pour ainsi dire, ne la surveillait encore, à Tinsu mteie de Tartiste, malgré la promptitude souvent inconcevable avec laquelle tous se succèdent. Tel est, pour le .dire en passant , le pouvoir de rhabitnde sur nos mouvements volontaires : la fréquente répétition les rend infiniment plus faciles et [)lus rapides; et quoique cette rapidité même nous en 6te souvent la conscience distincte , néanmoins Thabitude nous met à même d'en disposer plus sûrement et plus librement. Or, dans ce cas, l'iiabitude est évidemment le résultat de la volonté et du mode particulier d'action de cette faculté dont nous parlons en ce moment , c'est-à-dire de l'attention. La même obsenration peut s'appliquer, comme nous Talions voir, aux autres modes de la volonté, sur lesquels l'Iiabitude a une influence du] même genre.

La mémoire n'est pas exclusivement un mode d'action de la volonté , mais dans bi^ des cas ses opérations sont dans la dépendance de cette faculté, et Ton ne saurait nier qu il ny ait une inHnite de 50uvenirs volontaires, quoiqu'il y on ait aussi beau-

coup de purement spoiilaues. Quintilien observe avec beaucoup de raison que la mémoire est, en quelque sorte , Tame ou la vie de toutes nos autres facultés, et le lien qui en unit toutes les opérations *. Que seraient , en effet , les divers modes de Tattenlion dont nous avons parlé tout-à-l'heure, considération , méditation , réflexion , si la mémoire n'en représentait à chaque instant les matériaux, s'il le faut ainsi dire , à notre esprit , suivant le besoin (|u'il en peut avoir, c'est-à-dire au gré de sa volonté? De plus, on a vu précédemment qu'il nous serait tout-à-fait impossible d'avoir aucune idée d'espace, d'étendue ni de temps, sans le secours de la mémoire **.

Sans doute nous n'avons pas conscience des opérations de cette faculté à l'époque où elle fait naître d'abord en nous ces idées, mais il n'en paraît pas moins indubitable que c'est à elle que nous les devons.

• Dans l'a vaut-dernier livre de ses Institutions oratoires , après avoir décrit en détail toute la suite des éludes nécessaires pour former un orateur parfait, cet excellent auteur, traitant plus particulièrement de la mémoire, dont il a déjà parlé en plusieurs endroits de sou ouvraj^e, s'exprime ainsi : Totus de qiio cUximus adhuc inanis est labor, nisi cœterœ partes hoc veluti s^\\ '\i[\ continentur. (Quinctil. iust. orat. liv. XI, c. 2.)

*• Fojez le tome I de cet ouvratî»-, soct. I, rhap. III, Ç S , ri secl. II, cliap. IX, Ç 8.

la PREMIÈRE PARTIE.

Nous pouvons même remarquer, daos ce premier service que nous en tirons , un des caractères propres à tous les faits ou à toutes les idées que nous fournit la mémoire , et qui ne sont autres que les faits ou idées de tout genre que nous fournit Fexercice de toutes nos autres facultés. Ce caractère, c'est la persistance, la continuation et comme le retentissement de chacun de ces faits dans l'entendement, pendant les premiers instants qui suivent celui où . la cause qui les a produits a entièrement cessé d'agir. Cela a lieu, en effet, pour la sensation, pour la perception , pour les intuitions de rapport et les sentiments. 11 semble qu'il y ait dans la faculté intellectuelle, et apparemment dans l'organisation ou dans l'appareil sensitif, un reste d'oscillation ou de vibration auquel est due cette persistance des idées *.

Au reste , toutes les diéories par lesquelles les

* « II faut convenir, dit Leibniu ( Nouveaux £ssais , m p. 97 ) , qu'il y a des» dispositioos qui sont des restes des « inipressicnis passées , dans l'ame aussi bien que dans le « corps], niaÎK dont on ne s'aperçoit que loi'sque la mé- « moire en trouve qucl(|ues occasions. Et, si rien ne res- « tait des pensées passées aussitôt qu'on n'y pense plus» il « ne serait point possible d*eapliçuer comment on en peut • garder le souvenir, » Gela n*est pas plus possible avec cette observation ; mais elle est importante , d'abord parce «ju'elle est vraie et ensuite parce qu'elle rend [)lus sensible le phépomène des liaisons ou associations d'idées.

