CONCLUSION
On a vu, par l'exposé qui précède, combien peu il était exact de prétendre que le christianisme avait aboli l'esclavage. Qu'on cesse donc enfin -de répéter cette assertion, ou plutôt que les écrivains sérieux abandonnent désormais ce thème à ceux dont le rôle n'est pas d'examiner les choses en ellesmêmes mais de servir d'échos aux orateurs intéressés dans la question. Sans doute Jésus professe habituellement, dans les Évangiles, des principes d'humanité qui sont la condamnation implicite de l'esclavage, comme il y professé des principes
de fraternité que les sociétés chrétiennes n'ont jamais appliqués, des principes d'h\^ilité et de tolérance qui n'ont jamais été à l'usage de l'Église : mais il n'en est pas moins faux que la religion thrétienne ait détruit l'esclavage, puisque , cette religion, devenue dominante et toute-puissante, l'a laissé subsister et en a même fait son profit; puisque des nations qui se disent chrétiennes, montrent encore aujourd'hui cette plaie hideuse; puisque les faits proclament que ce n'est pas dans les siècles florissants du christianisme dogmatique, mais depuis son déclin progressif, que la cause de l'humanité a pu se faire entendre et entrevoir le jour où elle triomphera ; puisqu'enfin, pendant un demi-siècle qui a été toujours s'éloignant de ce christianisme, l'œuvre de destruction de l'esclavage a fait plus de chemin que pendant quinze siècles de foi. Des princes faisant profession de christianisme et des prêtres chrétiens ont pu, par des actes isolés, émanant soit de sentiments personnels d'humanité soit même de motifs religieux, contribuer à l'affranchisse-
lo6 CHAPITRE III.
ment des esclaves ou des serfs ou à Tamélioration.de leur^sort. Mais on n'est pas plus autorisé pour cela à dire que le christianisme a aboli resclavage, qu'on ne serait autorisé à attribuer ^ce mérite au culte de Jupiter ou de Mercure, parce que des payens émancipaient leurs esclaves ou parce que les empereurs Adrien et Antonin ont rendu des ordonnances qui adoucissaient la condition servile. Xai mentionné déjà le rescrit d'Antonin à Élius Marcianus, conservé par Ulpien. Ce jurisconsulte nous apprend en même temps qu'Adrien punit d'une rélégation de cinq ans une matrone qui avait traité ses esclaves avec atrocité (1). Auguste lui-même, le cruel Auguste, s'était ému à la vue des souffrances des esclaves. Il avait retiré à leurs maîtres le droit de les forcer à descendre dans l'arène pour y- combattre»
(1) M Divus etiam Adrianus Umbriciam quamdam matro- « nam iu quinquennium relegavit qubd ex levissimis causis « ancillas suas.atrocissimè tractasset. ' {Diffesta, lib, 1, iitnl. Wy art, 2, tome 1er du Corpus juris civilis^ Leipsick, 1829.)
contre les bêtes féroces. On sait la conduite qu'il tint un jour, en dînant chez son ami Védius Pollion, ce chevalier romain, qui engraissait ses murènes de la chair de ses esclaves, et que Sénèque,^dans son indignation, appelle un homme digne de mille morts (1). Que Ton compare le langage dans lequel ce même Sénèque, au sein d'une société payenne, recommandait de traiter les
(1) « Fregerat anus ex servis ejus crystalluin; rapi eom
• Vedius jussit nec vulgari quidem peritujfum morte : murse-
' nis objici jubebatur quas ingénies in piscinâ continebat
« Evasit è manibus puer et eonfugit ad Cœsaris pedes, nihil « aliud petituros quàm ut aliter periret nec esca fieret. « Motus est novitate crudelitatis Ceesar, et illum quidem « mitti , crystallina autem omnia coram se frangi jussit , " complerique piscinam. » {De ird^ lia, III, § 40, tome !«, Strasbourg, 1809.) i Quis non Vedium PoUionem pejus ode- ' rat quàm servi sui , qu6d murœnas sanguine humano sagi- " nabat, et eos qui se aliquid offenderant, in vivarium, quid 1 aliud quàm serpentium, abjici jubebat ? hominem mille
• mortibus dignum ! Sive devoranflos servos objiciebat muif rsenis quas csuras erat, sive in hoc tantîim illas alebat 1 ut si,aleret. k {De clemeutio^ lih. I, \ 18, tome II.)
