‹ De l'équateur à la Méditerranée;Chapitre 52 sur 197 · DARFOUR · texte numérisé non relu

DARFOUR

L'Egypte est séparée de ses immenses possessions africaines par de vastes déserts. Semblables à des îles, les diverses provinces du Soudan, entourées de véritables oœans de sable, ne se relient entre elles et à la métropole que par des sentiers à peine tracés. Les caravanes parcourent lentement et [péniblement ces sentiers ou pour mieux dire ces pistes. Elles ne s'arrêtent que lorsqu'elles ont atteint le Nil, la côte ou leur destination dans l'intérieur du Soudan. Il est de ces steppes, éternelles solitudes, presque constamment brûlées par un soleil implacable, où il ne pleut pour ainsi dire jamais. Dans d'autres, les pluies sont toujours rares et les sables ont vite absorbé l'eau du ciel : à peine tombée, elle disparaît dans les profondeurs du sol que l'homme a dû fouiller pour la découvrir et la mettre à sa portée. A quelle date et par quelles mains ont été creusés les puits où viennent se presser haletants les voyageurs du désert? on l'ignore; les traditions des tribus arabes ou l)édouines sont muettes à ce sujet. Ces traits d'union existant depuis un temps immémorial entre les parties à demi sauvages et les contrées plus civilisées de l'Afrique septentrionale, ne témoignent-ils pas de ce désir inné chez l'homme de toutes les époques qui le pousse à élargir sans cesse les limites de ses horizons, de cette soif de l'inconnu, de c«t amour des découvertes qui auraient animé les peuples antiques à l'égal des générations contemporaines? Peut-être ont-ils été creusés par les habitants ou par les conquérants de l'Egypte lorsqu'ils essayèrent de pénétrer à l'Est et à l'Ouest du Nil. Quoi qu'il en soit, dans le désert comme dans certaines parties habitées du Darfour et du Kordofan, où il pleut rarement et où il n'existe ni rivières ni canaux, la question de l'eau est une question de vie ou de mort. Elle restera telle tant

que la locomotive, qui [)ermet de franchir, en quelques heures, des distances considéral)les, n'aura pas remplacé les seuls moyens primitifs de transport dont on dispose pour parcourir c^s espaces désolés.

Au point de vue commercial, politique et stratégique, l'action de l'Egypte sur ses possessions du Soudan ne peut et ne pourra jamais être, dans les conditions actuelles, aussi prompte, aussi énergique et aussi décisive que l'exigeraient le développement de leur force industrielle et commerciale, leur gouvernement et, disons-le, leur pacification.

L'aperçu qui va suivre des différentes parties du Soudan : Darfour, Kordofan, désert de Bayouda, Soudan oriental, déserts de Souakin et de Korosko, sera complété de toutes les particularités connues relatives à leurs principales routes, telles que difficultés à vaincre, ressources en eau, etc., etc., ainsi que par quelques notes sur le Nil considéré comme voie de communication.

Deux anciens royaumes noirs, le Darfour (1) et le Kordofan, s'étendent à l'Ouest du Nil blanc entre leslâ^'et 16® degrés de latitude Nord et les 24** et 30* degrés de longitude (Est de Paris). Jusqu'au commencement de ce siècle, l'influence du Darfour se fit sentir sur les bords du Nil et, même après que le Kordofan eût été conquis par l'Egypte, le premier royaume n'en resta pas moins en communication constante avec les pays nilotiques. En 1870, il envoyait encore une ambassade à Constantinople. Cependant, le fanatisme religieux et politique de ses habitants leur avait fait repousser jusquelà toutes les tentatives faites en vue d'étudier leur pays, qui figura jusqu'en 1875 sur les cartes comme une des parties les moins connues de l'Afrique. Les Foriens franchissaient volontiers leurs frontières, mais ils en défendaient l'accès à tous les étrangers et surtout aux Européens. Commencée par Zober-Pacha, la conquête du Darfour fut achevée par Ismaïl-Pacha-Ayoub en 1872. C'est à compter de cette époque qu'il devint partie intégrante de rÉgyi)te et qu'il fut divisé en plusieurs moudiriehs ou départements administratifs. El-Facher, résidence des sultans foriens, qui avait remplacé Tendelty comme capitale, perdit son rang sous la domination égyptienne et devint le chef- lieu de la moudirieh du même nom.

