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CHAPITRE VIII

Auteurs qui se sont occupés des irrigations en Egypte. — Les pluies, leur rôle. — Le Nil, source unique. — Division de l'Egypte en bassins. — Classification des canaux. — Théorie de Tirrigation. — Le chlorure de sodium, son élimination.

— Évaporalion. — Décret du 8 mars 1881. — Machines à élever Teau. — Machines à vapeur. — Quantités d*eau à donner aux terres. — Débit de divers canaux. — Entretien, corvée. — Dépôts formés par les eaux. — Convention de Londres. — La corvée ou prestation en nature. — Recensements. — Les corvéables, leurs travaux, accroissement de leurs charges. — Suppression partielle et rachat de la prestation. — Dépenses d'entretien. — Budget du Ministère des Travaux publics. — Conseils d'agriculture. — Leurs attributions, leur fonctionnement. — Rôle des moudirs et des ingénieurs dans la distribution des eaux.

— Création d'une direction générale et d'un Ministère des Travaux publics. — Ses rapports avec les Conseils d'agriculture. — Attributions des inspecteurs d'irrigation et des moudirs. — Des droits collectifs et individuels sur les eaux courantes.

Des auteurs plus autorisés et plus compétents ont décrit avant nous le système d'irrigations adopté en Egypte. Pour ne parler que des travaux les plus récents, il faut citer la conférence faite par M. Cotard à la Société des Ingénieurs civils, le 46 février 1884; l'ouvrage de M. J. Barois, ingénieur en chef des ponts et chaussées de France, secrétaire général du Ministère des Travaux publics d'Egypte. Le livre de M. Barois, intitulé : Les Irrigations en Egypte^ est un des plus complets qui aient paru jusqu'à ce jour. Citons encore les excel-

lents rapports publiés par l'honorable sous-secrétaire d'État au Ministère des Travaux publics, sir Colin Scott Moncrieff, et ceux de son collaborateur M. le lieutenant-colonel Ross(l). Venu le dernier, nous n'avons d'autres prétentions que celle de vulgariser certains détails restés dans le domaine des spécialistes et de décrire succinctement comment s'emploient les 116 milliards de mètres cubes d'eau qui coulent annuellement à travers l'Egypte.

Le littoral égyptien reçoit bien un certain contingent d'eau de pluie, mais le fellah ne fait pas grand cas de cette eau, si impatiemment attendue parfois par les cultivateurs d'Europe, et c'est à l'eau de pluie et aux brouillaixls qu'il attribue, bien gratuitement d'ailleurs, les invasions d'insectes qui compromettent ses récoltes de coton, de bersim (trèfle) et de fèves. Quoi qu'il en soit, la pluie n'est pas un facteur dont on tienne compte en Egypte pour l'arrosage des terres. C'est donc au Nil que, de tout temps, on a emprunté l'eau nécessaire à l'irrigation des superficies cultivées et à l'alimentation des villages et des villes; et les Égyptiens furent naturellement amenés, dès l'antiquité la plus reculée, à tirer le plus large parti possible des eaux qui traversent leur pays.

Antérieurement à 1837, l'Egypte tout entière, la province du Fayoum comprise, était divisée en bassins d'inondation dans lesquels l'eau du Nil était introduite pendant la crue et que l'on évacuait ensuite avant d'ensemencer les terres. Le système des bassins a disparu du Delta, ainsi que de la région de l'Ibrahimieh, c'est-à-dire d'Assiout à Beni-Souef, sur une étendue de 180,000 feddans.

On appelle Nili les canaux qui desservent les bassins d'inondation et les cultures pratiquées seulement pendant le haut Nil. Ces cultures sont aussi dites « chétoui » suivant les produits et l'époque où ils sont plantés.

La transformation du système d'arrosage dans la Basse-Egypte et dans une partie du Saïd eut pour but de remplacer la récolte unique que l'on obtenait dans les bassins par des cultures intensives telles que celles de la canne à sucre et du coton. Ces cultures sont dites « séfi » ou d'été ; c'est par ce môme mot que sont désignés les canaux qui les imguertt. En résumé, les canaux Nili sont ceux qui ne reçoivent de Teau que jiendant la plus haute période de la crue, alors

(i) Depuis, M. W.Willcocks, ingénieur civil, inspecteur dlrrigation, a publié un duvrage très remarquable sur les irrigations d'Egjple.

que les canaux Séfi sont alimentés, môme pendant l'étiage, et l'on appelle :

Bahr, tous les grands canaux en général et le Nil;

Rayah, les grands canaux comportant une écluse à leur point de départ ;

Terrah, nom générique appliqué à tous les canaux;

Ganabieh, les canaux longeant les digues de chemin de fer;

Sayalleh, les petits canaux Nili servant à l'arrosage des cultures « nabari » dans la Haute-Egypte ;

Mis'hah, les rigoles d'arrosage;

Masraf, les canaux d'égouttement ou colateurs.

Un certain nombre de canaux longeant le Nil portent de ce fait le nom de « sahel», comme les terres hautes qu'ils traversent.

