RÉPONSES A DIVERSES CRITIQUES
Le travail que Ton vient de lire et qui a été publié déjà dans la Revue de Paris, du 15 décembre 1886, à été critiqué d'abord par Madame M9cy Meynieu dans le Disciple de Jésus-Christ de mars 1857 , puis par Monsieur Leymarie dans le Journal des Économistes d'août et d'octobre de là même année. Ma réponse à Madame Mary Meynieu a été publiée dans la Revue de Paris du 15 juin 1857 ; ma première réponse à M. Leymarie l'a été dans le Journal des Économistes d'octobre de la même année : je les reproduis ci-après avec
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quelques additions ou modifications. J'y ajoute une seconde réponse à^M. Leymarie, qui paraît ici pour la première fois. Réunies ces trois pièces constituent un supplément d'instruction qui ne sera peut-être point inutile à la cause que j'ai plaidée. * '
Réponte à Bladame Makt Mxwmwa.
Madame 9
Vos attaques ont revêtu un caractère qui nécessite de ma part quelques observations ayant moins pour but de discuter sur nouveaujc frais une question que j'ai traitée surabondamment peut-être, que de renseigner le public, notre juge commun, plus exactement que vous ne l'avez fait sur la nature véritable de mon travail.
Lorsqu'on prend le rôle de critique, le premier devoir à remplir envers l'auteur dont on examine les œuvres, consiste à exposer ses pensées dans toute leur sincérité, de telle sorte qu'à cet égard
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au moins le lecteur ne puisse pas être induit en
erreur. Or ne m'avez-vous pas donné le droit de
me plaindre que ce devoir de la critique ait été méconnu par vous? Je tiens l'esclavage pour un des plus grands fléaux de l'humanité et Tune des plus damnables formes de l'oppression exercée par le fort sur le faible : il n'y a guère de pagfes de mon œuvre qui ne le disent. D'un autre côté, j'y laisse voir avec une égale clarté que je ne suis pas chrétien, et par conséquent je ne puis pas avoir eu la pensée d'aller demander à une religion à laquelle je ne crois pas, des arguments en faveur d'une cause que j'ai en abomination. Eh bien ! Votre critique est conçue dans sa presque totalité en termes tels que celui qui n'aurait pas lu l'original même du travail que vous attaquez, serait amené à conclure qu'il a pour objet de justifier l'esclavage, et qu'il est l'œuvre d'un chrétien qui cite les livres saints, les décisions des docteurs de l'Église et les faits de l'histoire des nations chrétiennes à l'appui de sa détestable thèse. Voici quelques phrases que j'extrais
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♦ de votre lettre entre plusieurs autres de même
nature : « L'article auquel je voudrais répondre n'est pas le premier qui ait cherché à soustraire l'esclavage à l'anathème du monde chrétien.
Depuis longtemps les éleveurs de bétail humain puisent, dans les arguments qu'il reproduit, la
amforce et la sérénité d'âme nécessaires à l'exercice de leur profession, le secours spirituel qui leur permet d'en accomplir les devoirs avec une béate componction. La thèse qu'il expose prit naissance le jour où la cupidité et la soif de la domination voulurent s'assouvir en toute sûreté
de conscience Mais, sans rechercher trop
minutieusement à qui revient l'honneur de l'avoir découverte, sans trop incriminer les intentions de ceux qui la soutiennent, voyons ce qu'elle vaut en elle-même. » (Pages 121 et
122.) « M. Larroque appelle encore au secours de sa thèse plusieurs Saints plus ou moins connus, des Pères de l'Église, Bossuet dans sa controverse avec le protestant Jurieu, etc. « ( Pages
134 et 138. ) « Laissez nous l'auteur de Yoncle
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« Tom, nous veus abandonnerons sans peine « M. Granier de Cassagnac. » (Page 139.) Ce n'est que vers la fin de votre lettre, c'est à dire beaucoup trop tard, que vous vous avisez d'apprendre expressément à vos lecteurs que je suis ennemi de l'esclavage, et que je soutiens que sa destruction est due au développement graduel de la civilisation et que son entière extinction n'est réservée qu'aux lumières actives de la saine philosophie et au progrès ultérieur de la moralité publique. De ce moment vos lecteurs ont pu savoir enfin la vérité sur mon compte et voir que je ne suis ni un capitaine négrier ni un prédicateur chrétien, mettant sa foi au service de la conscience béate des éleveurs chrétiens de bétail humain. Mais, si quelques uns de vos lecteurs vous ont quittée ayant d'arriver à vos dernières pages, sous quelle trompeuse image je- dois figurer dans leur souvenir!
Avant d'aller plus loin, il ne sera pas inutile, si j'en juge par quelques uns de vos reproches, que je vous rassure à l'égard de mes sentiments reli-
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gieux. En m'entendant déclarer que je ne suis pas chrétien, vous vous écrierez peut-être que vous avez affaire à un impie. Vous apprendrez donc avec quelque surprise, tant les esprits sont encore imbus d'idées fausses sur ces matières, que, si je ne' professe aucune des religions passées et présentes, c'est parce que je crois à une religion se composant uniquement de dogmes en harmonie avec les exigences de la raison et les besoins actuels de l'esprit humain. Nous pourrons bien assister à la naissance de cette religion de l'avenir, mais ni vous ni moi vraisemblablement nous n'en verrons l'installation définitive sur le globe, installation qui est pourtant inévitable : c'est seulement affaire de temps, comme pour plusieurs autres grandes questions d'organisation sociale, désormais jugées en principe. En attendant, je vous dirai que je crois aussi fermement qu'à mon existence même, en Dieu, à l'immortalité et aux glorieuses destinées de l'âme, de toute âme humaine, quelque dégradée ou déshéritée qu'elle ait été en ce monde, et à sa réhabili-
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tation par les épreuves soit de cette vie soit surtout de celles qui la suivront. Si un bonheur sans fin m'était offert quand je saurais qu'wn seul de mes semblables devrait souffirir éternellement, je reftiserais cette félicité avec horreur; mais telle est ma foi en Tinfinie bdiflé de Dieu ainsi qu'en sa suprême justice que je sais avec la plus parfaite clarté qu'il ne saurait en être ainsi. Vous pouvez donc voir dès à présent et vous verrez encore mieux par de prochaines publications (1), que je conteste à qui que ce soit le droit de se dire plus profondément que moi pénétré du sentiment religieux et par conséquent de cette bienveillance universelle dont il est la source et en même temps le garant le plus sûr. Tout adversaire déclaré que je suis du christianisme dogmatique, je vois dans les chrétiens, à quelque communion qu'ils appartiennent, aussi bien que dans
(1) Examen critigne des doctrines de la religion chrétienne ^ 2 vol. in-8o, et Rénovation religieuse y 1 vol. in- 80, Ces deux ouvrages sont publiés en même temps que celui-ci.
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les sectateurs de Mahomet ou les adorateurs de Boudha, des frères, sujets comme moi à Terreur, enfants d'un même père qui nous confond tous dans son amour, et qui nous tiendra compte des conditions dans lesquelles il nous a fait naître. Je donnerais msTvie de bon cœur si ce sacrifice pouvait dissiper les épaisses ténèbres qui enveloppent tant de pauvres âmes. Si la Providence réserve encore au plus faible de ses instruments des années de vie et d'activité, je veux travailler à faire tomber ces barFière"^ de toutes sortes, élevées entre les hommes par la barbarie ou la corruption, et qui les empêchent de se reconnaître et de s'embrasser comme les membres d'une même famille. J'ai ouvert récemment la série de ces combats de la paix par la publication de mon livre De la guerre et des armées permanentes, M2LiSy à propos de guerre, revenons à celle que vous me déclarez.
L'un des buts principaux de mon travail sur l'esclavage, et vous n'avez pu vous y tromper, a été de montrer tout ce qu'il y a de condamnable
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dans cette institution qui est encore aujourd'hui debout sur de vastes contrées. Or vous détestez l'esclavage aussi cordialement que moi. Nous combattons donc contre le même ennemi, quoique sous des bannières différentes. Mais voilà qu'au fort de la mêlée, vous vous retournez contre moi, et cela parce que je refuse de croire à cette assertion répétée jusqu'à satiété, à savoir que le christianisme a aboli l'esclavage, c'est à dire en définitive parce que je ne professe pas les mêmes principes religieux que vous. Me trpmpé-je en voyant là un manque de tolérance ?
