KORDOFAN
Le Kordofan a été conquis par Méhémel-Ali en 1821. Il est limité : à l'Est, par la i)artie du Nil blanc comprise entre l'enitouchure du Saubat et Khartoum; au Nord, par les déserts qui s'étendent jusqu'au Nil; à l'Ouest, par la steppe qui le sépare du Darfour; enfin au Sud, par les terrains bas du Bahr-el-Ghazal. Sa superficie est a[)proximativement de 250,000 kilomètres carrés dont 43,000 à peine sont peuplés. Dans presque toute son étendue, son sol s'élève à 400 ou 500 mètres d'altitude; il est légèrement ondulé et dominé par des collines basses, simples monticules, s'élevant à quelques mètres seulement
au-dessus du niveau général. Malgré son altitude, le climat de cette contrée est un des plus chauds du globe.
Cependant, à 200 kilomètres à l'Ouest du Nil blanc, les terres se relèvent en massifs montagneux dominant la plaine de quelques centaines de mètres. Ce sont : au Nord-Ouest, le Gebel-Katoun et le Gebel-Gadja dont les pentes sont escarpées; au Nord, le Gebel- Harrazza, formé de roches de granit ; au centre, le Gebel-Dayer dont les pentes couvrent une étendue de 500 kilomètres et dont la hauteur absolue est de 300 mètres. Au Sud d'El-Obéid, le Gebel-Kordofan domine Melbeis. C'est là que se livra la bataille où [)érirent le général Hicks et son armée et qui mit fin à la domination égyptienne. Au Sud-Ouest, le Grebel-Nouba est habité par des nègres formant une branche distincte de la grande race nigritienne qui s'est conservée presque pure jusqu'à ce jour. Telles sont les principales arêtes de l'ossature de ce territoire.
Le Kordofan ne possède aucun cx)urs d'eau constant, mais il est sillonné par des « khirân » que les eaux du kharif ont tracés sur le flanc de ses pentes et au travers de ses plaines. Trop [)eu considérables pour aller jusqu'au Nil, elles forment dans le Sud, à l'Est du Gel>el-Nouba, trois petits lacs : le Birket, le Rahad et le Cherkeleh alimentés par le khor Abou-Hable. Sur d'autres points, elles constituent des mares temporaires que certaines cartes décorent du nom de lacs. Les principales sont celles de Kagmar-Bara, Abou-Haraz et Melbeis. Ces mares occupent le fond de dépressions ayant chacune une centaine de kilomètres carrés de su[)erficie, où les cultures et la vie végétale, en général, sont plus intenses que sur les autres points du pays.
Tirant parti des accidents de leur sol, les habitants ont créé, ailleurs, au moyen de barrages et de digues, des bassins artificiels auxquels ils donnent le nom de Foula. Un de ces réservoirs, le Foulael-Kourbag, alimente El-Obéid, la capitale du Kordofan, pendant au moins six mois chaque année. Partout, ils se sont ingéniés à profiter, dans la plus large mesure possible, des pluies annuelles qu'on estime en moyenne à 350 millimètres. Ces pluies sont vite absorbées par l'évaporation et par l'infiltration; après quelques heures, les « khirân » sont à sec. On ne peut plus trouver d'eau que dans le sous-sol, à des profondeurs variant entre 10 et 75 mètres.
Les 43,000 kilomètres carrés habités du Kordofan possèdent des puits plus ou moins profonds dont le nombre est estimé à un millier
environ. La plupart sont à sec pendant la moitié de Tannée, d'autres ne donnent que de Teau saumâtre ; ceux, peu nombreux, dont Teau est abondante et bonne sont recherchés des populations qui viennent, accompagnées de leurs trouf)eaux, y attendre le retour de la saison pluvieuse. A cette même époque, les tribus qui vivent le f)lus près du Nil se rapprochent de ses bords.
Dans ces régions, la lutte pour la vie n'a qu'un objectif, c'est la lutte pour l'eau. Les distances qu'il faut parcourir pour la rencontrer, la profondeur à laquelle on doit la puiser, imj)Osent aux indigènes un travail qui absorbe une [)artie de leur existence. Dans les centres peuplés, tels qu'El-Obéid, l'eau devient une marchandise dont le prix atteint parfois celui du vin dans les autres contrées.
Le sol du Kordofan est, en général, d'une grande uniformité de composition, comprenant des sables granitiques et de largile. L'un ou l'autre de ces constituants domine suivant les loc^alités. Les parties Nord et Est sont plus sablonneuses que le reste, et sur certains points les terres sont feldspathiques et mélangées de mica et de fer. Dans le Sud, où la végétation est plus riche et les forêts plus nombreuses, les débris végétaux ont formé sur le sol une couche d'humus d'une remarquable fertilité. Le sous-sol se compose d'un lit épais de débris granitiques reposant sur un strate de micaschiste qui s'enfonce jusqu'à 40 ou 50 mètres au-dessous de la surface.