ENTEND£M£If T. J 3

philosophes, depuis Platon, ou avant lui, jusqu'à

Malebranche et Hartley, ont tenlé d'expliquer les phénomènes de la mémoire , les prétendues traces des esprits animaux plus ou moins profondes dans le cerveau , les vibrations plus ou moins rapides ou étendues de cet organe, ou de l'organe nerveux , en général, et de leurs parties*, non seulement sont des hypothèses gratuites qu'aucune observation di« recte ne peut justifier ; mais, quand ces faits seraient aussi rigoureusement constatés qu ils le sont peu , ils n'expliqueraient réellement rien. Je ne parle point des écrivains qui ont considéré la mémoire comme un dépôt, un réservoir, un magasin , ou même connue un meuble à tiroirs , etc. Ces figures , dont on a abusé dans toutes les langues , . ne présentent que des hypothèses tout-à-fait fausses , si Ton veut y voir autre chose que des expressions purement métaphoriques. Il &ut donc regarder la mémoire comme une faculté primitive, dont les phénomènes sont entièrement originaux et suigeneris.

Ijsl croyance que nous donnons à la réalité des faits qui nous, sont attestés par la mémoire , n'est pas moins mystérieuse sans doute que celle que nous donnons à la réalité des existences qui nous sont attestées par notre £aicuité de percep-

* Hartley, Observations on mon f etc. f part. I, ch. III, seet. 4.

l4 PRRBffi^RK PARTIE.

tion 9 maisFune et Tautre sont également invincibles , s'il le faut ainsi dire , également inévitables. L'une

est souvent l'unique fondement sur léquel on décide de la liberté, de l'honneur et de la vie des hommes , dans les tribunaux; l'autre est aussi constamment Tunique cause des actions et des déterminations par lesquelles chaque individu pourvoit à la conservation et à la sûreté de sa vie.

Mais si nous ignorons complètement quelles sont les causes de nos souvenirs, si ces phénomènes sont pour nous tout-à-£siit inexplicables, en sorte que nous ne voyons pas plus pourquoi certaines modifications de notre pensée nous attestent rcxislcnce d'événements ou de &its arrivés depuis long^temps, que nous ne concevons pourquoi il ne pourrait pas y avoir d autres modifications de cette même faculté de penser, qui nous attesteraient l'existence de faits à venir, nous ne saurions néanmoins douter qu'un certain état de l'organisation , et particulièrement du cerveau, ne soit une condition nécessaire à l'exercice constant et régulier de la mémoire. Malheureusement on ne sait pas, à beaucoup près, quel est l'état du cerveau ou de ses parties qui constitue l'aptitude aux opérations de cette faculté. De graves lésions à la tête, des maladies longues ou dangereuses, ont produit, à cet égard, des résultats tout opposés; elles ont quelquefois donné à la mémoire un degré de facilite ou d'énergie tout nouveau, et

Digiti^cû by G(.j(..wtL

ENTENDEMENT. l5

quelquefois elles l'ont tout-à-fidt afîaiblie; elles ont

produit chez quelques individus, ou des altérations, ou des disparates singulières dans les souvenirs, occasionné ou la perte pt (>s({ue entière de la mémoire , ou son absence presque totale pendant des intervalles de temps plus ou moins longs *,

Les difforcrices d'individu à individu , sous le rapport de la mémoire, sont quelquefois prodigieuses : il y a des hommes chez lesquels elle a une étendue, une fidélité, une facilité tout-à-fait merveil* leuse tandis que d'autres en paraissent presque

* ht célèbre Ménage, qui dot en partie ses talents et sa célébrité à la prodigieuse étenduedesa mémoire, parait avoir

éprouvé une diminution sensible de cette faculté, lorsqu'il était déjà avancé en âge, ce qui est fort ordinaire, et en avoir recouvré et conservé Tusage , jusqu'à la fin de sa vie , ce qui est extrêmement rare. On trouve dans Fouvrage do docteorPioel, sor VAiiénadon mentale^àe% exemples singuliers des altérations de la mémoire occasionnées par cette cause, et plusieurs médecins ont remarque que Tabus des plaisirs des sens , et notamment Texcès des voluptés, produit assez sooveot la perte de la mémoire, et qnelqnefofs une complète imbécillité.

