‹ De l'esclavage dans les colonies: pour servir d'introduction a L'histoire deChapitre 17 sur 21 · Conversion de RoUou · texte numérisé non relu

Conversion de RoUou

On voit par ce tableau que les invasions des Normands se renouvelèrent chaque année , non-seulement dans Tancien territoire des Gaules, mais encore dans le nord de TÂUemagne. Ainsi tous les maux de Finvasion pesèrent, pendant un demi*siècle, sur la plus grande partie de Tancien empire de Gharlemagne. Les ravages des envahisseurs ne se bornaientpointaux provinces extrêmes; lesNormands, en remontant les fleuves, pénétraient dans l'intérieur des terres. Ils pillaient les bords de la Meuse» de la Sonuue, de TÀisne, de la Seine, de l'Oise, de la Marne et de la Loire. Ils avaient pénétré jusqu'en Champagne; on les avait vus à Toulouse, et ils avaient poussé leurs incur> sîons jusque dansleLiraousin et dans l'Auvergne^

^ Voir Luit|Nrand f ap. Muratorî, Ber.itaîic, t. Il, p. 425; Chroniq*

D'autre part , les Sari^sins s'étaient établis en Provence , aux environs de Nice : de là et de quelques-unes des stations qu'ils avaient sur les bords de la Méditerranée ils s^élançaient sur les villes et les canapagnes , et, comnae les Normands, ils enlevaient, pillaient ou brûlaient tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage. Plus d'une fois dans leurs courses ils pénétrèrent jusque dans la Savoie, le Piémont et la Suisse.

, Pendant ces longues invasions le pouvoir royal se montre impuissant pour arrêter les envahisseurs. Il ne p^t plus, comme autrefois, appeler à son aide les fidèles, comtes ou autres, avec leurs vassaux, et rassembler une force armée suffisante. Il traite avec ces envahis* seurs et leur donne de l'argent. Quelquefois, il est vrai, des troupes s'armèrent pour repousser les Normands ; mais ces troupes étaient excitées par le seul instinct d'une détente k peu près individuelle, et les chefs qui les commandaient étarent souvent des hommes qui, à l'égard de la royauté, s'étaient soustraits à toute dépendance.

Les invasions des Normands amenèrent un autre ré* sultat. Les propriétaires de terres allodiales ou dé bénéfices, avant que les bénéfices fussent devenus héréditaires, élevèrent des châteaux pour se soustraire aux incursions des dévastateurs. L'édit de Pistes ordonne de raser tous les châteaux qui ont été construits sans la permission du roi^ On ne tint pas compte de cette défense;

de Novakdsey i, II, part, a, p. 730; Dissert, ap. Muratori, t. X, p. cm et suiv. — ^Voy. M. Reinaud , Invasions des Sarrasins en France, en Savoie, en Piémont et en Suisse, Paris, i836, p. lôy, i58 et suiv. ^ Capit, de Vàn 864, Baluze, t. JI, col. igS»

les châteaux se multiplièrent; les villm eiles-mémes se fortifièrent, et d'un grand nomlM*e de ces viUm fortifiées sortirent plus tard des cités riches et populeuses.

Dans une société ainsi organisée il n'existait aucun commerce. Du temps de Chariemagne encore on échangeait ou on vendait des objets d'orfèvrerie» des pierres précieuses, des armes, de riches vêtements. A la fin du IX* siècle le négoce de ces choses meahles, comme celui des esdaves qui leur étaient assimilés , avait entièrement cessé. Chacun tirait de son travail ou du travail des siens les vêtements qui le couvraient et les armes qui servaient à ledéfendre^ On ne recherchait plus guère alors les esclaves meubles qui, se distinguant par quelque talent devena inutile, étaient des objets de luxe aussi bien que les pierres précieuses, les riches vêtements et les belles annuités; de pareils esclaves ne devaient point trouver place dans la société à cette époque de crise et de désorganisation.

