L’ANNEXION DO TEXAS AOX ÉTATS-ONIS
Mon cher Monsieur .
Vous excuserez, j’en suis sûr, la liberté que je prends de m’adresser publiquement à vous. Si vous lisiez dans mon cœur, je suis certain que vous ne me condamneriez pas. Vous découvririez les motifs de cette démarche dans le respect que m’inspire la supériorité de votre talent, et dans la confiance où je suis que vous êtes prêt à en user pour l’honneur et le bonheur de votre pays. Si vous étiez moins distingué ou moins digne de distinction, je ne vous importunerais pas de cette lettre. Je vous écris , parce que je suis convaincu que votre influence, si elle était employée à répandre des idées justes sur le sujet de cette lettre, ferait un bien, qu’on ne peut attendre que de vous seul. Pour être franc, j’ajoute qu’une seconde raison fait que je m’adresse à vous. J’espère que votre nom, placé entête de cette brochure, la fera lire par des gens qui la dédaigneraient si les idées qu’elle contient leur étaient présentées sous une forme plus générale. Grâce à vous cette lettre franchira peutêtre la barrière qui exclut maintenant du Sud certains
écrits du Nord. Je suis sûr que votre hospitalité me serait accordée avec plaisir dans le Kentucky; et votre générosité bien connue, consentira, je l’espère, à ce que j’emprunte votre nom, pour me faire entendre dans cet État et dans les États voisins.
Ce n’est pas sans répugnance que j’aborde le sujet de cette lettre. Mes goûts et mes habitudes me portent vers des études et des travaux bien différents. J’avais espéré qu’il me serait permis de ne plus prendre part aux agitations et aux discussions irritantes du jour, surtout à celles qui ont un caractère politique. Je ne désire rien plus que de consacrer ce qui me reste de vie à l’étude et à l’explication de grands principes et de vérités universelles. Mais le Texas est un sujet qui pèse lourdement sur mon esprit , et que je ne puis secouer. Pour moi, c’est plus qu’une question politique. Elle appartient éminemment à la morale et à la religion. ' J’avais espéré qu’une voix plus forte que la mienne appellerait l’attention du public. J’ai différé d’écrire, jusqu’à ce que le Congrès fut près d’ouvrir l’importante session, où, pense-t-on, ce sujet sera décidé; mais personne ne parle, je ne puis donc garder le silence. Si le Texas doit être annexé à notre pays, je ne me pardonnerais pas de ne rien faire pour détourner le mal, avec une conviction aussi profonde et aussi sérieuse que la mienne. J’ai peine à croire que cette mesure désastreuse soit adoptée, surtout en ce moment. L’annexion du Texas, dans les circonstances présentes, serait plus que de l’imprudence, ce serait de la folie. Elle rencontrera de l’opposition dans le Sud aussi bien que dans le Nord, je n’en puis douter. Néanmoins, on croit que dans la prochaine session du Congrès de grands efforts seront
faits pour emporter l'annexion, et qu’une vigoureuse résistance peut seule en empêcher le succès. 11 faut donc écrire, comme s’il y avait danger réel et imminent; et si quelques personnes trouvent que, par une fausse alarme, je me laisse aller à une sollicitude inutile, on se rappellera qu’il y a des circonstances où l’excès de vigilance est une vertu.
Dans le cours de cette discussion, je serai forcé de traiter un sujet, qu’il est difficile de toucher sans offenser personne. Je suis convaincu que dans ce cas, comme dans tous les autres, ce qu’il y a de mieux, de plus sur, aussi bien que de plus juste et de plus honorable, c’est de parler avec pleine franchise. On ne gagne rien à employer des précautions, des circonlocutions, des adoucissements et d’autres artifices, qui en détruisant la confiance, manquent leur but. Dans les discussions de nature irritante, le vrai moyen de produire du bien, c’est d’écarter iout motif indigne, d’avoir des sentiments désintéressés et une bienveillance non affectée pour nos adversaires, et puis de laisser Pâme s’exprimer d’une façon naturelle et spontanée. A quel point suis-je préparé à ma tâche par cette purification personnelle , il ne m’appartient pas de le dire; mais j'affirme que je 11e me sens pas la moindre aigreur contre un parti ou un individu. Je n’ai point d’intérêts particuliers à servir, point de passions particulières à satisfaire. La force de ma conviction s’exprimera peut-être, dans un langage véhément et libre 5 mais ee manque de précautions tient à ce que je n’ai aucune intention, aucun sentiment que j’aie besoin de cacher.
En un point , je m’écarterai de la liberté que donne une lettre. Je disposerai mes idées par sections dis-
tinctes; et cela pour mettre le lecteur à môme de bien saisir mes vues. Je ne veux point me livrer à de vagues déclamations, ni répandre de vaines alarmes, mais expliquer aussi clairement que possible les objec. lions que soulève la mesure que je combats (\).
I. Nous avons un argument plein de force contre l’annexion du Texas aux États-Unis, dans la criminalité de la révolte, qui menace de séparer ce pays du Mexi-
(1) Il peut être bon d'indiquer les principales autorités sur lesquelles je m'appuie. Je dois beaucoup, à un article sur le Mexique et le Texas, qui «e trouve dans le numéro de juillet de la Revue de l’Amérique du Nord pour l’année 1836. Cet article, comme je l’appris dans le temps, a été écrit par un respectable et savant citoyen du Sud. Les citations de la première section de celle lettre, qui sont faites sans renvoi sont tirées de cet écrit, à peu d'exception* près. Je me suis aussi servi d’une brochure intitulée : « La querre duTexat, » dont l’auteur, M. Benjamin Lundy, homme d’une réputation inattaquable, prétend avoir apporté une attention toute particulière à son sujet. Je n’ai pas à m’occuper de ses raisonnements et de ses opinions ; mais on m’a assuré que toute confiance pouvait être accordée aux faits qu’il rapporte. J’ai aussi consulté une Histoire du Texas, de David B. Edwards. Je ne sache pas y avoir rien trouvé d'important. Mais la ressemblance du récit confirme la véracité des ouvrages précédents. Du reste, je ne m’appuie pas tant sur des livres, que sur la notoriété des faits que je cite, notoriété qu’on peut considérer comine le témoignage que tout un peuple rend à la vérité. C’est un témoignage d’autant plus irrécusable, qu’on sait parfaitement que les avocats de la révolte du Texas étaient ici maîtres de la presse et que des récits défavorables n’auraient pas pu se répandre s’ils n’avaient pas été fondés, .rajouterai que par le Nord j’entends dans cette lettre tous les États libres, et par le Sud tous les États à esclaves, excepté dans les endroits ou le sens de ces termes est clairement restreint par leur position.
que. Nos concitoyens ont besoin d’être éclairés sur ce point. L’insurrection du Texas est souvent considérée chez nous comme la lutte des opprimés pour conquérir la liberté. On croit que la révolution du Texas ressemble à la nôtre. Ce rapprochement est une honte pour nous, et nous devons à nos pères et à nousmêmes de repousser toute ressemblance avec cette nouvelle république. La révolte du Texas, est criminelle, à la considérer dans ses causes, et dans ses moyens de succès, et nous ne devons, en aucune manière, nous en faire les complices. Vous en connaissez, je n’en doute pas, l’histoire; mais dans l’intérêt de ceux entre les mains de qui cette lettre peut tomber, j’en rapporterai les principaux faits.
La première concession de terres faite à nos concitoyens dans le Texas eut lieu sous le Gouvernement Royal , et en l’acceptant ils s’obligèrent en termes exprès à se soumettre au despotisme civil et religieux qui alors écrasait le pays. Il fut entendu que les planteurs adopteraient la foi catholique, et se . conformeraient, en tout aux institutions du Mexique. Sous les gouvernements révolutionnaires qui succédèrent à la puissance espagnole, la concession primitive fut confirmée, et de nouvelles concessions eurent lieu, mais toujours à la condition de se soumettre aux lois nationales. Les termes étaient très-larges, si ce n’est qu’on exigeait l’adhésion à la religion catholique. Ces faits nous feront comprendre ce qu’il y a de vrai dans quelques-uns des griefs que les colons allèguent pour justifier leur révolte.
Le Mexique, en se déclarant indépendant de la mèrepatrie, établit un gouvernement républicain, .et fut malheureusement entraîné par son admiration pour notre
paysàadopter un système fédéral, auquel les précédents de son histoire ne l’avaient point préparé. Pour cette raison, à laquelle on peut ajouter l’inexpérience du libre gouvernement, et le manque d’intelligence chez la masse de la population, ces institutions ne lui ont point donné les fruits de la liberté. Le Mexique a été déchiré par les factions, la capitale bouleversée par des révolutions, et la première fonction de l’État a été conférée par l’armée à des chefs populaires. Les émigrants qui ont été d’ici au Texas y sont allés les yeux ouverts, avec pleine connaissance du trouble qui régnait dans cette terre de désordre et d’agitation. Par bonheur la distance empêchait qu’ils ne fussent entraînés dans le gouffre des luttes civiles, qui parfois menaçaient de destruction la métropole. Pendant que la ville de Mexico était pillée ou mise en état de siège, le Texas trouvait sa sûreté dans son éloignement ; et si les colons se fussent montrés de loyaux citoyens, cette sécurité aurait pu durer.
Bientôt le gouvernement général et le Texas s’accusèrent mutuellement. Le Mexique se plaignait qu’on violât ses lois, et le Texas qu’on les fit exécuter par des moyens violents. Que les deux partis aient eu de mutuels sujets de reproches, nous n’en doutons pas ; mais décider entre eux ou dire qui mérite le blâme principal, n’est pas chose facile. Il y a de fortes raisons de présumer que les colons eurent le premier tort. Nous qui ne connaissons la querelle que par les récits des Texiens , nous courons risque de nous tromper dans notre jugement. Mais nous avons, pour nous guider, la connaissance de la nature humaine, qui nous aide à expliquer des témoignages inté-
ressés, et qui , dans le cas actuel , ne peut nous égarer.
Si nous considérons l'éloignement du Texas, la rareté de sa population, son voisinage d’un pays à esclaves, le caractère général des premiers habitants d'un désert, et la difficulté de les plier à unejustice régulière, douterons-nous un seul instant que le Mexique n’ait eu raison de se plaindre qu’on violât ou qu’on éludât ses lois, surtout en ce qui touche le revenu public et l’exclusion de l’esclavage ? D’un autre côté, si nous considérons dans quel état se trouvait le Mexique, pouvons-nous douter que la force militaire envoyée dans le Texas, et nécessaire pour y faire exécuter les lois, n’ait abusé plus ou moins de son pouvoir ? Réprimer par des moyens illégaux, des hommes qui ne reconnaissent aucune loi, c’est chose trop ordinaire et trop naturelle dans un pays agité par l’esprit révolutionnaire, pour qu’on s’en étonne. Ce qui étonne, c’est que le Texas n’ait pas souffert davantage. On peut môme douter qu’il eût eu rien à souffrir, s’il s'était franchement soumis aux lois qu’il avait promis de respecter. Je vous demande , Monsieur, si ce n'est pas votre intime conviction, que le Mexique a toujours été l’offensé plutôt que l’offenseur. Mais, en admettant que les moyens violents employés par le Mexique pour faire respecter son autorité, aient été moins provoqués que nous ne le supposons, est-ce que les Texiens n’étaient pas entrés dans ce pays avec une parfaite connaissance de sa condition ? Ne devenaient-ils pas citoyens d’un Étal qui échappait à un despotisme écrasant, qui entrait à l’école de la liberté, qui pendant des siècles avait souffert les abus de la puissance militaire, et dont la courte histoire
républicaine ne se composait que de révolutions? Promettre obéissance à un État semblable, n’était-ce pas accepter la chance des malheurs qu’on traverserait sans doute avant de parvenir à des institutions libres et durables? Dans une société si iroublée y avait-il, ou pouvait-il y avoir, cette intention réfléchie, fixe, inflexible, dé dépouiller les colons de leurs droits, qui seule peut absoudre du crime de trahison celui qui viole son serment d’obéissance ?
Quelquefe-uns des motifs que les Texiens font valoir pour justifier leurs luttes pour l’indépendance, sont si visiblement dépourvus de vérité et de raison, qu’il est difficile de ne pas suspecter toutes les excuses qu’ils donnent pour leur révolte. Ils se plaignent qu’on leur refuse le droit d’adorer Dieu ainsi que le prescrit leur conscience; et ce culte ils le rendent à leur façon quoiqu’ils soient entrés là bas en jurant obéissance complète au gouvernement, et sachant bien que la religion catholique était la religion de l’État et la seule tolérée par la constitution. Ce qui augmente la faiblesse et la criminalité du prétexte, c’est que, malgré le texte de la constitution, des protestants ont tenu leurs assemblées dans le Texas, sans être troublés, et que jamais il n’y a eu de persécution pour cause de religion.
