CHAPITRE PREMIER
PE LA rnoPBIÉTÊ.
Le mai Ire prétend que l’esclave est sa chose. L'idée même d’esclave dit qu’il appartient à autrui , qu’il est tenu de vivre et de travailler pour autrui , d’être l’instrument d’autrui et de faire sa loi ordinaire des volontés d’autrui , quelque opposées qu’elles soient à sa volonté propre. Un autre le possède, et par conséquent a droit à son temps et à ses forces, droit aux fruits de son travail, droit de lui imposer une tâche et d’en déterminer l’espèce et la durée, droit de le confiner en certains lieux, droit de lui arracher par le fouet l’œuvre qu’il en exige; en un mot, un autre a le droit de se servir de l’esclave comme d’un outil, et cela sans contrat, contre le gré delà victime, au mépris du droit qu’elle a de disposer d’elle-même et d’user de son énergie pour son propre bien. « lîn esclave, dit le Code de la Louisiane, est en la puissance du maître auquel il appartient. Ce dernier peut le vendre, disposer de sa personne, de son industrie, de son labeur; l’esclave ne peut rien faire, rien posséder, rien acquérir sans que tout n’appartienne à son maître. » « Les esclaves, disent les lois de la Caroline du sud, seront considérés comme meubles dans les mains de leurs maîtres, et réputés choses en toutes circonstances. » Tel
est l’esclavage; il entend faire d’un honnne une chose, une propriété.
Cette prétention de posséder un être humain est absolument fausse et ne repose sur rien. Il est impossible que l’homme ait un droit sur l’homme. On ne peut posséder, avec justice, une créature humaine. En user comme d'une chose, c’est un grand mal , c’est commettre le crime d’oppression.
L’évidence même de cette proposition en rend la démonstration difficile. On ne prouve pas une chose si claire. La défendre, c’est vouloir confirmer une vérité manifeste. Trouver des arguments n’est pas aisé, car un argument est quelque chose de plus simple que la proposition qu’on soutient. Celui qui en entendant réclamer un droit de propriété sur l’homme, ne voit pas et ne sent pas qu’il y a là une cruelle usurpation, celui-là on ne le convaincra point par le raisonnement, car il est malaisé de trouver des principes plus évidents que ceux qu’il a commencé par nier. J’essaierai, néanmoins, d’éclaircir la vérité que j’ai établie.
I. Il est visible que si un seul homme peut être possédé, tous les autres pourront l’être. S’il n’y a rien dans la nature humaine, dans notre commune nature, qui empêche et défende l’appropriation de l’individu, si le droit des hommes libres à la liberté est fondé, non sur leurs attributs essentiels, comme étant des créatures morales et raisonnables, mais sur quelque circonstance fortuite, accidentelle, alors il n’est personne qui, par un changement de circonstances, ne puisse devenir la légitime propriété d’autrui. S’il est au monde un seul individu qu’on ait le droit de réduire en escla-
vage,il 11’en est pas un seul auquel on ne puisse imposer la même chaîne. Que maintenant chaque lecteur s’adresse cette simple question : Pourrait-on, peut-on justement s’emparer de moi, faire de moi une chose, l’instrument passif de la volonté et du plaisir d’autrui? A-t-on le droit de me soumettre au pouvoir absolu, aux coups de fouet d’un maître ; peut-on me refuser la disposition et l’usage de mes membres et de mes facultés pour mon bien propre ? Celui qui s’interroge ainsi, hésitera-t-il, balancera-t-il , ira-t-ilchercher une réponse? Cette réponse, estce que tout son être intérieur ne la lui donne pas immédiatement , sans réflexion ? Est-ce qu’aussitôt il ne s’élève pas dans mon âme, la conviction, la certitude que personne ne peut avoir un pareil droit sur moi? Ne repoussons-nous pas avec indignation, a\ec horreur, l’idée d’être réduits à l’état d’outils, de choses dans la main de quelqu’un de nos semblables? Est-il une vérité morale plus profondément enracinée dans nos cœurs que celle qui nous dit qu’une telle dégradation serait un outrage infini? Et si cette impression n’est qu’une erreur, sur quelle conviction morale peut-on se fier? La certitude que nous ne pouvons devenir avec justice la chose d’autrui, ne tient pas à la couleur de notre peau, au lieu de notre naissance, à notre force, ou à notre richesse. Tout cela n’entre pas dans nos pensées. Le sentiment qui nous dit que nous avons des droits indestructibles est une partie de notre essence morale. C’est le sentiment de notre humanité qui implique la conviction qu’on ne peut pas nous posséder comme on fait d’un arbre ou d’une brute. C’est parce que nous sommes des hommes, qu’on n’a pas le droit de faire de nous des esclaves. Personne donc ne peut être légitimement asservi. En repoussant
loin de nous le joug comme un outrage indicible, nous nous condamnons nous-mêmes comme injustes et oppresseurs si nous l’imposons à ceux qui sont de même espèce que nous.
