‹ De l'esclavage [Texte imprimé]Chapitre 18 sur 30 · DES DROITS · texte numérisé non relu

DES DROITS

J’aborde maintenant la seconde partie de mon sujet. Je vais montrer que l’homme a des droits sacrés, des droits qu’il a reçus de Dieu , qui sont inséparables de la nature humaine, et dont l’esclavage est la violation. J’ai déjà touché quelques principes importants qui ont ici leur place; mais il est nécessaire de les exposer plus complètement. 11 faut considérer de nouveau toute cette question des droits de l’homme. Dernièrement on a présenté au public sur cette matière des théories et des raisonnements , non-seulement faux, mais dangereux pour la liberté, et il y a un grand penchant à des idées mauvaises. On suppose que les droits dépendent des circonstances, de sorte qu’on peut trouver ou facilement imaginer des prétextes pour les violer successivement jusqu’au dernier. On à représenté les droits de l’homme comme tellement modifiés, tellement limités par la société, qu’il n’en reste plus que l’ombre. On a dit que ces droits étaient absorbés par l’intérêt public ; si bien qu’on peut innocemment réduire un homme en esclavage, dès que l’intérêt public l’exige.

Pour répondre complètement à ces erreurs, car, pour moi, ces assertions ne sont pas autre chose, il faudrait un ouvrage plus étendu que celui-ci. La nature de

l’homme, ses rapports avec l’État, les limites du gouvernement , ce qui constitue l’intérêt public , et jusqu’à quel point l’individu doit céder à cet intérêt, telles sont les questions que comprend le sujet que nous examinons. Je ne puis pas les traiter en détail, mais j’exposerai ce que je crois être les grands principes et la vérité. Je montrerai que l’homme a des droits par sa nature même, des droits qu’il a reçus, non de la société, mais de Dieu ; qu’il n’y renonce pas en entrant dans l’état social ; qu’on ne peut pas les lui enlever, sous prétexte de bien public ; qu’enfm l’individu ne doit jamais être sacrifié à la société ; et que l’idée du droit est faite pour prévaloir sur tous les intérêts de l’État.

L’homme a des droits par sa nature. La disposition de certains esprits à tourner en ridicule les droits abstraits, comme si tous les droits étaient incertains, variables et concédés par la société, trahit une déplorable ignorance de la nature humaine. Quiconque comprend notre nature doit y voir le fondement immuable de nos droits. C’est le Créateur qui nous les a donnés, et ils sont inséparables de notre constitution morale. Dans l’ordre des choses, ils précèdent la société ; ils en sont la base, ils constituent la capacité sociale de l’homme, ils sont le grand objet des institutions sociales. La conscience de nos droits n’est pas une invention humaine, un sentiment de convention, elle est de l’essence de notre ûme, et on ne peut l’en séparer.

Les droits de l’homme lui appartiennent comme étant une créature morale, capable de distinguer le bien du mal, soumise à des obligations morales. Aussitôt que l’homme a le sentiment du devoir, un autre sentiment de même nature s’éveille en lui ; il sent qu’il a le droit

de faire ce que le devoir lui commande et que nulle volonté, nulle force étrangère ne peut, sans crime, s’opposer à ses actes moraux. Il sent que l’idée du devoir lui a été donnée comme une loi , et qu’elle le rend responsable; il comprend que pratiquer le devoir, et obéir à la conscience, est la fin de son être , et il voit qu’il a le droit de faire cela, sans empêchement, sans opposition. Quelque obscure que soit sa situation, le sentiment de sa dignité fait aussi partie de ce principe divin; et, bien que les mots lui manquent pour exprimer ses pensées, il sent qu’il a dans son à me quelque chose qui fait de lui l’égal de tous ceux qui l’environnent.

Le sentiment du devoir est la source des droits de » 'homme. En d’autres termes, le même principe intérieur qui enseigne le devoir atteste les droits. Devoirs et droits existent ou tombent ensemble. 11 n’est que trop ordinaire de les opposer les uns aux autres; mais ils se tiennent par des liens indissolubles. Le même principe intérieur qui apprend à l’homme ce qu’il est obligé de faire pour les autres, lui apprend également, et au même instant, ce que les autres sont obligés de faire pour lui. Cette même voix qui lui défend de nuire à un seul de ses semblables, défend à chacun de ses semblables de l’outrager. Sa conscience, en lui révélant la loi morale, ne lui révèle pas une loi qui ne concerne que lui seul ; elle parle comme un législateur universel. L’homme est naturellement convaincu que les obligations de ce code divin pèsent sur autrui autant que sur lui-même. Le principe qui lui enseigne qu’il doit se montrer le frère de tous les hommes, lui enseigne aussi que cette fraternité est réciproque; si elle impose des devoirs sacrés, elle donne