Un autre de leurs griefs, pour justifier leur révolte, c’est qu’on leur a refusé le jugement par jujy ; et cette plainte, ils ont le courage de la faire entendre, quoi qu’ils sussent parfaitement, avant de devenir citoyens adoptifs du Mexique, que ce mode de jugement était inconnu dans la jurisprudence mexicaine, et quoique dans la constitution de l’État du Coahuila et du Texas on eût introduit l’article suivant : « L’un des principaux sujets
sur lesquels sera appelée l’attention du Congrès (Législature de l’État), ce sera l’établissement du jury en matière criminelle ; on l’étendra graduellement, et même on l’appliquera aux affaires civiles, à mesure que les avantages de cette précieuse institution seront démontrés par l’expérience. »
Aux yeux du Texas, un des principaux griefs a été le changement du gouvernement fédéral mexicain en ufi gouvernement central ou unitaire. Mais ce changement, quoique amené par la violence, a été ratifié par le Congrès national, suivant les règles prescrites par la constitution, et a été sanctionné par le peuple mexicain. Le décret du Congrès, qui introduit cette réforme dans les institutions nationales, déclare que le système du gouvernement est républicain , démocratique et représentatif \ et règle tout ce qui caractérise une pareille organisation. Ce que nous devons aussi considérer, en appréciant cette mesure, c’est que toute l’histoire du Mexique a prouvé la nécessité de substituer un gouvernement central à un gouvernement fédéral. L’ordre et la liberté ne peuvent être associés et maintenus dans ce pays que par l’introduction d’institutions plus simples et plus efficaces. Et cependant les Texiens, une poignée d’étrangers, ont levé l’étendard de la révolte, parce que sans leur aveu le gouvernement a été changé par une nation de neuf millions d’habitants.
J’ai parlé des Texiens, comme d’une poignée d’hommes. Au début de l’insurrection ils étaient environ vingt mille, y compris les femmes et les enfants. Ils étaient donc tout à fait incapables de conquérir ou de maintenir une indépendance nationale; si bien qu’il leur manquait une condition requise pour autoriser une
révolution, j’entends la force de soutenir un gouvernement, de remplir les devoirs de la souveraineté. Vingt mille hommes, femmes et enfants, levant l’étendard de la révolte, et se proposant de démembrer un grand empire ! Il est très-possible que dans quelque faubourg de Londres, il y ait un pareil nombre de mécontents, qui souffrent et qui ont des raisons pour se plaindre de l’injustice municipale ou nationale. Hé bien, ces mécontents ont-ils le droit de courir aux armes, de s’ériger en nation, et de détruire l’unité des États britanniques ? Il faut aussi se rappeler que les Texiens n’étaient pas seulement comme une goutte d’eau auprès du peuple mexicain, mais qu’ils étaient en minorité manifeste dans leur province , de sorte qu’on peut comparer leur révolte à ce que serait dans le Massachusets ou dans la Virginie, le soulèvement d’un comté qui prétendrait établir une souveraineté séparée, sur le motif de quelque injustice réelle ou imaginaire commise par le gouvernement fédéral ou par l’État. Bien plus, cette poignée de Texiens était loin d’être unanime à se révolter. Les colons les plus anciens et les plus riches étaient favorables à la paix. « Il y avait de grandes dilîérences » d’opinions parmi les planteurs, et même de violentes » dissensions. Il en était beaucoup qui, jouissant en
# paix de leur fortune , étaient opposés à tous ces mou- » vements. La première déclaration publique d’indépen- » dance fut adoptée, non par des gens qui prétendissent » représenter le Texas, mais par environ qmtre-vingt-
# dix individus , tous Américains, excepté deux, si nous » pouvons en juger d’après leurs noms, agissant pour » leur propre compte, et engageant leurs concitoyens à
» les imiter. Cette déclaration fournit la preuve des
te. .
# dissensions et des jalousies dont nous avons parlé.
» Elle prouve en outre que l’ancienne population de la
* province était favorable aux nouvelles vues du gouver- » nement de Mexico. #
Dans quelques lettres du colonel S. T. Àustin, le fondateur de la colonie, écrites en 4854, quand il fut emprisonné à Mexico, comme coupable d’encourager des mouvements révolutionnaires dans le Texas, nous trouvons des passages qui prouvent que la partie saine de la population était opposée aux mesures violentes. «Je » désire que mes amis et tout Je Texas adoptent et main- » tiennent avec fermeté la devise et la règle que je pro- » pose dans cette lettre. La règle c’est de blâmer, de la » façon la plus efficace et la moins équivoque, qui- » conque, dans ses discours ou ses écrits, s’exprime en » termes violents ou peu respectueux sur les autorités » mexicaines et le peuple mexicain. — On m’a créé de » tels embarras, les intérêts véritables et permanents
# du Texas ont été tellement compromis par des têtes » exaltées, par des fanatiques, par des aventuriers, par » de prétendus héros, par des bavards, par des vision- » naires imbéciles, que je n’ai plus confiance qu’en ceux » qui vivent de la charrue; et, ceux-là même, hélas! ne » sont que trop souvent sacrifiés, avant de le voir. —
* ISe tolérez plus de violences, et vous réussirez et
* vous obtiendrez du gouvernement tout ce que des
• gens raisonnables peuvent demander (4). « I! est évident que les plus raisonnables de cette petite colonie auraient reculé devant la guerre civile, s’ils n’a-
(1) Histoire du Texas, page 210; Correspondance d’Austtn.
vaient été entraînés par les violents. Telle était la poignée d’hommes qui s’érigeait en nation !
Je n’entends pas nier que le Texas n’eût des griefs à alléguer. En ce point il n’est pas besoin de preuves. Qui doute que leTexas n’ait pas toujours été gouverné avec sagesse, que ses droits n’aient pas toujours été respectés ? Fouvait-il en être autrement ? Le Mexique n’est pas sage, le Mexique n’est pas fort dans la science des droits de l’humanité. La civilisation y est très-imparfaite, comme nous et les Texiens l’avons toujours su ; et un bon gouvernement est l’un des fruits les plus tardifs delà civilisation. En fait il n’y a nulle part un bon gouvernement. Les erreurs et les vices des chefs sont partout une source de maux. Dans un État étendu surtout, il y aura toujours quelques districts qui souffriront de l’erreur, de la partialité, de l’injustice de la loi. Mais si chaque ville ou chaque canton peut se déclarer État souverain, chaque fois qu’on lui fait tort, la société sera livrée à des convulsions perpétuelles, et l’histoire ne sera plus que le récit sanglant des révolutions.
On ne doit exercer le droit d’insurrection que trèsrarement, avec crainte et regret, et seulement dans le cas où l’oppression est tellement certaine, prononcée, persévérante, que la force seule en peut délivrer. Rien de plus facile, pour un peuple que de dresser une liste de griefs ; rien de plus fatal que de se révolter chaque fois qu’on ne fait pas droit à une réclamation. Les États-Unis ne secouèrent point le joug britannique, parce qu’on ne leur accordait pas tous les droits que la science morale reconnaît à l’humanité; ils s’insurgèrent parce qu’on leur refusait les droits dont leurs pères avaient joui, et qui appartenaient au reste de l’empire. Us commen-
cèrent par s’appuyer sur des précédents. Ils se placèrent d’abord sur le terrain de la constitution anglaise. Ils réclamèrent les droits de citoyens anglais, C'est d’un outrage particulier qu’ils se plaignirent; et ils n’en appelèrent aux armes qu’après des remontrance s patientes et respectueuses, qu’après avoir épuisé tous les moyens de conciliation que la sagesse pouvait imaginer ou que permettait le respect de soi-même. Tel était le code de moralité nationale devant lequel nos pères s’inclinaient ; et en agissant ainsi, ils reconnaissaient ce que l’allégeance avait de sacré, et faisaient voir qu’ils sentaient la responsabilité terrible qu’on assume en renversant un gouvernement, en brisant le lien national. Une province, dans l’appréciation de ses griefs, doit tenir compte de l’état général du pays dont elle fait partie. Une colonie , qui a émigré d’un pays très-civilisé, n’a pas le droit d’exiger d’un pays moins avancé, les privilèges qu’elle a laissés derrière elle. Les Texiens auraient été insensés, si, en entrant dans le Mexique, ils avaient compté sur un gouvernement aussi parfait que celui sous lequel ils avaient vécu. Ils auraient pu tout aussi bien se transplanter en Russie, et là déployer la bannière de l’indépendance en face du trône du czar, parce qu’on leur eut refusé les immunités de leur terre natale.
Après avoir ainsi considéré les griefs du Texas, je passe aux grandes et véritables causes de la révolte. Elles sont si notoires, qu’il n’est pas besoin d’une exposition détaillée. La première cause, ce fut l’esprit effréné de spéculation qu’une capture aussi tentante que le Texas excita partout dans un pays comme les États- Unis, où ce genre d’agiotage est un vice trop commun.
De grandes concessions de terres dans le Texas avaient été primitivement accordées à des individus, presque tous citoyens de notre pays, et le plus souvent, ces concessionaires transféraient leurs droits à des compagnies par actions qui se formaient dans nos villes. Une citation montrera la nature de ces concessions et les fraudes et les spéculations auxquelles elles donnèrent lieu. « Le » concessionaire nominal s’appelle Yempresario. Aux # termes du contrat, ce n’est qu’un fidéicommissaire du » gouvernement ; il n’a de titre aux terres concédées, » qu’en y établissant un certain nombre de familles, » dans un temps donné. Les colons eux-mêmes reçoi- » vent pour chaque famille un titre portant concession » d’une lieue carrée, à la condition expresse de s’éta- » blir, de cultiver et de payer une légère redevance pen- » dant un temps limité. On croit que, d’après les lois » mexicaines, ces conditions sont celles de toutes les » concessions du Texas, avec cette clause de plus, que b tout droit et tout titre seraient perdus, si le concçsb sionnaire ou colon quittait le pays, ou vendait sa terre b avant de l’avoir cultivée. En examinant les diverses » cartes du Texas, on verra combien ont été nombreux b ces privilèges accordées à différents empresarios. La )> surface de la province, depuis Nuecès jusqu’à la Rib vière Rouge, et depuis le golfe jusqu’aux montagnes, b en est couverte. A la fin les concessions devinrent b l’objet d’une spéculation avide ; et c’est un fait notoire b que plusieurs des empresarios , oubliant le caractère b éventuel de leur droit, et les conditions auxquelles les b colons futurs devaient recevoir des lots de terre b émirent des titres dont il s’est vendu aux États-Unis b un nombre incalculable. Nous savons de plus, et de
» bonne source, que la fabrication de titres faux s'est » faite comme un commerce régulier. Qu’on ait ainsi » abusé de la cupidité et de la crédulité du peuple des » États-Unis, cela n’est pas douteux. Si la fin de lacam- » pagne actuelle eût été ce que son début annonçait et » que les colonies eussent été détruites, il est impossi- » ble de calculer les pertes qu’auraient éprouvé ceux » qui n’ont jamais vu les terres qu’ils ont achetées. Ce » n’est pas de l’exagération que de dire qu’on a engagé » des millions dans les États du Sud et du Sud-Ouest. » Lé Texas, en effet, a été considéré comme une proie par les spéculateurs, tant sur les lieux-mémes que dans les États-Unis. Pour montrer jusqu’où a été cette espèce de pillage, on a vu les assemblées du Coahuila et du Texas, violant ouvertement les lois du Mexique, concéder à une compagnie de spéculateurs qui n’a jamais été bien connue, au prix de vingt mille dollars, une étendue de quatre cents lieues carrées des terres publiques (I ) . Cette opération fut désavouée, et la concession annulée par le gouvernement mexicain; la législature fut dissoute, et le gouverneur Viesca emprisonné. Et cependant Cette concession faite sans autorisation et peut-être le fruit de la corruption, servit à une nouvelle spéculation et à de nouvelles fraudes. On fit de nouveaux titres, et d’après les meilleurs renseignements que nous ayons pu obtenir, entre les mains des spéculateurs, quatre cents lieues devinrent quatre mille lieues. Jusqu’ici on n’a pu encore fixer l’étendue de ces fraudes, cartel est l’aveuglement de la cupidité que tout morceau de papier qui a bonne mine, passe sans examen pour un titre de
(1) l'n autre récit dit ttt lieues pour 30,000 dollars (150,000 fr.î .
terres dans le Texas. L’indignation qu’excita dans le gouvernement mexicain cette énorme concession, et l'effort qu'on fît pour saisir les législateurs qui s’en étaient rendus coupables, furent une des causes immédiates de la révolte. Par suite de ces transactions illégales une foule de gens ici et au Texas, ont des titres nominaux qui ne peuvent avoir de valeur, qu’autant qu’on abolira l’autorité du Congrès général du Mexique \ et, par conséquent, ils ont un grand et direct intérêt à 1 ce que le Texas soit séparé de la confédération mexi- I caine. L’indépendance du Texas peut seule légaliser les énormes fraudes du spéculateur. Il faut que le Texas l soit violemment arraché du pays auquel il doit la sou- , mission, afin que le sol passe entre les mains d’étrangers dupes ou fripons. Voilà qui nous explique l’ardeur avec laquelle, aux États-Unis, on embrassa la cause du Texas. C’est de notre pays qu’est parti le signal de la révolution; et la principale raison, c’est la soif insa- 1 fiable de posséder les terres du Texas. Partout on a fait naître chez nous un intérêt réel ou fictif qui s’attache à ce sol. Cet amour généreux de la liberté qui a armé un si grand nombre de nos concitoyens et les a excités à \ combattre pour le Texas, n’était qu’une injuste cupidité.