Il n’est pas nécessaire d’examiner si un homme, par suite d’un grand crime, ne peut pas perdre les droits de sa nature et subir l’esclavage comme juste châtiment. Les idées sur ce point sont en général imparfaites, mais les discuter serait étranger à notre sujet. Noiis ne parlons pas maintenant de criminels; nous parlons d’innocents qui ne nous ont pas donné de droit sur eux par leurs fautes; et notre propre conscience nous crie que ceux-là ne peuvent être légitimement traités comme une chose.
II. lin individu ne peut être pris et possédé comme une chose, parce qu’il a des droits. Quels sont ces droits, sont-ils nombreux ou non , tous les hommes ont-ils les mêmes . ce sont là des questions à traiter plus tard. Tout ce qu’on prétend maintenant, c’est que toute créature humaine a certains droits. Pour nier cette vérité, il faut refuser à une portion de notre espèce cette natujo morale qui est l’unique et solide fondement de nos droits; aussi, je crois qu’on ne l’a jamais contestée. Elle est reconnue même dans les Codes Noirs, car tout en dépouillant l’homme de sa liberté, ils affirment son droit à la vie, et menacent le meurtrier d’un châtiment. Or, je dis qu’un être qui a des droits ne peut légitimement devenir la chose d’autrui ; car cette propriété annule de fait tous ses droits. Elle lui ôte tout pouvoir de les défendre; elle lui fait un crime de les maintenir. L’essence de l’escla-
vagc, c’est de mettre un homme sans défense entre les mains d’autrui. Le droit réclamé par le maître d’imposer une tâche à l’esclave, de le contraindre, de l’emprisonner, de le fouetter, de le punir à son gré, et surtout d’empêcher la moindre résistance à ses volontés, est la négation virtuelle et le renversement de tous les droits de la victime. Ces deux droits ne peuvent exister ensemble. Doutons-nous de celui qui doit disparaître ?
III. On trouve dans l’Egalité essentielle des hommes un autre argument contre l’esclavage. Je sais que cette doctrine, si respectée de nos pères, a été niée dernièrement. Des logiciens qui n’ont que la science des mots, nous ont dit que cette phrase : Les hommes sont « nés égaux , » ne veut rien dire sinon qu’ils sont tous également venus au monde. Ils ont demandé si tous sopt également grands, forts et beaux , ou si la nature comme l’rocuste réduit tous ses enfants à une même mesure d’intelligence et de vertu. C’est avec de pareils arguments qu’on tâche d’écarter le principe d’égalité sur lequel les moralistes les plus surs ont édifié le devoir social, et c’est ainsi que le vieux fondement du despotisme , que nos pères , dans leur simplicité, avaient cru détruire, est rétabli par leurs enfants.
J’accorde aisément qu’il y a d’innombrables diversités parmi les hommes ; mais q l’on n’oublie pas qu’elles ont été ordonnées pour unir tous les hommes, et non pour en asservir quelques-uns, qu’elles ont été ordonnées pour fournir à tous le moyen et l’occasion de s’entr’aider, pour amener Je progrès de chacun et de tous; qu’en un mot : la diversité des qualités n’a qu’uu
but qui est le bien commun de tous. Qu’on n’oublie pas davantage que ces différences ne sont rien , comparées aux attributs qui nous sont communs; et c’est cette communauté qui constitue notre égalité essentielle. Tous les hommes ont la môme nature raisonnable, tous ont une conscience, tous sont égalqpent créés pour le développement indéfini de ces divines facultés, et pour le bonheur qu’elles procurent quand la vertu en règle l’usage. Peut-on reconnaître ces dons du ciel sans voir que les variétés d’espèce disparaissent devant eux? Ajoutons que les avantages naturels qui distinguent les individus se balancent naturellement, et ont été distribués sans égard au rang ni à la condition. Quiconque a une supériorité est inférieur par quclqu’autre côté. Le génie lui-mêine, la plus grande de toutes les faveurs, est quelquefois uni à d’étranges infirmités, et souvent, dans la conduite de la vie , il place ceux qui le possèdent au-dessous des hommes ordinaires. Souvent une grande érudition est forcée de rougir devant l’esprit naturel , le bon sens et la pénétration de gens sans éducation.