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des droits indestructibles; et ce qu’il doit aux membres de cette immense famille, chacun d’eux le lui doit à son tour. C’est ainsi que la nature morale implique des droits : ils tiennent à son essence même; ils sont enseignés par la même voix qui enjoint le devoir. Par conséquent, il n’y a pas dans la nature humaine de principe jilns profondément gravé que la conscience des droite. Ce sentiment est si profond, si indestructible, (pie l’oppression des siècles n’a pu nulle part l'étouffer entièrement.

Après avoir montré que le fondement des droits de l’homme est dans sa nature même, on demandera peutêtre quels sont ces droits. Pas plus que les devoirs ils ne sont susceptibles d’une définition parfaite; car l’esprit ne se pèse, ni ne se mesure comme la matière, line critique minutieuse en attaquera F exposition la plus circonspecte; mais on peut aisément les indiquer dans un langage que les âmes droites reconnaîtront pour être celui de la vérité. Des volumes ne suffiraient pas à les expliquer; et peut-être qu’une seule phrase les fera comprendre. On peut les réduire tous au droit, qui appartient à la créature raisonnable, d’exercer ses facultés pour atteindre , et pour aider les autres à atteindre le bonheur et la vertu. Voilà le but de notre existence. C’est pour cela que l’homme a reçu ses facultés, c’est à cela qu’il est tenu de les consacrer. Il est tenu, suivant sa capacité, de rendre lui-même et les autres meilleurs et plus heureux. Cette capacité est un dépôt sacré que Dieu lui a remis ; c’est le plus grand de tous les dépôts. Il est responsable, s’il le dissipe ou s’il en abuse. Il souffre donc un outrage inexprimable quand on l’en dépouille ou quand on l’empêche d’en user pour la fin

qui lui a été assignée ; quand on affaiblit ou qu’on détruit les facultés que Dieu lui a données pour un si noble emploi ; quand on lui enlève par la violence tout moyen d’action et de développement. Comme chacun est tenu d’employer ses forces pour son bien propre, et pour celui d’autrui, chacun est donc obligé de laisser à autrui la liberté d’en faire autant; et quiconque respecte cette obligation , quiconque use de ses facultés sans usurper sur celles d’autrui, ou sans empêcher autrui de remplir ses devoirs, a le droit sacré, indestructible, de n’éprouver ni attaque , ni gêne, ni injure de la part de ceux près desquels il vit. Voilà le grand droit de la nature humaine, celui qui comprend tous les autres. Chacun doit le respecter, chacun doit le revendiquer pour soi-même et pour autroi, prêt à porter un témoignage solennel contre toute violation de ce droit, quel que soit celui qui l’a commise ou soufferte.

De ce droit fondamental de la nature humaine, on peut facilement déduire les droits particuliers. Tout homme a droit d’exercer et de fortifier son intelligence, ou sa faculté de connaître, car la science est la condition essentielle pour arriver au bien ; et quiconque empêche ou éteint la vie intellectuelle d’autrui lui fait un mal irréparable. Tout homme a le droit de s’enquérir de son devoir, et de se conformer à ce qu’il en sait. Tout homme a droit d’user, pour l’amélioration de sa condition , des moyens qu’il a reçus de Dieu et que la vertu sanctionne. Il a le droit d’être respecte selon sa valeur morale ; le droit d’être considéré comme membre de la société à laquelle il appartient, et d’être protégé par des lois impartiales; le droit d’être à l’abri

de la contrainte, du fouet et du châtiment, tant qu’il respecte le droit d’autrui. 11 u droit à l’équivalent de son travail. Il a droit à la vie de famille, droit de remplir ses devoirs domestiques, et de jouir du bonheur qui déeoule de leur accomplissement. Voilà quelques-uns des droits de l’homme; et s’il en est ainsi, quelle énorme injustice est donc l’esclavage !