** On cite entre autres, parmi les anciens, Torateinr Hortensios (Voyez Cicen £rut,^ chap. 8S, et Senee. controv. prœfau ); parmi les modernes. Ménage, dont j'ai parlé

dans la note précédente , Calvin et beaucoup d'autres. On peut voir, dans les Variœ lectioncs de Muret (lib. Ill^ chap. I), le récit des tours de force vraiment incroyables

dépourvus; mais le défaut absolu de mémoire est rindîce d'an idiotisme complet*. Chez tous les hommes, la mémoire semble avoir des moments ou des alternatives de force et de faiblesse : quelquefois elle nous fournit à souhait tous les souvenirs que nous lui demandons , d'autres fois elle nous les refuse ob* stinëment , ou nous les offre au moment où nous n'en avons plus besoin. Il y a des circonstances oîi les faits les plus récent» semblent tout-a-fait oubliés, tandis que d'autres faits, plus ou moins anciens, s'offrent inopinément à notre esprit : c'est le cas de ce qu'on nomme plus spécialement ressouvenir. Enfui , il arrive aussi que nou^ prenons pour une idée ou une pensée nouvelle , celles que nous àvon^ dcjà eues, ou que d'autres ont eues avant nous, que nous avons retenues de nos lectures, ou reçues dans la conversation , et^ c'est ce qu'on appelle rémi* niscence.

II y a aussi des classes d'idées ou de &it8 qui sont

plus faciles à retenir, ou qui ont plus de persistance dans la mémoire que d'autres. Parmi les sensations, par exemple, celles qu'on nomme internes, celles de l'odorat, du goût et même du toucher, sont plus difficiles à rappeler distinctement que celles de

que faisait, en ce genre, un jeune Corse avec lequel il passa quelque temps à Padoue.

• Voyez le Traité de l'aliénation mentale du docteur Pinelyp.

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KNTEirnEMEirT. 17 la vue ou de rouie. Ces dernières , surtout pour les sons appréciables et articulés, sont sans doute le plus à notre disposition, et cest pour cette raison, et aussi a cause de l'usage continuel que nous en faisons , que les mots et les systèmes d'idées qu'ils représentent, s'offrent si facilement à notre mémoire. Cest probablement aussi par cette raison que les sentiments et les perceptions acquises de la vue et de l'ouïe, s'offrent si souvent dans nos songes ou dans nos rêves , tandis que les sensations de Todorat et du goût n y entrent presque jamais pour rien , parce qu elles ne laissent par elles-mêmes que des souvenirs vagues , tout-à-fait analogues à la nature des perceptions qui les accompagnent , et des impressions dont elles sont le résultat.

£n général , l'enfance et l'adolescence sont le temps où la mémoire a le plus d'activité et d'éneiw gie. On peut dire, ce me semble, avec vérité, qu'il est déjà entré plus d'idées réellement neuves et importantes dans l'entendement d'un enfant à l'âge de sept à huit ans, qu'il n'y en entrera dans tout le reste de sa vie , quelque longue qu'elle soit , faUïl destiné à être un Voltaire ou un Newton. C'est pour cela que cette première période jusqu'à quinze ou vingt ans est celle où nos fiicultés , s'étant dévelop pées et fortifiées , peuvent s'agraudir et s'enricbir d'une foule d'acquisitions précieuses.

Cette vérité, bien commune sans doute, mais II. a

l8 PRBlffl^RE PARTIE.

qu on ne saurait trop souvent remettre sous les yeux des jeunes gens , à cause de son extrême importance, est confirmée par plusieurs faits d'une expérience journalière. Ainsi il est très rare que les hommes qui ont consacré à des (utilités ou perdu , comme on dit, le temps de leurs premières années, arrivent jamais à un degré de talent remarquable , dans quelque genre d'étude que ce soit. Ainsi , les choses qu'on a confiées à sa mémoire dès Tenfance ou dès la plus tendre jeunesse, ne s'en effacent guère , tandis que des acquisitions plus récentes s'oublient promptement, pour peu qu'on néglige d'en entretenir ou d'en renouveler le souvenir. Enfin, on a souvent remarqué que chez des vieillards à qui une attaque de paralysie a fait perdre la mémoire de tous les événements plus récents de leur vie , les souvenirs de l'en&nce et de la jeunesse sub* sistent seuls , et semblent avoir pris une vivacité nouvelle ; tant les impressions du premier âge ont , en quelque sorte, de ténacité. Dans les périodes suivantes jusqu'à la fia de la maturité de l'âge , nous sommes presque de moins en moins capables d'acquérir de nouvelles connaissances , mais nous le sommes plus d'approfondir et d'étendre celles que nous avons acquises. Passé ce terme, c'est-à-dire à • l'époque de la vieillesse, nos facultés, et particulièrement la mémoire, subissent un notable déclin. Au moins n'y a-t-il que bien peu d'exceptions à cette

