JARDINS
Report. P. E.
Citrons — Limons —
Légumes —
P.E.10.600 Total des Recettes.
RECAPITULATION
Receltes P. E,
Dépenses —
Bénéfices P. E.
Environ 43,200 francs, soit 30 francs de bénélices par hectare (2).
(i) Les 30 ou 40 0/0 du bois do cotonnier ont été brûlés par le propriétaire ou donnés aux ouvriers.
(2) Le propriétaire et sa famille prélèvent ce qui est nécessaire à leur subsistance sur le produit de leur bien.
Les prix portés dans les colonnes des tableaux précédents, en regard de chaque produit, sont basés sur les cours atteints par les céréales et les cotons pendant la campagne 4888-1889. Pendant cette campagne, le blé, les fèves et l'orge ont été vendus à des prix tellement bas qu'un grand nombre de cultivateurs de la Haute-Egypte eussent préféré laisser leurs terres en friche s'ils n'avaient dû acquitter les impôts. Les produits n'ont certainement pas contrebalancé les frais de semence, de main-d'œuvre et le montant des taxes.
Si l'on estime les 1,000 feddans, dont l'exploitation vient d'être analysée, à une valeur moyenne de P. E. 20 à 25 le feddan, et si l'on tient compte du capital que représentent les bestiaux, le matériel agricole et mécanique et les constructions, on conviendra que P. E. 50,782 ne sont qu'un bien maigre bénéfice, hors de proportion avec les capitaux engagés. En évaluant le feddan à L. E. 22,5, la valeur de la propriété serait de L. E. 22,500, soit 593,312 fr. 50 c. En ne tenant compte que de ce capital, les bénéfices ne représenteraientqu'un intérêt de 2,28 0/0.
Mais les propriétaires indigènes ignorent ce que c'est que l'amortissement du capital de première mise et considèrent comme bénéfices tout ce que leur rapportent leurs biens, déduction faite des dépenses de l'année courante. Parmi ceux qui ne possèdent pas de bonnes terres, il en est un grand nombre à qui il est difficile, sinon impossible, de joindre les deux bouts, comme le disent nos fermiers. Depuis 1882, par suite de la révolte d'Arabi, du choléra, de la mortalité des bestiaux, des ravages du ver du cotonnier et de l'avilissement du prix des produits, de nombreuses ruines se sont consommées.
Il est entendu qu'il n'est pas question de ceux qui avaient recouru aux avances que les banquiers — nom honnête que se donnent les usuriers d'Egypte — ne consentent qu'à des taux exorbitants. Ceux-là sont voués à une ruine certaine, quelle que soit la qualité de leurs terres.
Le rendement des propriétés de moindre étendue n'est pas supérieur, toutes proportions gardées, à celui du domaine dont il vient d'être question. Toutefois, les bénéfices de leur exploitation sont plus élevés : la main-d'œuvre, la surveillance des bestiaux, celle des champs et des produits, tout se fait par le propriétaire et les siens. Cette surveillance, plus active, puisqu'elle est directement intéressée,
est plus efficace, et les détournements qui grèvent si lourdement les grandes exploitations ne se produisent pas chez le détenteur d'un |>etit bien, qu'il soit propriétaire ou fermier. On jKîut dire, en Égj'pte, que les profits sont en raison inverse des superficies cultivées. C'est ce qui ressort de l'exploitation des grandes administrations et des résultats obtenus par les entreprises agricoles qui se sont fondées depuis 1878.
Les industries greffées sur l'agriculture, telles que la fabrication du sucre, l'égrenage du coton et la décortication du riz, ont, sous l'impulsion européenne, reçu l'application de tous les progrès réalisés dans ces dernières années. Mais, dans la Daïra-Sanieh, comme dans les Domaines de l'État, les agents qui concourent directement aux travaux agricoles sont restés Turcs ou indigènes, et leur instruction professionnelle, dans un grand nombre de cas, n'est })as à la hauteur de leurs fonctions. Les tentatives faites pour introduire l'élément européen parmi ce personnel n'ont pas réussi, aussi l'agriculture proprement dite n'a-t-elle fait aucun pas en avant. Le rendement des terres de ces administrations ne s'est pas amélioré; il est resté inférieur à ceux des exploitations privées et il n'a cessé de péricliter.