Rien peut-être n’a plus contribué à diminuer le sentiment de la réalité et de la sainteté des droits de l’homme et à sanctionner l’oppression, que ces idées vagues sur le changement qu’ont subi les droits naturels de l’homme par suite de son entrée dans la société. On dit généralement que les hommes résignent une partie de leurs droits en devenant membres d’une communauté, d’un corps politique; on ajoute que le gouvernement consiste dans la délégation des pouvoirs abandonnés par les individus; et l’on dit : « Si certains droits et certains pouvoirs peuvent être ainsi abandonnés, pourquoi n’en serait-il pas de même de certains autres? pourquoi pas de tous? où sera la limite? L’intérêt de la société , auquel on en livre une partie , peut demander le tout ; et cet intérêt absorbe tous les droits privés. » C’est la logique du despotisme. Il est triste de la voir pénétrer dans les républiques, eid’ëntendre traiter les grands principes de la liberté comme des abstractions et des théories métaphysiques , bonnes pour le cloître , niais trop raffinées pour la vie pratique et réelle.

Ce n’est pas à des raisonnements qu’il faut sacrifier les droits de l’humanité. Ils appartiennent, ainsi que nous l’avons vu, à l’homme comme être moral, et rien 11 e l’en peut dépouiller que la destruction de sa nature. Ils ne sont pas faits pour être livrés à la société comme

— Sium 1 proie. Tout au contraire, le but principal de lu société est de les garantir. La grande fin du gouvernement, c’est de réprimer l’injustice. Sa plus haute fonction c’est de protéger le faible contre le fort, afin que l’individu le plus obscur jouisse en paix de ses droits. Chose étrange, qu’on se serve d’une institution, fondée sur l’idée des droits , pour ruiner cette idée, pour confondre nos notions morales, et pour sanctifier l’injustice, comme étant un moyen de servir l’intérêt général !

On dit que l’individu , en entrant dans la société, résigne une part de ses droits. Il serait plus juste de dire qu’il adopte une nouvelle façon de les garantir. - Par exemple, il renonce à se défendre lui-même, afin que la force publique le défende plus efficacement lui et les autres. 11 consent à soumettre sa cause à un arbitre, ou à un tribunal, afin que la justice soit plus impartialement distribuée, et qu’il puisse, ainsi que tous les autres, recevoir ce qui lui est dû d’une manière plus assurée. 11 consent à donner une partie de sa propriété sous forme d’impôts, afin que sa propriété et celle d’autrui soient plus sûres. Il se soumet à certaines restrictions , afin que lui et les autres jouissent d’une liberté plus durable. Il attend l’équivalent de ce qu’il abandonne, et considère cet équivalent comme son droit. On lui fait tort quand des lois partiales l’obligent de contribuer aux besoins de l’État par delà sa fortune, sa capacité, et la mesure des avantages qui lui sont accordés. N 'est-il pas absurde de supposer qu’en acceptant la protection de l’État, et en lui fournissant les moyens d’agir, l’homme sacrifie les droits mêmes qui lui ont fait accepter le contrat social !

Je reconnais à l’État le pouvoir d’imposer des lois ,

ses membres ; mais cette autorité a des bornes , qui se resserrent de plus en plus, suivant les progrès que fait la science morale. L’État est soumis à la loi morale comme l’individu. Par exemple, il ne peut ni ne doit mettre à mort un homme innocent , ni en exiger un service qui soit un déshonneur ou un crime. Il peut demander l’obéissance, mais seulement en raison de la protection qu’il accorde. Il peut lever des impôts, mais seulement parce qu’il prend sous sa garde toutes les propriétés et tous les intérêts. Il peut faire des lois, mais des lois impartiales , faites pour tous et non pour quelques privilégiés. Il ne doit pas , par un acte spécial, s’emparer de la propriété du plus humble citoyen, sans en donner l’équivalent. Il doit considérer chacun de ses administrés comme une part vitale de l’association, comme ayant droit à ses soins, à toutes les mesures qu'il prend pour assurer la liberté et Je bonheur communs. Si, dans des cas difficiles, le salut de l’Etat, qui est l’intérêt de tous et de chacun , exige que des restrictions soient imposées ù un seul citoyen ou à plusieurs, l’Etat est tenu de les réduire au point précis que réclame la sûreté publique; il doit éloigner la nécessité de ces mesures aussi longtemps et aussi tôt que possible; il doit accorder comme compensation une protection toute particulière à ceux qu’il prive des moyens ordinaires de se protéger eux -mêmes ; en deux mots, il doit songer à la liberté, et la respecter dans les actes mêmes qui la gênent pour un moment.