J'ai reconnu dès le début de mon article et j'ai répété en plusieurs autres endroits que les Évangiles contenaient, comme tous les autres codes religieux du reste, plusieurs préceptes d'humanité et de charité dont l'esprit était contraire à l'institution de l'esclavage : je le redis ici très volontiers. Certains écrivains croient avoir plus facilement gain de cause contre leurs adversaires en les faisant bien absurdes : c'est un grossier artifice que vous êtes incapable d'employer. Vous
ne supposez donc pas que je tienne les fondateurs du christianisme pour les inventeurs de. Tesclavage : ils en ont trouvé le monde ancien infecté comme il Tétait de beaucoup d'autres vices auxquels ils se sont attaqués directement; mais celui-là, le plus hideux de tous, ils n*ont pas eu le courage de le combattre de front; ils ne Font pas condamné en principe, ils n'ont point exigé en fait, comme c'était leur devoir, que les adeptes de la nouvelle doctrine cessassent d'avoir des esclaves. Voilà ce qu'on a le droit de leur reprocher et ce que je leur reproche. Vous, Madame, vous ne vous bornez pas à excuser cette coupable abstention, mais vous la justifiez, que dis-je? vous la glorifiez; vous y voyez une preuve de sagesse divine, vous voyez dans ce dédain du fait, le carac-» tère spécial du christianisme, son brevet de vitalité, ses lettres de grande naturalisation.Woixs reproduisez sur ce thème l'argumentation de M. Edouard Biot; mais vous ne dites mot de la réponse que j'y ai faite et à laquelle je vous renvoie. Parce que je ne partage pas votre admiration sur
ce point, il s'en faut peu que vous ne me dénonciez à rindignation du monde, ainsi que le faisaient autrefois les payens à l'égard des chrétiens, comme un ennemi du genre humain. Vous appelez mon œuvre un acte d'accusation contre le christianisme. Il eût été plus exact peut-être de dire contre les nations chrétiennes ou mieux encore contre les docteurs chrétiens. Mais j'admets l'expression. Eh bien ! oui, j'accuse le christianisme de ce monstrueux méfait de la persistance de l'esclavage dans son sein, et de beaucoup d'autres encore que je n'ai pas à énumérer ici et qui trouveront leur place ailleurs. C'est mon droit apparemment, cdmme c'est incontestablement le vôtre de ne pas croire mes griefs fondés.
Vous supposez très gratuitement que, dans mon opinion, les fondateurs du christianisme auraient dû, au nom du Christ, exciter les esclaves à se révolter contre leurs maîtres. Je n'ai rien dit qui fût de nature à justifier cette supposition. J'ai dit, ce qui est fort différent, qu'ils auraient dû déclarer formellement que le
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fait de posséder des hommes comme des bêtes de somme était un des plus grands crimes qu'il fût possible de commettre; je maintiens qu'ils auraient dû prescrire aux fidèles de cesser immédiatement de commettre ce crime sous peine de cesser de s'appeler chrétiens. Ils ne l'ont pas fait; ils se sont bornés à de vagues recommandations de charité et de bienveillance» qui se trouvaient déjà dans tous les livres religieux du passé, et qui, par leur généralité même et leur défaut de désignation expresse, devaient demeurer stériles. Ce pouvait être là, si vous le voulez, de la prudence humaine, mais ne venez pas nous dire que c'était de la sagesse divine; car cette sagesse va droit au fait quand il s'agit de juger du juste et de l'injuste, de condamner le mal et de prescrire le bien, et elle ne connaît pas cet art des attermoiements et des accommodements, auquel ont s^ souvent recours l'ignorance et l'impuissance des législateurs terrestres. Vous objectez que, si l'on eût prescrit aux chrétiens de rendre leurs esclaves à la liberté, cela eût rempli le cœur de ces der-
niers d'espérances susceptibles d'être déçues, et que cela eût pu altérer l'esprit d'obéissance aux maîtres et être même l'occasion de troubles dans l'ordre social. Assurément oui; mais depuis quand doit-on s'abstenir de mettre les oppresseurs en demeure de cesser leur oppression parce que cela sera une occasion pour ceux qui en souffrent de sentir plus vivement leur humiliation et de désirer avec plus d'ardeur peut-être que de coutume qu'il • y soit mis un terme? Est-ce donc un ordre social bien digne de respect que celui où des institutions comme l'esclavage se maintiennent sous la protection des lois? Cet ordre eût pu .être troublé, dites-vous. J'en conviens; mais à qui la faute? Et d'ailleurs le mal, éventuel et passager, de cette perturbation dont la jjpnsée vous cause un si grand effroi, peut-il se comparer avec ceux qu'a engendrés la persistance de l'esclavage pendant des siècles? Ne vous souvenez-vous pas qu'avant 1848 les possesseurs d'esclaves de nos colonies nous assourdissaient d'objections de cette nature lorsqu'on leur imposait seulement quelques
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mesures bénignes d*adoifcissement du sort de ces malheureux? Si on les eût écoutés, la France aurait encore aujourd'hui des esclaves.
Vous dites que vous ne savez trop ce que les textes que j'ai invoqués des livres de l'Ancien Testament ont à démêler avec la question et à quel titre la loi mosaïque figure dans un acte d'accusation porté contre le christianisme. Com- •ment! Vous ne savez pas cela! Nous en reparle-^ rons dans un instant. Mais d'abord je demanderai pourquoi, si le christianisme est, comme vous le dites, complètement désintéressé dans la qtiestion de la législation mosaiqne, vous prenez une si grande peine, dès lors très inutile, pour justifier Moyse d'avoir permis l'esclavage. Et comment le défendez-vous? « On est moin% frappé, dites-vous, de « l'inhumanité de certaines institutions qui lui ce étaient communes avec le paganisme, qu'ému « de la tendresse ineffable qui perce dans les dis- « positions qui lui sont propres. Si le mosaïsme « croyait avec toute l'antiquité qu'il était permis a de réduire eniesclavage des hommes que le sort
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« de la guerre avait livrés au vainqueur, de quel « amour, en revanche, n'entoure- 1- il pas ceux « qui vivaient sous sa loi ! On dirait presque que « sa compassion gagne en profondeur ce qui « lui manque en étendue. » La tendresse ineffable des dispositions propres au mosaïsme ! Ah ! je vous avoue que, moi aussi, j'en suis ému, mais d'une bien autre façon que vous, à ce qu'il semble. Il serait long de vous renvoyer à toutes les pages dont la lecture précipite le cours de mon sang. Tenez, je vous engage seulement à relire le chapitre XXXII de V Exode, v. 26-29, où, après l'adoration du veau d'or, Moyse donne aux Lévites l'ordre de massacrer leurs frères et leurs fils, leurs amis et leurs voisins, ordre que la miliee sacrée exécute ponctuellement en égorgeant environ 3,000 Israélites (23,000 selon la version latine). Je vous renverrais bien aussi aux recommandations d'exterminer les peuples de Ghanaan, que fait Moyse dans le chapitre XXXIII des Nombres et les chapitres VII, XX, XXV et XXXI du Deutéronome; mais vous me répondriez que les Chananéens ne
vivaient pas sous sa loi d'amour, et que c'était là un des cas où sa compassion perdait en étendue ce qu'elle gagnait en profondeur. C'est sans doute par la même raison que vous ne dites rien de l'esclavage proprement dit, de l'esclavage perpétuel qu'il permet aux Juifs à l'égard des étrangers (Lévitique, ch. XXV, v. 44-46). Mais vous mentionnez volontiers l'esclavage temporaire dans lequel étaient engagés leurs compatriotes, et qui devait cesser à l'année sabbatique (Exode, ch. XXI, V. 2-6). Ce terme arrivé, l'esclave sortait comme il était entré. S'il avait amené une. femme, il l'emmenait avec lui, v. 2 et 3. Au premier abord, ces dispositions semblent n'établir qu'un esclavage mitigé en faveur des Juifs réduits à se vendre dans leur propre patrie. Mais il ne faut pas se hâter d'en louer la douceur; car on serait durement détrompé par la lecture des dispositions suivantes : si l'esclave avait reçu de son maître une épouse dont il eût eu des fils ou des filles, il ne pouvait, en se retirant, emmener ni sa femme ni ses enfants, qui devaient ainsi demeurer en