. ENT£NJ>£M£lfT. l9

loi générale de notre nature, et même elles sont plus apparentes que réelles, parce que ce n'est pas aux hommes ordinaires « mais à eux-mêmes , qu'il

faut comparer ceux qui se sont signalés par des talents ou par un génie extraordinaires*

S S. Conliamtion do même sujet: idaitan ouAssodoUan des

Idées.

C'est principalement^parla liaison ou l'association

des idées , que la mémoire opère ses prodiges les plus étonnants. Ce genre de phénomènes peut être regardé comme la cause et le moyen de toutes nos connaissances , de toute notre science , puisque c'est par lui que nous formons des systèmes d'idées plus ou moins réguliers ou étendus. Et, d'abord , il est évident que cliaque objet isolé , chaque être distinct que nous connaissons dans la nature, et, par conséquent, chaque classe d'êtres ou d'objets, (dont l'un quelconque peut être considéré comme le type de l'espèce entière ) , compose pour nous un système d'idées résultant des observations que nous avons pu faire, en différents lieux et en différents temps , des divers objets de cette espèce. C'est de la même manière , comme je l'ai dit ailleurs , et par un procédé semblable , que chaque terme général, ou même chaqi^e nom d'un être individuel , représente également un système d'idées liées ou associées entre

Digiti^

aO FREMli^llB PARTirv.

elles et à ce mot. Mais uoe propriété fort remarquable de ces systèmes ou atsoeiations d'idées, sans

laquelle elles n'auraient assurément ni l'importance ni l'utilité qu« l'on ne saurait leur contester, c'est qu'il y a partout vie et mouvement, pour ainsi dire, dans la chaîne qui les unit; en sorte qu'il suffit souvent de réveiller Tune d'entr'elles, pour que toutes . les autres se présentent presque simultanément à l'esprit.

Cela a lieu surtout pour les associations d'idées qui tiennent aux premières impressions que nou6 avons reçues des lieux que nous avons habités dans, notre enfance et des personnes que nous avons con- . nues ou aimées à cette même époque de la vie, aux émotions vives do tout gcore que nous avons ressenties

Mais les groupes d'idées , plus ou moins étroitement liées entre elles, qui forment le système entier des connaissances de chaque individu, ont aussi plusieurs points de contact entre eux. C'c&t-à-dire que

* On peut voir, àçe i^ujet, dans le second chant du poème des Jardins par Delilie , l'épisode du jeune Otaïtien , ameué à Paris par Bougainville, et reconnaissant dans les serres du jardin des Plantes un arbre de son pays; et dans le quatrième chant dn pdème de Vimagination , ce que le même auteur dit de reflet produit par l'air appelé des vaches sur les soldats des régiments suisses au service des puissanoes étrangères t quand ils venaient à l'entendre.

ENTEN DEMENT. a I

ies mémei idées appartiennent souvent à différents groupes auxquels elles se sont unies , à raison de quelques analogie qu elles ont avec les uns et avec les autres 9 suivant le point de vue sous lequel Tesprit les envisage. De là vient que la suite de nos pensées nous conduit quelquefois, en fort peu de 'temps , d'une idée à une autre, qui semble n'avoir, avec la premièise , qu'un rapport fort éloigné. Voilà pourquoi, dans la conversation, on est par fois surpris d'ciiLciidrc l'un des interlocuteurs faire une question , ou avancer une proposition,. qui s^ble h'avoîr aucun rapport avec le sujet qu'on y traite. C'est qu'on ne remarque pas , ou que n^éme on ne peut pas deviner la suite de' pensées qui Fa amené jusque là. Peut-être cependant la devinerait-on, dans bien des cas, si Ton connaissait par&itement celui qui fait la question ou la proposition , si l'on savait quelle . est sa profession , son caïractère , quelles sont ses études ou ses occupations habituelles.