On voit que la nature, en dispensant ses faveurs, ne tient compte ni de la naissance, ni de la condition. Quelquefois les plus nobles esprits grandissent dans les sphères les plus obscures. Ainsi les hommes sont égaux; , et parmi ces égaux, qui donc justifiera qu’il a le droit de s’approprier autrui , d’en faire l’outil, l’instrument de son intérêt et de son plaisir? Laissez cette prétention commencer, où s’arrôtera-t-elle ? Si un seul homme peut l’avancer, pourquoi pas tous les autres? Parmi tous ces ôtres qui participent à la môme nature morale et raisonnable, qui donc peut prétendre sur autrui un
droit qu’on ne puisse aussitôt réclamer sur lui-même ? S’appuie-t-il sur la force supérieure de son corps ou de son intelligence ? Mais qui de nous n’a pas un supérieur dans l’une ou l’autre de ces deux choses ? Est-il sûr que l’esclave ou l’enfant de l’esclave ne surpassera pas son maître en énergie intellectuelle ou en valeur morale? La nature* a-t-elle établi des distinctions pour indiquer clairement lesquels de nous seront les propriétaires et lesquels seront les propriétés? Qui de nous peut sans rougir lever la tête et dire: Dieu a écrit là « maître » ? Où est-il celui qui peut montrer le mot « esclave » gravé sur le front de son frère? Ainsi l’égalité de nature fait de l’esclavage un crime. 11 n’est point d’acte portant le sceau de la nature qui donne à autrui 1a propriété du moindre individu.
IV. L 'essence même de la propriété prouve que l’homme ne peut être légitimement traité comme une chose. Qui dit propriété dit un droit exclusif, un droit qui écarte tout autre titre que celui du possesseur. Ce qui est à moi ne peut pas être à autrui. Si maintenant d’un individu vous faites une chose, quelle est la conséquence de cet acte? C’est évidemment que cet individu ne peut plus avoir de droit sur lui-même. Scs membres lui appartiennent de fait, mais moralement ils ne sont plus à lui. Il n’a pas le droit d’user de sa propre force; elle appartient à autrui. Il est tenu de regarder comme le bien d’autrui sa volonté , son intelligence et ses muscles , toutes les facultés de son corps et de son âme que le travail inet en jeu , Or, s’il y a au monde une propriété, c’est celle qu’on a de sa propre personne, de son esprit , de sa force. Tous les autres droits sont
faibles et insignifiants en comparaison de celui-là, et le nier, c’est nier tous les autres. Il est vrai qu’en punition d’un crime , un individu peut perdre le libre usage de ses membres, ses membres mêmes et sa vié. Mais l’idée même de perte implique que le droit u existé dans l’origine. Il est vrai encore qu’un homme peut, par contrat , conférer à autrui un droit limité sur ses forces; mais ce droit, il ne le donne que parce qu’il le possède, et il ne le donne que parce qu’il croit en profiter; le droit cesse à l’instant où on viole les conditions du contrat. Nier le droit d’un être humain sur sa personne, ses membres, ses facultés, sur l’énergie de son corps et de son esprit , c’est une absurdité trop forte pour qu’on la réfute autrement qu’en l’énonçant ; et cependant cette absurdité est au fond de l’idée qu’on peut être la chose d'autrui.
V. Une reconnaissance manifeste du principe que nous posons, c’est l’indignation universelle que soulève celui qui de son semblable fait un esclave. Nos lois ne connaissent pas de plus grand crime que de réduire un homme en servitude. Voler ou acheter un Africain sur sa terre natale, c’est de la piraterie.