Il ne s'agit pas, d'ailleurs, de poser la question entre l'exploitation par ces administrations ou par les cultivateurs indigènes, et de réduire la comparaison aux seuls résultats obtenus. Ces résultats exigent, pour la première, d'autres dépenses que celles qui leur sont communes, telles que : avances à la terre, au bétail, au matériel mécanique et agricole, et à la main-d'œuvre. Il y a sur ces points complète égalité entre les grandes administrations et la culture privée. Mais en Egypte, comme dans tous les autres pays, d'ailleurs, les administrations gouvernementales chargées d'un service l'élèvent à la hauteur d'une dépense nécessaire et lui garantissent, coûte que coûte, une dotation. Cette dotation est le premier danger des entreprises basées sur le trésor public. Ceux qui dirigent gèrent l'affaire sans crainte de la ruiner et sans esi)oir de s'enrichir; or, si les hommes sont peu ménagers de ce qu'ils croient inépuisable, ils ne le sont jamais de ce qu'ils n'ont pas intérêt à épargner. L'attachement au devoir et l'impartialité où ils vivent ne suffisent pas toujours pour assurer aux deniers publics l'emploi le mieux ordonné. Le second danger réside dans ce fait que, par suite d'influences politiques, de pression venue de haut lieu ou même du simple caprice d'un chef
d'administration, des fonctions importantes sont remplies par des non-valeurs complètes au point de vue des connaissances spéciales ou professionnelles. Avec l'appui de leur protecteur, ces non-valeurs se maintiennent en place jusqu'au jour où leur incapacité est par trop clairement démontrée; cela ne suffit pas toujours pour les déplacer; le seul bruit qu'ils pourraient l'être soulève des récriminations dont il faut tenir compte. Dans un grand nombre de cas, on doit se borner à leur enlever leur rôle actif et à les reléguer dans une sinécure où leur inaptitude continue d'être grassement rétribuée.
D'un autre côté, tout ce qui se fait dans les exploitations privées, en tant que surveillance, contrôle et comptabilité, soit directement par le propriétaire, soit à l'aide d'un personnel restreint, exige dans les administrations un déploiement considérable d'agents et, par conséquent, des dépenses diverses, ayant ce caractère qu'elles ne s'appliquent à aucune dépense spéciale pouvant être contrôlée. Or, ces dépenses sont d'autant plus fortes que les agents de direction sont plus nombreux et les contrôles plus multiples.
A l'époque où l'administration de la Daïra-Sanieh et des Domaines passa dans des mains européennes, le personnel dirigeant ne valait ni plus ni moins que celui d'aujourd'hui. Dominés par la crainte d'un maître qui avait des procédés sommaires et des stimulants spéciaux pour réveiller et activer le zèle de ses serviteurs indolents et faire rendre gorge aux infidèles, tous savaient que toute infraction à l'obéissance passive la plus complète était souvent punie d'un voyage au fleuve Blanc, pays dont on ne revenait jamais. Passant, sans transition, de l'asservissement à l'état de liberté illimitée dont jouissent tous les Égyptiens, depuis l'avènement de S. A. Méhémet- Tewfik-Pacha, Khédive régnant, beaucoup abusèrent de la situation nouvelle et s'enrichirent aux dépens des administrations. Par suite des difficultés qui se seraient opposées au recrutement du personnel, on dut se borner à congédier les plus compromis.
On ne saurait, sans être taxé d'exagération, indiquer le chift're, même approximatif, des pertes que subissent les grandes administrations du fait des malversations qui se produisent sous mille formes et qu'on ne peut réprimer.
Quelque peu rationnelle qu'elle soit, l'exploitation privée a toujours à sa tète un homme qui, à défaut d'autre science, possède au moins les connaissances agricoles pratiques qu'il tient de ses
ancêtres, jointes au désir animant, en général, tous les hommes, de conserver leur bien. Les abus qui viennent d'être signalés dans les grandes administrations de l'État ne peuvent s'y produire et la culture n'est pas grevée des mêmes frais généraux. Aussi, bien qu'éprouvée dans la même mesure par les crises qui se sont succédé depuis 4882, l'exploitation privée subvient-elle aux chaînes de ceux qui la dirigent et à leurs besoins réduits, il est vrai, à leur plus simple expression.
Cinq grandes entreprises se sont fondées en Egypte, depuis 1878, pour l'exploitation de domaines de grande étendue; ce sont :
La Société foncière et agricole de la Basse-Egypte, dite de Komel-Akhdar;
La Belqas et Beltim Land C® ;
Les entreprises Solhaune pour l'exploitation du teftiche de Bedreshine, Mondolfo pour celle du teftiche du Fayoum et, en dernier lieu, la Société pour l'assèchement et la mise en culture du lac d'Aboukir.