Une autre cause de la révolte fut la résolution d’ouvrir le Texas à l’esclavage. Le Mexique, en secouant le joug de l’Espagne, donna un noble témoignage de son amour pour la liberté, en décrétant « que , dorénavant, personne ne naîtrait esclave, ou ne serait introduit comme tel dans les États mexicains ; que tous les escla- j ves existants recevraient un salaire et ne pourraient être 1 châtiés qu’après avoir été jugés et condamnés par le magistrat. » Les lois qui suivirent confirmèrent ce que
la constitution avait établi. C’est un sujet de profonde douleur et en même temps d’humiliation, de voir que des émigrants de notre pays, des hommes qui se vantent de la supériorité de leur civilisation aient refusé de seconder cette politique honorable, qui arrêtait un des plus grands maux de la société. Ce fut des États-Unis, des provinces voisines du Texas qu’on amena des esclaves avec leurs maîtres. Une manière d’éluder les lois, fut d’introduire des esclaves avec des engagements à longue date, dans quelques cas, dit-on, à quatre-vingtdix ans. Un décret des chambres du Coahuila et du Texas, annula tout engagement fait pour plus de dix ans, et on décida que tous les enfants qui naîtraient pendant cet apprentissage seraient libres. Cette ferme volonté que montrait le Mexique pour exclure l’esclavage, a fait naître, dans le Texas, une résolution non moins forte de détruire l’autorité du Mexique. Celte interdiction de l’esclavage fermait le Texas à l’émigration du Sud et de l’Ouest; et l’on sait bien que le Sud et l’Ouest avaient les yeux tournés vers cette province; c’était pour eux un nouveau marché d’esclaves, un nouveau champ pour le travail servile , un grand accroissement de puissance politique Que de pareilles idées aient régné dans les esprits, on le sait, car tout abominables qu’elles soient, elles ont paru dans les journaux. Le projet de démembrer une république voisine, pour donner à l’esclavage une terre qu’on avait consacré à la liberté, ce projet fut discuté dans les journaux avec la même froideur que s’il se fut agi d’un droit évident ou d’une question d’humanité qui ne souffrit point d’objection. C’est ainsi qu’on a crée un grand intérêt à séparer du Mexique une de ses provinces éloi-
gnées. Nous trouvons là une des causes qui ont poussé le Texas à la révolte, et une nouvelle explication de l’empressement avec lequel les États-Unis ont jeté là bas des hommes et de l’argent pour faire la guerre de la révolution.
Passons à une autre circonstance, qui décida ou du moins hâta l’insurrection; ce fut le désappointement que les Texicns éprouvèrent dans leurs efforts pour s’organiser en État séparé. Le Texas et le Coahuila avaient jusque-là formé un seul État. Mais les colons étant en minorité dans la législature réunie, se voyaient arrêtés dans leurs plans. Impatients de cet obstacle et souffrant peut-être d’une union qui donnait à autrui la supériorité, ils préparèrent pour eux seuls une constitution, suivant laquelle ils faisaient un État séparé, et dans leur précipitation, ils négligèrent les formes prescrites par la loi .mexicaine. Ils envoyèrent cet acte à Mexico pour qu’il y fût sanctionné ; le Congrès général le rejeta immédiatement. Le défaut déformé était une raison suffisante pour que cet acte ne fût pas mieux reçu; mais l’absence de toute clause qui interdit l’esclavage, était un obstacle encore plus sérieux. L’irritation des Texicns fut grande. Une fois formés en État distinct, il était évident que dans leur éloignement de la capitale, et dans la situation agitée où se trouvait la nation, il ne leur eût pas été difficile de conduire leurs i affaires comme ils l’auraient voulu. Ils auraient pu se rendre indépendants de fait, et éluder impunément les lois du Mexique. Leur exaspération fut augmentée par l’emprisonnement de l’agent qui avait porté l’acte à Mexico, et qui, dans une lettre interceptée, leur avait conseillé d’agir par eux-mêmes et d’organiser un gou-
vernement sans tenir compte de l’autorité du Congrès national. Se voyant ainsi refuser le privilège d’un État séparé, et menacés par le gouvernement général qui voulait faire exécuter les lois, ils sentirent que le moment critique était arrivé, et comptant sur un secours étranger, ils résolurent de courir les chances d’une lutte avec la puissance mutilée du Mexique.
Tels furent les principaux motifs qui poussèrent à la révolte. Certes, les Texiens furent excités par l’idée qu’on les outrageait, aussi bien que par des espérances cupides. Mais s’ils avaient obéi au pays qu’ils avaient librement choisi pour patrie; s'ils s’étaient conformés aux lois concernant le revenu, la vente des terres et l’esclavage, les outrages dont ils se plaignent ou n’auraient jamais eu lieu, ou n’auraient jamais été un prétexte d’insurrection. Les grandes causes de révolte sur lesquelles j’ai insisté sont tellement connus, qu’il est étonnant que personne s’y soit laissé prendre et ait sym-
I pathisé avec la cause du Texas, comme si c’était la cause ' de la liberté. Cette cause est celle de la fraude et de l’esclavage. Il est notoire que des spéculateurs, des propriétaires d’esclaves, et des aventuriers, ont été les premiers à s’engager dans la croisade pour # les libertés du Texas, » et les premiers à les proclamer. C’est de leurs mains qu’on nous invite à recevoir une province, arrachée à un pays auquel nous avons donné des gages d’amitié et de paix.
Je n’entends pas dire que tous ceux qui ont envahi le Texas y aient été conduits par des motifs égoïstes.
II en est, je n’en doute point, qui ont été poussés par un noble intérêt pour ce qu’on nommait liberté ; il en est plus encore qui ont été entraînés par celle sympa-
thie naturelle qui pousse un homme à prendre parti pour ses concitoyens contre l’etranger, sans se demander s’ils ont tort ou raison. Mais les motifs qui rallièrent la grande majorité autour de la bannière du Texas, sont ceux que nous avons expliqués , et ils méritent un autre sentiment que le respect.
Après avoir considéré les causes de la révolution, je demande comment elle s’est accomplie ? La réponse à cette question montrera plus clairement la criminalité de l’entreprise. Les Texiens n’étaient qu’une poignée d’hommes et ne pouvaient pas plus exercer la souveraineté que ne le pourrait une de nos villes; abandonnés à eux-mômes, ils auraient désespéré de jamais conquérir leur indépendance. Ils regardèrent au dehors; et à qui s’adressèrent-ils? A un État étranger? Au gouvernement sous lequel ils avaient vécu autrefois? Non ; ils mirent tout leur espoir en quelques individus égoïstes, citoyens d’une république voisine du Mexique et en paix avec lui. C’est à des particuliers qu’ils s’adressèrent, à des citoyens de nos États, à des gens qui , bravant les lois et affamés d’un gain subit, se sentaient attirés par une telle proie, et prêts à ensanglanter leurs mains pour piller. Un pays, c’était l’appàt que lesTexiens offraient aux hommes perdus, aux audacieux, aux gensavides; ils comptaient surl’excitation d’une imagination enivrée et d’une cupidité insatiable, pour trouver des complices de leur projet de violence.
Par qui le Texas a-t-il été conquis? Par les colons? Par les mains qui ont levé l’étendard de la révolte? Par des gouvernements étrangers qui avaient épousé celte querelle? Non; il a été conquis par vos concitoyens et les miens, par les citoyens des États-Unis, au mépris
de nos lois et du droit des gens. Nous avons rempli les rangs qui ont arraché le Texas au Mexique. Dans l’armée de huit cents hommes qui a remporté la victoire , dispersé les forces Mexicaines, et fait leur chef prisonnier, « il n’y avait pas plus de cinquante citoyens du Texas qui eussent des griefs à venger sur un champ de bataille. » Dans cette guerre, les Texiens ne sont qu’un nom, un prétexte, à l’abri duquel des aventuriers venus d’une autre contrée ont accompli leur œuvre de pillage.
Il est des crimes qui, par leur énormité, touchent au sublime: et la prise du Texas par nos concitoyens a des droits à cet honneur. Les temps modernes n’ofiïenl aucun exemple de rapine commise par des individus sur une aussi large échelle. Ce n’cst rien moins que le vol d’un État. Le pirate prend un vaisseau, les colons et leurs associés ne se contentent pas à moins d’un empire. Ils ont laissé loin derrière eux leurs ancêtres, les Anglo- Saxons. Ces barbares se conformaient aux maximes de leur âge, au code grossier des nations tel qu’il était au temps des plus épaisses ténèbres du paganisme. Ils envahissaient l’Angleterre sous la conduile de leurs rois et avec la sanction de la sombre religion du Nord. Mais c’est dans un siècle civilisé, et en un temps de mœurs raffinées; c’est au milieu des lumières de la science et des leçons du christianisme, quand la loi des nations est proclamée, quand la loi de l’amour universel grandit chaque jour, c’est au sein de la religion, delà science et de l’humanité, que le vol du Texas a trouvé ses instruments. C’est d’un pays libre, bien ordonné, éclairé, chrétien , qu’en plein jour, sont parties les bordes qui ont commis ce crime énorme.
Et maintenant, je le demande, les États-Unis sont-ils prêts à recevoir de pareilles mains le don du Texas? L’annexer à notre pays, n’est-ce pas nous approprier le fruit d’une rapine que nous aurions dû empêcher? Nous reculerions certainement devant la proposition d’admettre un État de pirates dans notre confédération. Et de quoi se compose le Texas? De citoyens des États-Unis qui ont conquis un pays en faisant la guerre à une nation étrangère, à une nation que nous devions défendre contre de pareilles attaques. Est-il de l’honneur national, de la vertu nationale, de recevoir dans nos bras des hommes qui ont réussi par les crimes que nous étions tenus de réprouver et de réprimer?
Si nous avions résisté de tout notre pouvoir à la violence de nos concitoyens; si malgré cette opposition, ces derniers avaient forcé le Mexique à reconnaître leur indépendance, et si enfin cette souveraineté eût été acceptée par les autres nations, nous serions absous, aux yeux du monde civilisé, de toute participation au crime, le jour où des considérations politiques nous déterminaient à admettre le nouvel État dans l’Union. Malheureusement les États-Unis n’ont pas rempli les obligations d’un État neutre. Par une négligence coupable, ils ont souffert la violation du territoire mexicain; et si maintenant, au milieu de la lutte, tandis que le Mexique menace encore de faire respecter ses droits, ils s’incorporaient le Texas, aux yeux de toutes les nations ils prendraient sur eux toute l’infamie de la révolte. Les États-Unis n’ont pas été justes envers le Mexique. Nos concitoyens ne se sont pas glissés dans ce pays, isolément, en silence, en secret. Leur projet de démembrer le Mexique et de lui arracher le Texas n’était pas un
mystère. On l’a proclamé dans nos feuilles publiques. On a préparé ouvertement sur notre territoire des expéditions pour le Texas. Des troupes ont été organisées, équipées, mises en route pour le théâtre de l’action. On a inséré dans nos journaux des annonces où l’on demandait des volontaires à enrôler et à conduire au Texas, aux frais de cette province. Le gouvernement, il est vrai, fit paraître une proclamation qui défendait ces préparatifs hostiles; mais ce fut une lettre morte. Malgré les proclamations, et à la face du jour, des régiments avec drapeaux et officiers en tête marchèrent vers la province révoltée. Nous avions, il est vrai, une armée aux frontières du Mexique. Repoussat-elle ces envahisseurs d’un pays avec qui nous étions en paix? N’encouragea-t-elle pas plutôt les révoltés par sa présence? Après cela, que pensera le monde de notre conduite, si nous commençons par recevoir dans l'Union le territoire qui, par notre négligence, est devenu la proie d’une invasion criminelle? Voulons-nous prendre rang parmi les États brigands? Comme peuple, n’avons-nous aucun respect de nousmêmes? N’avons-nous aucun égard pour la moralité nationale ? N’avons-nous aucun sentiment de notre responsabilité envers les autres peuples, et envers celui qui dispose des destinées des nations ?
II. Après avoir développé contre l’annexion du Texas, l’argument tiré de ce que la révolte a de criminel, j'aborde une autre considération non moins grave. Je dis que par cet acte notre pays entre dans une carrière d’usurpation, de guerre et de crime, et méritera et encourra le châtiment et la malédiction qu’entraîne après elle une horrible injustice. La prise du Texas ne sera
pas un fait isolé. Kilo pèsera sur notre avenir. Elle se rattachera par une nécessité de fer à une longue suite de rapines et de carnage. Peut-être il se passera des siècles avant qu’on voie le dénoûment de la tragédie, dont nous sommes si disposés à jouer la première scène. C’est chose étrange que les peuples soient plus imprudents que les individus; et cela, en face de l’expérience qui, depuis l’origine des sociétés, nous enseigne que de tous les actes violents et criminels, ceux que commettent les nations sont les plus féconds en misères.
Si le pays se connaissait lui-même, ou s’il était disposé à profiter de sa propre expérience, il sentirait la nécessité de mettre aussitôt un frein à sa passion de territoires. Il se défierait d’acquisitions nouvelles. Il reculerait devant la tentation des conquêtes. Nous sommes un peuple remuant , prompt à empiéter, impatient des lois ordinaires du progrès, nous inquiétant moins de consolider et de perfectionner que d’étendre nos institutions, plus ambitieux de nous répandre sur un vaste espace, que de propager la beauté et la fertilité dans un champ plus étroit. Nous tirons vanité de notre accroissement rapide, oubliant que, dans la nature, tout ce qui est grand croit avec lenteur. Notre peuple so jette en dehors des bornes de la civilisation, et s’expose à retomber dans un état à demi barbare, sous l’impulsion d’une imagination extravagante, et pour la gloire d’avoir de vastes possessions. Il n’est peut-être pas de peuple au monde qui s’attache moins aux lieux. Les tribus nomades de la Scythie elles-mêmes tiennent à un endroit, aux tombeaux de leurs pères ; mais la patrie et les tombes de nos aïeux ne nous arrêtent guères. Ce que nous
connaissons, ce qui nous est familier nous l’abandonnons souvent pour ce qui est loin, pour ce que nos pieds n’ont pas foulé; et cet inconnu, souvent nous ne le désirons pas moins parce qu’il appartient à autrui. Ce qui nous donne jusqu’à un certain point cet esprit, c’est que nous descendons d’hommes qui quittèrent l’ancien monde pour le nouveau, la vieille civilisation pour le désert, et qui n’avancèrent qu’en chassant devant eux les anciens maîtres du sol. C’est à cet esprit que nous avons sacrifié la justice et l’humanité; et sous son empire, l’histoire de notre jeune nation est souillée d’atrocités qui feraient rougir des sociétés vieillies dans la corruption.