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esclavage. Mais il avait la faculté d'y demeurer lui-même, s'il ne voulait pas se séparer d'eux. Dans ce cas on lui perçaît l'oreille, et il était esclave à perpétuité^ v. 4-6. Ne dirait-on pas que ce fût une chose toute naturelle pour un père de consentir à ceque sa femme et ses enfants devinssent la propriété d'un autre, et que, s'il les aimait assez pour ne pas vouloir les abandonner, il fît exception à la règle commune et dût expier ce crime de nouvelle espèce par la perte définitive de sa liberté? N'est-il pas évident au contraire qu'un père, un époux, tenant à remplir le premier de ses devoirs, ne pouvait accepter une liberté qu'il eût fallu payer au prix de ce qu'il avait de plus cher, et que dès lors l'avantage apparent qui lui était offert, devenait entièrement nul pour lui, et ne pouvait profiter qu'aux mauvais pères et aux mauvais époux? Du Jour où il avait reçu une épouse de la main de son maître, il ne devait plus se croire et il n'était plus en effet qu'un instrument à procréer des esclaves, destiné lui-même à passer le reste de ses jours dans l'esclavage. Cette
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manière de recommander la sainte institution du mariage, n'est-dle pas bien touchante? Taurais quelque envie, Madame, de vous demanda si, en face du tableau sur lequel je viens de reporter vos regards, vous continuez à être émue de la tendresse ineffable de Moyse, et si vous ne vous en sewez pas rapportée trop facilement à ce passage du chapitre XII, v. 3, des Nombtesy où il nous assure qu'il était le plus doux des hommes. Vous deviez savoir cependant que ces grands coupables, auxquels la sottise humaine prodigue ses respects et souvent son admiration quand leurs méfaits prennent de colossales proportions , tiennent par dessus tout à paraître doués des vertus qui leur manquent le plus. Je pourrais en citer bien d'autres exemples. Qu'il nie suffise de vous rappeler celui de Jules César, célébrant sa clémence, sa mansuétude et sa douceur connue de tous, dans deux circonstances où il se montrait froidement cruel, une première fois lorsqu'après avoir réduit les Atuatuques, il vendait aux marchands d'esclaves qui le suivaient, les habitants d'une ville
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entière au nombre de 53,000 (1), et une seconde fois lorsqu'il terminait sa sanglante conquête à Uxellodunum en faisant couper les mains aux généreux et derniers défenseurs de la liberté de la Gaule (2). Je présume trop de la bonté de votre cœur pour ne pas croire que vous regretterez le secours qu^ vous avez cru porter à la législation de Moyse, secours dont les vrais croyants , vous sauront du reste peu de gré, puisqu'on y
(1) « Si forte, pro sud clementid ac mansuetudine quam « ipsi ab aliis andiveBt, statnisset Atuatucos esse conservan-
» dos sectionem ejns oppidi uniTersam Cnsar yendidit.
« Ab bis qui emeraut capitum niuneras ad eum relatus est » millium LUI. » {De bello gallico, lié. II, art. 31 et 33, tome 1er, Paris, 1833.)
(2) H Cœsar, quum suam lenitatem cognitam omnibus sciret n neque vereretur ne quid crudelitate natura videretur aspe* » riùsfecisse, neque exitum consiliomm suorum animadver- » teret si tali ratione diversis in locis plure? r^llare » consilia inissent, exemplo supplicii deterrendos reliquos 9 existimavit. Itaque omnibus qui arma tulerant manus prau cidit; viiam coneessit, quo testatior esset pœna improbo- !> rum, « (Ibidm, lib. FJII, art. 44,)
trouve l'aveu que le mosaïsme conservait certaines institutions inhumaines du paganisme, et quHl croyait •avec toute l'antiquité qu'il était permis de réduire en esclavage des hommes que le sort de la guerre avait livrés au vainqueur, d'où la conclusion naturelle que rétablissement du mosaïsme n'était pas l'œuvre de Dieu. Supposons donc «^l'abandon- ,nant à elte-méme la législation de Moyse sur le mauvais terrain de l'esclavage , vous vous soyez bornée à prétendre que le christianisme est complètement désintéressé dans les jugements qu'on peut en porter, et voyons maintenant s'il en est ainsi. Toutes les communions chrétiennes admettant dans le canon de leurs saintes écritures l'Ancien Testament aussi bien que le Nouveau, chacune d'elles tient toutes les parties de sa Bible respective pour également inspirées et les lit avec la vénération qui est due à ce que l'on regarde comme la parole même de Dieu. Lès protestants se distinguent particulièrement par cette vénération pour la Bible, dont ils répandent dans le monde des millions d'exemplaires et oii
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ils puisent tous leurs enseignements religieux et moraux. Toutes les communions chrétiennes invoquent à chaque instant les actes et les préceptes consignés dans les livres de l'Ancien Testament. Les dogmes de l'Incarnation et de la Rédemption, qui jouent le principal rôle dans le christianisme, reposent sur le dogme de la déchéance, qui est le point de départ du mosaïsme. Le Christ nous est présenté comme venant accomplir les prophéties judaïques. Les évangélistes Matthieu et Luc, en dressant sa généalogie, où ils le font descendre d'Abraham, le donnent pour l'héritier des promesses faites par Dieu à ce patriarche . et à sa race. Jésus lui-même, le Jésus des Évangiles et non pas celui qu'il plaît à certains auteurs de façonner comme ils façonnent des personnages de romans, ne déclare nulle part, ouvertement et clairement, qu'il tient le mosaïsme pour une religion fausse, qu'il s'en sépare et qu'il se propose d'établir une autre religion. On le voit au contraire en maintes circonstances et malgré les hardis démentis que ses
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enseignements propres donnent à plusieurs des enseignements des prêtres juifs, se poser en disciple respectueux et fidèle de l'ancienne religion, y rattacher sa doctrine comme on rattache une conséquence à son principe. Dans l'Évangile de Matthieu, ch. V, v. 17-19, il déclare qu'il n'est pas venu détruire la loi, mais qu'alla sera observée jusqu'à un iota tant que le monde subsistera, et que celui qui aura enfreint la moindre de ses prescriptions, sera relégué au dernier rang dans le royaume des cieux. Au chapitre XXIII, qui contient d'ailleurs ces anathèmes, tant de fois cités, contre l'hypocrisie des Scribes et des Ph|risiens, il déclare, v. 2 et 3, que ces docteuri^ sont assis dans la chaire de Moyse, et qu'il faut dès lors observer tout ce qu'ils ptescrivent. Tout au plus Jésus semWe-t-il s'être proposé de réformer le judaïsme comme s'étant écarté de sa direction originelle, et encore cela n'est-il pas clair; mais, si nous supposions le fait établi, cela même prouverait qu'il eût regardé comme divins les principes de la religion de ses pères puisqu'il eût
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voulu l'y ramener. On le voit donc, le christianisme s*est porté comme solidaire du mosaïsme et il l'est réellement. On ne saurait donc séparer ces deux* religions et renier l'une pour conserver l'autre, qui en est légitimement issue et qui prétend s'y rattacher. De tout ceci il résulte bien évidemment que, l'esclavage trouvant sa justification dans des textes exprès des livres de l'Ancien Testament, j'ai été fondé à dire qu'un chrétien conséquent, qui prend ces livres pour point de départ de sa croyance, n'a pas le droit de condamner l'esclavage comme une chose radicalement mauvaise de sa nature, et qu'il ne peut pas le regarder comme contraire à la justice sans se déclarer par là même plus éclairé que son Dieu, qui l'a permis aux Juifs , et sans s'inscrire contre les révélations qu'il dit en avoir reçues. Suis-je parvenu. Madame, à vous faire voir ce que les textes que j'ai invoqués des livres de l'Ancien Testament ont à démêler avec la question de l'esclavage chez les nations chrétiennes? J'ose l'espérer. Vous me prêtez ce paralogisme : Constantin est
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chrétien; Constantin ne s'oppose pas à l'esclavage; donc l'esclavage est conforme à l'esprit du christianisme. Vous ne trouverez rien de parei^ dans mon travail ; mais vous y trouverez le i^eproche adressé à cet empereur, qui fit monter le christianisme sur le trône, d'avoir maintenu l'esclavage, bien plus d'avoir décrété à cet égard des dispositions qui ne valaient pas celles de plusieurs empereurs payens.