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esclaves, avec celui de saint Paul et de saint Pierre, que j'ai rapporté, et que Ton dise de quel côté est la supériorité (1). Concluons que les vrais
(1) « Rideo istos qui turpe existimant cum servo suo
• cœuare : Quare? Nisi quia superbissima consuetudo cœ-
• nanti domino stantium servorum turbam circumdedit,.... M Vis tu cogitare istum quem servum tuum ?Qcas, ex iis- » dem seminibus ortum, eodem frai cœlo^ œquè spirare, œquè 1 vivere, œquè mon? Sic cum inferiore vivas quemad-
• modùm tecum superiorem velis vivere. Quotiens in men-
• tem venerit quantum tibi in servum licôat, veniat in men-
• tem tantumdem in te domino tuo licere Vive cum servo
' clementer : comitem quoque et in sermonem illum admitte « et in consilium et in convictum Non ministenis illos
• œstimabo sed moribus. Sibi quisque dat mores, ministeria â» casus assignat. Quidam cœnent tecum quia digni sunt, qui-
• dam ut sint. Si quid enim in illis ex sordidâ conversatione
• servile est, honestiorum convictus excutiet Quemad-
u modùm stultus est qui, equum empturus, non ipsum inspi- M cit sed stratum ejus ac firsenos, sic stultissimus est qui homi- M nem aut ex veste aut ex conditione, qu» vestis modb nobis « circumdata est, sestimit. Servus est! Sed fortassè liber n animo. Servus est! Hoc illi nocebit? Ostende quis non sit. « Alius libidini servit, alias avaritiœ, alius ambition!, pmnes
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progrès de Tœuvre de destruction de Tesclavage sont dus au développement graduel de la civilisation, et que son entière réalisation n'est réseiivée qu'aux lumières actives de la saine philosophie. On a maintes fois reproché et avec raison à deux grands philosophes de l'antiquité, Platpn et Aristote, d'avoir soutenu la nécessité de l'esclavage; mais on a presque toujours oublié d'ajouter, et je dois, pour l'honneur de la philosophie, si cet honneur pouvait être mis en cause même par les plus graves aberrations de ses disciples, constater ici ce qu' Aristote lui-même nous
If timori. Dàbo consularem aniculae servientem , dabo ancil- « lulœ divitem, ostendam nobilissimos juvenes mancipia panu tomimorum. Nulla servitus turpior est quàm voluntaria. « Quarè non est ^ubd fastidiosi isti te deterreant quorninùs » servis tuis hilarem te prses'tes et non superbe superiorem.
« Colant potiùs te quàm timeant Hoc qui dixerit oblivis-
H cetur id domino pàrum non esse quod Deo satis est , qui u colitur et amatur. Non potest amor cum timoré misceri. V Rectissimè ergb te facere judiio quod timeri à servis tuis u non vis. » {Epistola 47, tome III.) Voir aussi le traité De Beneficm, lia, III, § 18-20 et 28, tome II.
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apprend, à savoir que, déjà de son temps, il y avait d'autres philosophes qui soutenaient que l'esclavage n'était .fondé que sur la violence et la loi politique, et qu'il était contraire à la nature et à la justice (1). On se trompe donc grandement lorsqu'on attribue, comme cela arrive fort souvent, aux philosophes anciens en général l'opinion particulière de Platon et d'Aristote. Il est constant d'ailleurs que les philosophes de l'école stoïque tenaient généralement l'esclavage pour une violation du droit naturel. La plupart d'entre eux, particulièrement ceux des trois premiers siècles de notre ère, en proclamant l'égalité native de tous les hommes et en se prononçant énergiquement contre le principe même de la servitude, ont travaillé à préparer son abolition bien plus efficacement que ne pouvaient le faire les docteurs chrétiens. En effet ces derniers, dans leurs meilleurs accès de sympathie pour les
(1) no).'.Tt/.wv, livre 1er, ch. III et VI, tome II, Paris, 16iy.