Il est temps de songer sérieusement, fermement, à nous contenir. Possesseurs d’un territoire assez vaste pour la croissance des siècles, il est temps de nous arrêter dans la carrière des acquisitions et des conquêtes. Notre grandeur est déjà un danger; nous ne pouvons plus avancer sans qu’il y ait péril imminent pour nos institutions, notre union, notre prospérité, notre vertu et notre repos. Nos précédentes additions de territoire étaient justifiées par la nécessité d’obtenir des débouchés pour la population du Sud et de l’Ouest. Il n’existe pas de prétexte pareil pour l'occupation du Texas. Nous ne pouvons nous emparer de ce territoire, et nous l’incorporer, sans montrer, sans confirmer la volonté où nous sommes de ne point fixer de limites à notre empire. C’est nous donner une impulsion qui nous précipitera vers de nouvelles invasions. Est-ce en nous poussant dans cette voie que nous apprendrons à nous contenir? Appaise-t on la cupidité en lui cédant? Est-ce par une prise violente qu’on enseignera à un peuple im-
patient comment iJ doit sâ renfermer dans les strictes bornes de la justice?
Le Texas est un pays conquis par nos concitoyens , et son annexion sera Je commencement de conquêtes qui ne s’arrêteront qu’à l’isthme de Darien, à moins qu’une juste et sage providence ne nous arrête et ne nous fasse reculer. Cessons désormais de crier: la paix, la paix. Notre aigle excitera sa faim et ne l’apaisera pas sur sa première victime; il flairera une proie plus tentante, un sang plus enivrant à mesure qu’il avancera au Sud. Annexer le Texas, c’est déclarer une guerre perpétuelle au Mexique. Ce mot Mexique, s’associant dans les esprits à l’idée de richesses infinies, a déjà éveillé la rapacité. Déjà on a proclamé que la race anglo-saxonne est destinée à dominer dans ce magnifique empire ; l’imparfaite société que l’Espagne a établie au Mexique doit tomber et disparaître devant une civilisation plus élevée. Sans nous arrêter à ccs plans de rapine et de conquête, le résultat, s’il dépend de nos désirs, est évident. Le Texas est le premier pas vers le Mexique. Du moment que nous établirons notre autorité dans le Texas, les frontières de ces deux pays n'existeront plus que de nom, comme des lignes tracées sur le sable de la plage. Déjà chez nous le Sud et l’Ouest sont menacés d’aban- • don par l’impatience des masses à se précipiter dans la terre promise du Texas; que sera donc le torrent qui se jettera plus avant sur le Sud, quand le Texas sera inondé ?
Est-ce que le Mexique peut voir sans alarme l’approche de ce flot toujours grossissant ? Est-il résigné à n’être qu’une victime passive? A reculer et à se rendre sans combat? N’est-il pas fort de sa haine, sinon de son
talent ou de ses forteresses ?^ssez fort pour faire de la guerre un jeu coûteux et sanglant? Ne peut-il pas employer contre nous une force plus formidable que celle des flottes, la force des corsaires, c’est-à-dire, des pirates légaux, qui, sortant deses ports, écumeront les mers, saisiront notre commerce, et à la spoliation ajouteront la cruauté et le meurtre?
Alors même que les dispositions de notre gouvernement seraient tout à fait pacifiques et opposées aux empiétements, l’annexion du Texas nous brouillerait avec le Mexique. Ce territoire sera inondé d’aventuriers; et les plus dangereux, les hommes déshonorés, les bannis, le rebut de la société seront toujours en avant de la population paisible. Voilà ceux qui représenteront notre république sur les frontières du Mexique. La conduite de ces hommes avec les Indiens nous avertit d’avance des outrages qu’amènera leur contact avec nos voisins du Sud. Le Texas, placé fort loin du siège du gouvernement, sera mal contenu par les autorités de la nation à laquelle il appartiendra. Toute son histoire ne lui enseignera que du mépris pour le Mexique, ne lui apprendra qu’à envahir le sol mexicain. Sa législature trouvera dans sa situation quelque prétexte pour pous- • ser à l’extrême la doctrine de la souveraineté des Étals. Elle n’entendra pas, sans émotion, les appels à la vengeance et à la protection, qui lui viendront de la frontière, cris poussés par ceux mêmes dont les désordres auront provoqué les cruautés qu’on lui dénoncera avec tant d’indignation; et elle ne s’inquiétera guère de rechercher d’où part le premier tort. C’est à la sagesse, à la modération, à la douce pitié des planteurs et des législateurs du Texas que le repos de notre pays sera confié.
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Avons-nous calculé ce que* ces rapports hostiles avec le Mexique nous coûteront à établir et à perpétuer. Ces guerres, commencées par la rapine^, poursuivies si loin du centre de la confédération, et par conséquent mal répriméesou peu surveillées par le Congrès, ajouterontelles de la force à nos institutions, cimenteront-elles notre union, ou auront-elles une influence morale sur les gouvernants et sur le peuple? Quelles limites assigner aux atrocités de luttes pareilles? Quelles limites aux trésors qu’il faudra enfouir dans ces contrées lointaines? Quelles limites à l’autorité et à la puissance que ces expéditions lointaines accumuleront dans les mains du pouvoir exécutif? Faut-il que la richesse que les vieux États ont acquise , au prix de leur sang et de leurs sueurs, soit jetée comme de l’eau afin de protéger et de venger un peuple nouveau que son caractère et sa position doivent entraîner à des outrages continuels?
Ne viendra-t-il donc jamais, le temps où le voisinage d’un peuple plus puissant et plus civilisé sera un bonheur au lieu d’étre une malédiction pour une nation plus faible? Quand les colonies espagnoles se séparèrent de la mère-patrie, et, dans leur admiration pour les États- Unis, adoptèrent des institutions républicaines, j’espérais qu’elles trouveraient en nous des amis de leur indépendance, des soutiens de leur civilisation. Si jamais la Providence à mis un peuple à même de faire du bien à un État voisin, c’était nous près du Mexique. Cette nation, inférieure dans les arts, les sciences, l’agriculture et la législation , nous regardait avec une noble confiance. Elle ouvrait ses ports, son territoire à nos cultivateurs, à nos ouvriers et à nos marchands. Nous aurions pu la conquérir par les seules armes honorables ,
par la supériorité de l’intelligence, du travail et des mœurs. Nous aurions pu, sans bruit, l’initier à nos progrès, et en répandant notre population au milieu d’elle nous l’assimiler. La justice, la bienveillance, et des rapports mutuellement utiles, auraient pu cimenter une amitié éternelle. Où en sommes-nous maintenant? Une haine mortelle enflamme le Mexique contre nous. Le sentiment le plus fort qui unisse ses provinces éparses, c’est la crainte et l’horreur de la république américaine. Il est prêt à se rattacher à l’Europe pour se défendre des États-Unis. Toute l’influence morale que nous pouvions obtenir sur le Mexique, nous l’avons rejetée; et le soupçon, la crainte et la haine ont remplacé le respect et la confiance.
Je sais qu’on oppose à ces remarques un raisonnement vicieux qui fait peu d’honneur aux gens qui l’approuvent. On dit que les nations sont dominnées par des lois aussi infaillibles que celles qui régissent la matière; qu’elles ont leurs destinées; que leur caractère et leur position les entraînent avec une force irrésistible; que le Turc, stationnaire, doit succomber devant la civilisation progressive de la Russie, aussi fatalement que le mur qui s’écroule tombe sur le sol; que, par la même nécessité, les Indiens ont disparu devant les blancs, et que la race mélangée, dégradée du Mexique doit disparaître devant les Anglo-Saxons. Arrière çes vils sophismes! 11 n’y a pas de nécessité pour le crime. Il n’y a pas de fatalité pour justifier les nations cupides pas plus que pour justifier les joueurs et les brigands . Nous nous vantons des progrès de la société, mais le progrès c’est la substitution de la raison et de la moralité au règne de la force
brutale. Il est vrai que des sociétés plus civilisées auront toujours une grande action sur des voisins moins avancés. Mais ce doit être un influence qui éclaire et améliore, et non pas qui écrase et détruise. Nous parlons d’accomplir notre destinée. C’est ce que disait le dernier conquérant de l’Europe; et le destin l’a cloué sur un rocher solitaire, au milieu de l’Océan, victime d’une ambition qui n’a détruit d’autre repos que le sien.
Jusqu’ici j’ai parlé de l’annexion du Texas comme devant nous brouiller avec le Mexique; mais ce ne sera pas tout. Elle nous brouillera avec d’autres États. Elle nous entraînera nécessairement dans des hostilités avec les puissances européennes. Tels sont maintenant les rapports des nations, que l’Europe doit regarder avec jalousie un pays dont l’ambition, secondée par de vastes ressources, se promet l’empire du nouveau monde. Non-seulement des considérations générales de cette nature, mais les rapports particuliers de certains États étrangers avec notre continent, compromettront la paix qui existe heureusement entre nous et l’Europe. L’Angleterre, surtout, doit nous surveiller avec défiance, et résister à l’annexion. Il y a pour elle dans cette question un intérêt moral et politique, qui exige et justifie son intervention.
D’abord l’Angleterre a un intérêt moral dans cette question. Si nous voulons l’annexion du Texas, c’est afin d’étendre l’esclavage, ce qui donnera forcément à la traite des noirs une nouvelle vie et une nouvelle extension. Certes, un nouveau et vaste marché d'esclaves ne peut s’ouvrir sans appeler et sans obtenir un approvisionnement du dehors, aussi bien que de l’intérieur. Les traités les plus solennels et les vaisseaux de
guerre croisant sur Jes côtes d’Afrique ne supprimeront jamais cet infernal trafic, tant que le négrier, chargé de malheureux captifs volés et enchaînés, obtiendra un prix proportionné au danger de l’entreprise. Or l’Angleterre depuis longtemps a fait de la répression de la traite une part de sa politique étrangère , et en ce moment la force de l’opinion y pousse le gouvernement à empêcher l’extension de l'esclavage. Croyons-nous que l’Angleterre restera spectatrice passive d’une mesure qui annuleles efforts que, depuis longues années, elle a faits pour la cause de l’humanité, d’unemesure qui blesse lesentimentnational?
[/Angleterre est une nation privilégiée. Il est une partie de son histoire qu’elle peut admirer sans mélange. Après la promulgation du christianisme, je ne sais pas d’effort plus glorieux que la lutte longue, pénible et victorieuse, de ses philanthropes contre la traite des noirs, cette réunion de toutes les horreurs, de toutes les cruautés et de tous les crimes. Puis vient l’acte récent d’émancipation, qui est l’expression la plus forte qu’ait fournie notre époque, des progrès de la civilisation et d’un christianisme plus pur. D’autres nations se sont acquis une gloire immortelle par la défense héroïque de leurs droits. Mais on n’avait pas d’exemple d’une nation qui, sans intérêt et au milieu des plus grands obstacles, épouse les droits d’autrui, les droits de ceux qui n’ont d’autre titre que d’être aussi des hommes, les droits de ceux qui sont les plus déchus de la race humaine. La Grande-Bretagne, sous le poids d’une dette sans pareille, avec des impôts écrasants, acontracté une nouvelle dette de cent millions de dollars (t ) pour don-
(I) Cinq cent trente-cinq millions de francs (Édit.)
ner la liberté, non à des Anglais, mais à des Africains dégradés. Ce ne fut pas un acte de politique; ce ne fut pas l’œuvre des hommes d’État. Le parlement n’a fait qu’enregistrer l’édit du peuple. La nation anglaise, avec un seul cœur, avec une seule voix, sous une forte impulsion chrétienne, et sans distinction de rang, de sexe, de parti ou de communion, a décrété la liberté de l’esclave. Je ne sache pas que l’histoire rapporte un acte plus désintéressé, plus sublime. Dans la suite des âges, les triomphes maritimes de 1 Angleterre occuperont une place de plus en plus étroite dans les annales de l’humanité. Ce triomphe moral remplira une page plus large, plus brillante. Est-ce que l’Angleterre, qui dans ce cas représente le monde civilisé, n’a pas le droit, n’est pas tenue, de protester, au nom de l’humanité et de la religion, contre une mesure qui recule indéfiniment le grand œuvre auquel elle a si longtemps et si péniblement travaillé ?