Car, iadcpeudamment des associations d'idées premières et iiécesnires, qili composent le fends de connaissances commun à presque tous les hommes , au moins ceux d'un ra^me pays et d'une même épo* que, il y a aussi des associations d'idées fomiliires à ceuK qui exercent une même profession , qui apparu tiennent à une même classe dans l'État, aux individus d'une même société. Enfin, il y en a aussi qui sont exclusivement propres à chaque individu , ipi

a a PftEMliRE PARTIE.

se ^nt formées dans des circonstances qui lui sont tout-i-&it^per8onnelIes.

Ces diverses espèces d'associations peuvent donc se partager en deux classes : Tune , dans laquelle on pourrait faire entrer, <f abord celles qui sont, jusqu'à un certain point, constantes et régulières, qui résultent du développement naturel de nos facultés de tout genre , et produisent , à leur tour , ce fonds de connaissances , de passions, d'afifections , de désirs , de craintes et d'espérances commun à presque tous les hommes. Car cet ensemble de conditions , au-* quel on -donne le nom Sexpérieme , est comme le fondement fX la cause de la sorte de prévision , ou même de divination, qui préside aux déterminations les plus ordinaires de l'individu et les plus néces* saires à sa conservation.

On pourrait comprendre encore, dans cette même classe , les associations d'idées qui résultent d'un état de société déterminé, et qui , par conséquent, difïe^ rent prodigieusement par l'effet des circonstances générales propres à chaque £tat , suivant qu'il est despotique , monarchique, aristocratique , républi* oain , etc. £t si Ton considère les groupes plus ou moins considérables dans lesquels se partagent les grandes masses des sociétés humaines, nobles et puissants, bourgeois , artisans, professions diverses, corporations, familles, on y reconnaîtra autant de circonstances propres à déterminer, dans les indivi»

* dus qui les composent , un fonds d'associations d'idées à peu près le même pour tous, ou (qui peut, en effet , avoir pour chacun d'eux les mêmes avantages et les mêmes inconvénients. C'est même à ce fonds d'idées communes ou d'associations d'idées, produites parles causes que je viens d'indiquer, que se rapportent les expressions S esprit nationcd^esprit de secte ^ de partie de corps ^ de famille ^ etc. Sur quoi il est à remarquer que l'intérêt et l'importance des idées, et surtout celle des sentiments qui sy joignent, va, pour ainsi dire, diminuant à mesure qu'ils se portent sur un moindre nombre d'individus , jusqu'à ce qu'arrivé aux associations d'idées qui produisent dans un homme l'occupation unique et absolue de soi-même, ou Tégoisme complet, on trouve qu'alors les avantages de ce genre d'associations sont presque nuls , et les inconvénients aussi graves et aussi nombreux qu'ils puissent l'être.

La seconde classe d'associations comprend celles qui, comme je l'ai dit, sont propres a chaque individu, et relatives aux circonstances de sa vie, à sa première éducation , à sa situation personnelle dans le monde, aux liaisons d'amitié ou d'intérêt qu'il a pu y contracter. C'est là surtout ce qui, indépendam^ ment des différences primitives d'organisation ou de tempéi*ament,produit cette variété infinie de nuances qui distinguent les hommes les uns des autres; en sorte qu il ne peut pas y en avoir deux qui se

214 PRSMIÈRE PARTIE.

ressemblent 7 $ous ce rapport, comme sous tous les autres , et qu'il n'y en a pas un qui puÎMe être entiè» rement semblable à lui-même , sous quelque rapport que ce soit, en différents temps. Caries associations d'idées des deux classes que nous venons de parcourir, se modifient sans cesse la» unes les autres , bieii qu'elles soient susceptibles d'acquérir, par l'habitude, plus de constance et de ténacité.

Locke est le premier écrivain qui ait appelé Tat* tention des philosophes sur les phénomènes qui dépendent de la liaison des idées, et il observe qu'elle est , dans plusieurs cas , la cause d'une véritable folie *. Gondillac remarque qu en effet on peut attribuer à cette cause les déplorables effets que produit trop souvent la lecture des romans , et celle de certiuns livres de dévotion , isur les imaginations vives et mobiles Hume rapporte les liaisons d'idées aux trois principes suivants : Ressemblance, contiguïté ' de temps pu de lieu, et causalité ou rapport de la cause à l'effet ***. Mais cette vue , digne sans doute d'un philosophe aussi distingué, aurait pourtant besoin d'être plus approfondie , et surtout développée par un choix d'exemples propres à l'éclairer de plus de lumière. Enfin, M. Dugald-Stewiurt , celui

* Essai sur l'emendement^ liv. U, cfaap. 33.