Les khors sont les anciens lits que le Nil n'emprunte plus que pendant les hautes eaux ; on les met en culture à l'étiage et on peut les isoler du fleuve au moyen de barrages.

L'Egypte ne peut rien produire sans eau ; aussi les questions d'irrigations ont pour elle une importance vitale. Elles ont entre elles une connexité complète parce qu'elles dérivent d'un fleuve unique et que celui-ci, malgré sa puissance, a un débit réduit à l'étiage, période qui coïncide à la fois avec les plus fortes chaleurs et avec l'époque où les cultures intensives sont sur pied et réclament le plus d'eau. Aussi, si l'alimentation des bassins de la Haute-Egypte demande une crue abondante, les cultures séfi de la Basse-Égjrpte réclament-elles une cote d'étiage très élevée ; car les arrosages doivent être plus ou moins fréquents, plus ou moins abondants suivant que le plan d'eau dans les canaux Séfi est plus ou moins rapproché du niveau des terres à irriguer, et le rendement du coton, ainsi que celui de la canne à sucre, est en raison directe de la quantité d'eau qu'on peut leur donner pendant la maturation.

Dans l'application des irrigations, l'eau agit de deux manières distinctes, physiquement et chimiquement. Elle agit physiquement en donnant aux couches superficielles le degré d'humidité nécessaire à la germination de la plante, en augmentant la porosité et la perméabilité de la couche arable, en facilitant l'entraînement dans le sol des matières fertilisantes répandues à la surface. Elle agit chimiquement en préparant la diffusion, dans le sein de la terre, des gaz et des substances qui concourent à la formation de la charpente des végétaux. Elle effectue aussi les dissolutions indispensables pour faciliter les

décompositions et les réactions successives qui transforment les éléments simples en substances assimilables par les plantes.

Si l'air donne aux végétaux les éléments gazeux, le carbone, l'oxygène, l'hydrogène nécessaires à leur développement, c'est la terre seule qui fournit les matières indispensables à leur constitution, et c'est au moyen de l'eau que ces éléments sont transportés en parcelles atomiques dans les végétaux, où ils subissent les mystérieuses transformations qui font croître les tiges, ouvrir les feuilles, épanouir la fleur, grossir le fruit.

Les eaux d'Egypte apportent avec elles les matières fécondantes qui manquent à la terre. Leur action, à la fois diffusante et réparatrice, se complète par l'assainissement des couches arables qu'elles débarrassent des matières salines. Entre les couches d'alluvions déposées par le Nil et les sables primitifs, on rencontre sur tous les points de l'Egypte, et à des profondeurs diverses, du chlorure de sodium dont la quantité varie, suivant que l'arrosage et l'égouttemeiit des eaux d'irrigation s'opèrent dans des conditions plus ou moins favorables.

Il faut, pour éliminer une partie de ce sel, que l'irrigation, qui s'opère à l'aide d'un canal ou d'une rigole d'amenée, comporte aussi un colateur, appelé « masraf » en arabe, dont le plafond doit être en contre-bas de celui du canal d'amenée. On conçoit aisément que l'eau d'irrigation traverse les couches perméables du sol, après s'être dépouillée de ses éléments fertilisants et va ensuite s'accumuler dans le colateur en maintenant au niveau de ce dernier les matières salines qu'elle a pu rencontrer dans le sous-sol et dont elle s'est imprégnée. Dans ces conditions, la salure des terres diminue de tous les sels dont se sature l'eau d'égouttement et les terres s'enrichissent des éléments abandonnés préalablement par cette eau.

Théoriquement, le colateur devrait recevoir toute l'eau d'irrigation, moins la quantité évaporée et celle que conserve le sol, ces deux dernières ne formant que le sixième de la quantité primitive.

Privées d'arrosage pendant un an ou deux, les terres d'Egypte deviennent salées. Cette salure est produite par la montée des sels attirés à la surface avec les molécules d'eau qui les contiennent en dissolution et les déposent en s'évaporant. Cet état n'est combattu que par le lavage constant, et le masraf est le canal de fond par lequel les eaux saturées vont se déverser dans le désert ou aux lacs saumâtres qui forment la lisière de la Basse-Egypte.

Lorsque le plan d'eau des canaux d'irrigation est de beaucoup supérieur au niveau des terres qu'ils desservent, il se produit des infiltrations; les eaux traversant d'abord les couches salines qu'elles dissolvent et qu'elles ramènent à la surface, les y abandonnent en efflorescences telles que les terres semblent couvertes de neige. Tel est le cas du canal Ibrahimieh sur certains points de son parcours, notamment entre Assiout et Deyrout. Dans ces conditions, toute culture devient impossible. Dans la Basse-Egypte, les infiltrations résultant de la surélévation du canal Ismaïlieh, par rapport à certaines terres qu'il traverse en remblai, ont presque complètement transformé en marécage le wady Toumilat, vaste domaine agricole autrefois florissant (1).

Les infiltrations sont naturellement moins abondantes dans les terrains argileux que dans les terrains sablonneux.