Mais l’Angleterre a dans cette question un intérêt politique aussi bien qu’un intérêt moral. L’annexion du Texas nous approche de ses colonies affranchies ; nous élevons dans son voisinage une puissance à laquelle on ne saurait assigner de limites. En ajoutant le Texas à notre acquisition de la Floride, nous entourons le golfe du Mexique; et je ne doute pas que quelques-uns de nos politiques ne regardent comme assurée notre domination sur cette mer. L’archipel des Antilles, où l’Européen est considéré comme un intrus, entrera nécessairement dans ces projets d’empire qui grandissent tous les jours. En vérité, une collision avec les Antilles sera l’effet le plus certain de noire extension de ce côté. Le nègre libre, l’exemple de la race noire s'élevant aux
droits de l’homme, c’est, assurément , de toutes les influences, celle qui menace le plus l’esclavage du Sud. Le danger ne fera que s’accroître. Ces îles, à moins qu’on ne s’en mêle du dehors, semblent destinées à être des pépinières de civilisation et de liberté pour la race africaine. La race blanche fondra de plus en plus devant la noire, si on les abandonne toutes deux à la libre concurrence. Les Européens, énervés par le climat et qui ne forment qu’une poignée de la population, ne tiendront pas devant l’Africain, qui se plaît sous les chaleurs du tropique , et qui y développe toute son énergie. Croit-on qu’un peuple qui vit de l’esclavage s’étendra impunément le long du golfe du Mexique, et qu’il y vivra en bonne intelligence avec des États voisins dont toute l’histoire sera la condamnation de ses lois, une protestation contre l’injustice, avec des États où les sympathies les plus ardentes seront pour l’esclave ? Ce voisinage de principes hostiles, de sociétés qui se poursuivent d'une haine implacable, amènera des luttes cruelles. Toutes les îles de l’Archipel auront à redouter notre puissance, et surtout les îles affranchies. N’est-il pas probable que de cette extension le long du golfe sortiront des guerres, afin de subjuguer la race noire, afin de détruire l’exemple et la tentation de la liberté ? L'Angleterre verra-t-elle nos envahissements sans alarmes? On pense, qu’accablée comme elle est, sous le poids de son énorme dette, elle hésitera devant la guerre. Mais d’autres nations de l'Europe ont des îles dans les mêmes parages, et cela peut les décider à faire cause commune avec les Anglais. Les autres peuples voient avec jalousie nos institutions, et l’accroissement de notre puissance maritime. 11 ne leur plaît pas de nous voir
accaparer ou dominer tout ]e commerce du golfe du Mexique.
11 faudrait nous rappeler que nous-mêmes nous avons pris soin de justifier cette jalousie. On sait qu’à une époque où les troubles intérieurs de l’Espagne mettaient en danger toutes ses colonies, nous demandâmes à lu France et à l’Angleterre l’assurance qu’elles ne s’empareraient point de Cuba. Bien plus, après la révolte des colonies espagnoles, après leur indépendance reconnue, un message du président annonça aux nations de l’Europe que nous regarderions comme une hostilité toute intervention de leur part, ayant pour objet d'opprimer ces nouveaux gouvernements, ou de se mêler de leur destinée. Je ne suis pas dans la confidence des cabinets étrangers; mais je ne doute pas que l’Angleterre n’ait fait des remontrances contre 1 annexion du Texas. Un ministre anglais serait indigne de ses fonctions si, voyant un autre État dévorer des territoires qui avoisinent les colonies anglaises, il n’essayait pas de détourner le danger par tous les moyensque la justice approuve. Je parlais, tout à l’heure, de l’avertissement que nous avions donné à l’Europe, afin qu’on ne touchât pas aux colonies qui avaient secoué le joug de l’Espagne : comment l’Europe interprétera-t-elle cet avis, si nous prenons le Texas, et si nous faisons ce pas vers le Mexique ? Le soupçon ne lui viendra-t-il pas que nous écartions les vieux vautours, afin de garder la victime pour nous seuls; que, surs de l’accroissement de notre puissance, nous n’avons exclus les Étals étrangers qu’en vue de l’extension certaine de notre domination sur le nouveau monde ? Espérons-nous qu’après un pareil exemple ces puissances tiendront compte de nos
avertissements? Regarderont-elles patiemment le jeune vautour qui se gorge de la proie la plus voisine, et s’engraisse avant de fondre sur leurs possessions ? Serait-il étrange que la soif d’avoir une part du ïmtin. aussi bien que l’intérêt de la défense personnelle, les fit sc mêler de ce continent à un point que nous n’avons jamais imaginé ?
Il est pour nous d’une importance visible d’employer tous les moyens justes pour séparer ce continent de la politique de l’Europe, d’empêcher, autant que possible, toute autre liaison que le commerce, entre l’ancien monde et le nouveau, afin de ne fournir aux États étrangers aucune occasion ou prétexte de s’immiscer dans nos affaires. Aussi, notre politique, à l’égard des républiques nos sœurs, devrait-elle être la plus libérale qu'une nation eût jamais adoptée. Nous devrions apaiser leurs dissensions intérieures, et chercher à les réconcilier entre elles. Nous devrions même nous imposer des sacrifices pour fortifier nos voisins. Faibles et divisés, ils s’appuieront sur l'étranger. Il ne faudrait rien épargner pour empêcher ou calmer les jalousies que peut exciter la supériorité de notre pays. Par une politique contraire, nous favorisons l’intervention étrangère. En empiétant sur le Mexique, nous le jeterons dans les bras de l’Europe, nous le forcerons à chercher sa défense dans une alliance transatlantique. N’est-il pas évident qu’une alliance avec le Mexique sera un acte d’hostilité contre nous; que ses défenseurs se dédommageront en Je faisant servir à leurs vues; qu’ils prendront ainsi racine sur son sol, monopoliseront son commerce et disposeront de ses ressources. Et de quel front nous opposer aux agressions étrangères,
si, les premiers, nous en donnons l’exemple? Bien plus, si en nous étendant nous menaçons les colonies de l'Angleterre, de quel front nous opposer à l’occupation de Cuba? Supposons qu’avec cette île magnifique entre les mains, l’Angleterre commande le golfe du Mexique et les embouchures du Mississipi, et dites-moi si les États de l’Ouest trouveront une compensation contre ce formidable voisinage dans le privilège qu’ils auront d'inonder le Texas avec leurs esclaves ?
L’annexion du Texas nous expose donc à la guerre avec l’Europe et le Mexique. La guerre est-ce la politique qui rendra ce pays florissant? Est-ce pour des luttes interminables que nous avons formé notre union? Est-ce le sang, répandu en pillant, qui consolidera nos institutions? Est-ce par une collision avec la plus grande des puissances maritimes que notre commerce grandira? Est-ce en soulevant contre nous le sentiment moral du monde que nous élèverons notre honneur national? Nous autres gens du Nord, faut-il nous armer en faveur de l’esclavage, combattre pour une possession que nos principes et une juste défiance nous défendent d’unir à la confédération? En nous annexant le Texas, nous provoquons des hostilités, et en même temps nous présentons de nouveaux points d’attaque à nos ennemis. Vulnérables de tant de côtés, il nous faudra une force militaire considérable. De grandes armées demanderont de grands revenus , et élèveront de grands capitaines. Sommes-nous las de la liberté, pour lui donner de pareils tuteurs? Est-ce que la république veut sc tuer de ses propres mains? Chacun ne sent-il pas qu’avec la guerre pour état habituel, nous ne pouvons conserver nos institutions? Si jamais pays eut besoin de rester eu
paix, c’est celui-ci. La paix est notre premier intérêt. C’est dans la paix que nos ressources se développent, que la constitution reçoit sa véritable interprétation, et que les droits de l’ordre et de la liberté peuvent être conciliés. C’est avec la paix qu’il nous sera possible de payer notre dette à l’humanité, et de répandre la liberté en en montrant les fruits. Un pays n’a pas le droit d’adopter une politique, même avantageuse, quand il est visible qu’elle mène à de longues guerres. Une nation, comme un individu, est tenue de rechercher, même au prix de sacrifices, une situation qui soit favorable à la paix, à la justice et qui permette d’exercer sur le monde une action bienfaisante. Une nation qui provoque la guerre par cupidité, par usurpation et surtout par ses efforts afin de propager le fléau de l’esclavage, est une nation qui manque à elle-même, à Dieu et à l’humanité.
III. Je passe maintenant à ce qui me semble le plus fort argument contre l’annexion du Texas. Cette mesure étendra et perpétuera l’esclavage. Dans les pages qui précèdent, j'ai déjà touché ce point; mais il mérite d’être traité séparément. Je parlerai avec calme, mais le sujet est sérieux ; et je pense avec plaisir que si nous sommes partagés, peut-être, sur quelques détails, du moins nous sommes d’accord quant au grand principe sur lequel se fondent toutes mes remarques et mes remontrances. L’esclavage vous parait, comme à moi, un mal et une injustice. Votre langage, à ce sujet, m’a procuré une satisfaction pour laquelle je vous dois des remerciments, et si, dans ce que je vais dire, j’emploie des expressions qui vous semblent trop fortes, je suis persuadé que votre bonté y reconnaîtra les marques
d’une conviction profonde, et m’acquittera de toute intention d’affliger ou d’irriter personne.
L’annexion du Texas étendra, ai-je dif, et perpétuera l’esclavage. C’est pour cela qu’on en veut. En ce point il ne peut y avoir de doute. Dès l’année \ 829, l’annexion du Texas était discutée dans les États du Sud et de l’Ouest; et on la demandait à cause de la force et de l’extension qu’y gagnerait la propriété servile. Dans une suite d’essais attribués à une personne qui aujourd’hui siège au Sénat fédéral , on avançait que cette mesure ajouterait à l’Union cinq ou six États à esclaves; on assurait même que dans le Texas on pouvait former jusqu’à neuf États aussi grands que le Kentucky. Vers le même temps on calculait, dans la Virginie, la hausse qui serait ainsi produite dans le prix des esclaves, et on allait jusqu’à dire que cette acquisition élèverait les prix de cinquante pour cent. Aujourd’hui on parle très-clairement. Le grand argument pour l’annexion du Texas, c’est qu’elle consolidera les « institutions particulières » du Sud, et qu’elle ouvrira un nouveau et vaste champ à l’esclavage.
Par cet acte, l’esclavage se répandra dans des régions auxquelles il est impossible aujourd’hui d’assigner de limites. Le Texas, je le répète, n’est que le premier pas dans la voie des agressions. Je suis, il est vrai, convaincu que la Providence humiliera et fera échouer notre cupidité et notre ambition. Mais souvent le ciel permet qu’un succès coupable soit couronné par un succès plus grand encore, suivant le langage des hommes, et cela afin qu’une plus terrible rétribution vienne à la fin venger la justice de Dieu et le droit des opprimés. Le Texas, souillé par l’esclavage, répandra au loin la
contagion. Nous savons que les régions tropicales sont très-favorables à cette peste, et rien ne nous assure que le fléau une fois banni n’y reviendra pas. Par l’annexion du Texas, nous pouvons propager le fléau à une distance qui nous épouvanterait si nous la voyons maintenant, et d’un bout à l’autre de ces vastes régions, chaque cri des opprimés appellera sur nos têtes la colère du ciel.
Par cet acte, l’esclavage sera perpétué dans les anciens États, aussi bien que répandu dans les nouveaux. On sait que le sol de quelques-uns des anciens États a été épuisé par la culture servile. Le voisinage de contrées que le travail libre rend florissantes est pour eux un argument continuel en faveur de l'émancipation. Ils tiennent maintenant à l’esclavage, non point à cause des richesses qu’il tire du sol, mais parce qu’il fournit des hommes et des femmes qu’on vend au Sud dans les nouvelles provinces. C’est par l’élève des esclaves, c’est par le commerce des esclaves que ces États subsistent. Enlevez-leur le marché étranger, et l’esclavage mourra. Ainsi, par l’ouverture d’un nouveau marché on le ranime, on le prolonge. L’annexion du Texas, ne crée pas seulement l’esclavage là où il n’existe pas, mais elle lui donne une nouvelle vie, là où il était près de finir. Des États qui auraient pu et auraient dû le rejeter, feront de la production des esclaves le grand objet de leur industrie et leur principale ressource.
Et je n’ai pas dit encore ce qu’il y a de plus triste. Comme on ne peut trop le répéter, ce n’est pas seulement à l’intérieur que nous encouragerons le commerce d’esclaves, nous donnerons une nouvelle impulsion au commerce étranger. Il est vrai que nos lois déclarent
que la traite est un crime capital ; mais nos lois ne sont plus que des toiles d’araignée, dés que nous donnons à la cupidité de puissants motifs pour les violer. Ouvrez un marché d’esclaves dans un pays nouveau. avec une longue étendue de côtes, et si loin du siège du gouvernement qu’on puisse éluder les lois impunément, comment empêcherez-vous l’importation des nègres d’Afrique? On sait parfaitement qu’on en a débarqué des cargaisons dans la Louisiane. Qui les repoussera du Texas ? En annexant ce pays à l’Union pour en faire un pays d’esclaves, nous envoyons le voleur d’hommes rôder dans les forêts, et se lancer, comme une bête de proie, sur les villages sans défense de l'Afrique ; nous enchaînons les victimes faibles et désespérées; nous les entassons dans le négrier fétide et pestilentiel; nous les exposons aux horribles cruautés de la traversée, et si elles y survivent, nous les écrasons sous le poids d’une servitude perpétuelle.
Je demande maintenant si nous sommes résolus à saisir un territoire voisin afin d’y porter l’esclavage? Je demande si nous pouvons nous présenter devant Dieu, devant le monde, après avoir adopté cette politique atroce? Plutôt périr ! Que plutôt notre nom soit elïacé 1 du livre des nations!