Les quatre premières entreprises ont disparu. La dernière a été tentée par un agronome écossais, M. Grant, qui a longtemps pratiqué l'agriculture au Bengale et essayé, il y a quelque dix ans, d'introduire la culture du jute dans le Delta. L'épuisement du lac a pour but d'exploiter 29,000 feddans de terre, longtemps recouverts par les eaux de la Méditerranée. Cette opération sera bientôt un fait accompli. Alors que le propriétaire de terres de moyenne qualité n'en peut tirer qu'un revenu à peine suffisant, l'exploitation des terrains lacustres d'Aboukir, qu'il faut assécher et qu'il faudra ensuite dessaler, peut-elle jamais devenir vraiment rémunératrice pour l'homme qui la dirige et pour ceux qui se sont associés à son œuvre? On doit le souhaiter.
On a fait, il y a quatre ou cinq ans, beaucoup de bruit au sujet de la culture de la ramie. L'Egypte est certainement une des contrées où cette culture est susceptible d'une grande extension ; les terrains légers et sablonneux qui conviennent à c^tte plante y sont nombreux et l'eau y est abondante. Une première Société de capitalistes et de grands propriétaires s'était fondée à cet effet; elle s'est dissout43 après quelques années d'exercice. Une deuxième Société s'était installée à Zagazig où elle avait passé des contrats avec les cultivateurs de la région et cx^nstruit une usine de décortication. Elle prétendait avoir trouvé une machine qui décortiquait pratiquement
les fibres de la ramie et les rendait propres à l'utilisation industrielle immédiate. Le gouvernement des Indes anglaises, qui avait institué un prix de L. E. 5,000 (126,000 francs), destiné à récompenser l'inventeur d'une semblable machine, n'a pas encore, que l'on sache, décerné cette récompense. A l'heure qu'il est, l'usine de Zagazig est fermée, la Société semble avoir clôturé ses opérations et la culture de la ramie est complètement abandonnée en Egypte.
L'agriculture égyptienne a eu ses phases de prospérité, notamment pendant la guerre de Crimée et, en dernier lieu, pendant la guerre d'Amérique. Au cours de cette dernière, les cotons devinrent rares et subirent une hausse extraordinaire par suite du blocus des ports confédérés par les flottes américaines du Nord. La culture de ce textile prit, en Egypte, des proportions telles que son exportation, de 13 millions de francs qu'elle était avant la guerre, atteignit bientôt 300 millions de francs. Tout au coton ! tel fut le cri poussé d'un bout à l'autre de l'Egypte. Le sol, dont on n'avait pas encore épuisé la puissance productrice, rendait alors, dans les bonnes terres, de 6 à 10 kantars de coton. Le produit, abondant, était beau et de meilleure qualité qu'aujourd'hui. Il s'installa de nombreuses usines d'égrenage, le cultivateur et l'égreneur réaUsèrent des bénéfices énormes. Chacun voulut devenir propriétaire ou arrondir son bien ; les terres doublèrent et triplèrent de valeur.
Chose étrange, le passif de l'Egypte augmenta pendant les jours fortunés de la guerre d'Amérique ; à ce moment l'on voyait le fellah courir les bazars portant un sac d'or et réclamant, avec ostentation, ce qu'il voyait de plus cher en bijoux et en étoffes. Le crédit, ou plutôt l'usure, s'abattit sur l'Egypte et appliqua ses tentacules sur les moindres villages. Alors se multiplièrent les oflBcines où l'on est reçu avec force sourires, où Ton trouve des marchandises chatoyantes et des denrées agréables, un livre d'avances toujours prêt, une caisse toujours ouverte et tout proche une cour où l'on s'habituait à porter son blé et son coton.