Vous me faites aveugle à l'égard de l'Angleterre au sujet de ses sages mesures d'émancipation. J'ai rappelé qu'on avait dit souvent que ces mesures avaient été dictées à nos habiles voisins par le calcul bien entendu de leurs intérêts. Il suffira, pour me justifier auprès du lecteur, de retracer ici le peu que j'en ai dit : « Après s'être « repue à satiété de la vente des hommes, l'An- « gleterre a été entre les nations européennes « l'une des plus empressées à l'abjurer solennel- « lement et à la proscrire. On a dit qu'il ne fallait ce louer qu'avec réserve cette subite contradiction, « et que l'abolition de la traite des nègres avait
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« été dictée à nos habiles voisins par le calcul « bien entendu de leurs intérêts. Cela est possi- « ble, probable même. S'il en était ainsi, le motif « amoindrirait singulièrement le mérite de Tac- « tion ; mais je n'en afpas la preuve. Je loue donc « simplement l'initiative prise par l'Angleterre. » Il me semble qu'il était difficile de s'exprimer avec plus de modération et de justice. J'admire de la nation anglaise, à laquelle je viens d'apprendre que vous apparteniez, ce qu'elle a de vraiment bon, sa haute intelligence des grandes choses, son inébranlable persévérance à poursuivre le but qu'elle s'est proposé, quand toutefois ce but est louable, ses libertés civiles, les immenses développements de sa laborieuse industrie et de sa puissante marine, etc. Mais j'en désapprouve ce qu'elle a de foncièrement mauvais, l'organisation aristocratique de sa forme gouvernementale, son intolérable prétention de faire servir le reste du monde à sa prospérité, l'étroitesse de vues de son église officielle, et surtout (ceci ne sera pas suspect dans la bouche d'un homme qui n'est point
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prévenu en fawur du catholicisme) l'oppression religieuse qu'elle fait encore aujourd'hui peser sur la catholique Irlande. Vous, madame, vous dites cette pauvre Irlande émancipée, et vous trouvez que l'Angleterre se dévoue avec le plus pur désintéressement au bonheur de l'espèce humaine toute entière, y compris apparemment les populations asiatiques et océaniennes : c'est là une opinion dont je vous laisse la responsabilité* auprès de ceux qui observent les événements non seulement de l'Europe mais du monde entier et qui cherchent à en pénétrer les causes soit ostensibles soit cachées.
Une grande partie de votre lettre est employée à flétrir l'abominable institution de l'esclavage dans l'antiquité payenne et à célébrer le mérite des actes isolés qui, depuis la naissance du christianisme , ont pu venir en aide à la cause cçntraire. Loin d'avoir rien à reprendre dans ces bonnes pages, je serais prêt à les signer. Si donc vous aviez pu croire que vous m'y contredisiez, il y aurait là un étrange malentendu. J'avais pris soin
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moi-même de citer quelques prêtres chrétiens, qui avaient contribué à des affranchissements d'esclaves. Si quelqu'un peut en allonger la trop courte liste, il me viendra en aide et jtf n'aurai que des rem^cîments à lui adresser.
Vous ne discutez qu'un très petit nombre des textes que j'ai recueillis péniblement, je n'en rougis pas, dans ce que vous vous contentez d'appeler le tohu-bohu des monuments du passé, expression qui serait fort de mon goût si j'étais sûr que vous l'entendissiez de la même façon que moi , c'est à dire que vous fussiez également d'avis que l'histoire est presque entièrement à refaire. Vous vous débarrassez un peu troff commodément des témoignages que j'ai accumulés pour établir qu'en fait le christianisme n'a point aboli l'esclavage, qu'il l'a laissé subsister et qu'il l'a même exploité à son profit non seulement aux époques où il était faible et timide, mais encore lorsqu'il est devenu tout puissant et qu'il n'avait qu'à vouloir pour l'abolir. Vous appelez ces témoignages de misérables détails qui après tout n'ont rapport qu'à
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VÉglise. Malgré tout mon désir de n'avoir à opposer à vos armes émoulues que les armes courtoises dont toutes sortes de convenances font une obligation quand on a l'honneur de discuter avec une femme d'esprit, je vous dirai que, si vous n'aviez fait preuve d'habitudes studieuses et de connaissances étendues, ces mots de Mu-Mm et surtout de misérables détails, jetés là un peu légèrement, autoriseraient à croire que vous n'aimez pas à déranger de leur sommeil séculaire les in-folio des bibliothèques et à pâlir, pendant des jours et des nuits, sur leurs longues et souvent hiéroglyphiques pages. Je ne vous en fais pas un reproche mais bien plutôt mon compliment. Laissez-nous cette rude besogne, à nous qui sommes condamnés à faire l'autopsie des institutions du passé et à y étudier les traces des maladies dont elles sont mortes, dans le but de les épargner autant que possible aux œuvres des générations présentes et futures. Gardez-vous surtout de voir, dans ce conseil que je prends la liberté de vous donner, une sotte gloriole masculine qui vous
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eûv^rrait de superbes dédains en échange de ce regard sympathique dont nous avons si grand besoin. Plus on étudie les trésors dont Dieu a enrichi l'esprit et le cœur des femmes , plus on voit qu'elles excellent à comprendre et à exprimer les choses de sentiment, et que, si elles peuvent être nos aides les plus précieux pour faire pénétrer par cette voie dans les âmes les grandes vérités morales et religieuses, elles font bien de nous abandonner les longues recherches, les durs labeurs de la réflexion et les abstraites complications de la métaphysique et de la théologie. En un mot, à nous de convaincre : c'est le rôle le plus pénible et le plus patient; à elles de persuader : c'est le rôle le plus beau et le plus doux. Agréez, madame, etc.
Première réponse à M. LvniAmnB.
Monsieur,
Je dois regretter qu'avant de venir à votre tour critiquer dans le Journal des Économistes mon
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travail sur Y Esclavage chez les nations chrétiennes, vous n'ayez pas eu connaissance de tous les éléments du débat; autrement vous vous fussiez abstenu de reproduire les critiques de Madame Mary Meynieu, ou bien vous eussiez discuté la réponse que j'y ai faite. Je pourrais donc me borner à vous renvoyer à cette réponse. Mais le journal dans lequel vous avez consigné vos observations sur un de mes écrits, jouit auprès du public d'une autorité trop bien méritée pour que je ne croie pas devoir faire une nouvelle et courte réponse, sauf à courir le risque de répétitions dont j'espère que le lecteur ne me rendra pas responsable.
Et d'abord je débarrasserai le terrain de ce qui est étranger à la question. Le début de votre article est une profession de foi chrétienne. Vous avez parfaitement le droit d'être et de vous dire chrétien, comme d'autres ont également celui de ne l'être pas et de le déclarer nettement. Mais il n'était pas nécessaire pour cela de recourir à des qualifications peu bienveillantes pour ceux qui ne
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partagent pas votre quiétude au sujet des attaques contre la philosophie, dont les nouveaux défenseurs du dogme chrétien nous donnent journellement rédiflant spectacle. En présence de cette ligue contre les droits de la raison, ligue qui ne tend à rien moins qu'à faire reculer le monde de plusieurs siècles et dont s'émeuvent justement les véritables gens de bien, je demande s'il est de bon goût et s'il est équitable de venir parler 4e combattants attardés et rétrogrades, de champions s'obstinant à rentrer, dans une ^rène oU Von ne devait guère s'attendre qu*à trouver des chercheurs d'aventures, et cela parce qu'au milieu de l'affaissement général des consciences, il reste encore quelques hommes ayant le courage d'avertir la société des nouveaux périls qui la menacent.
J'aurais beau jeu si je voulais récriminer contre les auteurs qui administrent leur opium à des intelligences déjà endormies d'un sommeil léthargique, de peur sans doute qu'elle ne viennent à se réveiller. Mais cette polémique irritante serait peu digne du caractère sérieux de ce recueil ;
ISO CHAFIZBE IT.
au lieu de vous y suivre, je préfère supposer que vous regr^terez de vous y êlre laissé eatrainer, et j'arrive à la question de l'esclavage chez les nations chrétiennes.
Mon travail avait eu pour but de démontrer, contrairement à une assertion qu'on trouve partout, que le christianisme ne condamne point en principe l'esclavage, et qu'en fait il ne Fa point aboli. Pour établir le premier point, j'ai invoqué des textes nombreux, extraits des livres sacrés des chrétiens ainsi que des. écrits des Pères de rÉglise et de ses docteurs les plus autorisés, tels que saint Hilaire de Poitiers, saint Basile, saint Ambroise, saint Ghrysostôme, saint Augustin, saint Bernard, saint Thomas, Bossuet, etc., textes qui non seulement ne condamnent pas l'esclavage mais sont directement favorables à son principe. J'ai complété cette démonstration en faisant voir que, dans aucun temps, l'autorité ecclésiastique n'avait condamné comme une chose radicalement mauvaise et â laquelle il fallût mettre un terme, le fait de posséder des esclaves.