L’idée des droits de l’homme doit être la pensée fondamentale, suprême, des institutions civiles. Un gouvernement est un mal et un fléau, quand il sacrifie les

droits de l’individu à la majorité ou à quelques privilégiés. Le gouvernement, je le répète, est lié comme l’individu par la loi morale. Les notions de justice et de droit, l’idée de ce qui est dû à l’homme par ses semblables, les droits de tout être moral, sont choses plus profondes et' plus anciennes que les formes politiques. L’Etat loin de les créer, leur doit sa force. Le droit est plus ancien que la loi humaine. La loi doit en être l’expression ; elle doit être basée sur le principe de justice qui existe dans l’àme humaine; il faut qu’elle s’accorde avec lui. Ce qui fait la faiblesse des lois, c’est d’être en opposition avec nos convictions morales et indestructibles.

L’État le plus parfait est celui où la politique est en ■ tièrement soumise à la justice, où le but suprême et constant est de garantir les droits de chaque individu. Tel est le type parfait d’un gouvernement libre, et nul gouvernement n’est libre qu’autant qu’il reproduit cet idéal. Il ne faut pas confondre la liberté avec les institutions populaires. Un gouvernement représentatif peut être aussi despotique qu’une monarchie absolue. Fouler aux pieds les droits de la majorité ou d’un seul individu, c’est despotisme. Le pouvoir souverain, qu’il soit exercé par une seule main ou par plusieurs, par un roi ou par un congrès, est une tyrannie quand il dépouille un homme des immunités et des privilèges qui lui ont été accordés par Dieu. Le grand argument en faveur des institutions représentatives, c’est que les droits du peuple ne sont jamais plus en sûreté que dans ses propres mains, et qu’il ne faut jamais les abandonner à un pouvoir irresponsable. Les droits, les droits, voici la base d’un gouvernement populaire, et quand

il les trahit, le crime est plus grand que lorsqu’ils sont foulés aux pieds par le despotisme.

On dira encore : « Est-ce que l’intérét général n’est pas la loi suprême de l’État? Est-ce que toutes les restrictions qu’il exige ne sont pas légitimes? Quand le droit des individus se heurte à l’intérêt public, ne faut-il pas qu’il cède? Ne cesse-t-il même pas d’être un droit? Tout ne doit-il pas plier devant le bien général ? » J’ai posé cette question sous différentes formes, parce que je crois qu’elle mérite un examen particulier. Il importe beaucoup à la morale publique et privée, à notre liberté , à la durée de nos institutions que cet a intérêt général » soit nettement défini. Dans les monarchies , le droit divin des rois absorbait tous les autres droits. Dans les républiques, l’intérêt général nous menace du même danger. C’est un mot qui (ouvre les abus et les usurpations du gouvernement, la corruption des hommes d’État, les vices des partis , les crimes de l’esclavage. En touchant ce sujet, je cours risque de répéter des principes déjà exposés, mais mon excuse est dans l’importance qu’a pour nous la recherche et la découverte de cette vérité. L’intérêt général est-il donc la loi suprême devant laquelle tout doit s’incliner?

Cette question peut trouver sur-le-champ sa réponse dans une autre question. Supposons que l’intérêt public exige qu’un certain nombre de citoyens, peu importe le chiffre, se parjurent, ou renient leur foi en Dieu et en la vertu. Le droit qu’ils ont d’obéir à leur conscience et à Dieu sera-t-il annulé? Seront-ils tenus de pécher? Supposons qu’un conquérant menace un État de la ruine, à moins que les citoyens n’outragent leurs pa-

rents, et ne se souillent de crimes contre lesquels se révolte la nature. L’intérêt public l’emportera-t-il sur l’honnêteté et sur nos plus saintes affections? Ne sentons-nous pas tous qu’il y a des biens plus chers que le salut môme de l’État? qu’il y a une loi plus haute que celle des plus puissants empires? que l’idée de justice est plus profondément gravée dans la nature humaine , que celle de l’intérêt privé ou public, et qu’elle doit dominer tous les actes ou privés ou publics ?

Non, la loi suprême d’un État, ce n’est pas le salut, la puissance, la prospérité, l’abondance, le progrès de l’agriculture, du commerce et des arts. Dans la constitution et le gouvernement des États, on se propose sans doute et l’on doit se proposer ces objets, qui constituent ce qu’on nomme d’ordinaire l’intérêt public; mais il y a une loi plus liante : c’est la vertu, c’est lu justice, c’est la voix de la conscience, c’est la volonté de Dieu. La justice est un plus grand bien que la , richesse, non pas plus grand en degré, mais en espèce. La charité est bien supérieure à la prospérité. La religion, l’amour de Dieu valent infiniment plus que toutes les choses extérieures. Qu’il s’agisse de son salut ou de sa fortune, jamais une société ne doit abandonner ce qui est bien, ce qui est saint, ce qui est juste.