De bonnes années entretinrent la confiance chez les prêteurs, traités en seigneurs par les autorités et sûrs de trouver protection auprès d'elles. Suivant en cela l'impulsion de sa nature, qui en fait un des hommes les moins prévoyants de la création, le fellah, ce grand enfant, toujours prêt à jouir du présent sans s'inquiéter de l'avenir, se laissa prendre à l'éclat des pièces d'or, rêvant d'une nouvelle épouse ou
d'un magnifique cheval. La vanité, l'intrigue ou les procès entre voisins, font souvent oublier la prochaine échéance ou le compte d'un créancier accommodant ; c'est alors que le fellah, même riche et instruit, s'adresse à un Crédit foncier non pour lui demander la somme dont il a besoin, mais pour hypothéquer à blanc son bien, spéculant sur l'amortissement ou la faveur du dieu qui préside aux moissons ainsi que sur sa continence du lendemain. Le fellah, qui comptait ne jamais voir se tarir le Pactole roulant vers lui ses flots d'or euro|)éen, se retrouva bientôt aussi peu riche qu'auparavant. Au contraire, loin de profiter de sa prospérité passagère en vue d'années moins fortunées, il avait contracté des dettes et des habitudes de dépenses qu'il ne connaissait pas autrefois. Lorsque la |)aix fut conclue entre fédérés et confédérés, et que les cotons américains se trouvèrent de nouveau facilement sur les marchés d'Europe, les cours reprirent leurs anciens prix, diminués toutefois en rapport de l'excès survenu dans la production, rÉgy[)te n'ayant pas été seule à se lancer dans la culture à outrance de ce précieux textile.
Cherchant à regagner par la quantité ce que lui faisait perdre l'abaissement des j)rix, le cultivateur égyptien augmenta sur son bien les sui)erficies plantées en coton. Le limon du Nil, généralement considéré comme souverain réparateur, ne put cependant compenser les pertes que subit le sol du fait d'une culture épuisante et trop réitérée. De 6 à 10 kantars, le rendement en coton s'abaissa progressivement. La moyemie actuelle oscille entre 1 et 4 kantars. Le rendement en céréales diminua dans les mêmes proportions. S'il existe quelques propriétaires, récoltant sur leurs champs plus de 3 kantars et demi de coton, ceux qui n'en obtiennent que des quantités moindres forment la majorité.
Après avoir emprunté sur ses récoltes, le fellah s'habitua à les vendre sur pied, puis à porter chez le prêteur son titre de propriété de la terre exploitée, l'engageant avec une facilité qu'il regretta amèrement depuis. D'un autre côté, le gouvernement d'alors lui soutira tout l'aident possible et se servit, dans ce but, de procédés ordinaires et extraordinaires. Cette situation fut également mise à profit par les usuriers qui, après avoir prêté à des taux exorbitiints, prêtèrent à des taux plus exorbitants encore, lorsque les ressources du fellah ayant diminué il lui fallut faire face aux exigences de ses gouvernants.
Longtemps le prêteur et l'emprunteur n'eurent d'autres arbitres
que les Cheiks-el-Delad (chef des villages) ou les moudirs. On a accusé ces fonctionnaires d'avoir favorisé, par leurs complaisances, les agissements des usuriers en mettant, trop souvent, à leur disposition les moyens de coercition dont ils étaient armés. Ces abus de pouvoirs ont cessé de se produire depuis qu'il a été formellement interdit aux moudirs d'intervenir dans ces contestations qui ne relevaient pas de leur autorité. Quoi qu'il en soit, au cours de la procédure lente et quelquefois interminable de l'époque, le fellah put conserver l'espoir de garder son bien et dans un grand nombre de cas, il faut l'avouer, de ne pas payer. Après la création des tribunaux mixtes, le prêteur fut autorisé à prendre hypothèque légale sur les biens de son débiteur. La situation de ce dernier ne s'améliorant pas et sa terre ne pouvant lui rapporter les intérêts écrasants dont s'augmentaient les échéances impayées, le malheureux fellah fut bientôt réduit à la misère.
Conseillés par des amis sincères et parfois même par leurs prêteurs qui s'efiForçaient de leur démontrer la possibilité d'éteindre leurs dettes en faisant la part du feu, c'est-à-dire en sacrifiant une partie du bien engagé pour sauver le reste, le plus grand nombre des fellahs endettés, poussés par le fatalisme oriental et l'amour aveugle de la terre, se refusèrent à tout sacrifice. Ils préférèrent aller jusqu'au bout et perdre tout leur avoir pour avoir oublié qu'on ne doit emprunter sur sa terre que pour l'améliorer et en augmenter le rendement.
Toute dérogation à cet axiome fondamental mène inévitablement à la ruine. Aussi faut-il se rendre à l'évidence : l'action des institutions de crédit agricole d'Egypte a été plus nuisible qu'utile à l'économie rurale du pays. Est-il, en efifet, besoin de démontrer que, si habilement qu'elle soit dirigée, une exploitation dont les bénéfices oscillent entre 0 et 5 0/0 est fatalement destinée à changer de maître si ce dernier l'a grevée d'un emprunt portant un intérêt de 8 à 9 0/0, taux auquel les établissements de crédit vraiment honnêtes consentent leurs avances?