* Il y avait dans les viUœ, sous les deux premières races, et plus tard, sur les terres des châteaux, à Tépoque de la féodalité, des ouvriers de différents métiers qui confectionnaient les objets de première nécessité pour le mûtre et les serfs du domaine. Ces ouvriers étaient serfs eux-mêmes. — Le capitulaire de Chariemagne, de viUis, donne une énumératioii de ces différents ouvriers : c . .. Fabros ferrarios, au- « rifices , argentarios , sotores , tomatores , carpentarios. . . . reliatores qui «retîa facere bene sciant ad vetiandum.i (Voy. Capiu Baluze, t. I, col. 337.) — Nous lisons le passage suivant dans une lettre que Loup, abbé de Perrière, adresse à un certain Louis (en 844 ) : tCcteram ves- ' «tram opinatissimam flagitp li[>eralitatem , ut duos nostros famulos a «vestris fabris, quos peritissimos vos babere longe lateque fama vu]> « garit, auri et argenti operibus erudiri jubeatis, vestro beoeGcio nobis • et vicinis nostris plurimum profuturos.» (Lupi,abb. Ferrariensis, EpisL ap. Script, rer.gaïiic.etfrancic. l. Vif, p. 488.)

Ou platôt, disons -le, cette classe d*eselaves, diminuant peu à peu, avait fini par disparaître. Le capituiaire de 806 et un artide de la compilation d*Ângesise sont à peu près les deux derniers vestiges que nous rencontrions de l'existence des esclaves meubles et vendables. Encore nous avons fait remarquer ailleurs qu'Angesise, qui écrivitsous Louis le Débonnaire, avait fait entrer dans son recueil une loi très-ancienne réglant les formalités à remplir dans les ventes d'esclaves (loi certainement antérieure au ix** siècle) , probablement dans la seule pensée de compléter sa compilation.

Il n'y avait donc plus, à la fin du ix* siècle, que des esclaves immealles. Ces esclaves n'avaient d'autre patrie que le sol où i}s étaient fixés. Ils s'y attachèrent irrévocablement. Ils devinrent les hommes de corps du seigneur qui commandait à la terre où ils demeuraient. Alors ils construisirent, sous les murs du château ou de l'abbaye, la pauvre et chétive cabane qui , pendant bien des siècles encore, devait les emprisonner, eux et toute leur famille.

Nous tirons de ce que nous avons dit précédemment la concluMon qui suit :

1^ Les nombreux esclaves attachés à la culture des terres allodiales, qui faisaient valoir les villœ appartenant en propre aux particuliers, suivaient, dès les premiers temps de la conquête, la nature de l'immeuble; ils se confondaient avec le pré, la Tigné, le bois et le champ labourable qui dépendaient de ces villœ. Nous avons établi ce fait à l'aide de textes empruntés à la loi ou à des actes privés.

2® Les esclaves attachés aux domaines du fisc, qui cul-

tivaient les villœ transmues en bénéfices, étaient paiement inséparables de rimmeable. Noas nous sommes également appuyé, pour démontrer ce fait, sur des passages nom* breax des édits et diplômes émanés des rois ou des empereurs.

3^ Après avoir établi, en nous servant des paroles juémes du capitulaire de 8o6 , une distinction entre les esclaves meubles et les esclaves immeubles, nous avons montré que les esclaves attachés aux domaines publics ou particuliers [biens aUodiaux ou bénéfiees) , et qui suivaient, comme casati, la nature de Timmeuble, formaient, dès le r^e de Chariemagne, Timmense majorité des esclaves.

4** En jetant un coup d*œil sur les révolutions qui s'étaient accomplies dans Tempire pendant le ix** siècle : diminution de la classe des hommes libres et des petits propriétaires, aOiûbiissement du pouvoir central, invasions des Normands, nous avons constaté que , dans les transformations subies par la société, la classe des esclaves meubles avait complètement disparu. 11 ne restait donc plus sur le sol de cette multitude de propriétés isolées et indépendantes que ces esclaves immeubles ({ue^ dans Thistoire du moyen âge, nous appelons serfs de la glèbe.