CHAPITBE IV. 181
Pour établir le second point, j'ai invoqué les témoignages irrécusables de l'histoire, depuis les premiers siècles de notre ère jusqu'à nos jours ; j'ai montré les prinôes chrétiens et le clergé luimême, soit séculier soit régulier, possédant en toute sûreté de conscience des esclaves, puis des serfs; j'ai fait voir enfin q^ue ce n'était pas dans les siècles florissants du christianisme mafs depuis son déclin progressif que la cause de l'humanité avait pu se faire entendre, et que pendant un demi-siècle, qui a été s'éloignant toujours du christianisme, l'œuvre de destruction de l'esclavage avait fait plus de chemin que pendant quinze siècles de foi. Pour être complètement vrai et juste envers tous, je n'en ai pas mis moins d'empressement, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, à rendre hommage aux actes isolés par lesquels les chrétiens ont pu, à diverses époques, comme l'avaient fait également des payens, contribuer à affranchir des esclaves ou à adoucir leur sort.
Que peut-on opposer à cette masse accablante
182 CHAPITM IV.
de foits si hautement accusateurs? Comment se refuser à admettre les conclusions que j'en ai déduites et qui en découlent si naturellement? Vous venez résolument vous inscrire en faux contre des résultats auxquels la logique conduit forcément quiconque ne veut pas se contenter de répéter des phrases toutes faites, mais prend la peine d'examiner à fond la question. Nos thèses étant contradictoires, ne peuvent être ni toutes deux vraies ni toutes deux fausses ; il faut donc que, si l'un de nous a raison, l'autre ait tort. Voyons lequel des deux se trompe. En reconnaissant que l'enseignement du Christ, considéré dans ses rapports avec l'organisation politique, ne condamne pas absolument l'esclavage, vous le justifiez sur ce qu'il eût fallu pour cela changer par un miracle l'ordre moral des choses, ce qui n'eût pas été seulement porter le désordre et la ruine matériels partout, mais aussi violer la loi économique et faire un acte antiprovidentiel . Je dirai d'abord que, puisque vous voyez dans Jésus le grand réformateur de la société antique, on ne
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comprend pas comment, en condamnant dirgptejaieni et en interdisant une des plus grandes violations de la loi morale, un des plus impies démentrs donnés à la Providence qui fait tous les Hommes naturellement tibres, il eût porté partout le désordre et la ruine, violé la loi économique et fait un acte antiprovidentiel , à moins qu'on ne pense que l'esclavage est un des éléments dé l'ordre, une des conditions de prospérité sociale, réclamées par la science économique et établies par la Providence. Puisque vous rappelez un homme-Dieu jet croyez sa mission divine, on ne comprend pas davantage pourquoi ce Dieu n'aurait j?as, dans le but de guérir une de nos plaies les plus honteuses, usé de cette puissance surnaturelle à laquelle le font si souvent recourir, pour opérer des prodiges d'une bien moindre utilité, ceux qui admettent au'on peut être homme et Dieu tout ensemble et que la souveraine sagesse déroge aux lois par lesquelles ell? gouverne le monde. Est-ce qu'un miracle, si miracle il y a, qui aurait éclairé l'esprit humain sur
184 * OHAPITBS IV.
toutjje que l'institution de l'esclavage renferme d'odieux, n'eût pas été mille fois plus digne de . lui que ceux qu'on lui attribue quand on le fait, par exemple, guérir la cécité du corps avec de la salive et de la boue {Jean, ch. IX, v. 6 et 7), ou dessécher un fîguier parce qu'il ne donne pas de fruits dans, une saison où il ne devait pas en donner {Marc. ch. XI, v. 13 et 14), ou bien encore livrer 2000 pourceaux à une légion de démons qui les précipitent dans la mer {Marc, ch. V, v. 1-17, et Luc, ch. VIII, v. 28-37)? Etrange chose en vérité que de faire venir sur terre» Dieu le Fils en personne pour y établir une religion qu'on nous dit bien supérieure à celle que son pèse y avait déjà établie, et qui trouvant une des institutions les plus immorales installée presque à chaque foyer, de peur de causer quelque dérangement dans une pareille société , ne lui dit mot de l'abominable usage qu'elle pratique et la laisse ainsi mre de croire à sa légitimité ! Gomment ne s'aperçoit-on pas qu'eu faisant agir un Dieu de cette façon, on le fait descendre au niveau des
*> CHAPiTEB rr. 185
législateurs terrestres les plus cauteleux? J'ajoute que M. Edouard Biot avait déjà allégué de sem-^ blables motifs de justification, et je m'étonne que vous n'ayez tenu aucun compte de la réponse que j'y avais faite (1). J'avais également répondu à Madame Mary Meynieu, qui a invoqué de pareils arguments pour défendre les fondateurs du christianisme (2).
Tai soutenu que ce qu'il y avait de criminel dans l'esclavage proprement dit, à savoir le fait d'ôter à un homme cette liberté d'aller et d'agir qui seule peut constituer la responsabilité morale, se retrouvait dans le servage, malgré les différences qui pouvaient exister d'ailleurs. Ici vous me reprochez de confondre deux choses différentes. Je ne les ait point confondues, puisque j'ai pris soin de* réserver les différences qui pouvaient exister entre elles. Mais j'ai dit qu'il y avait, dans le servage féodal, un fait de posses-
(1) Voir cette réponse, pages 40-42.
(2) Voir cette réponse, pages 169-162.
sion de rhomme par son semblable, aussi illégifîme c^e celui de l'esclavage proprement dit; je . persiste à soutenir que, dans le servage tout autant que dans l'esclavage, l'être humain dont Dieu avait fait une personne douée de liberté pour qu'elle fût capable de moralité et responsable de ses actes, était réduite à l'état de chose. Que font à la question des différences de situation qui laissent subsister le fond? Qu'importe que le serf ait été attaché à la glèbe au lieu de l'être à l'habitation du seigneur, qu'il ait été assuré de sa pâture quotidienne, arrosée de ses sueurs, au lieu de ramasser les reliefs tombés de la table somptueuse du maître? Qu'importe que Igs esclaves d'un Védius Pollion aient été plus maltraités peutêtre que des serfs du x® siècle, quand, d'un autre côté, ceux-^ étaient beaucoup plus à plaindre que les esclaves d'un Sénèque? Le caractère de criminalité, disons mieux d'impiété, qui, dans l'esclavage soit antique soit moderne, tend à détruire, si cela était possible, l'ordre établi par la nature, n'en persiste pas moins tout entier
CHAPITEB IV. 187
dans le servage. J'avoue que j'ai beau chercher, je ne viens pas à bout de découvrir ces prétendues améliorations que l'apparition de la doctrine du Christ, à vous en croire, aurait incessamment apportées dans la condition des serfs. Je vois au contraire leurs chaînes se détendre à mesure que s'affaiblit l'autorité de la doctrine chrétienne, et se rompre définitivement là où cette autorité approche de sa fin. Il y a, dans la question de l'esclavage chez les nations chrétiennes, un point capital que vous n'abordez pas. J'avais Tait observer que le christianisme, prenant pour base les livres de l'Ancien Testament-, les déclarait révélés et inspirés par l'Esprit-Saint tout aussi bien que ceux du Nouveau Testament, et j'avais rappelé que l'esclavage trouvait une justification dans des textes exprès de l'Ancien Testament (Genèse ^ ch. 17, v. 12; Exode, ch. 21, v. 2-6; Lévitique, ch. 28, v. 44-46; et Ecclésiastiqiie.^h. 33, v. 25-30). J'en avais conclu qu'un chrétien conséquent n'avait pas le droit de condamner l'esclavage, puisque son
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Dieu, à qui il ne peut rien attribuer d'essentiellement mauvais, l'avait formellement permis aux Juifs. Autant ceux des chrétiens d'aujourd'hui qui prétendent que le christianisme a aboli l'esclavage, évitent de parler de ces textes de l'Ancien Testament, autant au contraire ceux des nations américaines qui possèdent encore des esclaves et qui soutiennent que la doctrine chréT tienne ne s'y oppose nullement, ont soin d'appuyer leur assertion sur ces mêmes textes. La raison de cette différence est fort simple : c'est qu'en effet les livres de l'Ancien Testament donnent raison aux chrétiens qui justifient et pratiquent l'esclavage, et tort à ceux qui le réprouvent. M"® Mary Meynieu, qui est, comme vous, du nombre de ces derniers, avec lesquels assuT rément nous sympathisons le plus malgré les défaillances de leur logique, ayant demandé ce que les livres de l'Ancien Testament avaient à démêler avec la question, e# prétendu que le christianisme était désintéressé dans les jugements qu'on pouvait porter sur les dispositions
CHAIITEB IV. 189
de la loi mosaïque relativement à l'esclavage, j'ai dû lui adresser, la réponse que je prends la liberté, en terminant, de recommander à votre attention (1).