De l'exposé des choses de l'agriculture égyptienne développé au cours des pages précédentes, il ressort que les terres d'Egypte sont frappées d'impôts divers, nullement basés sur l'égalité proportionnelle entre leurs propriétaires. L'origine de ces impôts découle de lois émanant, les unes, de préceptes religieux codifiés par les fondateurs de l'islam, les autres de souverains animés du désir d'aug-
menter la prospérité de leur pays et le bien-être de leurs sujets en constituant la propriété territoriale et en substituant l'initiative personnelle à l'oligarchie communale. Il ressort, en outre, que d'autres souverains ont augmenté les impôts primitifs et créé de nouvelles taxes, confisquant ainsi la presque totalité du revenu de la terre et rendant illusoire l'œuvre émancipatrice de leurs prédécesseurs.
Bien que jouissant d'un ciel admirable, d'une température privi-^ légiée, il a été démontré que l'Egypte, qui peut remplacer les pluies trop rares par l'eau que lui apporte son Nil, est cependant tombée, au point de vue de la production, au-dessous des contrées plus froides, dont le ciel est plus inclément. Par suite de la constitution physique de son pays et de sa législation, de son ignorance et de sa passivité, l'Égyptien, désarmé, ne peut lutter contre la concurrence que font à ses produits ceux des autres parties du monde. Cantonné dans son fatalisme, il n'a su jusqu'à ce jour modifier ni ses procédés culturaux ni son outillage agricole. Couchant sur la terre battue, à peine abrité par sa hutte de limon, mal nourri, à peine vêtu, l'Égyptien, peu habitué à la lutte et réfractai re aux idées nouvelles, semble ne compter que sur la Providence et sur les événements pour parer à sa ruine, et se contente d'exister.
Les progrès réalisés sur les bords du Nil ont dû, de tout temps, être imposés à la population par les souverains ou par les gouvernants. Les hommes de bonne volonté ne manquent pas en Egypte ; il faut espérer que, grâce à leur concours et sous l'influence de preSvSions officielles, les Égyptiens seront tenus de se départir de leur indifférence et de réagir contre les difficultés qui les assaillent. Les mesures les plus urgentes s'imposant à bref délai et qui devront être appliquées à courte échéance, sont les suivantes :
Nouvelle péréquation de l'impôt ou son dégrèvement ; suppression de la corvée (1); diffusion des connaissances agricoles et amélioration du régime des eaux.
Étant donnés l'état actuel de l'Egypte et les charges qui pèsent uniformément sur ses habitants, il est souverainement injuste, pour ne pas dire inique, que des terres de rendement supérieur soient moins imposées que d'autres qui ne les valent pas. Toutes les distinctions indiquées dans les pages qui traitent de la constitution de la propriété territoriale devraient donc disparaître, quelle qu'en soit
(i) La corvée est actuellement supprimée dans toute TÉgypte.
l'origine. De même, les diverses catégories d'impôts devraient faire place à des taxes uniquement basées sur le revenu moyen de la terre, calculé d'après un nombre d'années déterminé, ainsi que sur les conditions dans lesquelles se trouvent les propriétés par rapport à l'irrigation. Les mieux partagées de ce chef auraient, évidemment, à supporter de plus lourdes charges que les moins bien favorisées.
En Egypte, l'impôt foncier devrait donc avoir pour unique base la valeur intrinsèque de la terre, c'est-à-dire sa qualité, son altitude par rapport aux eaux d'inondation ou d'irrigation et ses moyens de se débarrasser des eaux d'égouttement.
Il serait, en outre, essentiel, au cas d'une nouvelle péréquation de l'impôt, de tenir compte de la distance qui sépare les terres imposées des centres vers lesquels leurs produits sont acheminés. La puissance de production de la terre n'est pas le seul facteur du prix de revient de ses produits. Si ces derniers doivent franchir de grandes distances pour être amenés sur les seuls marchés où ils peuvent se vendre, ils sont fatalement grevés de frais de transport qui représentent 15, 20 et même 25 0/0 du prix de revient initial. Les bénéfices du producteur sont donc diminués d'autant et, à production égale, ses terres lui rapportent moins que si elles étaient beaucoup plus rapprochées des grands marchés. Elles devraient donc, dans ce cas, acquitter un impôt moins élevé.