Dans les hautes terres du Delta, les eaux d'égouttement se perdent dans le sous-sol par pénétration; mais dans le voisinage des lacs en bordure sur la Méditerranée, le manque de masrafs produit des effets désastreux et transforme cette région en marais incultivables ; les eaux d'égouttement des terrains supérieurs et le trop-plein des canaux d'irrigation inondant ces terres basses.

Pour que l'irrigation puisse s'opérer rationnellement sur toute l'étendue des surfaces cultivées, il faudrait que le courant, c'est-àdire la vitesse des eaux, dans les canaux de grande et de petite section, fût telle que ces eaux ne pussent s'y dépouiller et les encombrer des matières tenues par elles en suspens, que le parcours des canaux de petite section fût limité et que la quantité d'eau introduite dans les uns comme dans les autres fût bien en rapport avec leur débit. Il faudrait, en outre, que la prise de chaque canal comportât sinon un barrage écluse, du moins un ouvrage avec vannes régulatrices ou, à défaut, une série de barrages secondaires qui régulariseraient leur débit et maintiendraient, sur son parcours, l'eau à différentes hauteurs et toujours à la portée des terres à irriguer. En un mot, le système de canalisation devrait permettre de n'emprunter au Nil que les quantités d'eau nécessaires à l'irrigation et de supprimer le travail des machines élévatoires ; les eaux d'irrigation non évaporées et non absorbées par le sol pourraient être ainsi facilement évacuées loin des terres cultivées.

(1) Voir l'irrigation dans la province de Charkieh.

L'évapordtion a été diversement évaluée par les différents ingénieurs qui se sont occujiés des eaux d'Égj'pte. Linant-Pacha considérait que l'évaporation moyenne pour toute TÉgypte est de 9 millimètres par jour. Lombardini a relevé les chiffres suivants :

Janvier 0",0077

Février 0",0i;i8

Mars 0"»,0185

Avril 0",0277

Mai 0",0381

Juin 0",04oi

Juillet 0»,6453

Août 0»,0393

Septembre 0",0319

Octobre 0«,0i86

Novembre 0»,0103

Décembre 0™,0070

Soit une moyenne journalière de O^yOlO.

M. J. Barois, dans son ouvrage sur les irrigations, rapi>elle des observations faites par les ingénieurs de la Compagnie du Canal maritime de Suez dans les lacs Amers, suivant lesquelles, entre les mois de mars et d'août, réva[)oration aurait oscillé entre 3 et 4 millimètres par jour.

M. W. Willcocks, dans son Egyptian Irrigations^ signale deux auteurs anglais, Roorkee et Mollesworth, qui indiquent : le premier, 12.5 millimètres et le second 5 millimètres, comme étant la moyenne de révai)oration de l'Inde. M. W. Willcocks ajoute que, d'après des ex[)ériences récentes, il a été constaté que la moyenne de l'évaporation atteignait :

-. 1 u • ù . ( en été 0«»,007

Dans la Haute-Lgyptc . . . . ] . . a™ hak

®''*^ (en hiver 0",005

A la surface du Birket-el-Keroun 0",0075

^ , „ ,^ . ( en été 0»,003

Dans la Basse-tgypte } ^^ j^.^^^. ^^^

Moins forte à la surface des eaux profondes du Nil, toujours en mouvement, l'évaporation est évidemment plus considérable au-dessus de l'eau dormante des lacs et des bassins d'inondation où les couches liquides, moins épaisses, plus limpides, sont plus facilement traversées et échauffées par les rayons solaires.

Dans certaines régions, et à de certiiines époques, l'eau est naturellement amenée à la surface du sol :' c'est Tarrosage apjielé Nili dans la Haute et la Moyenne-Egypte et Bir-Raha dans le Delta. Ailleurs, il faut élever l'eau à l'aide de machines.

Dans l'un et Tautre cas, l'usage de l'eau est gratuit et seulement

réglementé par un décret vice-royal dont voici les principales prescriptions :

« L'installation d'une machine élévatoire est subordonnée à une autorisation délivrée par le Ministère des Travaux publics, contre paiement d'un droit fixe de P. E. 100 pour frais d'études et de P. E. 50 pour chaque cheval-vapeur de force.

» En ce qui concerne les machines à vapeur fixes, le gouvernement n'en autorise l'installation, ailleurs que sur les bords du Nil, qu'à titre exceptionnel, sur les canaux Séfi et plus exceptionnellement encore sur les canaux Nili.

» Dans aucun cas, les installations ne doivent entraver la circulation sur les digues et les canaux et ne nuire en rien à leur entretien et à la défense contre les inondations.

» Lorsque, par suite d'un étiage exceptionnel, le débit des c<inaux est insuffisant, et pour établir entre tous les riverains une répartition pro[X)rtionnelle des quantités d'eau disponibles, le gouvernement a le droit, par mesure générale, d'arrêter momentanément les machines élévatoires ou de fixer le nombre d'heures pendant lesquelles elles pourront fonctionner. »

Cette dernière mesure a dû être appliquée, au cours des saisons 1888 et 1889, par suite de la faible hauteur atteinte par les eaux de la crue et d'étîages exceptionnellement bas.

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