Ce n’est pas le lieu de discuter l’esclavage. J’ai donné ailleurs mes idées à ce sujet. Et, en vérité, il n’est pas besoin de raisonnements. Le mal de l’esclavage parle de lui-même. C’est l’une de ces vérités premières, intuitives, qui n’ont besoin que d’être exposées pour être aussitôt reçues. Expliquer cette institution, c’est la condamner. En préférant à l’esclavage la mort même de son enfant et de tout ce qu’il aime, l’homme libre montre
assez ce que c’est que cette institution. L’esclavage livre aux mains d’autrui un être humain sans force, sans défense; il lui faut accepter tous les travaux qu’un étranger lui impose, subir tous les châtiments qu’on peut lui infliger , vivre comme l’instrument du caprice d’autrui. Aux yeux de ceux qui connaissent le cœur humain et qui savent s’il est fait pour un pouvoir irresponsable , c’en est assez pour démontrer que de toutes les conditions, l’esclavage est la plus contraire à la dignité, au respect de soi-même, au progrès, aux droits et au bonheur de l’homme. Est-il croyable qu’un peuple qui se vante de sa liberté, de sa civilisation, de sa religion s’efforce systématiquement de répandre ce fléau sur la terre ?
Perpétuer et étendre l’esclavage, n’est plus maintenant, au point de vue moral, la même chose qu’autrefois. Nous ne pouvons pas nous abriter derrière les erreurs et les usages de notre temps. Nous n’appartenons pas aux siècles de la barbarie ou du paganisme. Nous n’avons pas grandi sous les préjugés et l’oppression d’une tyrannie aveugle. Nous vivons sous des institutions libres, et au grand jour du christianisme. Tous les principes de notre gouvernement et de notre religion condamnent l’esclavage. L’esprit du siècle le condamne; le monde civilisé a lancé un décret contre lui; l’Angleterre l’a aboli; la France et le Danemark en méditent l’abolition : la Russie fait tomber les chaînes de ses serfs. Chez toutes les nations civilisées, à la seule exception des États-Unis, pas une voix ne s’élève pour défendre l’esclavage. Tout ce qu’il y a de grands noms dans la législation et dans la religion est contre lui. Les réputations les plus durables de noire époque ont été con-
quises en le combattant. Rappelez-vous les grands hommes de la génération actuelle et de la génération passée, et, qu’ils soient philosophes, philanthropes, poètes, économistes, hommes d’État ou jurisconsultes, tous s’unissent pour maudire l’esclavage. Les chefs de sectes religieuses les plus opposées, Wesley, le patriarche du méthodisme; Edwards et Hopkins, les colonnes du calvinisme, s’unissent comme des frères pour protester solennellement contre l’esclavage. Est-ce là le siècle où un peuple libre et chrétien peut se résoudre de sangfroid à étendre et perpétuer ce mal? Agir ainsi, c’est nous séparer de la société des nations; c’est tomber au-dessous de la civilisation de notre âge; c’est appeler sur nous le mépris, l’indignation et l’horreur du monde.
Qu’on ne dise pas que l’opposition que soulève aujourd’hui l’esclavage n’est qu’un accident, une raffale momentanée de l’opinion, un tourbillon dans le courant de la pensée humaine, une mode qui passera avec les acteurs qui occupent la scène. Pour parler ainsi il faut avoir lu l’histoire d’une manière bien superficielle, et être dans une ignorance étrange des influences les plus profondes et les plus puissantes qui transforment la société. Le Christianisme a fait plus que tout le reste pour déterminer le caractère et la direction de notre civilisation; et qui peut mettre en doute ou ne pas voir la tendance et le dessein de cette religion ? Le Christianisme n’a pas d’objet plus évident que celui d’unir tous les hommes comme des frères, defaireque l’homme éprouve pour l’homme un inexprimable amour, de jeter le mépris sur les distinctions extérieures, de rele\er
ceux qui sont tombés, de nous réunir tous dans un ef-
fort commun pour nous élever tous. Sous cette influence, les différences de nation et de rang s’adoucissent. Dans le monde chrétien, la science, la littérature, le commerce , l’éducation tendent à établir entre les hommes le lien de la fraternité. Qui ne voit cette action puissante de la Providence ! Qui donc est assez aveugle pour l’appeler une impulsion momentanée? Qui est assez audacieux, assez impie pour l’arrêter?
Quelle est la tendance de tous les gouvernements dans le monde chrétien? C’est d’assurer de plus en plus les droits de chaque individu quelle que soit sa condition. Même sous les gouvernements absolus qui n’admettent point de droits politiques, les droits privés sont de plus en plus sacrés. Le monarque s’inquiète chaque jour davantage d’améliorer les lois et d’en étendre la protection comme le frein à toutes les classes et à tous les individus sans distinction. Égalité devant la loi, c’est Ja devise du monde civilisé. Placer les droits d’une grande partie de la société en dehors de la protection des lois , soumettre la moitié d’un peuple -à un pouvoir particulier, irresponsable , c’est contrarier l’un des penchants les plus caractéristiques et les plus glorieux des temps modernes. Qui donc a le courage d’abaisser ce respect des droits privés au rang des modes et des caprices du jour? N’est-il pas fondé sur l’éternelle vérité? Et en face de cette vérité, osons-nous étendre et perpétuer une institution dont le trait distinctif est qu’elle foule aux pieds les droits privés ?
Quiconque étudie l’histoire moderne y découvre un mouvement constant, croissant, vers un résultat plein d’intérêt : l’élévation des classes laborieuses. Ce n’est pas là quoique chose do nouveau, un accident des eho-
ses humaines. On peut en remonter la trace jusqu’aux temps féodaux, en suivre les progrès lents dans les époques suivantes, jusqu’à ce que ce mouvement devienne l’événement principal de notre siècle. N’est-il pas évident que ceux qui travaillent de leurs mains, et dont l’industrie est la source de toute richesse, s’élèvent de la condition de bétes de somme, à laquelle ils étaient autrefois réduits, s’élèvent, dis-je, à la conscience, à l’intelligence, au respect personnel et au vrai bonheur qui appartient à l’homme. L’effort de notre temps n’estil pas de répandre chez les masses l’instruction et les jouissances autrefois réservées à quelques privilégiés? Qui ne voit pas cela, ne comprend pas l’œuvre de la Providence et le trait le plus marqué de notre époque. Est-ce donc un siècle fait pour étendre et perpétuer une institution, dont le but est d’écraser le travailleur, et d’en faire une machine au service d’autrui?
Je sais ce qu’on a dit pour répondre à ces idées. Quoiqu’on fasse pour l’ouvrier, quelque nom qu’on lui donne, il est en fait et ne sera jamais qu’un esclave. Suivant une doctrine émise dahs le Sud, la nature a fait deux classes d’hommes : le riche et le pauvre, l’employé et celui qui l’emploie, le capitaliste et l’ouvrier, et toujours la classe qui travaille est l’esclave de celle qui Ja paye. Dans un rapport sur les postes, qu’on a dernièrement présenté au sénat des États-Unis, on a essayé d’établir une comparaison entre l’esclavage et la condition des ouvriers libres, afin de montrer que la différence n’était pas très-grande. Est-il possible que de pareils raisonnements soient venus d’un homme qui a foulé le sol de la Nouvelle-Angleterre, et qui a été élevé dans un de ses collèges ? Qui donc a-t-il trouvé dans ce
collège? Les fils de nos laboureurs, jeunes gens dont les mains avaient durci à Ja charrue. Ne sait-il pas que les familles de nos laboureurs ont fourni des hommes illustres à toutes les carrières , des héros pour la guerre, des hommes d'État pour le conseil, des orateurs pour la chaire et le barreau, des marchands dont les entreprises embrassent le monde entier ? Quoi ! le laboureur des États libres est un esclave, et il faut le ranger près du nègre méprisé, que le fouet pousse au travail, et dont les droits les plus chers sont à la merci d’un pouvoir irresponsable? S’il y a sur la terre un esprit ferme et indépendant, on le trouvera dans l’homme qui cultive nos champs, et les arrose de la sueur de son front.
On me parlait dernièrement d’un voyageur* venu du Sud qui plaignait les ouvriers de nos manufactures, comme ayant une condition pire que celle de l’esclave. Et quel est donc le mobile qui chez nous fait entrer la jeune femme dans nos manufactures? Ce n’est pas, d’ordinaire, l’absence d’un foyer aisé; mais quelquefois le désir de se monter une garde-robe qui satisferait le riche, et plus souvent encore Je désir de meubler avec une certaine élégance la maison où elle se mariera, où elle remplira les devoirs les plus sacrés de la vie. En général, chacune de ces jeunes femmes a son plan de vie, ses espérances, ses rêves brillants, ses mobiles d’action dans une volonté libre, et, au milieu de ses travaux, elle trouve du temps pour son éducation intellectuelle et religieuse. Dans la Nouvelle-Angleterre c’est chose ordinaire que les fils des cultivateurs viennent dans les grandes villes, et s’y placent comme domestiques, condition que le Sud est tout disposé à assimiler à l’esclavage. Mais qui amène ces jeunes gens à la ville ? L’espoir de
gagner Vite de quoi acheter une ferme chez eux ou dans l’Ouest, ou peut-être de quoi faire le commerce; et dans ces carrières il n’est pas rare qu’ils acquièrent de la considération, et ce qu’on appelle de la fortune dans les pays qu’ils habitent. Je me souviens d’un homme distingué par la vigueur et par l’élévation de. son esprit, qui après s’être engagé comme journalier chez un fermier, entra ensuite dans une famille comme domestique; aujourd’hui il est l’honorable associé des hommes les plus éclairés, et lui-même se consacre aux sujets les plus élevés de la pensée humaine. Il est vrai qu’il reste beaucoup a faire pour les ouvriers, même dans les endroits Je plus favorisés; mais l’intelligence déjà répandue dans cette classe est le gage certain d’un jour meilleur, et nous annonce la plus glorieuse révolution qu’aura vu l’histoire de l’humanité, je veux dire l’élévation de la masse des hommes à la dignité d’êtres humains.
La grande mission de ce pays, c’est de hâter cette révolution, et jamais œuvre plus sublime ne fut confiée à une nation. Élever la société, dans toutes ses conditions, assurer à chaque individu les moyens de progrès, substituer l’égalité des lois au pouvoir irresponsable de l’homme, prouver que, sous des institutions populaires, le peuple peut marcher en avant et que la multitude qui travaille est capable de jouir des plus nobles bienfaits de l’état social, voilà notre mission ! Le préjugé qui fait du travail une dégradation, un des plus tristes préjugés que nous aient transmis les siècles barbares, doit recevoir ici une réfutation pratique. La liberté a le pouvoir d’élever le peuple entier, voilà la grande idée sur laquelle reposent nos institutions, et qui doit trouver sa
réalisation dans notre histoire. Une nation qui a une pareille mission y renoncera-t-elle? Ira-t-elle combattre le progrès même qu’elle doit achever ?
L’annexion du Texas décidera et de notre avenir et de l’honneur de notre nom. C’est une de ces mesures qui demandent qu’on délibère, qu’on réfléchisse, qu’on voie plus loin que le présent, car l’effet de pareilles mesures ne s’épuise pas en un jour. Tel acte du gouvernement, qui produit une vive excitation dans le moment, n’a cependant que peu d’importance, parce que l’influence en est trop passagère pour laisser de trace dans l’histoire. Une mauvaise administration peut appauvrir une nation à l’intérieur, gêner sa puissance au dehors, pendant quelques années. Mais ce sont des blessures qui guérissent vite. Un peuple jeune retrouve bientôt ses forces, et se remet en marche avec un élan redoublé, après la suspension momentanée de son activité. Le premier intérêt d’un peuple est dans des mesures qui, peut-être, font peu de bruit, mais qui établissent sa réputation, déterminent sa politique et sa destinée pendant des siècles, et lui assignent le rang qu’il doit occuper parmi les nations. Une terrible responsabilité pèse sur les premiers auteurs de ces actes féconds. La destinée de millions d’hommes est dans leurs mains. L’exécration de millions d’hommes peut tomber sur leurs têtes. Longtemps après que l’agitation du jour sera tombée , longtemps après que les auteurs de ces actes et leurs contemporains auront disparu de la terre, on récoltera les fruits de leur action. C’est d’une mesure de cette espèce que je m’occupe en ce moment. Elle nous engage dans une politique dégradante, sans que personne puisse prévoir où elle aboutira. En nous ouvrant de vas*
— ointes régions pour y répandre l’esclavage, en étendant la servitude, afin que les États à esclaves dominent dans les conseils de la nation, nous faisons de l'esclavage l’intérêt prédominant de l’Union. Nous en faisons la hase du pouvoir, la source ou la règle de toutes les mesures publiques, l’objet auquel on sacrifiera les revenus, la force , la richesse du pays. L’esclavage sera gravé sur notre front comme la marque, comme le trait distinctif de la nation. Nous renonçons à notre vocation, et nous acceptons le rôle le plus bas auquel une nation puisse être condamnée.
Sommes-nous prêts à cette dégradation? Sommesnous prêts à joindre au nom de notre pays l’infamie d’étendre de sang-froid l’esclavage? et surtout de le porter dans des contrées d’où l’avait banni la législation sage et humaine d’une république voisine? Nous appelons le Mexique une nation à demi-barbare, et cependant nous parlons d’installer l’esclavage là où le Mexique n’a pas voulu le laisser vivre. Quel Américain ne rougira de lever la tête en Europe si ce déshonneur s’attache à sa patrie? Que d’autres fléaux fondent sur nous, si telle est la volonté de Dieu ! Vienne la pauvreté, la maladie, la famine; que le monde conjuré, contre notre liberté inonde de sang nos rivages ; tout cela peut se supporter. Quelques années de travail et de paix rétabliront nos populations décimées et ramèneront la fertilité dans nos champs dévastés. Mais une nation qui se consacre à l’œuvre d’étendre et de perpétuer l’esclavage se marque elle-même d’un stigmate de crime et de honte que les générations n’efl'acerontpas. Notre excuse ordinaire c’est que l’Angleterre nous a imposé l’esclavage, que c’est là une triste nécessité que nous ont lé*
guée nos pères : niais désormais cette excuse ne nous servira plus. Nous pendrons sur nos tètes le crime tout entier.