Le bien moral, la justice dans toutes scs branches, voilà donc l’intérêt suprême ; et par là je n’entends pas dire que ce soit le meilleur moyen de garantir le salut et la prospérité de l’État. C'est le meilleur en effet, mais c’est une vue trop basse que d’en rester là. On ne doit pas considérer la justice comme moyen, comme instrument. C’est la fin suprême, et les États sont

tenus d’y conformer toute leur législation , quoi qu’en puisse souffrir en apparence la prospérité publique. La richesse nationale n’est pas la fin de l’État. Elle tire tout son prix de la vertu de la nation. Si elle a été amassée par la rapacité, par la conquête, ou par des voies honteuses ; si elle est concentrée dans les mains de quelques privilégiés à qui elle donne la force d’écraser le peuple, c’est une malédiction. La richesse nationale n’est un bienfait qu’autant qu’elle représente l’intelligence et la vertu de la société, qu’autant qu’elle est le résultat et l’expression d’habitudes honnêtes, du respect pour les droits de tous, d’une législation bienfaisante et impartiale, qu’autant enfin, qu’elle donne l’impulsion aux plus nobles facultés, et qu’elle procure à la justice et à la charité l’occasion de s’exercer. 11 ne peut pas arriver à un peuple de plus grand malheur que de réussir par le crime. Il n’est pas de succès qui puisse compenser le mal qu’une nation se fait à elle-même quand elle renonce à prendre la justice pour sa loi suprême.

Qu’un peuple mette la prospérité au-dessus de la justice. jamais il n’imaginera de but plus fatal. La prospérité publique , l’intérêt général . considérés en euxmêmes, ou séparément de la loi morale, c’est quelque chose de vague , de mobile , d’incertain, que les égoïstes et les ambitieux interpréteront toujours de façon à s’agrandir et qu’on accommodera sans cesse aux intérêts et aux passions du moment. C’est ce que prouve l’histoire de chaque jour. II n’est point de parti nouveau qui, pour accaparer le pouvoir, ne sanctifie tous ses projets du prétexte de l’intérêt public. Il n’est pas de mesure, si ruineuse qu’elle soit, qu’on ne puisse

présenter comme favorable à quelque intérêt national. Le fait est que, dans l’incertitude des affaires humaines , incertitude qui provient des causes infinies et subtiles qui agissent sur les sociétés, il est impossible de prédire à coup sur les conséquences d’une mesure. On voit échouer les plans politiques les mieux conçus tandis qu’un gouvernement téméraire et coupable peut, grûce au concours inattendu des événements, accroître en apparence la gloire d’une nation. En ce qui touche les causes de la prospérité nationale, les plus sages sont de mauvais juges. Par exemple, l’accroissement rapide de notre pays, qui porte au loin de nombreuses populations, sans que le secours de la religion et de l’éducation les accompagne, peut être une cause de ruine, tandis que la foule s’en réjouit comme d’un gage de grandeur.

Nous avons la vue trop courte pour trouver notre loi dans les choses du dehors. Pour les États, comme pour les individus, la justice est la loi suprême. Jamais l’intérêt public, j’entends quand il est séparé de l’équité et du respect de tous les droits, n’a pu être envisagé ni poursuivi commelebut de la vie humaine. Les politiques travaillent dans les ténèbres tant que dans leurs idées la justice ne domine pas Ja convenance ou la richesse. Malheur au peuple qui fonde sa fortune sur l’iniquité. Il est temps que ces basses maximes de politique, qui ont prévalu pendant des siècles, disparaissent enfin. 11 est temps que ce nom d’intérêt public ne serve plus à sanctifier l’injustice et n’aide plus le gouvernement à faire sa proie de la faiblesse.

Dans cette discussion, je me suis servi des mots : intérêt public ou bien général, dans leur acception ordi-

naire , comme signifiant le salut et la prospérité d'un État. Pourquoi ne leur donnerait-on pas une acception plus large? Pourquoi n’y comprendrait-on pas le bien intérieur et moral, comme Je bien extérieur? Et pourquoi ne considérerait-on pas le premier comme étant de beaucoup l’élément le plus considérable du bonheur public? Alors j’admettrais la maxime que l’intérét général est la loi suprême. En ce sens, l’intérêt général défendrait les grandes vérités que j’ai soutenue?. Il condamnerait comme une calamité nationale, l’injustice commise contre l’individu le plus humble. Il demanderait avec nous qu’on étendit à tous les hommes les moyens d’améliorer leur esprit et leur sort.