La faune et la flore sont semblables à celles du Darfour. On y rencontre, toutefois, plus fréquemment le baobab (Adansonia)^ qui y atteint une grosseur prodigieuse. Partout où il leur a été impossible de forer des puit^s et chaque fois qu'ils ont rencontré cet arbre géant, les indigènes en ont tiré parti en le transformant en réservoir. Ils ont, à cet effet, enlevé du cœur du baobab la matière s[K)ngieuse dont il est formé et pratiqué des vides qu'on remplit d'eau pendant le « kharif ». Certains baobabs peuvent en emmagasiner jusqu'à 50 mètres culjes. Le major du génie égj'ptien, Prout, exi)lorateur du Kordofan, affirme en avoir vu un d'une contenance de 150 mètres cubes.
Au Kordofan, l'agriculture n'est pas plus avancée qu'au Darfour. Elle se limite, pour ainsi dire, à la culture du « doukhoun » (Peni cellaria), espèce de millet jaune, céréale robuste demandant peu d'eau et qui prospère au milieu des sables. De son grain broyé, on fait le « kisserah », sorte de pain dont se nourrissent presque exclusivement les natifs ; fermenté, le « doukhoun » leur fournit la bière
« merissa » dont ils font une énorme consommation pendant la saison sèche. Il faut, cependant, au Peni celtaria, pour mûrir, une certaine somme d'humidité ; s'il en est privé par suite d'une saison pluvieuse trop courte, la plante se dessèche et les récoltes sont perdues.
Le « doura-moukoud » (sorgho à gros grains), ainsi qu'un peu de blé, sont récoltés près des montagnes à la base desquelles on cultive également le tabac et le coton, mais en petites quantités. C'est avec ce coton qu'une tribu de tisserands kordofannais fabrique le « damour », étoflFe grossière dont l'usage est général dans le pays.
Les pluies font naître une végétation incroyable sur toute l'étendue du sol arable et des steppes sablonneuses. En peu de jours, tout se couvre de verdure : les bords du Nil, les alentours des puits; alors les troupeaux s'éparpillent dans toutes les directions. A l'expiration du kharif, lorsque les moissons sont faites, la sécheresse reprend possession de ces régions. La contrée redevient déserte et misérable et, à part les mimosas, les baobabs et quelques arbustes rabougris qui résistent au manque d'eau, la végétation disparaît de partout ; rien ne vient rompre la monotonie de c^s espaciîs désolés.
A l'exception des gommes et des plumes d'autruche, dont on faisait un commerce très important à El-Obéid et à Khartoum, aucun autre produit n'était exporté. Un grand nombre de mimeuses fournissent des gommes supérieures en qualité à celles du Sennaar et des frontières d'Abyssinie, mais inférieures à celles que distillent deux variétés d'acacias, le « latch » et le « hasbah » qui se distinguent par la couleur de leur écorce. Celle du premier est rouge et celle du second grise. Ces dernières gommes étaient les plus recherchées.
Quant aux plumes, on avait cessé de chasser les autruches et de les massacrer pour obtenir leur dépouille ; élevées daps des parcs, elles donnaient des plumes d'une plus grande beauté que celles qu'on pouvait obtenir de l'animal en liberté.
On les divisait en trois sortes, savoir :
^ .^ ,. ( Owam, ou blanches.
Première qualité .. ^^ ,
^ ( Essoud, ou noires.
Deuxième — . . Roubda, mélangées, plumes femelles.
Troisième — . . Abou-Hariba (plumes courtes de jeunes
autruches.
Depuis l'insurrection, le Soudan n'envoie plus ni gommes ni
plumes d'autruche en Egypte.
liO NIL, SOUDAN, EGYPTE
Deux grandes tribus nomades, les BîJgara et les Kababiches, vivent au Nord du Kordofan. Les premiers s'occujKînt presque exclusivement de l'élevage des bœufs dont ils se servent comme monture et avec lesquels ils parcourent toute la région jusqu'au Bahr-el-Ghci/xil. Les Kababiches, qui possédaient de grands IroufK^aux de chameaux, parcouraient les chemins qui conduisent d'El-Obéid à Dabbeh et à Khartoum ; la guerre a ruiné leur industrie.