En résumé, la servitude de la glèbe fut généralement substituée à Vesclavuge ancien, dans l'Europe occidentale, vers la fin du neuvième siècle et, au plus tard, dans les premières années du dixième^.

' Ces coDclusioDfl s*appliquent surtout à raDcienue Gaule et au territoire qui formait Tempire de Chariemagne; nous modifierons, dans notre résumé général. et dans nos appendices, ce qu^elîes auraient de trop absolu pour les pays situés hors de ces limites.

RÉSUMÉ Et CONCLUSION GÉNÉRALE.

L'esclavage , né du droit de la force , et présenté comme un bienfait de la victoire, se perpétuait dans le monde ancien, par lui-même, par la guerre d'où il était sorti, et par des moyens établis en droit ou acceptés en fait. Le butin du pirale comme celui du soldat passait dansTusage public sous la garantie du marchand; car il fallait des esclaves; ils étaient impérieusement réclamés, et par le service de TÉlat et par le service des particuliers, soit en ville, soit aux champs {servi puhlici, servi privaii, familia urbana , familia rastica). Mais si leurs devoirs étaient nombreux, nul droit n'en con^pensait pour eux la rigueur. , Retranchés de la classe des personnes, instruments animés da ménage, comme disait un ancien , et tout au plus au premier rang parmi les animc^ux domestiques, la loi les dédaignait, même pour les châtier. Elle les abandonnait à la discrétion du maître, qui les abrutissait, en effet, au gré de ses passions , par la double influence de traitements intolérables ou de plaisirs honteux. Au milieu de ce mépris général, des voix moins égoïstes, quelques lois plus humaines avaient pourtant pris leur défense. Leur condition s'améliorait dans le droit» et dans la vie commune ils en trouvaient parfois le terme par l'affranchissement. Mais ce bienfait n'avait rien dç général; l'abîme donf ils étaient sortis engloutissait d'autres victimes, et l'esclavage durait toujours.

104 HESUMË

Pour que l'esclavage fàt aboli, il fallait que les besoios qui le reodaieDl nécessaire pussent être autrement satisfaits. Le travail libre, nous Ta vous vu, existait près de l'esclavage, occupé des mêmes œuvres et partageant quelquefois ses fonctions; mais ce n'était point sa faible concurrence qui pouvait jamais détruire Tesclavage. Des causes plus générales, agissant sur la société tout entière, vinrent transformer Tesciavage et le travail libre avec lui.

Ces causes, cest dans le droit impérial que nous les Avons cherchées d*abord. Et, rappelons-le bien, le droit impérial n'affranchit pas, il asservit plutôt. Même dans le service de Tadministration qui, devenu milice, se ferme à Tesclavage, TÉtat n'affranchit pas; et il n'y a point là contradiction. Pour abolir l'esclavagç , en effet, ce qui importe le plus ce n'est pas d'affranchir l'esclave : il meurt, ne le renouvelez pas, et l'esclavage est aboli. Ainsi l'Etat remplace l'esclave public par l'homme libre ; il n'affranchit pas l'homme , il affranchit ses fonctions : il les élève au-dessus de l'esclavage; et il ne fallait pas les élever bien haut dans cette misère de l'empire pour qu'elles pussent tenter le plébéien. Il est esclave par le fait; mais c'est aussi la condition du plus noble de la cité : c'est la condition de tous; chacun est attaché au service de l'État par le lien de son origine, et ainsi toute l'action du droit impérial se peut ici définir par deux mots : affranchissement des fonctions serviles, asservissement des fonctions libres.