Si ces remarques sont justes, il en résulte que le bien de l’individu est plus important que la prospérité extérieure de l’État. Le premier n’est pas vague et changeant comme l’autre , et il appartient à un ordre d’intérêts plus élevé. Ce qui le constitue c’est, pour chacun de nous, le libre exercice et la libre expansion de nos moyens et surtout de nos plus nobles facultés; l’énergie de l’intelligence, de la conscience, et des bons instincts; un jugement sain; l’acquisition delà vérité; un travail honnête qui soutienne et nous et notre famille ; l’amour du créateur; lasoumission de notre volonté à la volonté divine; l’amour de nos semblables et les sacrifices que nous faisons pour leur bonheur; l’amitié; le goût du beau dans la nature ou dans l’art ; la fidélité aux principes ; le courage moral; le respect de nousmêmes; l’intelligence et la défense du droit, enfin l’espérance chrétienne de l’immortalité. Tel est le bien de l’individu; c’est un intérêt plus sacré, plus élevé, plus durable que tous les accroissements de puissance et de

richesse publique. Ne le sacrifiez donc pas à cela. Le citoyen doit trouver dans la société l’aide nécessaire pour accomplir les fins de sa vie , et ne doit pas être enchaîné et asservi par les lois au misérable intérêt d’uu de ses semblables.

Dans tous les siècles, sous une forme ou sous une autre, l’individu a été foulé aux pieds. Dans les monarchies et les aristocraties, on l’a sacrifié à un seul homme ou à quelques privilégiés, qui, considérant le gouvernement comme un héritage et croyant que le peuple n’a été fait qu’afin de vivre et mourir pour leur gloire, n’ont pas songé que le pouvoir souverain avait pour but de protéger contre l’injustice chaque citoyen, sans exception. Dans les anciennes républiques, la gloire de l’Etat, et surtout la conquête, était le but auquel l’individu devait se sacrifier, et pour y atteindre on ne devait reculer devant aucune cruauté, ni respecter aucun droit. L’homme était noyé dans un grand tout, appelé république ; c'est à cet autel qu’on immolait l’humanité. C’est la gloire du peuple américain d’avoir pris pour base de sa déclaration d’indépendance, les droits indestructibles de notre nature. L’acte déclare que tous les hommes sont essentiellement égaux, et que chacun d’eux est né pour être libre. Les Américains n’ont pas fait comme les Grecs ou les Romains, ils ne se sont pas attribué une liberté qu'ils brûlaient d’arracher aux autres. Ils ont parlé au nom de l’humanité, comme représentant les droits des plus faibles aussi bien que des plus forts. Ils ont proclamé des principes universels, éternels, qui affranchiront tous les hommes. C’est là leur gloire. Que de fausses idées d’intérêt public n’effacent pas, dans l’ùmc de leurs enfants, la notion des

droits de l’homme Que la lièvre de l'or ne fasse pas oublier que l’individu est sacré . Que l’individu se respecte lui-même et soit respecté, cela est plus iinporlant pour nous que d’entasser sur nos rivages l’or des deux mondes. Encore une lois la richesse n’est pas le but de la société. Elle peut exister là où de nombreuses classes sont misérables et opprimées. Elle peut miner l’esprit, les institutions et l’indépendance d’une nation. Elle n’a de valeur et de base assurée, qu’autant que la suprématie des droits individuels est le premier article de foi d’une nation , et que le respect de l’individu est la charte des hommes publics.

On répondra peut-être que l’expérience dément nos doctrines. On soutiendra que les droits de l’homme, quoi qu’on dise de leur sainteté, cèdent et doivent céder aux exigences de la vie réelle ; que dans les affaires humaines il y a souvent une dure nécessité devant laquelle ils s’inclinent. On demandera si, dans l’iiistoire des nations, il n’y a point des cas où il faut se relâcher de la rigueur des principes ; si, dans les moments de danger imminent pour l’Etat, les droits des particuliers ne doivent pas s’effacer. On me demandera si l’état de siège, si lu dictature n’ont pas été quelquefois justifiés et imposés par le danger public; et si, par conséquent, les droits et les libertés de l’individu ne sont pas à la discrétion de l’État. J’admets qu’il y a des cas extrêmes où l’exercice des droits et de ]a liberté peut être suspendu, mais suspendu seulement pour sauver la liberté et en assurer le triomphe. A ces moments, lorsque la fureur frénétique de la foule ou l’usurpation d’une minorité empêchent l’exécution des lois, et menacent la propriété et la vie îles citoyens,