Agréez, Monsieur, etc.
» Deuxième réponse à M. Lbtmaiue.
Monsieur ,
En insérant la réponse précédente dans le n*' d'octobre 18S7 du Journal des Économistes dont vous êtes • un des rédacteurs, vous l'avez fait suivre de nouvelles observations critiques, dans lesquelles vous persistez à attribuer au christianisme l'abolition graduelle de l'esclavage. J'avais pensé qu'il était digne de vous d'oser sur ce point vous écarter des sentiers battus par la foule des écrivains et des orateurs. Vous de-
(1) Voir cette réponse, pages 168-171.
190 CHAPITEB IV.
meurez sur un terrain où vous vous êtes cru sans doute retenu par la publication d'un livre dont j'aurai à parler tout à l'heure et qui n'était pas d'abord à ma connaissance. Indépendamment donc de la défiance que devait déjà m'inspirer le sentiment de mon peu d'habileté à opérer certaines conversions, je vois maintenant à regret que ma tâche auprès de vous se complique d'une circonstance défavorable que j'avais ignorée : vous aviez un parti pris. J'arrive donc tard. Je ne veux pourtant pas désespérer absolument que les dernières réflexions qu'il me reste à vous adresser, fassent sur vous quelque impression ; peut-être au moins profiteront-elles à ceux que vos instances auraient pu égarer.
C'est aux progrès de la raison que j'attribue l'abolition graduelle de l'esclavage, et je n'en attends l'entière destruction que de progrès ultérieurs et imminents de cette même raison, s'éloignant toujours davantage du christianisme. Vous, Monsieur, forcé de reconnaître que les fondateurs
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de la religion chrétienne n'ont jamais interdit expressément et directement à leurs adeptes le fait détestable de la possession des esclaves, vous persistez à leur faire un mérite de cette abstention, que je tiens au contraire pour une souveraine prévarication, et qui est en grande partie cause qu'après dix-huit siècles le monde chrétien offre encore aujourd'hui aux regards attristés du philosophe une des plaies les plus hideuses de l'humanité. Si je n'ai pas réussi à éclairer de la lumière de l'évidence ce sujet de tant de discussions, je ne sais plus ce qu'il faut entendre par démonstration.
J'ai dit, dans ma précédente réponse, que j'avais établi par des textes nombreux, extraits des livres sacrés des chrétiens, que le christianisme ne condamnait point en principe l'esclavage. Vous avouez que ces textes sont nombreux en effet, mais vous contestez qu'ils soient extraits des livres sacrés des chrétiens. Vous ne voulez reconnaître ce icaractère qu'au passage de l'Évangile de saint Luc, ch.. XII, V. 47, où Jésus dit,
193 CHAPITSE lY.
sans aucune expression de blâme, que l'esclave qui a connu la volonlé de son maître et qui ne s'y est pas conformé, recevra force coups, et vous trouvez que toutes mes recherches ont abouti à découvrir ce passage. Quant aux textes par lesquels saint Pierre et saint Paul, dans leurs Épitresy recommandent aux esclaves d'obéir à leurs maîtres, vous les comptez pour rien, et vous ajoutez que ce serait peine perdue que de discuter ce point pins longuement. Je ne voudrais pas faire une remarque qui pût vous blesser. Et pourtant comment y réussir dans la situation que vous me faites? S'il y a quelque chose, dans les discussions, qui expose à perdre patience, c'est d'avoir affaire à des contradicteurs qui, se portant pour défenseurs de certaines doctrines, ne savent pas ce qui les constitue. Je crois devoir rendre le christianisme responsable du méfait de la persistance de l'esclavage dans son sein, et je vous trouve sur mon chemin dans l'attitude d'un adversaire. Je dois*supposer dès- lors que vous êtes chrétien. Mais quel chrétien étes-vous donc.
CHAPITEB IV. 193
si VOUS ignorez que les Épitres de saint Pierre et de saint Paul sont rangées parmi les livres canoniques du Nouveau Testament aussi bien que les Évangiles? Les chrétiens de toutes les communions, catholiques, protestants, grecs unis et séparés, savent cela. Je n'excepte pas même ces nouveaux sociniens , les unitaires des États-Unis et d'Angleterre, qui niant tous les dogmes du christianisme, n'ont pas le courage d'avouer qu'ils ne sont plus chrétiens du tout , ou ont la naïveté de croire qu'il suffît, pour être autorisé à porter ce nom, de lire avec édification quelques textes à leur convenance, disséminés au milieu d'une infinité d'autres textes qu'ils sont les preniers à rejeter.
Mais voici un autre point sur lequel votre orthodoxie est encore singulièrement en défaut. J'avais fait observer que l'esclavage trouvant sa justification dans des textes de l'Ancien Testament, un chrétien conséquent n'avait pas le droit de le condamner comme une chose radicalement mauvaise. Vous niez la solidarit4qui, d*après moi
194 CHAFITSE IV.
à ce que vous prétendez, existerait entre la doctrine de Moyse et celle de Jésus-Christ. Ne dites pas d'après moi, s'il vous plaît, mais bien d'après l'enseignement constant et les décisions les plus expresses de votre église. Il suffira, je pense, d% rappeler ici l'anathème porté par le concile général de Trente, dans sa 4« session, contre ceux qui refusent d'admettre que tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament ont le même Dieu pour auteur, et qu'ils sont dans toutes leurs parties également sacrés et canoniques. Vous voilà sous le coup de cet anathème, et vous vous y placez encore mieux quand vous qualifiez de plus ou moinéÊmauvaises les institutions du fondateur du Mosaïsme. Quel blasphème dans la bouche d'un chrétien qui ne doit pas ignorer que Moyse lui est donné pour inspiré de Dieu et agissant en son nom ! Vous citez plusieurs passages des Évangiles où Jésus lui-même critique les prescriptions de l'ancienne loi. Ces contradictions existent en effet dans les Évangiles ; ils en contiennent bien d'autres, qu'il ^rait trop long d'énumérer ici.
Mais les textes que j'avais cités n'en existent pas moins, ces textes si formels où Jésus déclare qu'il n'est pas venu détruire la loi mais qu'elle sera observée jusqu'à un iota tant que le monde subsistera, et quHl faut obsener tout ce que pi^escrivent les docteurs assi^ dans la chaire de Moyse (Matthieu, ch. V, v. 17-19, et ch. XXIII, v. 2 et 3). Si ces choses ne vont pas ensemble, ce n'est pas à moi de les concilier. Accordez-les si vous le pouvez.
Après avj3ir invoqué les témoignages incontestés de l'histoire, j'étais arrivé à cette conclusion que, pendant un demi-siècle qui a été toujours de moins en moins chrétien, l'œuvre de destruction de l'esclavage avait fait plus de chemin que pendant quinze siècles de foi. Vous vous élevez contre cette conclusion, et par quels arguments? Vous faites remarquer, ce que je suis loin de contester, qu'au déclin de l'empire romain, la société se composait de maîtres et d'esclaves, et vous citez le Digeste et Ulpien qui assimilaient la condition de l'esclave à celle du '
196 CHAFnmB ir.
quadropëde. Mais ce Digeste était publié, au w siècle, par un empereur chrétien. Vous ajoutez que les textes mêmes cités par moi témoignetit que c'est aux premiers empereurs chrétiem que l'esclave doit les premiers adoucissements à son sort. Je vous avoue que j'ai été grandement surpris d'une pareille assertion ; car les actes que j'ai cités des premiers empereurs chrétiens, Constantin, Théodose I*', Honorius, Arcadius, Théodose II, Justinien P% Juslinien II, Constantin Pogonat, prouvent précisément le contraire. Vous dites que l'Église protégeait alors l'esclave autant qu'il était en elle et qu'elle frappait de ses foudres quiconque tentait de réduire un affranchi à la condition d'esclave. Le deuxième concile d'Arles contient en effet , canon 33 , cette disposition. Mais vous ne dites rien ni du canon 32, qui, renouvelant la défense du premier concile d'Orange, excommunie ceux qui seraient venus prendre les esclaves des clercs à la place des esclaves qui se seraient réfugiés dans les églises, ni du canon 34, qui permet, dans certains cas, pour cause d'ingra-
titude, de remettçe les affranchis sous le joug. Vous prétendez qu'un asyle inviolable était ouvert dans les églises à l'esclave poursuivi par la colère de son maître. Cet asyle n'était point absolument inviolable ; car le même canon 22 du cinquième concile d'Orléan*, que vous invoquez, accorde au maître, dans certains cas, le droit de reprendre son esclave. Vous ajoutez que le quatrième concile d'Orléans donnait à tout chrétien le droit de délivrer un esclave, chrétien comme lui, de la servitude d'un juif, en dédommageant le maître selon une juste appréciation. D'un juif, oui, mais non pas d'un chrétien. Oseriez-vous affirmer qu'il n'arrivait jamais que cette prétendue délivrance fût en définitive une vente forcée qu'un chrétien, sous prétexte de religion, obligeait un juif à lui faire de son esclave? Et puis, en citant cette disposition du canon 30 du quatrième concile d'Orléans* vous ne mentionnez ni le canon 23 qui, défendant aux esclaves de VÉglise d'exercer des brigandages, prouve que l'Église avait des esclaves et des esclaves menant une détestable
19S * CHAFITBE IT.