Cours d'étude, t. IV , Art de penser, chap. Y. ' *** Essofs and treaUses , etc. » C , voL II, essai 3.

ENTENDEIIENT* .^5

(les écrivains modernes, c|ui , à ma connaissance, a traitë ce sujet avec le plus d'étendue , et qui a ajouté plusieurs observations judicieuses à celles que Von avait déjà, remarque que rassociation des idées agit sur nosopiniois spéculatives, i^n nous faisant confondre, les unes avec les autres, des choses qui, de leur nature , sont différentes , ce cpii ne saurait manquer de jeter le trouble dans nos raisonnements sur ces choses-là; 2° en nous faisant faire de fausses applications du principe de prévoyance qui juge de l'avenir par le passé, et sur lequel est fondée toute expérience ; 3^ en liant entre elles dans notre esprit des opinions erronéts avec des vérités certaines , et dont Timportance nous frappe *,

Mais ce sujet, malgré les efforts qu'y oot consacrés les hommes célèbres dont je viens de parler, n'a pas eocore été traité , à beaucoup près , avec l^étendue et la méthode cpi'il serait à désirer qu*on y eût portée. J'ajouterai à ce que j'en ai dit ici une observation qui me semble propre à faire comprendre l'importance qu'il me paraît avoir , et jusqu'à quel point il est vrai de direqu d influe Sur toute notre raison et sur toute notreexistence. En effet , les liaisons d'idées dont se composent les habitudes ordinaires de notre vie, quand elles viennent à être rompues brusqua

* Siements of the Philosopky €(f the human mindf vol. I,cliap. V.

20 PA£Mi£R£ PARTIE.

ment, produisent presque toujours , dans l'entende-

meut , un désordre plus ou moins grand. L'ame éprouve alors une secousse violente , qui lui £eUtper« dre, en quelque- manière, l'équilibre nécessaire à rexercicc régulier de ses facultés. Ses jugements et ses déterminations n'ont plus de point d'appui assuré, de règle de comparaison fixe ^ et flottent dans une sorte de vague et d'incertitude, d'où résulte l'impossibilité d'apprécier nettement les rapports les plus immédiats des choses, et, par conséquent, une altération sensible de la raison# Voilà pourquoi , dans les premiers jours de notre révolution , beaucoup de personnes tombèrent dans une véritable aliénation d'esprit Yoilà pourquoi la même chose arrive quelquefois aux liommes précipités tout à coup d'une situation brillante dans l'abjection et dans la iiiibcrc; et l'on sait assez que la raison de ceux qui passent subitement, au contraire, d'une condition basse ou médiocre, à une grande fortune, et surtout à un grand pouvoir , u est pas toujours complètement exempte d'altération.

£nfin, les préjugés de toute espèce, les opinions fausses auxquelles certaines personnes tiennent quelquefoi» d'une manière si obstinée, ne sont, en dernière analyse, que des associations vicieuses d'idées appuyées sur des sentiments également &ux, c'està-dire condamnés par la saine raison. Car ces deux genres d'associations, idées et sentiments, se tien*

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ENTCNDEMEITT. . 27

uent, comme toutes les autres parties de notre coqstitutioo intellectuelle et morale, par un lien indissoluble, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, et comme je le ferai voir dans le chapitre suivant, oii j aui^ai occasion de faire remarquer cette liaison des idées et des sentiments*

S 6. Exercice et culture de la Mémoire.

On voit, partout ce qui précède, comment les as^

sociations d'idées sont le mode d'action, ou plutôt le mode d'existence , s'il le faut ainsi dire, le plus important de la mémoire ; ce que nous avons déjà dit de cette faculté elle-même suffît sans doute pour &ire voir combien il est utile de la cultiver de bonne heure, et de lui faire acquérir les qualités qui constituent sou plus haut degré de perfection , et qui . sont Fëtendue , la fidélité et la facilité. C'est dans cette vue que, dès les plus anciens temps, on avait imaginé divers procédés que l'on croyait propres à fixer de longues suites d'idées et des discours tout entiers, de manière que leurs diverses parties, coordonnées entre elles, fussent attachées , en quelque sorte , à un ensemble d'objets, également coordonnés entre eux , et qui étaient autant de signes de ces idées. Comme on se servait communément, pour ce dessein, de la disposition symétrique de quelque édifice public réellement existant , ou imaginaire , dans les

diverses parties duquel on plaçait, en imagination ^ des statues de Dieux ou de Héros, à Ja pensée deç-, quelles on attachât les idées on les motftdes disopure qu'on voulait retenir , on donna à cette méthode le nom de lieux * , ou lieux communs ^ pacœ- que le même système de signes pouvait s'appliquer à àe\ sujets ou à des discours différents.