Par Cet acte le crime le plus grand est commis, le droit le plus sacré est violé. Niais si on ne peut pas , sans une énorme injustice, s’emparer d’une créature humaine comme on fait d’une chose, est-t-il donc moins coupable d’ en user de la même façon ? Le crime, dans le premier cas, c’est de] destiner un homme à l’esclavage, à l’usage abominable qu’on en fera en le traitant comme un meuble ou une brute. Si le premier acte est coupable, en le répétant le rendra-t-on innocent ?
Si le premier outrage est infini , est-ce le second ou le troisième qui l’amoindriront? Est-ce que la durée de l’injustice, au lieu d’accroître le crime, en fait un droit ?
Il est vrai que , souvent , la longueur de la possession est considérée comme donnant un droit sur des biens acquis par des voies illégales. Mais dans ce cas il s’agit de biens susceptibles d’appropriation. Le Créateur les a destinés à être possédés; leur fin est remplie quand ils passent dans les mains d’un détenteur exclusif. Pour qu’une chose puisse être l’objet d’une propriété légitime, il est nécessaire que sa nature se prête à une appropriation légitime. Si , à l’origine, on ne peut pas la posséder sans crime, on ne peut certes pas la conserver innocemment. Or, la raison qui nous fait condamner l’enlèvement d’un nègre en Afrique, c’est que ce nègre est un homme, et que par sa nature il a droit d’être libre. La même condamnation ne doit-elle donc pas peser sur toute la durée’ de sa servitude ? Allons plus loin. D’où vient que la durée de possession est considérée par les lois comme conférant un droit ? Je réponds : parce qu’il est difficile de reconnaître le premier propriétaire, et qu’on craint de rendre toutes les propriétés incertaines en faisant remonter trop loin les recherches. Mais supposez qu’il existe une propriété de telle nature qu’elle porte gravée en caractères brillants et indélébiles le nom de son premier et légitime propriétaire. Dans ce cas , le fondement même de la prescription est ruiné ; car le temps ne peut ni cacher le propriétaire, ni le rendre incertain. Et alors est-ce que celui qui recevrait un pareil objet d’un voleur ou d’une succession de voleurs ne serait pas complice de leur crime ? Or, le véritable propriétaire d’un être humain
est connu de tous, c’est lui-même. Jamais esclave n’a porté stigmate aussi visible que le cachet de propriété que Dieu lui a imprimé. Dieu, en faisant de lui une créature raisonnable et morale, l’a marqué d’un sceau glorieux que tous les Codes Noirs et tous les marchés d’esclaves ne peuvent effacer. Voilà pourquoi jamais le maître ne trouvera un droit dans la durée de l’outrage dont l’esclave est victime.
VI. Il est un autre argument qu’on peut tirer d’un principe évident de la science morale. C’est un axiôme universellement reçu, que tout droit suppose ou implique une obligation correspondante. Si donc un individu a un droit, une puissance sur la personne et les facultés d’un tiers, ce dernier est dans l’obligation de se livrer au premier comme une chose : c’est son dexoir; il est obligé d’être esclave; il y est obligé nonseulement par la loi chrétienne qui commande de souffrir l’injure, non-seulement par des raisons de prudence ou par les exigences de la paix et de l’ordre publics ; mais il y est obligé en outre parce qu’un autre a sur lui, un droit de propriété, un titre moral; il se rendrait coupable de fraude et de vol, en se dérobant au service d’autrui. C’est un devoir pour lui de travailler pour son maître , quand bien même il n’y serait pas forcé ; s’échapper, c’est commettre un vol; c’est enlever la propriété d’autrui ; fuir son maître ou lui dérober sa bourse, c’est le même crime. Or, ne sentons-nous pas à l’instant, pouvons-nous ne pas sentir, que ceci est faux? L’esclave a-t-il cette obligation morale? Le nègre, lorsqu’on l’a conduit pour la première fois sur nos rivages, aurait-il \iolé un engagement solennel en brisant
sa chaîne, et en retournant à son foyer natal? N’auraitil pas été tenu, au contraire, de saisir l’heureuse occasion de s’enfuir? L’esclave est-il obligé moralement de se confiner, lui, sa femme et ses enfants, dans un lieu où la force peut briser leur union en un instant? Ne doitil pas, s’il le peut, se placer lui et sa famille sous la protection de lois qui reconnaissent à tous les mêmes droits? Le hlàmerons-nous de secouer le joug? Ne sentons-nous pas que, dans la même situation, le sentiment du devoir presserait notre fuite? Où donc est l’obligation, qui nécessairement doit exister, si le droit que revendique le maître est réel? L’absence de l’obligation prouve le manque de droit. Le titre n’est pas fondé; c’est une cruelle injustice.