La superficie approximative du Darfour est de 500,000 kilomètres

(1) Dar-For ou pa^s de For*

carrés. Il est limité : à FEst, par une steppe sablonneuse qui le sépare du Kordofan; au Nord, par les déserts qui s'étendent jusqu'à la Méditerranée, sans autre solution de continuité que la ligne des oasis égyptiennes; à TOuest, par le Wadaï et, au Sud, parles terres que traverse le Bahr-el-Arab.

Du centre du Darfour s'élève la puissante ossature des monts Marra, immenses saillies de roches de lave et de granit, qui se dirigent du Nord au Sud, affectant la forme d'un croissant de 200 kilomètres de développement. Leurs plus hauts sommets atteignent 1,500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les contrées qui s'étendent au Sud et à l'Est de ces monts se rattachent au bassin du Nil, bien que les khirân qui en découlent ne soient pas assez puissants pour aller se jeter dans le fleuve. La plupart de ces torrents, sauf le Bahr-el- Arab, vont se perdre dans les steppes du Sud et dans celles de l'Est qui séparent le Darfour du Kordofan. A l'Ouest et au Nord, les eaux tombant sur le massif central sont recueillies par le gmnd khor Salamat qui les déverse dans la direction du lac Tchad.

Au Nord et au Sud s'élèvent des chahies secondaires et des massifs isolés qui sont comme les arêtes détachées des monts Marra. Suivant une légende forienne, le Gebel-Marra serait traversé dans toute son étendue par un système de galeries s'étageant jusqu'au point le plus élevé de la montagne. Ces galeries, dont l'entrée est secrète et le parcours très dangereux pour les non-initiés, renfermeraient le trésor des sultans du Darfour.

Près du Bahr-el-Setit, affluent du Bahr-el-Arab, sont situées les fameuses mines de cuivre de Henfrah-el-Nahas dont le gouvernement égyptien voulut s'assurer la possession i)ar la conquête du Darfour. Exploitées depuis longtemps à ciel ouvert, ces mines étaient presque épuisées. Furent-elles jamais assez riches [)our motiver les dépenses en hommes et en argent que l'Egypte s'imposa pour s'en emparer?

L'industrie était plus avancée au Darfour que dans les autres parties du Soudan. On y tissait la laine et le coton, et la métallurgie, en ce qui concerne le fer et le cuivre, y était relativement avancée. Par contre, l'agriculture y est peu développée. Comme dans toutes les contrées où elle est limitée à la quantité de pluies qui tombent pendant l'année, elle n'y est pratiquée que pendant trois ou quatre mois, c'est-à-dire pendant et un peu après la saison i)luvieuse. Celle-ci close, les habitants doivent avoir recours à leurs puits qui

ne leur fournisvsent pas d'eau en (luantités sullisaniment abondantes pour cultiver leurs champs.

Le règne végétal comprend la plus grande partie des essences et des plantes communes au reste du Soudan, notamment : le Umiarinier, l'ébénier, le tébeldy (Ixiobabs ou Adansoniasj^le siumt (Acacia arabica) et toutes les variétés des mimeuses gommifères. Les forets du Darfour sont souvent attaquées par les fourmis blanches dont les ravages sont considérables. Le règne animal comprend le lion, l'éléphant, le rhinocéros, le buffle et le IxBuf sauvage. Dans les torrent^?, pendant le kharif, on trouve rhipjyofyotame et les crocodiles pullulent. Dans les steppes vivent toutes les variétés d'antilopes et de gazelles et les autruches sont très nombreuses. C'est du Darfour que provenaient la majeure [)artie des belles plumes qu'exportait le Soudan .

La [)resque totalité de la population appartient à la race nègre; le Nord est toutefois [)euplé d'Arabes dont la race s'est conservée intacte. Ces derniers s'adonnent à l'élevage du chameau et en possèdent d'immenses troupeaux; ils se livrent avec passion à la chasse des grands fauves et de l'autruche. Intermédiaires entre le Darfour et l'Egypte, ils formaient les caravanes qui parcouraient les routes d'Assiout, d'Abou-Gossi et d'El-Obéid.