Entre El-Obéid et le Nil, au Nord du désert de Bayouda, les caravanes suivent [)lusieurs voies, toutes aboutissant à Dabbeh. Deux sont toutefois plus fréquentées que les autres. C'est d'alx)rd la route qui touche aux puits d'Amry : elle n'est parcourue que j)i»ndant le € kharif ». Passé cette période, il serait imjiossible de s'y procurer de l'eau en quantité suffisante pour des caravanes tant soit })eu nombreuses. Aussi l'abandonne- t-on j)Our suivre celle qui passe aux puits suivants :
Puits de Bara 46 kilomètres d'El-Obéid.
— Kagmar 136 — —
— El-Sawaf-el-Safi . 253 — —
— El-Aye 300 — —
— Braga 368 — —
— Smirieh 400 — —
— Msitani 490 — —
— Abou-Gerad . . . 533 — —
Après avoir suivi cet itinéraire, on atteint Dabbeh à 575 kilomètres du point de départ. Cette dernière route ne s'écarte pas considérablement de la première ; on la franchit ordinairement en vingt ou vingt-cinq jours. Pendant la saison sèche, la contrée qu'elle traverse n'est qu'un jlésert brûlé et désolé. Les quelques arbres qui résistent alors à l'ardent soleil sont rabougris et dépouillés de leurs feuilles, les herbages sont absolument desséchés. Mais, à ré{)oque du kharif et un mois ou deux après, le pays entre El-OI>éid et Kagmar se couvre de moissons. La désagrégation des roches cristallines, par l'action du soleil et des pluies, a formé un sol éminemment fertile. Malheureusement, la saison pluvieuse dure trop peu et, en dehors d'une récolte de «doukhoun », ce sol ne peut produire du blé et des légumes que dans les environs de Bara et de Kagmar, où l'eau séjourne plus ou moins longtemps à la surface et où il est toujours facile ensuite de la trouver à peu de profondeur.
L'oasis El-Sawaf-el-Safi est une fies plus belles que l'on connaisse en Afrique. Elle doit sa magnifique végétation à l'eau qui y pénètre par infiltration et y forme une nappe considérable parsemée d'îlots verdoyants. Pendant la saison des i)luies, son niveau s'élève et va baigner le pied des arbres, très nombreux sur ce point.
Entre Es-Safi et le Nil, les terrains de composition gréseuse sont absolument stériles. Les puits, très rares, sont généralement creusés à 30, 40 et même 50 mètres de profondeur. Pour des raisons identiques à celles exposées en ce qui concerne le Darfour, la route d'El-Obéid à Dabbeh était beaucoup moins fréquentée que celle qui conduit à Karthoum. Celle-ci suit deux tracés : le premier prend d'alx)rd la même direction que la })récédente jusqu'à Kagmar; là il s'infléchit au Nord-Est et passe par Nouba, Bir-Rekkab, Bir-Om- Tettel et Om-Dourman. Ce dernier village est situé un peu au-dessus du confluent des deux fleuves, en face de Khartoum, sur la rive gauche du Nil blanc. Il faut dix ou douze jours pour effectuer ce parcours d'une longueur totale de 388 kilomètres.
Le deuxième tracé se dirige vers TEst et rejoint le bord du Nil blanc à Terra-el-Hadra, à 232 kilomètres d'El-Obéid.
Après avoir remph leurs outres, soit au lac de Foula-el-Kourbag, soit aux puits d'El-Obéid, les caravanes doivent parcourir, jusqu'à Hoursi, une distance de 50 kilomètres. Pendant cette première partie du voyage, elles ne rencontrent qu'un petit nombre de puits, peu abondants. Plus loin; les seules marches qu'elles devront faire, sans pouvoir renouveler leurs provisions d'eau, ne dépassent pas 39 kilomètres. Il leur est, par conséquent, facile, avec des chameaux ayant une charge ordinaire, d'accomplir en un jour de semblables étapes. Aux approches du Nil, les puits sont alimentés i)ar ses infiltrations; aussi leur eau est-elle moins tonne et, sur les points les plus voisins du fleuve, occasionnet-elle de violentes diarrhées. A3 kilomètres et demi à l'Ouest de Terrael-Hadra, entre ce village et le Nil blanc, les infiltrations ont rempli deux dépressions qu'elles ont transformées en lacs. Le fleuve, lorsqu'il déborde, vient aussi mélanger ses eaux à celles de ces bassins que les riverains utilisent pour la culture de leurs champs, mais qu'ils ne boivent jamais parce qu'elles sont trop chargées de matières organiques.
La route remonte ensuite au Nord, entre le Nil et les collines de la rive gauche, jusqu'à Om-Dourman. Les denrées transportées, et les voyageurs abandonnaient souvent à Terra-el-Hadra la voie de terre
pour regagner Khartoum en barque. Cette partie du parcours a 120 kilomètres de développement.
No 25. — PUITS DE LA ROUTE D*EL-0BÉID A TERRA-EL-HADRA.