‹ De l'esclavage dans les colonies: pour servir d'introduction a L'histoire deChapitre 7 sur 21 · DE L'ABOLITION · texte numérisé non relu

DE L'ABOLITION

AU MOYEN Age.

L*esclavage chez les Germains avant Tinvasion. — Si Tinfluence germanique a pu suffire à Tabolition de Tesclavage. — Droit des Francs, des Wisigoths, des Burgondes et des Lombards.

L'objet de ce chapitre est de montrer Vinfluence que les invasions des Barbares ont exercée sur Tesclavage. Nous avona essayé de constater cette inflaence, de la déterminer en suivant une à une toutes les différenteslois qui ont été faites par les peuples de race germanique établis , à l'occident de l'Europe, sur les terres de l'empire romain ; et nous pouvons signaler, à l'avance et en deux mots, les résultats de cette étude. Le droit barbare (et ici nous devons tenir compte,. avant tout, de la première rédaction des lois) ne se montra point favorable à l'abolition de l'es* clavage.'Bien loin d'apporter des adoucissements au sort de l'esclave, il fit même disparaître, pour un insisint, les

chaDgements hnportaDts que la civilisation romaine et le christianisme avaient introduits dans Tesclavage, changements qai auraient amené infailliblement, après un temps plus ou moins long, une émancipation générale. Nous ne nous fondons point ici sur de vaines probabiUtés , mais sur les lois invariables qui ont dirigé Thumanité dans tous ses âges.

Nous devons rappeler ici le système qui rapporte l'abolition deTesclavage à V influence germanique, et qui prétend que la servitude de la glèbe au moyen âge a pris ses origines dans les mœurs des Germains.

Lespartisansde ce système s'appuient généralement sur ce passage de Tacite : « Les autres esclaves (Fauteur vient de parler des Germains qui ont perdu au jeu leur liberté) ne sont pas classés comme chez nous et attachés aux différents emplois du service domestique. Chacun a son habitation, ses pénates, qu'il régit à son gré. Le maitre leur impose, comme à des fermiers, une certaine redevance en blé, en bétail, en vêtements; là se bonie la servitude. Les soins intérieurs de la maison appartiennent à la femme et aux enfants. Frapper les esclaves, ou les punir par les fers ou un travail forcé, est cho6e rare. On les tue quelquefois, non par esprit de disdpline et de sévérité, mais dans un niouvement de colère, comme on tue an ennemi, à cela près que c'est impunément. Les a£Qranchis ne sont pas beaucoup au-dessus des esdaves. Rarement ils ont de l'influence dans la maison ; jamais ib n'en ont dans l'Etat : j'excepte les nations soumises à des rois ^ » Il devait en être ainsi dans la Germanie. ^ « Servis t non in nostrum morem, descrtptîs per famiriam minis-

D'abord la servitude de la glèbe doit être Tunique forme de Tesdavage cbez les peuples barbares. Les Germains, dans le siècle où vivait Tacite, ne ressentaient point les besoins du luxe, qui ne se manifestent que dans les sociétés civilisées. Tacite dit encore, en parlant des Germains : « Le m£utre ne se distingue de Tesclave par aucun é raffinement d^éducation ^ » Pourquoi ces peuplades barbares auraient-elles eu, dans leurs forêts, ces innombrables /omilice employées au service domestique à l*intérieur des villes riches et populeuses ? Les Germains n'avaient pas de villes, et puis, dans la maison du (jrermain, c'étaient la femme et les enfants qui remplissaient les fonctions domestiques^. D'autre part, nous savons que lé Germain, en temps de paix, s'abandonnait à une complète inaction, et qu'il ne voulait point cultiver ses terres. Il fallait donc une classe d'individus spécialement aCTectés à la culture de la terre, et c'est là que nous trouvons l'esclavage*.

Or ce que nous venons de dire s applique paiement à

«teriis, utuntur. Suam qaiâque sedem, sups pénates régit. Frumenti «modiun dominas, aut peooris, aot.vestis, nt colono, injangit; et serti vus bactenas paret. Cetera domus officia uxor ac libèri exsequantur. « Verberare servum , ac viticuiis et opère coercere , raram. Occidere soft lent, non disciplina et severitate, sed impetu étira , ut inimicum /nisi « qnod impune. Libertioi non multum supra servos sunt, raro aliquod «momentum in domo, nnnqaam in civitate; eiceptis duntaxat îis genctibus quJB regoantur. • (Tadt. De Mor, Germon, XXT.)

' c Dominum ac servum nullis educationis deliciis dignoscas.»(/(2. Ihid.xx.)

* «Domus officia uxor ac liberi exsequuntur. * (Id. Ibid.)

' « lly a deux sortes de servitude : la réelle et la personnelle. La

tous les peuples barbares. Les Gaulois, du temps de Cicéron, regardaient comme une chose honteuse le travail de la terre : « Galli turpe esse ducunt frumentum manu « quderere ^. » C'était donc Tesclave qui labourait, semait et récoltait* Cet état de choses n'.existait plus dans les Gaules à Tépoque où vécut Tacite, parce que les Gaules avaient reçu la civilisation romaine; mais il existait encore dans la Germanie, qui n'avait point participé à cette civilisation. Il en fut ainsi dans la vieille Italie et aux origines jle la société grecque, et il en fut ainsi, nous le répétons, chez toutes les nations non civilisées. Le passage que nous avons cité plus haut ne prouve donc point que la servitude de la g^èbe au moyen âge ait eu son fondement dans les moeurs des Germains; car la servitude dont parle Tacite se retrouve nécessairement dans les premiers âges des sociétés, et elle a du être commune aux Germains et à tons les autres peuples barbares.