Nous avons insisté sur cette tendance de l'administra-

. lion romaine, non-seulement à cause de cette classe même

des esclaves publics, où l'esclavage ancien se trouve par le

fait généralemeot aboli, mais encore et surtout parce que nous retrouvions en elle les vraies ^causes qui déjà cons^ tituèrent le servage sous la forme romaine du colonat Si Tempire a besoin d'une organisation toujours agissante, et si pour cette raison il retient chacun en son lieu, il n*a pas moins besoin d'assurer la base même de cette organisation, les revenus du fisc, en assurant la colture des terres; à cette fin il attache le colon à la glèbe, comme le curiale à la curie. Une cause nouvelle avait d'ailleurs contribué à étendre cette action du droit. L'esclavage, qui n'avait plus guère d'aliments au dehors, s'alimentait de la misère publique. L'homme libre , que le riche autrefois chassait sur ses terres pour l'enfermer dans sa famille rustique, pressé par la faim, venait de lui-même à Vergastulam. Dans ce dépérissement de l'esclavage la loi acceptait l'abus qui sauvait la culture et les revenus du trésor. L'homme libre viendra renouveler cette dasse demi-éteinte ou s'adjoindre à ses travaux. Mais la loi, en le reconnaissant dans cette condition nouvelle , lui réserve une partie de ses droits : elle ne lui demande qu'une chose, celle que réclame l'intérêt de la culture : qu'il reste attaché à la terre, lui et sa race. Le maitre, en conséquence, aura le droit de l'y retenir; mais il n'aura point le droit de disposer de lui, et bientôt la même raison d'État nejui permettra pas plus d'aliéner son esclave rustique. Ainsi , née de la misère et de la violence, cette nouvelle servitude trouve sa sanction dans la loi, et l'esclavage, sans perdre encore le titre qui l'en distingue, lui est, par le fait, assimilé.

Mais daus le service des champs, comme dans le ser-

vice de TEtat, il y avait pourtant encore, au dernier degré de misère, de véritables esclaves, dont le droit impérial n'avait guère changé la position, et il en était surtout ainsi du service domestique. Bien que là aussi pénètre rinfluenoe du maître commun pour gêner la liberté du maitre particulier, bien que le travail libre fasse concurrence au dehors , Tesdavage est toujours , en de certaines limites, un besoin commun, et, en de certaines maisons, un besoin de luxe. Si nulle antre cause ne vieqt le combattre, il subsistera. '

Pour abolir enlisement Tesdavage il fallait donc un principe qui ne se bornât pas à le modifier dans, ses usages, à le changer dans sa forme, mais qui Tattaquàt en lui-même et au fond. Ce principe, le christianisme le posa. Il le proclame dans ce texte sublime qui relève toutes les conditions inférieures : la femme, Tesclave, le gentil, les opprimés de tous les droits, pour les égaler et les unir aux autres en Jésus-Christ. « Non est Judœus, neque Grae* « eus, non est servus neque liber; non est masculus neque « femina : omnes enim vos a num estis in Christo ^ » Et , chose admirable, en révélant à Tesdave sa dignité d'homme et les droits qu'elle lui assurait, le christianisme lui apprit à en faire le sacrifice : « Je suis esdave de César, disait un «jeune martyr à qui le préfet rappelait avec dédain sa « condition , mais je suis chrétien , aifiranchi par le Christ, et « admis, par son bienfait et sa grâce, dans là communauté « d'espérance de ceux que vous voyez là. — Servus quideoi « Caesaris sum , sed chrislianus , a Christo ipso libcrtate « donatus, et illins bénéficie et gratiaejusdem spei, cujus

> Golaf.tii, 28.

«et isti sunt, quos vides, particeps faclus^ » Le christidnisme descendit dans Tesclavage pour partager ses souffrances, pour ennoblir ses travaux. Nul ne fut plus réputé vil : les plus humbles corporations , celle des copiâtes, qui enterraient les morts, celle des paraholani, qui soignaient les malades dans les pestes d'Alexandrie, étaient remplies de clercs. Les esclaves n'en étaient pas moins méprisés ericore : « Le roi , disait saint Jean Cbrysostonie , repousse «de son armée ses compagnons d'esclavage l* BcurtXeùsfièP TovjT bfto^itXovf xùtl rffç ainffs aÛT& xotvojvovmas (pinr&ù^ qùh, àitùl xaxaXéy^tv eh rà t/lpanàv^ov rà §9icttXinày, àv ^ovXot rix^wriv iwee^. Mais TEglise aussi fut une milice; de bonne heure elle en prit le nom , militans in terra. Des hommes tirés des plus humbies fonctions de TeSclavàge furent élevés par .elle aux premiers rangs de la hiérarchie céleste, et proposés à la vénération de tous, principalement à l'exemple de leurs frères en servitude. Leurs frères marcheront sous leur patronage, dans la milice de celui qui avait voulu être le fils du charpentier.