Les caravanes du Darfour, à destination d'Assiout, se réunissaient habituellement soit à Kobeih, soit à Souény, à 100 kilomètres d'El- Facher. Elles se mettaient en route après la saison des pluies, qui prend fin ordinairement vers le mois de décembre, de manière à ne pas être gênées dans leur marche et à trouver de l'eau en alx)ndance sur leur route. Celles qui devaient aller à Al)ou-Gossi, distant d'environ 650 kilomètres, atteignaient le Nil en vingt ou vingt-cinq jours. Les premières, beaucoup plus considérables que les secondes, puisqu'elles se composaient parfois de quinze mille chameaux, remontaient directement au Nord, passant par Mendouh, Ziighaouieh, Aïn-el-Kich, où les rejoignaient celles venant du Wadai, d'El-Cheb, de Makx, des oasis de Beris et de Khargeh. Elles arrivaient à Assiout cinquante-cinq ou soixante jours après. Défalcation faite des haltes, ces caravanes parcouraient la distance de 1,200 kilomètres entre le Darfour et Assiout en quarante jours effectifs de marche, soit une moyenne de 33 kilomètres par jour. C'est par la route d'Assiout que passaient Tivoire, la gomme, les plumes, ainsi que la majeure partie des convois d'esclaves importés en Egypte. Le nomi)re est

incalculable des infortunées créatures qui succombèrent pendant des années, des siècles même, aux horribles fatigues du voyage, par suite de leur affreuse misère et des épouvantables traitements que leur infligeaient les conducteurs de ces troupeaux humains. Leurs ossements blanchis, à peine recouverts par le sable du désert, marquèrent longtemps, et jalonnent peut-être encore, tous les points de ces douloureuses étapes.

Depuis le commencement du siècle, les caravanes du Darfour avaient considérablement perdu de leur importance ; la conquête par l'Egypte leur porta le dernier coup. Devenu province du Soudan égyptien, à laquelle il est relié depuis 1877 par une ligne télégraphique, c'est par Khartoum que s'effectuaient, avant la révolte, les transactions politiques et commerciales entre le Darfour et l'Egypte. Le premier tronçon de la route conduisant d'El-Facher à Khartoum aboutit à El-Obéid, chef-lieu de la province du Kordofan. Cette route passe par Ergoud, Abiad, Brouch, Karnak et Foga, où elle bifurque. Les courriers postaux montés à dromadaire et marchant deux fois plus rapidement que les caravanes, se dirigeaient en droite ligne vers l'Est et passaient par Kabra, Frokileh, Shallotah, Dandieh et Tinneh, suivant la ligne télégraphique. Dans cette direction, le trajet est plus court de 60 à 65 kilomètres; ils Taccomplissaient en entier en douze jours. Sur ce parcours, la contrée présente des caractères identiques à ceux qui vont être sommairement esquissés. Les puits sont rares et l'on ne peut trouver de l'eau que dans les AdansoniaSj que ne manquent pas de remplir, à chaque saison pluvieuse, les habitants des villages auxquels ils ressortissent. Les caravanes continuaient par Gouradi, Meguenis; elles arrivaient à El-Obéid après avoir parcouru 710 kilomètres en vingt-cinq ou vingt -huit jours.

De Fâcher à Ergoud, la distance est de 67 kilomètres. La route s'engage d'abord dans les dunes sablonneuses des monts Benal ; après quoi, elle traverse une sorte de vallée pierreuse de 5 kilomètres environ d'étendue. Puis elle franchit de nouvelles montagnes, le Gebel-Sarghinat, auxquelles succède une grande plaine terminée à l'Est par des collines de sable. Souvent déplacées par le vent, ces dunes ne s'abaissent qu'aux approches d'Ergoud. Aucun puits n'existe entre El-Facher et ce dernier point ; les quelques villages situés sur le parcours tirent leur eau de réservoirs naturels connus d'eux seuls dans les montagnes ou de quelques trous creusés dans le lit des khor desséchés.

Ei^oud est une large vallée, assez bien ombragée, possédant trois groupes de puits où Ton trouve en abondance de l'eau à quelques mètres de profondeur et où viennent s'approvisionner les villages à 20 kilomètres à la ronde.

Une nouvelle étape sans eau, de 61 kilomètres, conduit à Abiad où il existe vingt puits creusés à 20 mètres : leur eau est de mauvaise qualité, et ils se remplissent lentement.

A Om-Kédada et à Om-Léréba, distants d'Abiad, le premier de 36 kilomètres et le second de 41, ont été creusés deux puits de 35 mètres de profondeur qui donnent de l'eau abondante et lx)nne. Ensuite la route côtoie la base de collines gréseuses et la contrée est tout à fait déserte jusqu'à Bronche, qui possède trois puits de 28 mètres autour desquels de nombreux villages se sont groui)és.