esclaves et lorsqu'ils étaient le mieux disposés à déclarer le devoir de les rendre à la liberté, étaient toujours empêchés d'aller jusque là par l'existence, dans les livres de l'Ancien Testament, de textes formels, donnant une consécration à l'esclavage, et par l'absence, dans les livres du Nouveau Testament, de textes le condamnant directement et expressément. Cette observation n'a point pour but assurément de diminuer le mérite de ceux des auteurs chrétiens qui ont pu contribuer à discréditer l'institution antique de l'esclavage; mais je veux dire seulement qu'il ne faudrait pas oublier ceux qui avaient pris l'initiative et leur avaient donné l'exemple d'une généreuse intervention en faveur des droits de l'humanité, et qui l'ayant fait dans des temps plus difficiles et avec plus de dahger, avaient en cela montré encore plus de courage çt acquis plus de mérite.
J'ai eu beaucoup à accuser dans cet ouvrage. Or le rôle d'acciisateur est peu agréable à remplir, pour qui ne l'a pris que par un sentiment d'impé-
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rieux devoir. On comprendra donc que j'éprouve un vrai soulagement à nommer, en terminant, plusieurs prêtres chrétiens, qui, par des actes privés, ont contribué à raffranchissement des esclaves. Je suis loin de donner pour complète la liste des bons exemples que je vais citer. Je ne doute pas qu'elle ne puisse être grandement augmentée, et j'applaudis d'avance à toute recherche qui sera faite dans<5e but.
Saint Ambroise, archevêque de Milan (iv® siècle), vend les vases sacrés de son église pour racheter des chrétiens, réduits en esclavage par les Goths.
Saint Paulin, évêque de Noie (v^ siècle), vend ses biens pour racheter des esclaves chrétiens.
Acacius , évêque d'Amida (v« siècle) , vend les vases d'or et d'argent de son église, pour racheter 7,000 captifs Persans, qu'il renvoie dans leur patrie.
Le pape saint Grégoire (vi^ siècle), affranchit ses esclaves. Ils étaient chrétiens sans aucun doute ; car j'ai dit plus haut et l'on n'a pas oublié
comment ce même pape recommandait de traiter les esclaves payens-pour les forcer à se convertir au christianisme. . •
Le même saint Éloi (vii<^ siècle), que nous avons vu transmettant à une abbaye les esclaves que lui avait donnés Dagobert, rachète et affranchit des Saxons que Ton vendait par troupeaux. Les conseils de cet évêque n'ont peut-être pas été étrangers au fait suivant. Sainte Bathilde, épouse de Clovis II, et que saint Éloi ayait encore eu le temps de voir sur le trône, aurait, dit-on, affran- . chi ses esclaves chrétiens. Elle avait été esclave elle-même avant d'être reine. Le souvenir des humiliations de sa précédente condition aurait sans doute été pour beaucoup dans les motifs de cet affranchissement,' et loin d'en diminuer la valeur à mes yeux, il l'augmenterait au contraire ; car la prospérité est si corruptrice de sa nature, et il y a tant de gens qui, après que la fortune les a portés des plus humbles conditions aux plus élevées, oublient les misères endurées dans les rangs d'où ils sont partis, que le petit nombre de
ceux qui s'en souviennent méritent qu'on leur en sache plus de gré.
L'évêque Wilfrid (vii« siècle) affranchit 250 esclaves des deux sexes, qu'il avait reçus en présent du prince Saxon Edelwalch, converti par lui au christianisme.
Saint Benoît d'Aniane (viii« siècle) rend à la liberté les esclaves des terres données à son monastère.