Mais l'Église ne songea point seulement è régénérer l'esclave par la foi , elle tendit à l'afirançhir; et d*abord elle attaqua l'esclavage dans ce qu*il avait de plus immoral , de plus superflu. Elle fit un crime des esclaves de sang, dès gladiateurs, une honte des esclaves de débauche ou de luxe. Elle fit un précepte de l'aflranchissement; et les saints de bonne heure en donnèrent d'éclatants exemples. Elle ne commanda point encore; et ceux qui avaient le pouvoir de commander ne firent que supprimer les en-

' AcL S. Justin, ap. Ruioart, p. à à*

' Homii. X in Johannem, éd. Gaunie, t. V [II , p. 68.

traves du droit qui pouvaient gêner Inapplication du précepte de TÉglise : ce fat surtout l'œuvre de Justinîen. — Mais déjà en Occident de nouveaux désordres avaient rendu son intervention plus nécessaire^.

Quand les Barbares entrèrent dans Tempire , ils adoptèrent Tesciavage réel et personnel , tel qu'ils le trouvèrent établi. Seulement, dans le premier désordre des invasions, ib ne saisirent point les distinctions que le progrès des temps et la l^slation modifiée parle christianisme avaient introduites dans Tesclavage. Us confondirent d'abord tous les esclaves. Ce fut surtout le colon qui eut àsoufinr dans ces changements. Le maître Tarrachait suivant ses caprices à la terre qu'il cultivait, pour lui faire remplir auprès de sa personne les fonctions domestiques. En général , au moment des invasions, Fesclave fut soumis à des souffrances intolérables. Les maux qui pesèrent alors sur les classes inférieures de la société étaient le résultat inévitable de la conquête brusque et violente qui avait été accomplie par les Barbares. Qui donc pouvait apporter remède à ces maux? Les vainqueurs avaient fait des lois à leur usage; mais ces lois, empreintes de la dureté de l'époque, ne pouvaient opposer qu'un faible obstacle à des mœurs grossières et cruelles, à des passions désordonnées.

Dans ces temps de crise et de misère le christianisme n'abandonna point la cause de l'humanité, il se jeta pour ainsi dire au-devant des Barbares; il les gagna d'abord , et, quand il les eut gagnés, il les domina au profit de la partie souffrante de la société. Mais il eut encore à sou-

' La coDclusioD, pour cette première partie , est de Fauteur de la preinièro partie du mémoire couronné, (fïist del'esclava^e dam lantùiaité.]

leniri pendant longtemps , une lutte terrible contre les instincts féroces de ses Barbares néophytes. Nous Tavons vu poursuivre avec une patience et une charité admirables la glorieuse mission que déjà, sous Tempire romain, il s'était imposée à Tégard de Tesclave. Il travaille sans se lasser, sans se rebuter. D'abord , dans les temps de violence et de guerre, au moment des invasions, quand les conquérants se disputent entre eux, quand ils vident leurs querelles à main armée, les prêtres et les saints suivent le vainqueur ; ils implorent miséricorde pour les vaincus , ils demandent la liberté pour les captifs ; car ils savent que chaque prisonnier est destiné à subir un rigoureux esclavage. Puis,, quand ils ont délivré les captifs , ils accourent sur le rivage de la mér, là où des vaisseaux venus des contrées les plus lointaines apportent au commerce d'innombrables esclaves ; ils les rachètent par centaines et les payent de leur argelit.