Entre Bronche et Karnak, la distance est de 66 kilomètres, le pays est montagneux, assez peuplé et cultivé en « doukhoun » pendant la saison des pluies. Gebel-Hella, à 23 kilomètres de Bronche, possède deux puits de 65 mètres de profondeur. Ceux de Bouté, à 15 kilomètres de Karnak, au nombre de deux, ont 43 mètres; leur niveau est constant et leur eau excellente. Il existe dans ces j)arages de bons pâturages pour les bêtes de somme. A Karnak, on n'a pu atteindre la nappe d'eau qu'en perforant un banc de grès, heureusement assez tendre, de 75 mètres d'épaisseur. Les natifs puisent l'eau à cette profondeur au moyen d'un seau en cuir et d'une méchante corde; c'est dire quelle somme de travail il leur faut dépenser pour obtenir juste ce qui est indispensable à leur existence et à celle de leur troupeau. Venus de loin pour se désaltérer, ils doivent également transporter à de longues distances l'eau qu'ils se sont si laborieusement procurée.

Il n'existe pas do puits entre Karnak et Foga; cette partie de la route a 102 kilomètres de développement. Elle traverse des forêts d'acacias et d'autres gommiers, ainsi que de baobabs (Adansonias). Un certain nombre de ces derniers ont été transformés en citernes par un procédé qui sera indiqué plus loin. Les natifs possèdent, en outre, dans leurs villages quelques réservoirs d'eau creusés dans le roc. Après avoir franchi, à 20 kilomètres de Karnak, les monts Surong, la route s'engage à nouveau dans une forêt plus épaisse que la précédente et longue de 15 à 20 kilomètres, puis elle débouche à Foga. Cette station est située au milieu d'un bassin fertile de plusieurs kilomètres carrés d'étendue. Avant l'insurrection, elle était le

chef-lieu administratif du district de M'Chenga. Les « khirân », qui coulent à pleins bords pendant la saison pluvieuse, la transforment en une sorte de lac. Môme lorsque les pluies ont cessé et que le lac a disparu, on trouve toujours l'eau à un mètre ou deux de profondeur et l'humidité du sous-sol y entretient constamment une végétation plus luxuriante que sur tout autre point du Darfour. Aussi au cours de la saison sèche, des tribus errantes, attirées par la certitude d'y trouver l'eau qu'elles ne rencontrent plus ailleurs, s'y rassemblentelles en grand nombre avec leurs troupeaux.

Entre Foga et Gouradi, la route traverse d'abord une contrée complètement plate au sol sablonneux et jKirfois mélangé d'argile. Plus loin, il devient accidenté et fatigue lx?aucoup les chameaux. C'est, en un mot, une véritable stepjje sans eau de 130 kilomètres ; çà et là des acacias et diverses autres sortes de gommiers de petite taille entremêlés de buissons touffus et épineux difficiles à traverser. On n'y rencontre nulle part d'habitants sédentaires. Mais pendant les pluies l'herbe, partout abondante, attire de nombreux pasteurs. Gouradi se trouve au centre d'une plaine argileuse et blanchâtre, complètement dénudée ; dix puit^s de 10 mètres de profondeur y fournissent de Teau excellente.

Les deux dernières étapes entre Gouradi et El-Obéid ont respectivement 131 et 100 kilomètres.

On trouve de l'eau à Bir-Sederi, à 40 kilomètres de Gouradi, ainsi qu'à la base du Gebel-Kotoul, aux puits de Tinneh. Meguenis, qui forme la tête de la dernière étape avant d'arriver à El-Obéid, possède de nombreux puits de lo à 20 mètres de profondeur, les uns donnant de l'eau saumàtre et les autres de l'eau potable en quantité suffisante à l'alimentation de plusieurs villages groupés aux alentours et à c>elle des caravanes. C'est une des plus importantes stations de toute la route.

Les puits de Chehahète, à 15 kilomètres de Meguenis, ceux d'Om- Cheway, Kourra, Es-Cheh à 10 kilomètres de Chehahète, donnent paiement beaucoup de bonne eau. Plus rapprochés d'El-Obéid, ceux de M'Lieh, Om-Chemma et Niziha sont moins abondants ; ils suffisent néanmoins aux besoins des villages environnant*^ ; les caravanes n'y font pas halte, elles ne s'arrêtent qu'à El-Obéid. La population de cette ville s'alimente d'eau douce, pendant six mois chaque année, au lac Foula-el-Kourbag, distant de 8 kilomètres; durant les six autres mois, elle a recours à l'eau de ses puits*

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