Nous ne savons pas jusqu'à qael point cette méthode artificielle, dont Cicéron et Quintilien ne nous ont donaé que des indications assez vagues et fort incomplètes , fut pratiquée par les plus illastrçs orateurs de la Grèce et de Rome; il v a même )jçu de douter qu'ils en aient fait ordinairement luage., Quintilien lui-même paraît n'en pas faire grand cas; et à la fin du cliapitre ou il l'a décrite, il indique un* moyen de cultiver et de fortifier la mémoire, beaucoup plus utile sans doute et plus naturel que cette méthode impar&ite. « Si Ton « me demande , dit-il , quel ■ est Tart •unique et esui sentie! de la mémoire, c'est l'exercice e,\ Vap^

* C'est que le souvenir des sentiments et des idées dont OD a été «ccapé ou des évéDemants dont on a été témoin, s'associe a veç tant de force aux lianx qni en ontété le théâtre^ qu'eii tutoyant ces lieux, ou même en s'en retraçant l^age,

on ne manque guère de réveiller avec une force particulière loutes les idées qui y sout liées. Tanta vis admonitionis inest in locùs ( dit Cicéron \ ut non smè tausâ ex his mémorim ducta sit dise^nm, ( De FinibnSt etc., I. V, c. i« ) .

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BNTEVDEmrr. 219

^pUcation; beaucoup apprendre par cœur, beau- « coup réfléchir,- et tous les jours s'il est possible , « voilà ee qu'il y a de plus efficace v

Toutefois il y aurait de la tëméritëà dire ou à croire qvfil est impossible dé' trouver quelque procédé qui puisse inerveilleusemeut aider la mémoire; il est même probable qa'uae observation attentive des phénomènés de la Kaisoti des idées peut y conduire, et qu'en combuiant divers systèmes d'associations , ou les rapprochftnt par les points qui ont 'entre eux le plus d'analogie, on pourrait arrivera des résultats très importants, au moins pour différentes parties des connaissances humaines. Mais on peut présumer aussi que les méthodes artificielles fondées sur des systèmes de signes purement arbitraires , n'auront jamais qu une utilité fort contestable , ou même présenteront plus d'inconvénients que d'avantages.

J'ai déjà indiqué, dans la première section de ce traité **,quel sens j'attache au mot itnagination , et comment cette faculté peut etxe considérée comme

* Si guis iamen unam maximamque à me arlem memonœ quœrat, exercîtado eff ef labor; 'mttlla ediseerc, muUa cogi' tare y et ( sijieri potest ) quotidiè , hoc est potentissimum» ( QuiDclil. Instit. orat. , 1. XI , eap* IL )

^ Oiap. Vm, s 9l«^cl>«P- IX, S 6.

3p PRBMIÀRE PARTIE.

dcnviic de la volonté, ou plutôt comme agissant constamment sous son influencie. Tai distingué, dans remploi qu'on fait communément de ce mot, les circonstances particulières où il signifie réellement de simples représentations d'objets plus on moins composés, ou même de systèmes d'objets, produit exclusif de la mémoire» de celles ou il exprime la faculté que nous avons de disposer à notre gré de nos associations d'idées, ou de plusieurs de leurs parties, pour en faire des combinaisons dont le nombre et la variété sont inépuisables. Çest là , comme je l'ai dit, ce que signifie le mot imagination, dans son acception la plus ordinairè; et déj»'i Ton entrevoit pourquoi et commejit elle passe pour une fiiculté éminemment créatrice , pourquoi la poésie et les arts semblent être plus spécialement son domaine.