Smaragde, abbé de Saint-Miel (ix® siècle), supplie Louis le Débonnaire d'abolir l'esclavage.
Saint Remberg, archevêque de Bremen-Hambourg (ix® siècle), vend les vases sacrés et son cheval pour racheter des esclaves.
A côté de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, que j'ai déjà cité, je dois mentionner les évêques irlandais, assemblés à Armagh (xii« siècle), pour affranchir les esclaves anglais.
Le pape Pie II (1462) blâme les chrétiens portugais, établis en Guinée, de réduire les néophytes nègres en servitude.
Qui ne sait les généreuses réclamations de
Las Casas en faveur des habitants asservis du Nouveau Monde? Pourquoi faut-il que sur la mémoire de cet évêque pèse le reproche d'avoir, par une aveugle affection pour les Indiens, conseillé d'aller acheter des noirs en Afrique, et d'avoir ainsi contribué à propager l'odieux trafic que pratiquaient déjà les Portugais?
Le pape Urbain VIII (1639) défend de réduire les Indiens en esclavage.
Le pape Benoît XIV renouvelle cette défense en 1741.
A cette dernière époque même, et quoique la philosophie du xviii« siècle eût déjà porté d'assez rudes coups à la cause de l'esclavage des colonies, néanmoins il y avait encore quelque courage et quelque mérite dans ces défenses, parce que le fait non seulement de l'esclavage mais de la traite des nègres était encore patent et protégé par les gouvernements. Mais on ne saurait en dire autant de la lettre apostolique du 3 décembre 1839, par laquelle le dernier pape, Grégoire XVI , a interdit la traite des nègres. Venir prêcher contre cet
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infâme trafic, quand tout le monde le réprouve, quand les gouvernements mêmes qui ne sont mus que par des considérations d'intérêt matériel, le condamnent et l'interdisent, quand il ne se fait plus que clandestinement, quand les marchands de chair humaine sont poursuivis sur terre et sur mer, cela est louable sans doute, mais cela est tardif et insuffisant. La philosophie en a presque fini avec la traite des noirs ; mais elle a encore une belle œuvre à accomplir, et puisque vous êtes émus, joignez vos réclamations aux siennes. Si la loi ne permet plus de vendre des hommes, elle permet encore, et par une cruelle inconséquence, d'en posséder. Il faut obtenir l'afiTranchissement de§ esclaves que possèdent encore plusieurs colonies ; il faut amener les gouvernements et les colons à consentir enfin à cette grande réparation qui ne saurait plus être retardée, et qui du reste pourra seule empêcher véritablement la traite, en la rendant inutile. Demandez donc aussi l'abolition de l'esclavage dans ces colonies. Demandez-la expressément et intelligi-
blement; car c\st la seule question qui reste à vider : celle de la traite n'en est plus une, vous le savez bien. Ne vous bornez point à une condamnation vague de l'esclavage. Allez droit au fait. Prescrivez formellement aux chrétiens de cesser de posséder des esclaves. Mais quoi! vous restez muets ! Vous que la pensée seule de la vente des nègres attendrit jusqu'aux larmes quand on ne peut plus s'y livrer sans infamie légale et sans danger de ruine, vous êtes insensibles, vos entrailles ne vous disent plus rien, quand vous voyez des milliers de vos semblables gémir encore dans les fers! vous n'avez plus de menaces pour ces propriétaires inhumains, plus de remontrances, plus de conseils pour ces gouvernants leurs complices ! D'où vient donc cette différence? Le voici peut-être. C'est que personne ne défend plus la traite des nègres, et que vous pouvez alors tonner à votre aise et sans vous compromettre contre ceux qui la ^pratiquent, tandis que des hommes influents et bons catholiques possèdent des esclaves dans certaines colonies, et que des
gouvernements protègent encore cette abominable possession. Or vous ne voulez vous mettre mal ni avec des gouvernements qui vous prodiguent des caresses intéressées, ni avec de riches propriétaires qu'ils ménagent et qui d'ailleurs vous sont saintement soumis en religion.