vie, ni le canoû 32, qui prescrit que les enfants nés de parents esclaves et qui auraient été détournés de la condition servile, y soient rendus, quelque part qu'on les trouve et quel que soit le temps écoulé depuis qu'ils se croyaient libres. Tarrive à la partie de votre critique qui est relative à la substitution du servage à l'esclavage. Cest un véritable chant de triomphe par lequel vous célébrez la douceur du servage féodal. Si nos paysans vous lisent, ils regretteront l'heureux temps où leurs ayeux étaient attachés à la glèbe et où ils ne goûtaient les premiers embrassements de leurs femmes qu'avec la permission et sous le bon plaisir de leurs seigneurs (1). Vous voyez.
(1) Je ne sais s'il est possible de trouver, dans les-lEdts de l'esclavage ancien où se voient tant de choses détestables, rien qui le soit plus que ce droit de prélibation , que certains seigneurs exerçaient effectivement ou remplaçaienl à leur gré par un tribut en argent, droit infôme qui souillait à sa source la sainte institution du mariage, droit tellement outrageant qu'on se demande comment iL a pu y avoir des hommes capables de s'y soumettre. Le maître payen se croyait aus^i
dans le fait de la substitution du servage à l'esclavage , la réhabilitation de l'homme dans l'esclave et son déclassement d^entre les instruments aratoires, bêtes et outils. J'étais si éloigné de voir la réhabilitation de l'homme dans le fait de l'attacher au champ qu'il était forcé de cultiver au profit d'un autre, qu'au contraire je n'aurais pas trouvé d'expression plus convenable pour rendre ma
le droit de disposer du corps de ses esclaves ; mais jamais peut-être il ne lui fût venu à la pensée de réclamer la première nuit des noces de ceux auxquels il permettait de s*unir : pour qu'un tel raffinement de cruelle impureté en même temps que d'impiété osât se montrer dans le monde, il fallait qu'on arrivât aux beaux jours de foi et de ferveur chrétienne. J'ai longtemps refusé de croire qu'une pareille exaction eût existé, et mon incrédulité n'a été vaincue qu'après que j'ai eu sous les yeux plusieurs des actes consignés, avec un cynisme révoltant de détails et d'expresssions, dans les monuments authentiques de l'histoire de la féodalité. Le lecteur me dispense de lui retracer ici les textes mêmes des chartes et coutumes dont je veux parler; car il trouve sans doute comme moi que c'est bien assez déjà de l'odeur nauséabonde que de récentes discussions ont fait exhaler de c^e fange.
900 csAPinK rr.
pensée à cet égard que de dire que cela était classer rhomme entre les instruments aratoires, bétes et outils. En distinguant trois conditions se rattachant à la qualité des domaines» l"" le colon et le manse serviles, 2^ le colon et le manse ingénulles, 3^ les colons et les manses fiscalins et lides c'est à dire royaux et ecclésiastiques, vous découvrez là une sorte de hiérarchie que les serfs pouvaient parcourir. A Vexception des serfs royaux et ecclésiastiquesy dites-vous. Us étaient tous égaux en droits y ils pouvaient acheter et vendre des serfs, ce qui étaiMissurément une magnifique prérogative, n est vrai qu't7 leur était interdit de ie marier hors de leur domaine sans la permission de celui de qui ils le tenaient; mais cette petite gêne vous paraît sufiBsamment compensée par la faculté qu'on leur accordait de contracter de véritables unions y aussi indissolubles que celles des ingénus. Quant aux serfs ecclésiastiques et royaux, ils constituaient à vos yeux comme une aristocratie du servage; ils étaient composés deux et trois fois plus cher que les serfs ordinaires, lesquels pouvaient cependant s*élever
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par le travail k cet honneur d'une évaluation double ou triple de celle de leurs ancêtres, honneur qui était un des principaux privilèges de votre servage supérieur. Quelle belle carrière c'était alors que le servage, et combien ces expressions d'aristocratie du servage, de servage supérieur auquel on pouvait s'élever par le travail, m'ont paru bien choisies! Vous concluez que cet état de choses témoigne, au rebours de ce que j'avance, d'un progrès parallèle au développement du christianisme. Mais, ajoutez-vous, le progrès ne s'arrête pas là, et il s'étend avec une grande énergie pendant la période féodale, du x® au xiv« siècle. Nous parlerons tout à l'heure de cette nouvelle merveille du progrès à pas de géant que le christianisme fait faire aux institutions féodales.
Quittons la plaisanterie. Aussi bien est-ce à regret que je l'ai employée un instant dans un sujet qui me fournit un exemple de plus dé ces tristes retours vers le passé auxquels se laissent aller beaucoup d'hommes d'esprit. Vous aviez publié, avant que parût mon travail sur ÏEsclavage
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chez Us tiaticns chrétiennes y une Histoire des paysans, que je viens de lire et où j'ai eu souvent à apprécier le talent de récrivain et les patientes recherches de l'érudit. Vous vous êtes appliqué à y faire prévaloir deux idées qui en constituent le fond et qui m*ont donné Texplication de vos articles des numéros d'août et octobre du Journal des Économistes. L'une de ces idées, qui ne vous est point particulière puisqu'elle a cours dans la plupart des livres, est que le christianisme a aboli l'esclavage : la thèse que j'ai soutenue depuis en était la contre-partie, et comme elle n'a point eu la bonne fortune de changer vos convictions, vous l'avez critiquée; cela était fort naturel, car on peut demeurer très consciencieusement dans l'erreur. L'autre idée, qui est plus neuve quoiqu'elle ne le soit pas complètement, est une tentative de réhabilitation du régime féodal, tentative timide et voilée, car vous avez trop de prudence pour offrir, dans toute leur crudité et sans un assaisonnement quelque peu libéral, de pareils aliments même au commun des lecteurs
CHAPITEB IV. 203
d'aujourd'hui, quelque force de digestion et d'assimilation que vous lui connarissiez. Je n'ai point à entrer dans le détail des faits que vous invoquez à l'appui de votre système, et dont on peut voir le résumé fidèle dans celui de vos articles auquel je réponds ici; car la plupart de ces faits sont parfaitement indifférents dans la question que j'ai eu l'intention de traiter.