Placez ces peuples barbares dans un état social meilleur, supposez que, par le contact, ils aient emprunté quelque chose à la civilisation des nations policées, vous vous aper-

« réelle est çeiie qui attache Tesclave au fonds de la terre : c'est ainsi « qu'étaient les esclaves chez les Germains. Au rapport de Tacite , ils n'a- «vaient point d'offices dans la maison; ils rendaient à leurs maîtres «une certaine quantité de blé, de bétail ou d'étoffe. Cette espèce «de servitude est encore établie en Hongrie, en Bohême et dans plu- « sieurs endroits de la basse Allemagne. Les peuples simples n'ont « qu'un esclavage réel , parce que leurs femmes et leurs enfants font les «travaux domestiques. Les peuples voluptueux ont un esclavage «personnel, parce que le luxe demande le seryice des esclaves dans « la maison. • (Montesquieu, Esprit des lois, liv. XV, ch. x.) ' Ciccr. DeKepubl Iir,vi.

cevrez bientôt que leurs goûts se sont modifiés, que leurs besoins se sont multipliés. Ainsi les Getmains de Tacite n'ont point d'esclaves domestiques personnels, ils n'ont que des coloni, c'est-à-dire des esclaves réels. Un changement rapide va s'opérer. Il n'y a pas encore un siècle que les Barbares se sont fixés sur les terres de l'empire romain , qu'ils ont déjà, dans leurs maisons , des esclaves pour apporter les mets sur la table, d'autres pour verser le vin, d'autres pour confectionner xles objets de luxe en or ou en argent. L'influence de la civilisation romaine sur les mœurs des Germains n'est point un fait sans exemple: ce fait ne s'est point accompli d'une manière fortuite. Il devait en ^tre ainsi d'après la loi qu'ont suivie dans tous les temps les sociétés humaines. Les causes qui amenèrent cette révolution ont été signalées depuis longtemps. « Les « Germains, dit l'abbé de Gourcy, mêlés dans la suite « avec les^ Romains, dont ils empruntèrent les vices avec « la politesse, connurent des besoins qu'ils avaient ignorés «jusqu'alors, et firent servir une foule d'esclaves à leur « mollesse ou à leur vanité. Ce changement dans leurs « mœurs, joint aux grands domaines. qu'ils acquirent dans « les Gaules, dut multiplier. considérablement chez eux le « nombre des esclaves i. »

On a parlé souvent aussi de la 'douceur des peuples germains, et on a invoqué encore le témoignage de Tacite pour démontrer que cette douceur dans les mœurs avait eu une grande influence sur l'abolition de l'esclavage. Tacite a dit, il est vrai :« Frapper l'esclave ou le punir

' Gourcy, De l'Etat des personnes en France sous les rois des deux premières races, p. 76.

«par un travail forcé est chose rare ^. » Mais il ajoute :

• On le tue quelquefois, non par manière de discipline et « par sévérité » mais par emportement et par crière, comme «un ennemi, avec cette différence que c'est impuné- « ment^. • Chez un peuple où le maître tue son esclave (par colère ou autrement) avec impunité, sans -être obligé de satisfaire à la loi qui punit les meurtriers, Tesclave est une chose et non point une personne, l'esclavage existe dans tonte sa dureté, et le jour de Tabolition est enoore bien éloigné,

M. Guizot a remarqué qu'au moment des invasions Tesdavage devint plus rigoureux, et que les adoucissements apportés par la civilisation romaine à ce^ esclavage disparurent. « Les Germains, une fois transplantés sur le

• sol romain, diirent saisir assez mal la distinction des co*

• Ions et des esclaves : tous les hommes employés à la cul- « ture des terres durent être pour eux des colons, et les

• deux classes sq confondirent souvent sans doute dans « leurs actions conome dans leurs idées '. » Nous rappelle* rons ici ce qui a été établi dans l'Histoire de l'esclavage dans l'antiquité^, à savoir, que, parmi les chances possibles de l'abolition de l'esclavage ancien (dans le cas où les Barbares n'auraient point envahi l'empire ) , il faut compter la substitution progressive de l'esclavage réel à l'esclavage

* « Verberare servum , ac vincuiis et opère coercere , rar um. > ( Tacit. De Mor. Germon, xxy.)

' «Occîdere soient, non disciplina et severitate, sed impetu et ira, eut inimicum, nisi quod impuoe.» [Id,lhià,)

' Conn d'hUtoire de la cmlisation en France, t. IV, p. 269 et suiv.

* H. Wallon, Histoire de tescJava^e dans Vantitfmté, t. III, ch. vil.

peroonael. Eo finissant, nous pourrions peul-élre appliquer aux Germains ce que Montesquieu a dit des Romains: « Les Dations sitnpies et qui s'attachent elles-mêmes. au tra- « vail .ont plus de douceur pour leurs esclaves que celles « qui y ont renoncé... Mais lorsque les Romains se furemt

• agrandis, que leurs esclaves ne furent plus les compa- « gnons de leur travail, uiais les instruments de leur luxe «et de leur orgudl, comme il ny avait point de mœurs,

• on eut besoin de lois, et il en fallut de terribles pour « établir la sûreté de ces maîtres cruek, qui vivaient au « milieu de leurs esclaves comme au milieu de leurs en- < « nemis^. »

Au reste, le tableau que nous allons donner de la iégislation 'barbare suffira pour nous convaincre que les invasions > n'ont fait , dans le principe , que rendre fine rigoureux le sort de Tesclave, et que Vinflaençe germmiqufi, sans les autres influences dont nous tiendrons «compte plus tard, n'aurait point eu pour résultat TaboUtion de l'esclavage ancien.

Page 1