la société, qui se sent perdue, fait instinctivement des efforts convulsifs pour se sauver. Elle se jette dans les bras d’un dictateur irresponsable qui la protège. Mais dans ce cas même, la grande idée, du droit domine au milieu de ce renversement apparent. On ne confère un pouvoir au-dessus des lois que pour rétablir leur empire. On n’impose des restrictions despotiques, que pour préserver la liberté de sa ruine. Tous les droits sont compris dans le salut de l’État; et c’est pourquoi, dans le cas dont on parle, le salut de l’État devient la loi suprême. L’individu est tenu de renoncer pour un jour à son indépendance, afin qu’on sauve des institutions sans lesquelles la liberté n’est qu’un nom. Conclure de ce sacrifice qu’il est permis de réduire l’homme à un esclavage perpétuel, c’est insulter la raison non moins que l’humanité.

Ajoutez que ce sacrifice qu’on peut réclamer au nom du salut public, l'individu n’est point tenu de le faire à la prospérité de l’Etat. Le but principal de la société, c'est d’assurer les droits, et non point d’amasser la richesse; sacrifier la justice à l’argent, c’est faire de l’union politique une dégradation et un fléau. L’État est tenu de prendre sous sa garde les droits de tous et de chacun; il doit justifier son droit à l’obéissance universelle, par une protection universelle ; il ne peut pas immoler un individu à la prospérité de tous les autres. Ses lois doivent être faites pour tous, ses tribunaux ouverts à tous. 11 ne peut sans crime abandonner un de ses membres à l’oppression des particuliers, à un pouvoir irresponsable.

Nous venons d’établir la réalité et la sainteté des droits de l’homme; et il est trop évident que l’esclavage

en est la \iolation. Ce n’est pas un droit, ce sont tous les droits que viole l'esclavage ; et il les viole non point par accident, mais forcément, systématiquement, par sa nature même. En partant de l’hypothèse que l’esclave est une chose, on renverse la barrière qui protège les droits de l’homme et on les foule aux pieds. S’il le fallait, je pourrais énumérer tous ces droits, et montrer comment tous disparaissent devant cette terrible usurpation; mais quelques mots suffiront.

L’esclavage dépouille l’homme du droit fondamental d’examiner, de chercher, de poursuivre son propre bonheur. Ses facultés appartiennent à autrui et doivent s’user au service d’autrui. Il ne peut former aucun plan, s’engager dans aucune entreprise, afin d’améliorer son sort. Quelle que soit son intelligence, * quelque capable qu’il soit d’élever sa condition , il est enchaîné à. perpétuité, par la volonté d’autrui, à une tâche toujours la même. Il lui est défendu de faire pour lui-même ou pour autrui, l’œuvre pour laquelle Dieu l’a marqué de sa propre image, et l’a doté de scs plus nobles dons.

En outre, l’esclave est dépouillé du droit d'acquérir.

Un autre le possède, c’est à cet autre qu’appartient tout ce qu’il gagne. Il ne peut rien avoir que par faveur.

On lui refuse le droit, dont dépend le développement de nos facultés, le droit d’arnasser, de devenir propriétaire par une honnête industrie. « L’esclave ne peut rien acquérir, # dit l’un des codes de l’esclavage , « sans que tout n’appartienne à son maître; » et ce texte, qui excite l’indignation des hommes libres, la bonté d’un maître peut en adoucir la rigueur; mais quant à son esprit il tient à l’essence même de l’esclavage.

Déplus, l’esclave est dépouillé de son droit sur sa femme et sur ses enfants. Ils sont à un autre, et on peut les lui arracher, à chaque instant , au gré du maître.

L’esclave est en outre privé du droit de cultiver sa raison. La loi lui interdit l’instruction que les progrès de la société et la philanthropie du siècle ont mise à sa portée. 11 ne lui est pas permis de travailler pour que ses enfants obtiennent une éducation meilleure que la sienne. On lui refuse le plus sacré des droits de la nature humaine, le droit de développer ses meilleures facultés. Quand bien même on lui accorderait celte facilité, ce serait à titre de faveur, et, à chaque instant, le caprice d’autrui pourrait l’en priver.