VII. J’arrive maintenant à ce qui, pour moi, est le grand argument contre la prétention de se servir de l’homme comme d’une chose. Devant Dieu et devant la justice l’homme ne peut pas être une propriété , parce que c’est un être raisonnable, moral, immortel ? parce qu’il a été créé à l’image de Dieu , de Dieu dont il est l’enfant dans le sens le plus élevé parce qu’il a été créé pour développer des facultés divines, et se gouverner par une loi suprême écrite dans son cœur, et que la parole de Dieu a une seconde fois promulguée. Toute sa nature défend qu’on s’en saisisse comme d’une chose. C’est insulter son créateur, c’est porter un coup fatal il la société. Dans toute créature humaine Dieu a mis un souille immortel , plus précieux que toute la création. Il n’v a pas de langage ni de la terre ni du ciel qui puisse exagérer la valeur d’un homme. Qu’im-
porte l’obscurité de sa condition? La pensée, la raison, la conscience, la vertu, l’amour chrétien, une destinée immortelle, une liaison morale avec Dieu, voilà des attributs de notre commune humanité auprès desquels toutes les distinctions extérieures ne sont rien, et qui rendent toute créature humaine infiniment chère à son auteur. Qu’importe l’ignorance de l’individu ? Sa perfectibilité l’allie aux plus instruits de son espèce , et place à sa portée la science et le bonheur de sphères plus élevées. Tout homme a en soi le germe de la plus grande idée de l’univers, l’idée de Dieu; et la développer c’est la fin de son existence. Tout homme a dans son cœur les éléments de cette loi divine , éternelle , à laquelle obéissent les ordres les plus élevés de la création. 11 a l’idée du devoir et c’est justement pour développer cette idée, pour la respecter, pour lui obéir que la vie lui a été donnée. Tout homme sait ce que signifie le mot vérité; c’est, il le voit, quoique au travers d’un nuage, le grand objet de l’intelligence divine comme de l’intelligence créée, et il est capable d’en approcher davantage et de la mieux comprendre chaque jour. Tout homme a des affections, qui peuvent s’épurer et se développer en un sublime amour. 11 a aussi l’idée du bonheur, et une soif de ce bonheur que rien ne peut apaiser. Telle est notre nature. Partout où nous voyons un homme, nous voyons le possesseur de ces grandes facultés. Est-ce que Dieu a fait une créature de cette espèce, pour qu’on la possède comme un arbre, ou comme une brute? N’est-il pas évident que l’homme a été créé pour exercer, pour développer , pour améliorer ses plus nobles facultés; créé pour le bien moral et spirituel! Quelle injure pour lui, quelle offense à son Créateur, quand on
le force el qu’on le brise pour en faire l’instrument des jouissances d’autrui !
Un être de cette nature a été visiblement créé pour avoir sa fin en lui-même. Il est une personne , et non pas une chose. Il est un but, et non pas un simple instrument ou un moyen. Il a été créé pour sa propre vertu et pour son propre bonheur. Cette fin peut-il l’atteindre quand on le possède et qu’on le traite comme une chose ? Sacrifier un individu de cette espèce à la volonté d’autrui, au bien-être présent, extérieur, mal compris, d’autrui, c’est la plus grande violence qu'on puisse faire à une créature de Dieu, quelle qu’elle soit. C’est la dégrader de son rang dans l’univers, c’est en faire un moyen et non pas une fin ; c’est l’arracher de la famille spirituelle de Dieu pour la jeter dans le troupeau des brutes.
Un tel être a été manifestement créé pour obéir à une loi qu’il a en lui-même. C’est là l’essence d’un être moral. Il possède comme une part de sa nature, et la plus intime, le sentiment du devoir, qu’il lui faut respecter et suivre, sans égard au plaisir ou à la peine, au mépris de toute volonté étrangère. Le grand but de toute bonne éducation, de toute bonne discipline, c’est de rendre l’homme maître de lui-même , de le faire agir d’après un principe qu’il trouve dans son âme, de l’amener à se proposer sa propre perfection, comme sa loi suprême et sa fin. Et ce but, le plus haut de la nature humaine, peut-il se concilier avec l’assujettissement absolu à une volonté étrangère, à une force extérieure, accablante, que rien ne peut satisfaire, si ce n’est une soumission complète ?