L'égalité devant l'impôt aurait une influence considérable sur l'économie générale de l'Egypte. Les charges, mieux réparties, seraient plus facilement supportées par les contribuables, sans perte pour le Trésor.
Le dégrèvement partiel de la propriété territoriale aurait des conséquences plus heureuses qu'une nouvelle péréquation de l'impôt, mais ce dégrèvement ne pourra avoir lieu que lorsque l'Egypte aura, dans une certaine mesure, amorti son énorme dette. Jusque-là, elle est tenue, avant tout, de faire honneur à ses engagements (1).
(i) Sur la proposition de son conseiller iinancier, M. Ë. Palmer, le gouvernomenl égyptien est entré dans la voie du dégrèvement. Par un décret en date du 31 mars 1891, une notable diminution d'impôts a été accordée aux terres des moudiriehs de la Frontière et de Kéneh, les plus méridionales de TÉgypte. Très éloignées du littoral, ces provinces se trouvent dans des conditions notoires d'infériorité, par suite du peu d'étendue de leurs terres cultivables et de la distance que doivent parcourir leurs produits pour atteindre les marchés du Caire et d'Alexandrie. Un district de Guizeh a aussi bénéficié de ce dégrèvement partiel. On ne peut que féliciter le gouvernement de ce début et l'engager à persévérer.
Les questions relatives à la corvée et aux irrigations seront développées dans lès chapitres suivant^.
La nécessité s'im|K)se de supplé^er aux |>ertes que subit le sol de rÉgj'pte du fait de ses énormes exportations de céréales, de sucre et de textile, par l'emploi de reconstituants. L'amélioration de la terre doit être poursuivie en même temps que celle des semences, soit par Tachât de graines exotiques, soit par la sélection des graines indigènes. Il faut donc que l'Égyptien, sans être obligé de recourir aux marchés extérieurs, puisse bientôt trouver sur place, et à bon compte, des engrais de qualité supérieure et des graines robustes à grand rendement. En admettant, d'abord, ces produits en franchise de douane et en les trans[X)rtant ensuite à prix réduits sur ses voies ferrées, le gouvernement faciliterait singulièrement l'évolution qu'il doit souhaiter de voir se produire dans les {)ratiques agricoles. Il serait même de son devoir de créer, dans chaque province, des déj)ôts placés sous la surveillance de ses agents, où les cultivateurs pourraient s'approvisionner en toute confiance, sans crainte d'être trompés sur la qualité des engrais et des graines.
Mais il est nécessaire, au préalable, que l'Égyptien soit enfin éclairé sur les choses qui l'intéressent à un si haut degré. L'Egypte, qui ne vit que par l'agriculture, possède des écoles où l'on forme des militaires, des ingénieurs, des médecins et un très grand nombre d'avocats. Chose étrange, elle ne possède pas d'institut agricole. Aussi l'agriculture ne fera pas un pas en avant tant que cette lacune ne sera pas comblée (1). Il faut donc, outre les sciences mises à leur portée dans les nombreux établissements ressortissant du Ministère de l'Instruction publique, que les jeunes Égyptiens puissent acquérir chez eux les connaissances sans lesquelles un agriculteur ne saura jamais faire rendre à la terre tout ce qu'elle est susceptible de produire.
En se rendant bien compte de leur infériorité actuelle, au point de vue agricole, les Égyptiens seront amenés, avec l'aide de volontés puissantes et éclairées, à s'assimiler les progrès réalisés ailleurs en
(1) Sur la proposition de S. E. Ali-Pacha-Mou barek, ministre de l'Instruction publique, la création d'une école d'agriculture a été décidée. Elle sera installée dans les dépendances du palais de Guizeh. En outre, l'état prospère des finances égyptiennes permettra de consacrer à l'amélioration de l'agriculture et, partant, de la condition du fellah, des sommes qu'il eût été naguère tout à fait impossible de demander au budget de l'Egypte.
agriculture. Ils se pénétreront de cette vérité indiscutable que la terre s'épuise fatalement, comme tous les trésors, quel qu'en soit le contenu, si l'on ne cesse de lui prendre, sans jamais lui rien restituer, ou si la restitution ne contre-balance pas les pertes. Sans se livrer à des innovations coûteuses que n'aurait pas sanctionnées la pratique, ils se décideront enfin à ne plus compter sur leur seul fleuve pour rendre au sol, autrefois si riche, une fécondité qu'ils ont amoindrie ; alors l'abondance et la prospérité pourront renaître sur les bords du vieux Nil.