L’esclave est aussi privé du droit de se défendre . 11 ne lui est pas permis de repousser l’injure que lui fait un blanc, ni d’en demander réparation aux lois de son pays. Si l’insulte et l’outrage accumulés provoquent de sa part les plus légères représailles, cette défense personnelle, qu’on permet et qu’on commande aux autres, est chez lui un crime qu’il lui faut expier par un terrible châtiment.

Enfin, l’esclave est privé du droit de n’avoir rien à craindre, sinon quand il fait mal. 11 estlhré au fouet par ceux qu’il n’a jamais consenti à servir, et dont le titre prétendu n’est qu’une usurpation ; et ce pouvoir de châtiment qui, s’il était fondé en justice, ne devrait être exercé qu’en tremblant, on le remet souvent à des mains qui certainement en abuseront.

Je n’ajoute plus qu’un exemple de cette violation des droits de l’homme. L’esclave est virtuellement volé, quoiqu’il y ait ignorance complète de la part de ceux

qui le dépouillent. On croit en général que, puisqu’il ne lui est permis de rien posséder, il est, au moins, à l’abri de cette espèce de violence. Mais il n’est pas vrai qu’il ne possède rien. Quoi qu’on lui refuse', il tient de la nature la propriété la plus précieuse, celle d’où viennent toutes les autres, je veux dire sa force. Son travail est à lui, par le présent de ce Dieu qui lui a fortifié le bras, et qui lui a donné l’intelligence et la conscience afin qu’il use de son énergie pour son propre bonheur et celui d’autrui. Il n’est pas de possession plus précieuse que la force du corps et de l’esprit. C’est l’exercice de cette force dans le travail qui est le fondement et la source de la propriété. La valeur des choses se mesure par le travail qu’on a dépensé pour les produire. Dans tous les pays, la force et le travail constituent la seule fortune du plus grand nombre des hommes ; s’en emparer, ce serait leur voler tout ce qu’ils possèdent. Il est donc vrai qu’il n’y a pas de vol plus grand que celui dont l’esclave est victime. Prendre par violence toute la fortune d’un homme, le fruit d’un travail de longues années, ce serait un crime énorme, de l’aveu universel, mais qu’est-ce donc que de s’emparer de l’homme même, et de s’approprier les membres, les facultés, l’énergie et le travail qui servent à acquérir et à conserver toute espèce de propriété. Le droit de propriété que nous avons sur les choses, n’est rien quand on le compare au droit que nous avons sur nous-mêmes. Si le maître était dépouillé de sa fortune, combien cette perte lui paraîtrait légère auprès de ce qu’il lui faudrait souffrir, si sa personne était saisie et consacrée au service d’autrui comme une chose !

Qu’on ne dise pas que l’esclave reçoit un équivalent, qu’il est nourri etvêlu, et que par conséquent il n’est pas volé. Supposons qu’un étranger nous enlève une propriété de grande valeur , et qu’il nous la paye au prix qui lui plaît; ne nous croirions-nous pas volés? Est-ce que les lois ne déclareraient pas que cet intrus est un voleur? Le droit de propriété soufire-t-il qu’on détermine soi-même l’équivalent de ce qu’on prend au voisin? Peut-on surtout espérer que l’équivalent dû à l’ouvrier sera scrupuleusement pesé, quand on tient l’ouvrier même comme une chose, et que tous ses gains sont la propriété du maître? L’esclavage est donc une grande violation des droits humains!

On répondra peut-être qu’il y a une différence entre la théorie et la pratique ; qu’on ne se joue pas aussi légèrement des droits de l’esclave que le ferait supposer la puissance du maître. On respecte quelques-unes des choses que possède l’esclave; il est beaucoup de maîtres qui refusent de séparer le mari et la femme, l’enfant et la mère; et, souvent le pouvoir de punir est exercé avec tant de répugnance, que l’insolence et l’insubordination en sont encouragées. Je n’entends pas nier tout cela. Il en doit être ainsi. 11 n’est pas dans la nature humaine de fermer complètement les yeux sur les droits d’un de nos semblables. Nous avons beau le dégrader, nous ne pouvons pas entièrement oublier ses titres. Dans tous les pays d’esclaves , il y a sans doute des maîtres qui désirent et qui entendent rcspec- 1er ces droits autant que la servitude le permet. Mais les droits de l’homme n’en sont pas moins méconnus. Ils sont entièrement à la merci d’autrui; et nous avons bien mal étudié l’histoire, s’il faut

qu’on nous dise qu’ils seront toujours la proie de ce pouvoir absolu. Quant aux maux qui résultent du déni et de la violation des droits de l’esclave, ce sera le sujet d’un des chapitres qui suivront.

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