La fin de l’homme est, évidemment, le progrès. Or, c’est une loi fondamentale de notre nature que toutes
nos facultés ne se développent que par le libre exercice. L’action est la condition indispensable du progrès pour l’intelligence, la conscience et le cœur. N’est-il donc pas évident qu’une créature humaine ne peut pas, sans injustice, être la chose d’autrui, que nul ne peut revendiquer, comme propriétaire, le droit de comprimer les facultés de ses esclaves, de leur enlever tout moyen de développement, de les parquer de façon à ce qu’ils ne brisent pas leurs chaînes, d’exclure tout rayon de lumière, tout sentiment généreux qui pourrait les empêcher de céder entièrement à sa volonté ?
À considérer sérieusement ce qu’est la nature humaine et pourquoi elle a été créée, personne n’aura l’idée de prétendre un droit de propriété sur son semblable. Quoi ! posséder un être intelligent, un être fait pour connaître et adorer Dieu, et qui doit survivre au soleil et aux étoiles ! Quoi ! asservir à nos plus vils besoins une créature faite pour la vérité et la vertu ! Convertir en un brutal instrument cette nature intelligente qu’éclaire l’idée du devoir, et qui est une plus noble image de Dieu que le reste de l’univers! Est-ce que nous ne regarderions pas comme un crime que nul châtiment ne saurait expier, l’action de celui qui s’emparerait d’uq de nos enfants comme de sa chose, et qui le conduirait au travail à coups de fouet? Et l'homme, enfant d’un Dieu, qui aime sa créature plus qu’un père n’aime son fils unique, l’homme sera ainsi dégradé? Non, tout dans l’univers peut être possédé; mais un être moral, raisonnable, ne peut pas être une propriété. On peut s’approprier le soleil et les étoiles, mais non pas la dernière des intelligences. Touchez à
tout, hormis cela. Ne mettez pas la main sur la créa-
ture que Dieu a fait raisonnable. Tout le monde spirituel vous crie : arrêtez ! Les plus hautes intelligences reconnaissent leur propre nature, leurs propres droits, dans le dernier des hommes. Au nom de cet esprit inestimable, immortel, qui habite en lui, au nom de cette image de Dieu qu’il porte en sa personne, ne l’écrasez pas dans la poussière, ne le confondez pas avec la brute.
Nous venons donc de voir qu’on ne peut légitimement traiter l’homme comme une chose. Nulle loi, fût-elle reconnue de tous les pays et de tous les mondes, ne peut faire qu’il en soit ainsi. Voilà notre première vérité fondamentale. Tenons-y comme à une vérité précieuse et sacrée. Tenons-y, eussions-nous contre nous toutes les coutumes, toutes les lois, tous les rangs, toute la richesse, toute la puissance de l’univers. Armons-la de toute l’autorité du monde chrétien et civilisé.
J’ai supposé comme chose indubitable qu’aucun lecteur ne serait assez dépourvu de discernement moral et de sentiment moral, pour maintenir qu’on peut s’approprier l’homme, parce que différents gouvernements l’ont ainsi décidé. Quoi ! est-ce que les lois humaines sont la mesure du droit ? Est-ce que l’homme peut abroger les lois de Dieu? Est-ce que l’Etat ne peut pas mal faire ? L’histoire des gouvernements humains n’est-elle pas trop souvent un long récit d’injustices ! Le progrès de la civilisation ne consiste-t-il pas à remplacer des lois barbares et oppressives par des lois justes et humaines! L’individu, certes, n’est jamais autorisé à opposer la force physique à des lois injustes, aussi longtemps du moins que la société entend les maintenir. Mais il faut librement et sérieusement dénoncer les
crimes de la législation. Jamais l’injustice n’est si terrible , ni si corruptrice, que quand elle est armée de la sanction des lois. L’autorité du gouvernement, au lieu d’être un motif pour supporter l’injustice ensilence, est un motif de protester contre elle avec les forces réunies du raisonnement, de la prière et de l’avertissement solennel.