Il est déplorable que, parmi les hommes distingués du Sud, il s’en trouve d’assez ennemis de leur propre nom, pour se faire les avocats de l’esclavage. Que des politiques vulgaires, qui ne voient que l’intérêt du jour et les chances de la prochaine élection, déchaînent la fureur des passions, pour s’en servir, c’est chose ordinaire; mais que des hommes qui pourraient laisser dans l’histoire un souvenir glorieux et durable, des hommes qui pourraient associer leur nom au progrès de leur pays, et à qui le talent impose l’obligation de diriger et d’épurer le sentiment public, usent de leur génie pour propager l’esclavage, c’est là un des plus tristes symptômes de notre ûge. De pareils hommes peuvent-ils se contenter des sympathies et des acclamations du petit cercle qui les entoure, et du jour qui passe? N’ont-ils rien de cet instinct prophétique grûce auquel les grandes âmes lisent dans l’avenir? N’y a-t-il point pour eux de leçon dans la sentence prononcée contre ceux qui, il y a cinquante ans , défendaient la traite des noirs ? Réjouissons nous, Monsieur, de ce qu’au milieu des agitations de l’époque, vous ayez toujours protesté contre l’esclavage. Vous ôtes resté fidèle à la doctrine que maintenaient les grands hommes du Sud dans la génération précédente, lorsqu’ils affirmaient que l’esclavage était un grand mal. Nous n’oublierons pas ce service entre ceux que vous avez rendus à la patrie.
J’ai dit combien je craignais que l’annexion du Texas ne prolongeât et n’étendit l’esclavage. Mais ne croyez pas que je doute de la chute de l'esclavage. On pourra
Je prolonger, à notre honte, et à notre grand dommage ; mais il tombera et il faut qu’il tombe. Vous le savez, Monsieur, et vous êtes heureux, je n’en doute pas, de le savoir. Il ne faut pas que les avocats de la servitude s’imaginent qu’emporter un vote c’est gagner leur cause. Avec toute leur puissance, ils ne peuvent résister à la Providence de Dieu, aux principes de notre nature, aux destinées de l’humanité. Pour réussir, il faudrait qu’ils fissent retourner les temps en arrière jusqu’aux siècles barbares; il leur faudrait renvoyer Luther dans la cellule de son monastère ; il leur faudrait éteindre la lumière croissante du christianisme et de la morale ; il leur faudrait effacer notre déclaration d’indépendance. La chute de l’esclavage est aussi certaine que la pente de votre Ohio. Les lois morales sont aussi irrésistibles que les lois physiques. Dans les pays éclairés de l’Europe, celui qui défendrait l’esclavage perdrait son rang dans le monde Il ne faut pas que le maître s’imagine qu’il n’a contre lui que quelques associations. Par elles-mêmes, elles ne sont rien; elles ne doivent pas lui inspirer de crainte ; elles ne sont fortes que parce qu’elles représentent le monde civilisé et chrétien. C’est aux lois de la nature humaine, c’est au cours irrésistible des choses humaines qu’il faut que le maître livre combat, et on ne les arrête pas avec les ruses de la politique ou l’audace du crime. Le monde et le créateur du monde sont contre le maître; chaque jour la sympathie l’abandonne; croit-il qu’il maintiendra l’esclavage contre le sentiment moral, contre l’arrêt solennel de l’humanité ?
Le Sud, à qui celle institution particulière, comme ilia nomme, interdit des rapports intimes avec les autres pays, comprend mal le progrès de la civilisation,
L’esprit, qui se répand dans les autres sociétés, no trouve pas d’organe dans le Sud, et, par conséquent, on en connaît peu la puissance. De là vient qu’on y considère les mouvements abolitionistes comme un tumulte accidentel qu’une faible force suffit pour abattre. Autant vaudrait songer à emprisonner les vents. Le Sud ignore ce qu’il a le plus besoin de savoir. 11 n’y a pas longtemps qu’un homme de ce pays, et un homme intelligent, me disait qu’il n’avait pu y apprendre les effets produits par l’émancipation des Antilles ; si bien qu’une expérience qui a un intérêt infini pour le maître se fait à sa porte, sans qu’il en sache plus que si elle se faisait dans une aulre planète. Sans doute il y a des exceptions. 11 y a dans le Sud de vrais observateurs qui suivent la marche des choses humaines. Mais dans un pareil état de société, la connaissance de la vérité est bien difficile. Si elle était connue, le projet d’édifier un pouvoir sur l’extension del’esclavage paraîtrait un acte de folie aussi bien qu’un crime.
Je pense qu’on m’accusera de sentiments peu bienveillants pour le Sud. Je repousse cette accusation. Tout étrange que cela paraisse, si j’éprouve de la partialité, c’qst pour le Sud. J’y ai passé une partie de ma jeunesse, lorsque les mœurs conservaient probablement plus de leur caractère primitif qu’elles ne le font maintenant ; et pour un jeune homme inaccoutumé à la vie et à ses dangers, il y avait quelque chose de tout à fait séduisant dans l’hospitalité sans bornes, la générosité instinctive, l’insouciance de l’avenir, les manières franches et ouvertes, la gaieté et le courage qui caractérisaient le peuple du Sud ; et quoique depuis lors j'aie appris à interpréter plus sagement ce que j’ai
vu, néanmoins ces premières impressions et mes premières amitiés m’ont toujours fait pencher pour cette partie du pays. Je ne crois pas que j’aie de préjugés locaux. L’intérêt que je porte au Sud accroit en moi le désir d’empêcher l’annexion du Texas. Cet acte, je le sens, marquera le Sud d’une tache indélébile. Il attaquera cette générosité de caractère dont j’aime à me rappeler le souvenir. Le Sud ne sera plus ce qu’il était. Au temps dont je parle, on y reconnaissait que l’esclavage était un grand mal. On s’en exprimait franchement et avec horreur. En ce point le sentiment morale de la société n’était pas corrompu. Les principes de IVl. Jefferson trouvaient partout des échos. La doctrine qui déclare que l’esclavage est un bien, si la prise du Texas la répand, opérera la révolution moral, la plus désastreuse qui puisse atteindre le Sud. Elle paralysera tous les efforts pour échapper à cet énorme mal. Des sophismes mortels étoufferont les consciences et les cœurs jusqu’à ce que de terribles convulsions, — juste jugement de Dieu ! — hâtent la délivrance que la justice et la bienveillance humaines étaient tenues d’accomplir.
IV. Je passe maintenant à un autre argument sérieux contre l’annexion du Texas, c’est l'argument tiré de l’effet que cette mesure aura pour notre Union nationale. Après la liberté, l’union est notre premier intérêt politique, et elle ne peut être qu’affaiblie, peut-être mêmebrisée par cette extension de territoire. Je ne dirai pas que toute extension soit pernicieuse, que notre gouvernement a déjà de la peine à maintenir dans l’union notre confédération, que Je cœur central ne peut faire sentir son influence aux États éloignés qui s’élèvent dans nos limites actuelles. Il faut appliquer avec prudence les an-
ciennes théories aux institutions de ce pays. Si le gouvernement fédéral s’abstient des détails de la législation, et se renferme strictement dans les bornes de la constitution, il peut être un lien d’union pour des sociétés plus étendues que ne furent jamais les anciens empires. II y a sans doute du danger à nous étendre, etcependant le principal bienfait de l’Union, c’est-à-dire la conservation de la paix entre les États voisins, est si grand, qu’on peut bien risquer quelque chose quand il s’agit de le consolider. L’objection qu’on fait à l’annexion du Texas, et qui est tirée des difficultés de gouvernement ou d’administration qu’amènerait cette mesure, est une objection très-sérieuse, mais non pas décisive. Une objection bien plus forte, c’est qu’on demande l’annexion pour multiplier les États à esclaves et leur donner ainsi le pouvoir politique. Voilà ce qu’il ne faut pas supporter. Voilà ce qui justifierait et finirait par nécessiter la séparation des États.
Nous soutenons que, de la part du Sud, cette politique n’est pas fondée en raison. Le Sud a déjà exercé, et ne peut manquer ainsi d’exercer dans la confédération une part d’influence disproportionnée. Pour agir de concert * et dominer le pays, les États à esclaves ont déjà des avantages que les autres n’ont pas. Les États libres n’ont pas un grand intérêt qui leur soit commun à tous, et qui les unisse comme fait l’esclavage. Ils diffèrent parleur caractère, leurs sentiments et leurs occupations. Ils ne se ressemblent que sur un point, et il est négatif, c’est l’absence de l’esclavage ; il n’y a pas là de quoi faire sur la conscience une impression assez vive pour contrebalancer les causes qui les séparent. Ajoutez le fait bien connu, que dans les États libres la politique n’a
qu’une importance secondaire, tandis que dans le Sud elle tient le premier rang. Dans le Nord, il faut que chacun travaille pour vivre, et au milieu de la concurrence fiévreuse et des inquiétudes qu’engendre cette soif, cette poursuite universelle de la fortune, on a moins d’ardeur pour rechercher le pouvoir politique. Dans quelques endroits, c’est à peine si l’on trouve des représentants convenables pour le congrès, tant les hommes supérieurs sont peu disposés à renoncer aux émoluments de leur profession , et à échanger une perspective d’indépendance contre les hasards de la vie publique. Dans le Nord aussi, les associations religieuses, philanthropiques, horaires absorbent une grande part de notre énergie. L'apathie dés États libres en ce qui touche le Texas, apathie dont ils ne font que sortir, est une preuve frappante de leur incroyable indifférence à l’endroit du pouvoir politique. Peut-être n’en trouverait-on pas un second exemple dans l’histoire des confédérations.
Quel contraste le Sud n’oflre-t-il pas avec le Nord divisé et endormi ! Là-bas il y a une distinction prononcée, dont tous les citoyens ont toujours conscience; là-bas il y a un élément particulier, qui agit sur la masse, et qui marque toute la société. L’esclavage n’est pas une distinction superficielle. Rien ne décide davantage du caractère d’un peuple que la forme et la constitution du travail. Aussi, est-ce pour cela que nous trouvons dans le Sud une unité inconnue dans le Nord. De plus, dans le Sud, les propriétaires, affranchis de la nécessité de travailler, et n'ayant pas pour occuper leur esprit tout notre appareil d’associations, se consacrent à la politique avec un degré d’ardeur qu’un homme du
Nord ne peut comprendre qu’en vivant sur les lieux. C’est ce qui fait que le Sud a des politiques de profession, personnage à peine connu dans les États libres. Le résultat de tout ceci est évident. Le Sud a presque toujours gouverné le pays. Il aura toujours plus que sa part du pouvoir. Uni. comme le Nord ne saurait l’ôtre , il peut toujours s’allier aux mécontents de nos États, et les récompenser libéralement, grâce au patronage que donne la possession du gouvernement. Que le Nord puisse nuire aux droits constitutionnels du Sud, c’est une de ces impossibilités morales contre lesquelles il y aurait de la folie à demander des garanties.
Que par uu agrandissement indéfini de territoire le Sud étende un pouvoir, déjà disproportionné, nous n’y pouvons consentir, car ses dispositions ne nous donnent aucune assurance qu’il fera un bon usage de cette autorité. Par malheur, on sait trop que le Sud a peu d’amitié pour le Nord. Séparé de nous par une institution qui lui donne un caractère particulier, qui l’expose au blâme, et qui ne lui permettra jamais d’égaler notre prospérité, le Sud ne peut pas nous regarder de bon œil. Il grossit nos défauts. Il est aveugle pour nos vertus. Dans le Nord, il n’y a point d’inimitié contre le Sud. Nous sommes trop occupés, et trop heureux pour haïr. Nous nous plaignons qu’on ne nous rende pas bienveillance pour bienveillance. Nous nous plaignons que notre commerce et notre industrie ne soient pas toujours bien accueillis dans le Sud. Bien plus, nous sentons, quoiqu’il nous coûte de Je dire, que dans le Congrès, sur le terrain commun de la confédération, nous avons eu à supporter un ton et une conduite que le froid tempérament du Nord pouvait seul
endurer. Nous ne voulons pas descendre plus bas; nous ne voulons pas que notre confédération s’étende sur les solitudes du Mexique, pour nous donner des maîtres plus puissants. L’ancienne balance du pays nous est assez défavorable; nous ne voulons pas qu’on y jette un nouveau poids qui déciderait de notre infériorité politique et de celle de nos enfants. Je vous exprime, Monsieur, les sentiments du Nord. Peut-être y a-t-il une part de préjugés. Des jalousies , souvent mal fondées sont le fruit nécessaire des confédérations. Aussi ne faut-il pas adopter des mesures qui troublent d’une manière violente, inattendue, contre nature, les vieilles distributions du pouvoir, et qui n’ont point d'autre but.