Mais les prêtres et les saints ne pouvaient racheter tous les esclaves , et sur les terres mêmes des ^lises et des monastères vivaient de nombreux colons. Les abbés et les évéques essayèrent alors d'améliorer le sort de leurs propres esclaves; ils les traitèrent avec douceur; ils ne les soumirentfpoiht à des travaux trop rigoureux et n'exigèrent point d'eux de trop fortes redevances. Le sort de l'esclave ecclésiastique fut dès lors, pour tous les autres esclaves^ un sort digne d'envie. Des hommes qui ont échappé par la fuite aux propriétaires de biens allodiaux , au fisc, aux possesseursde bénéfices, accourent en foule et demandent comme une faveur d'être compris dans les familles de l'Église. L'esclave savait bien tout ce que les prêtres et les

saint» avaieni déjà fait ponr loi. Dans des t«mps de calamité rÉglise lui avait ouvert ses portes et offert |in refuge assuré; elle avait |)énétré maintes fois, pourTarracber aax tortures, danswla maison d*un maître cruel. Mais ce n'était pas là ie plus grand de ses bienfaits; de chose qu'il était, elle l'avait élevé à la dignité d'homme; elle lui avait reconnu des droits; elle ayait constitué pour lui la famille. Elle alla plus loin encore : celui que la société du siècle a repoussé et rejeté de son sein, TÉglise l'adopte» le reçoit dans ses rangs; elle lui donne une place dans sa luérarcbie, et l'homme vil , l'esdave, est jugé digne de remplir les fonctions du plus sacré des ministères.

Mais l'Église ne travaille pas isolément : son esprit s'est communiqué au aiède, et le siècle a suivi son exemple. Disons mieux, dès l'avènement des Carlovingiens, son esprit domine le siècle, elle lui a imposé son autorité* Elle n'a plus à lutter toul à la fois « comme dans l'empire romain , contre les mœurs et les vieilles lois. Les décisîpns des concile, sa loi à elle» sont devenues la règle de tous. Elle modifie l'ancien droit, car c'est elle qui , sous Cbarlemagne , dans les grandes assemblées du printemps et de l'automne, dicte et écrit les Capitulaires ^. Si parfois* à œtte époque , on voit encore intervenir l'ancien ^roit , ce qui a survécu de la législation romaine, les dispositions de ce droit font un dur contraste avec la loi chrétienne» ■ Un homme, dit un vieux l^endaire, rendit à la liberté K cent esclaves; ceux qui l'environnaient lui demandèrent

' Voy, ce que M. Micbelet a dit de TinQuence épiscopale et de l*influehce de TÉglîse en générai sur le gooTerncment des Garloyingiens. [Hi*^ de France, t. I , dans les deux derniers chapitres.)

ET CONCLUSION GENERALE. lll

« pourquoi il n'en afFranchissait pas un plus grand nom- « bre : il est jusie, dit-il, que nous observions la loi mon- «daine, et que nous ne dépassions pas le nombre fixé « par la loi.-^ Justum , inquit, est ut lex mundialis in boc «observelur, ctideo numerum, in eadem lege prœstitu- « tum , praetergredi non debere ^. »

L*évéque de Paris saint Germain, saint Éloi et la reine Bathilde n'avaient jamais calculé avec la loi bumaine le nombre des esclaves qu'ils pouvaient racbeter et affranchir.

Nous pouvons donc affirmer que tout esclavage ancien a disparu au ix^ siècle. Mais si Tesclave a reconquis pour toujours sa dignité d'bomme , il lui reste encore à passer par une dernière transformation avant d'arriver à une émancipation complète. A quelle époque s'opéra cette transformation?