Votre persistance à nier qu'il y ait eu, dans le servage aussi bien que dans l'esclavage, un fait de possession de l'homme par l'homme, a de quoi surprendre. Comment! voilà un homme qui est attaché avec sa femme et ses enfants à une terre qui appartient à un autre au profit de qui ils sont obligés de la cultiver, et qui peut les donner, les échanger et les vendre avec cette terre ! Et vous ne voulez pas que je dise que cet homme est possédé par un autre homme ! Mais rien au contraire n'est plus évident; cela est tellement évident que je ne sais pas en vérité ce qu'il y aurait à ajouter pour vous en convaincre. Le fait de ne pouvoir être détaché de la terre, eût-il été universel et
20i CHAPITBX lY.
absolu, nlmporterait nullement à la question. Mais il s'en fallait bien que ce fait fût universel. Vous citez vous-même, dans votre Histoire des paysam^ plusieurs exemples de serfs détachés de la glèbe, et Ton pourrait en citer beaucoup d'autres. On comprend du reste qu'il devait en être ainsi. Les grands seigneurs, laïques ou ecclésiastiques, possesseurs du sol, n'étaient pas.hommes à se passer de services intérieurs et personnels. Or par qui ces services leur étaient-ils rendus? Ce n'était assurément pas par des domestiques à gage, que l'on ne connaissait pas alors ; c'était donc par un certain nombre de leurs serfs. Enfin, quand on vous accorderait que la substitution du servage à l'esclavage eût été un fait d'adoucissement de la servitude, aussi considérable qu'il vous le paraît, toujours serait-il qu'il faudrait en attribuer le mérite à l'invasion germaine. Vous continuez de soutenir que ce progrès était dû à l'influence du christianisme, et pour cela non seulement vous ne tenez aucun compte des preuves du contraire, que j'ai administrées, mais vous oubliez cet aveu
OHAPITBE IV. 205
que vous en aviez fait vous-même dans votre Histoire des paysans, aveu qui s'y trouve, il est vrai, fréquemment en compagnie d'assertions semblables à celle que je combats en ce moment : « La domination des peuples du Nord apporta à « la condition de la classe agricole des Gaules un « rtiangement tout en sa faveur, et dont le résul- « tat définitif fut de substituer le servage à l'esclaa vage (1). » Je ferai observer toutefois qu'en ajoutant ces paroles, « c'est à dire de généraliser » le mode de culture si rationnel et si avantageux « du colonat, qu'ils* avaient trouvé dans les lois « et les habitudes gallo-romaines comme dans leurs « propres coutumes » , vous commettez une grave erreur historique ; car l'invasion des Gaules par les barbares du Nord était depuis assez longtemps un fait consommé quand les premières dispositions du droit romain appliquèrent aux peuples qui y étaient encore soumis le système du
(1) Époque Franke, Les Serfs, cli. 1er, Ire partie, Paris, 1856.
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servage, déjà établi dans les pays conquis par les Germains, et par conséquent ces derniers n'eurent pas à l'emprunter aux lois gallo-romaines mais seulement à leurs propres coutumes. Cette erreur est d'autant plus singulière de votre part que vous aviez connaissance des dispositions susdites du droit romain, prises par les empereurs Anastase et Justinien, puisque vous les citez dans un autre chapitre de votre Histoire (1). Votre empressement à briser des chaînes qui vous avaient paru pourtant si fort allégées par l'établissement du servage, vous fait tirer des conclusions générales de chartes qui ne sont que des cas particuliers et où vous voyez une atténuation souvent contestable de ce même servage.
C'est ainsi, par exemple, que vous citez les coutumes de Montfort, portant qu'il sera loisible aux hommes taillables de passer de la mouvance d'un seigneur à la mouvance d'un autre, ce qui ressemble assez à la liberté qu'on donnerait à un prison- Ci) Ibidem, ch. III.
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nier de changer de cellule avec son voisin ; et puis le texte ajoute, en abandonnant leurs meubles au seigneur, clause impitoyable qui rendait à peu près impossible l'exercice de la faculté de s'en aller. Les coutumes de Montfort sont du commencement du xni® siècle, et vous affirmez que, dès cette époque, il n'existait plus de servage proprement dit. Admettons pour un moment que cette affirmation, que vous m'opposez d'un air victorieux, ne soit pas aventurée. Eh bien ! Qu'est-ce que cela ferait à la thèse que j'ai soutenue? Ce que j'ai dit de l'esclavage ou du servage ne peut se rapporter qu'aux temps et aux lieux où il a existé. Je n'ai jamais pensé à nier que, dans certaines contrées de l'Europe et particulièrement en France, le servage eût fini par être remplacé par le système des redevances, dîmes, tailles, corvées et autres exactions qui nous semblent aujourd'hui impossibles, système sous lequel les vilains eurent encore à être pressurés par leurs seigneurs laïques et ecclésiastiques et à gémir pendant plusieurs siècles. Et pourtant, sur la fin
même du siècle dernier, le servage proprement dit n'avait pas encore entièrement disparu du sol français. On se rappelle les généreuses réclamations de Voltaire en faveur des paysans du Jura, que leurs seigneurs, les chanoines de Saint -Claude, traitaient en véritables serfs : quoique vous ne les ayez certainement pas oubliées non plus, je vous engage à relire l'ouvrage du grand écrivain, intitulé La coutume de Franche-Comté. Je vous recommande le passage relatif au légiste DuHod, ce professeur d'esclavage^ qui a pris cette petite coutume sous sa protection dans un gros in-4«. Je vous renvoie enfin à l'Édit de Louis XVI, du 8 août 1779, qui constate qu'à cette époque même, il existait encore, dans plusieurs de nos provinces, de véritables serfs ; vous y lirez ces remarquables paroles : « Nous avons été afffecté « en considérant qu'un grand nombre de nos « sujets, servilement encore attachés à la glèbe, « sont regardés comme en faisant partie et confoncc dus pour ainsi dire avec elle; que, privés de la <c liberté de leurs personnes et des prérogatives
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de la propriété, ils sont mis eux-mêmes au nombre des possessions féodales ; qu'ils n'ont pas la consolation de disposer de leurs biens après eux, et qu'excepté dans certains cas, rigidement circonscrits, ils ne peuvent pas même transmettre à leurs prqpres enfants le fruit de leurs travaux...... Nous» aurions voulu abolir
sans distinction ces vestig^ d'une féodalité rigoureuse. Mais nos finances ne nous permettant pas de racheter ce droit des mains des seigneurs, et retenu par les égards que nous aurons dans tous les temps pour les lois de la propriété, que nous considérons comme le plus sûr fondement de l'ordre et de la justice, nous avons vu avec satisfaction qu'en respectant ces principes nous pouvions cependant effectuer une partie du bien que nous avions en vue en abolissant le droit de servitude, non seulement dans tous les domaines en nos mains, mais encore dans tous ceux engagés par nous et les
Rois nos prédécesseurs Nous éteignons et
aboli«sons, dans toutes les terres et seigneuries
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« de notre domaine, la main-morte et condition « servile, ensemble tous les droits qui en sont « des suites et des dépendances; voulons qu'à « compter du jour de la publication des présentes, « ceux qui, dans l'étendue desdites terres et sei- « gneuries, sont assujettis à cette condition, sous « le nom d'hommes de corps, de serfs, de maince mortables, de niortaillables et de taillables, ou a sous telle autre dénomination que ce puisse « être, en soient pleinement et irrévocablement a affranchis, et qu'à l'égard de la liberté de leurs « personnes^ de la faculté de se marier et de « changer de domicile, de la propriété de leurs a biens, du pouvoir de les aliéner ou hypothé- « quer et d'en disposer entre vifs ou par testa-
« ment, ils jouissent des mêmes droits,
« facultés et prérogatives qui, suivant les lois a et coutumes, appartiennent aux personnes « franches » (1). En affranchissant les serfs de ses
(1) Recueil général des anciennes lois françaises par MM. Jourdan, Isambert et Decrusy, tome XXVI, Paris, 1826. •
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propres domaines, le Roi n'osa pas appliquer cette mesure aux terres des seigneurs, des ecclésiastiques et des corps et communautés ; il se contenta, pour le cas oii ils voudraient imiter son exemple, de les dispenser d'obtenirà cet effet son autorisation particulière, dispense véritablement dérisoire, car il ^tait trop facile de j^révoir qu'ils ne se presseraient pas d'en user. Dix ans plus tard, le 23 juin 1789, Louis XVI déclara encore aux États- Généraux son intention expresse qu'on respectât les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux, et généralement tous les droits et prérogatives utiles ou honorifiques, attachés aux terres et aux fiefs, et il se borna à exprimer le désir qu'on lui proposât les moyens de pourvoir à l'indemnité qui pourrait être due aux seigneurs en possession de ces droits (1). Vous savez comment, dans la nuit du 4 août suivant, l'assemblée constituante, lasse de toutes les tergiversations du pouvoir, de toutes ses timides et impuissantes vel-
(1) Moniteur du 20 au 24 juin 1789.
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léités de marcher avec le siècle, suivies presque aussitôt de honteux reculs, trancha énergiquement et définiflvement toute difficulté. Je finis en vous rappelant que le servage n'a été aboli que d'hier en Hongrie , par suite de la révolution de 1848, et qu'il y a encore aujourd'hui des serfs en Pologne et ^n Russie, et des esclaves chez des nations américaines, qui tiennent d'autant plus opiniâtrement à cette criminelle possession qu'elles sont plus attachées à la foi chrétienne. Agréez, Monsieur, etc.