En effet, le poète, le romancier, le peintre, dans leurs compositions, ne font que combiner des groupes d'idées, déjà associéesdans tous les esprits comnle dans le leur, avec d'autres groupes qui n'y sont pas ordinairement liés ; ou ils combinent des parties de ces systèmes cridces les unes avec les autres : et c'est pour cela que leurs productions nous frappent par un air de nouveauté, souvent même de vérité , qui en ùdi le plus grand charme. Le poète, par exemple, opérant à son gré sur les systèmes d'idées qui nous représentent les divers objets de la nature, les carac-

ENTENDEMENT. 3f

tères (les hommes, les circonstances de la vie, les phénomènes du monde physique, moral ou intellectuel , peut , en dépouillant un objet agréable do tous les accessoires réels qui en diminuent le charme ou l'intérêt , en y ajoutant des accessoires pris d'autres objets agréables de même espèce , offrir ainsi à notre esprit la réunion de tout ce qu'il y a de plus enchanteur et de plus séduisant. Il peut aussi , par le même procédé , nous présenter un assemblage de tout ce qu'il y a de plus effrayant et de plus terrible dans un même genre d'objets. 11 peut enfin, par une sorte de magie , dont on voit ici l'un des principaux moyens, faire éprouver à nos coeurs des angoisses réelles pour des maux imaginaires, comme dit Horace, les enflammer, les calmer, les remplir de vaines terreurs *.

J'ai tort pourtant de dire que ces combinaisons , dont j'essaie de dévoiler ici Taf tifice , soient le principal moyen du poète ou de l'artiste ; ce n'est presque que la partie la plus vulgaire de leur talent , celle qui leur est commune jusqu'à un certain point avec la plupart des autres hommes. Leur grand secret, c'est le goût sûr et délicat qui préside au choix des combinaisons qu'ils ont voulu nous présenter; c'est

• ... meum qui pectus inaniter an^it , Irritait mulcetf/alsis urroribus impiet.

Ut magus,

( Horat. Epist. II, i, aia.)

32 PAEMIÈAB PA.RTIE.

ce sentimènt exquis du vrai et du beau , cette raison exacte et sévère , tant recommandée par Boileau, qui , par le rapprocliement heureux d'idées , en apparence fort éloignées les unes des autres , forme de nouvelles associations, plus, justes, plus importantes, et imprime, a la fiction même, un caractère de vérité qui, en éclairant l'esprit, le transpprte à la Ibis de plaisir et d'admiration.

Mais le domaine de l'imagination n'est pas uniquement borné à la poésie, à l'éloquence, et, en général , à ce qu'on appelle les beaux- arts, comme on est communément porté à le croire. Cette faculté est aussi celle dont le génie sait tirer les plus impor^ tants services dans les sciences; celle dont l'homme qui se distingue par les plus sublimes vertus, par la plus haute énergie morale , tire les plus précieuses lumières pour la conduite de la vie. £t dans toutes les applications si diverses que l'intelligence humaine en peut faire , elle suit toujours les mêmes procédés, elle agit constamment de ia même manière.

Car, si c'est en opérant sur les associations d'idées qui lui représentaient tous les grands tableaux de la nature et fies passions, tous les caractères de l'héroïsme, tout l'ensemble des connaissances de son siècle, dans les arts, dans la morale et dans la religion , que le génie d'Homère enfanta l'Iliade : c'est en travaillant de la même manière sur les associations d'idées qui lui représentaient les mouvements des

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filfTEirOEMCNT. 33

corps célestes, et en combinant avec elles celles que lui ofiratent les phénomènes de la pesanteur, que le génie de Newton reconnut le lien qui unissait ces deux ordres d'idées ; qu'il démêla dans cette analogie la cause d'oii dépendent des faits en apparence si étrangers les uns aux autres; qu'il parvint à découvrir la loi unique qui Irégit tout le système du monde , toutes les conséquences qui dérivent de cette loi.

C'est également en rapprochant et en combinant les associations d'idées qui lui ^représentaient les actions des hommes et leur influence sur le bonheur ou sur le malheur des individus et des sociétés, que Socrate commença à démêler les lois qui régissent le monde moral. C'est ainsi qu'il fut , chez les Grecs, le premier qui, comme ledit si bien Cicéron, fit descendre la philosophie du ciel , où s'égaraient ses spéculations ambitieuses, l'introduisit dans nos maisons, la fit présider à nos actions les plus familières , à tous les détails de notre vie , soit publique , soit privée*.

Tels sont les admirables effets de cette faculté que nous avons tous de œmbiner à volonté nos associations d'idées, et de composer ainsi de nouveaux systèmes , qui peuvent se rapprocher de plus en plus de la vérité, dans les arts, dans les sciences et dans la morale. Mais malheureusement ce n'est pas tou-

* Ckser. Tàscmi,^ i. y,V;. IV ; Jcad. 1. 1, o. IV.

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