Montesquieu a remarqué que, dans les sociétés non civilisées, le nombre des esclaves attachés à la terre est plus grand que celui des esclaves domestiques; que l'esclavage est presque tout entier dans la famille rustique. Ce que Montesquieu a dit s'applique aux peuples barbares qui ont envahi l'empire d'Occident. En jetant les yeux sur le droit de ces peuples et sur les autres documents contemporains des premiers siècles de l'invasion , nous voyons, il est vrai , que les Barbares ont eu des esclaves domestiques; mais le nombre de ces estiavos issus de la civilisation romaine a toujours été fort restreint. C'est prin* cipalement dans les cités riches et populeuses que les esclaves domestiqués sont nombreux, et nous savons que

* Odonit Glunisc. Vila S. Geralâi, lib. III, cité par Sayîgny.

les coDqoéraDts germains, par uoe suite de leurs anciennes moeurs , vivaient de préférence dans leurs maisons de campagne , dans leurs villœ. L'esclave tendit dès lors à se fixer de plus en plus à la glèbe; car nous avons constaté que, dans les biens allodiaux commie dans les bénéfices, le colon suivait la nature de la terre à laquelle il appartenait, quil était immeuble comme elle. Sur les terres allodiales comme sur les bénéfices , nous le répétons , le nombre des esclaves meubles était donc irès-restreint. Plus tard les causes qui amenèrent une grande diminution dans* la classe des hommes libres eurent aussi pour effet de multiplier le nombre des esclaves immeubles* Les petits propriétaires libres, pour échapper à une spoliation violente, avaient eu recours à un expédient; ils s'étaient mis sous le patronage d'un propriétaire plus riche et plus puissant. Us s'étaient réservé, il est vrai, leur liberté pleine et entière; mais souvent, à la seconde ou à la troisième génération , les clauses du contrat qui avait lié le fort au faible étaient oubliées, et le fils du petit propriétaire était déjà rangé, sur les terres d'un comte ou d'un abbé, dans la classe des esclaves immeubles.

Quand l'anéantissement du pouvoir central et les invasions des Normands vinrent jeter la société dans de nouveaux désordres , quand chacun se rendit indépendant et s'isola; en un mot quand la révolution féodale commença, la servitude de lag^èbe était', dans l'ancien empire carlovingien, à peu près tout ce qui avait survécu à l'abolition de lesclavage ancien. Dans ces temps là, où il n'y avait ni commerce ni industrie^ où les besoins du luxe ne se faisaient point sentir, les esclaves meubles avaient complètement dis-

paru. Au reste le capitulaire donné à Thion ville, en 806, est le dernier acte qui fasse mention des esclaves meubles. Nous avons essayé de marquer avec précision l'époque où s'était accomplie cette grande révolution, et nous l'avons fixée à la fin du ix' siècle et au commencement du x** ^.

Toutefois ce n'était point là une émancipation complète* La condition du serf sur son sillon était bien dure encore. Soumis à de rudes corvées, à des tailles oppressives, il ne pouvait abandonner la terre de son seigneur, ^ car il aurait abrégé le fief^, pour parier le langage des vieilles coutumes; il naissait, se mariait et mourait à la même place. Plus d'une fois les idées de liberté , que le christianisme avait jetées dans le monde, fermentèrent dans son âme, et il songea aux moyens qui pouvaient lui assurer une condition meilleure. Certes ce devait.étre pour lui un moment plein d'une amère douleur que celui où , dan^s la chapelle du château , il venait , comme son maître , la femme de son maître, le fils de son maître , s'agenouiller devant le même autel et recevoir la grande leçon de l'égalité humaine. Sous l'impression de ces doctrines d'égalité et de liberté les serfs se soulevèrent au moyen âge« En se rappelant les paroles qu'ils prononcèrent alors , nous sommes hommes comme ils sont, on ne peut se défendre d'un sentiment de profonde tristesse. Si les ten-

' L^bistoire de Tesciavage chez les Ânglo-Saxons et les Ânglo- Normands et dans le pays de Galles, ^t nos appendices, modifieront ce qu'il y a de trop absolu dans cette pbrase appliquée à la société tout entière.

* Préface de D. Brial. Historiens de France, t. XIV, p. 65.

tatives des serfs ont échoué au moyen âge, c'est qu'elles étaient prématurées, et que le temps n'était pas encore venu où tous les hommes indistinctement devaient jouir des bienfaits de l'égalité civile.

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