L’annexion du Texas sera encore dangereuse d'une autre manière pour l’Union. Elle donnera une nouvelle violence et une nouvelle passion à la discussion de l’esclavage. On sait bien que dans le Nord, la majorité a découragé la discussion de ce sujet ; c’est la nécéssité, disait-on , qui a imposé l’esclavage, et on n’est pas libre de l’arrêter à volonté; laissons agir par euxmêmes les États où il existe ; ils sauront y trouver un remède. Mais aujourd’hui si vous faites de l’esclavage un système politique, .si c’est le lien qui unit les États du Sud dans leur effort pour établir leur suprématie politique, soyez sûr qu’un nouveau sentiment animera bientôt le Nord. Ce sera la réunion de tous les sentiments moraux, religieux, politiques et patriotiques. Le feu maintenant étouffé éclatera et, par conséquent, de nouvelles jalousies, une nouvelle irritation, seront excitées dans le Sud. Chose étrange, que le Sud songe à consolider l’esclavage par des moyens violents!
La violence augmente nécessairement les maux qu’on veut supprimer. Par exemple, en déniant le droit de pétition à ceux qui demandaient l’abolition de l’esclavage dans un district soumis à la juridiction immédiate des États-Unis (1), le Sud a éveillé un esprit qui accablera le Congrès de pétitions, jusqu’à ce que ce droit soit rendu. L’annexion du Texas serait une mesure qui aurait le même caractère injurieux, et soulèverait contre l’esclavage une hostilité déclarée, interminable; hostilité dont nous n’avons pas vu d’exemple, et qui produirait une réaction fatale pour l’ Union.
L’annexion du Texas soulèvera des questions constitionnelles et des conflits qu’on ne pourra régler. On sait bien que le Nord finit par se résigner à l’accession delà Louisiane et de la Floride, à cause de l’utilité manifeste de ces deux acquisitions. Mais on a douté sérieusement si, dans les deux cas, on n’avait pas dépassé les pouvoirs conférés par la constitution. « Au temps de l’acquisition de la Louisiane, M. Jefferson lui-même pensait, après mûre réflexion, que suivant la constitution des États-Unis, l’autorité chargée de faire les traités n’était pas compétente pour acquérir d’une puissance étrangère un territoire, et l’annexer à l’Union. 11 estimait qu’un amendement de la constitution serait nécessaire pour sanctionner un tel acte. Dans une lettre au gouverneur Lincoln , il donne même la formule de l’amendement qu’il propose pour admetlre la Louisiane dans l’Union; mais il ajoute que moins on parlera de la difficulté constitutionnelle mieux
(i) C’est le district de Colombie, où est établi Washington, siège «lu Congrès. On sait qu'anjourd'hui l’esclavage v est aboli. (Edit.)
on fera. On en parla Irès-peu, et il y eut un consentement général et tacite, à cause des grands et incalculables avantages qu’on attendait de cet achat, au pointde vue national. L’acquisition du Texas, dans les circonstances actuelles, présenterait une question toute différente (I). »
Il est vrai qu’en règle générale le droit d’acquérir un territoire appartient à la souveraineté. Mais la souveraineté de notre gouvernement national est une souveraineté limitée. La constitution a été un compromis fait entre des États indépendants, et on n’ignore pas que les rapports géographiques et les intérêts locaux furent au nombre des conditions essentielles du compromis. Nous voulons bien qu’on fasse de nouvelles additions de territoire, quand l’intérêt public est universellement reconnu. Mais peut-on admettre que la constitution donne au Président et au Sénat le droit d’ajouter un vaste empire aux États-Unis, et cçla afin de déranger la balance qui existe entre les différentes provinces, ou afin d’assurer l’ascendant de quelques parties de la confédération? La constitution n’a-t-elle pas été fondée sur des conditions ou des considérations qui ont plus d’autorité que les articles particuliers, et dont la violation serait la mort de notre Union? En outre, l’admission du Texas soulève une question nouvelle. Nous n’achetons pas un territoire, comme dans le cas de la Louisiane, mais nous recevrons dans la confédération un État indépendant et souverain. L’autorité qui fait chez nous les traités a-t-elle ce droit? Peut-elle introduire dans l’Union des nations étrangères , quelque grandes qu’elles soient ?
(!) Norlh american Review, Juin 183G.
Est-ce que cette question ne porte pas sa réponse avec elle? Admettre un pareil droit, n’est-ce pas annuler l’ancien contrat?
Pour moi, dans le cas où l’annexion du Texas aurait lieu, il me semble que c’est non-seulement un droit, mais un devoir pour les États libres^ de dire aux États à esclaves : « Nous considérons cet acte comme la dissolution de l’Union. Les conditions essentielles du pacte national sont violées. Nous vous resterons fidèlement attachés, mais nous ne nous joindrons pas à vous dans cette nouvelle et injuste acquisition. Nous ne voulons pas prendre part à vos guerres avec le Mexique et l’Europe, à vos plans qui étendent et perpétuent l’esclavage, à vos projets de conquête, à votre injuste butin. » Personne plus que moi n’apprécie l’Union, comme moyen de nous donner la paix. Mais avec le Texas, nous n’aurons plus de paix. Le Texas, en entrant dans la confédération, y apportera avec Jui la guerre intérieure et la guerre étrangère. Il changera nos rapports avec les autres pays et nos rapports intérieurs. Une séparation pacifique avant l’annexion nous menace de moins de maux, qu’une dissolution lente, fiévreuse de l’Union, telle qu’on peut l’attendre de cette funeste innovation.
Je ne suis qu’un individu dans une nation de quinze millions d’àmes, et, comme tel, je puis paraître trop peu de chose pour protester contre une mesure publique. Mais dans ce pays, le plus obscur individu a sa part de souveraineté, et il est responsable des actes publics, à moins qu’il ne s’exempte du crime par une opposition proportionnée à l’idée qu’il se fait du mal. Pour moi je dirai donc que, tout en redoutant la séparation
et quoique cet événement détruisit mes plus douces espérances, je m’y soumettrais plutôt qu’à l’admission du Texas. Je recule devant cette souillure. Je recule devant un acte qui nous engage dans une carrière de brigandage et de guerre, un acte qui nous oblige à soutenir et à étendre l’esclavage sans limite et sans fin. Je ne veux pas de cette responsabilité. Je crains de vivre sous les lois d’un gouvernement qui adopte une semblable politique, qui se laisse emporter par un pareil esprit.
En vérité, si le Sud tient à s’incorporer le Texas comme un nouveau soutien pour l’esclavage, il ferait bien de demander la séparation. Ce serait la meilleure manière de pourvoir à sa sûreté. 11 devrait se garder avec soin de toute communication avec les Etats libres. Il ne devrait pas permettre qu’aucun de nos chemins de fer traversât ses frontières. Il devrait s’interdire tout commerce avec nous par terre et par mer. Bien plus, il devrait s’isoler du monde civilise tout entier. Car, de partout il sera envahi par une influence hostile à l’esclavage. 11 devrait emprunter le code du dictateur du Paraguay, et fermer hermétiquement ses portes, contre l’infection des livres, des visites, des opinions des étrangers. L’orgueil, aussi bien que le soin de son propre salut, devraient lui enseigner l’isolement; car en proclamant que l’esclavage est un bien qu’on doit étendre et perpétuer, le Sud perd le rang qu’il désire occuper entre les sociétés civilisées. 11 ne peut être reconnu comme un égal par les autres États. En ce point, le monde a porté son décret, et ni protestations, ni cbimeurs, n’étoufteront la voix puissante et solennelle de l’humanité, voix qui acquiert de la force avec chaque génération nouvelle. Un État
qui reconnaît les maux de l’esclavage et ne le maintient qu’au nom de son propre salut, parce que. cette première loi de la nature semble exiger un changement graduel, cet État peut garder le respect de ceux même qui croient ces craintes mal fondées. Mais un État qui se rive il l’esclavage par une attache indissoluble, par choix, par affection, avec l’intention de répandre au loin le fléau, deviendra la honte des nations , et tout ami de l’humanité secouera contre lui la poussière de ses pieds.
V. J’arrive maintenant à la dernière partie de cette lettre. Je dis que la cause de la liberté, cause plus sacrée encore que celle de l’Union, nous interdit l’annexion du Texas. Il est clair que cette mesure agira d’une façon désastreuse sur la morale et les principes de ce pays, car elle sanctionne le brigandage, elle enflamme la cupidité, elle encourage des spéculations criminelles, elle introduit dans la confédération un État dont toute l’histoire est la violation de la morale et de l’honnêteté, elle viole la foi nationale, elle se propose des fins injustes et inhumaines, elle nous met en opposition avec les efforts de la philanthropie et le progrès du monde civilisé. Elle propagera une corruption morale, qui déjà n’est que trop mûre parmi nous, et ainsi elle ébranlera les fondements de la liberté à l’intérieur, et la fera honnir à l’étranger. Ce sera trahir la grande cause qui nous a été confiée entre toutes les nations.
Que la liberté dépende des mœurs, c’est un axiôme usé, et je ne songe nullement à m’étendre sur cette vérité générale. Je dis seulement qu’il est nécessaire en ce moment qu’on nous remette cette vérité sous les yeux ;
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la négliger, c’est nous exposer au plus grand danger. Il y a chez nous des symptômes de corruption, qui nous montrent que nous n’entrerons pas dans la carrière du crime sans courir des risques particuliers. Je ne puis bien traiter ce sujet sans parler aussi franchement de notre pays que je le ferais de tout autre ; et par malheur nous* avons une telle habitude d’être encensés et flattés, nous sommes si accoutumés à considérer la réputation comme un intérêt plus important que la moralité, qu’on pourra interpréter ma franchise comme une espèce de trahison. Mais il serait mal de faire des concessions à cette dangereuse faiblesse. Je crois que la morale est le premier intérêt d’un peuple, et qu’elle exige des nations comme des individus la connaissance de soi-même. Celui qui aide une société à se comprendre elle-même, et lui fait choisir une règle supérieure de conduite, celui-là est le vrai patriote, et contribue plus que personne à la gloire durable de son pays.
J’ai dit qu’entrer dans une nouvelle carrière de crime, c’est exposer notre liberté à de grands dangers. Nous sommes déjà trop corrompus. En un point nos institutions ont trompé l’attente universelle. Elle ne nous ont pas donné cette élévation de caractère qui est le bien le plus précieux, et à vrai dire le seul bien essentiel de la liberté. Notre prospérité, sans doute, a étonné le monde; mais cette prospérité a souvent contrarié la noble influence des institutions libres. La condition particulière de notre pays et de notre époque nous a inondés de richesse, et le cœur humain n’est pas assez fort pour résister à une tenlation si violente. La fortune nous est devenue plus chère que la liberté. Le gouvernement est considéré plutôt comme un moyen d’en-
richir le pays que d’assurer les droits des individus. Nous nous attachons au gain, comme au bien suprême. Que sous l’empire de cette passion dégradante, les plus hautes vertus, l’indépendance morale, la simplicité de mœurs, la droiture, le respect de soi-même, le respect d’autrui, qui sont la gloire et la sauvegarde d’une république, disparaissent et fassent place aux calculs et aux jouissances égoïstes, au luxe et à l’extravagance, à des entreprises grosses d’inquiétude, d’envie et de mécontentement, à l’esprit d’aventure , à l’agiotage et au jeu, c’est ce qui n’étonnera aucun de ceux qui ont étudié la nature humaine. L’invasion du Texas par nos concitoyens est un triste commentaire de notre moralité nationale. Nous relèverons-nous jusqu’à la force et au désintéressement qui font les hommes libres, sans quelque rude épreuve, sans que notre prospérité soit frappée de quelque coup éclatant, c’est une question qu’il n’est pas aisé de résoudre.
11 y a d’autres sujets d’alarmes. On voit dans la nation un esprit de désordre qui, s’il n’est pas réprimé, menace de dissoudre notre société. Dans les anciens États eux-mêmes, l’émeute prend le gouvernement entre ses mains, et un misérable journal n’a pas de peine à pousser la foule à des actes de violence. Aux frontières du Texas, nous voyons le bras de la loi paralysé par les passions des individus. On se charge de protéger les droits que le gouvernement seul a mission de défendre. Le citoyen, toujours armé pour sa défense personnelle, porte avec lui la preuve continuelle de la faiblesse de l’autorité. Des tribunaux improvisés qui se substituent d’eux-mêmes au cours régulier de la justice, et les cbàtimentsinlligés immédiatement par la frénésie
populaire, indiquent un peuple qui n’est qu’à demi sorti de la barbarie. Je ne sache pas qu’un pays civilisé ail présenté, l’année dernière, un spectacle aussi atroce que celui d’un noir brûlé à petit feu, dans le voisinage de Saint-Louis; et cet infernal sacrifice n’était pas offert par quelques démons rassemblés de tous les coins du pays, mais par la foule d’un seul endroit. Ajoutez à tout cela les droits de la parole et de la presse envahis par Ja violence; tant d’audace en même temps que tant de patience dans le pays nous forcent à croire qu’une portion considérable de nos concitoyens ne comprend plus les premiers principes de la liberté.
C’est un fait incontestable qu’à la suite de ces symptômes, la confiance que mettent dans nos institutions libres un grand nombre d’hommes réfléchis a beaucoup diminué. Quelques-uns çn désespèrent. Cette première colonne de la liberté publique, la confiance mutuelle des citoyens, est ébranlée. L’opinion se répand qu’il nous faut chercher la sûreté de notre vie et de nos biens dans un gouvernement plus fort. Des gens, qui en public parient de la stabilité de nos institutions, énoncent ' tout bas leurs doutes, leur mépris peut-être. Ces craintes sont si communes qu’on les connaît même en Europe. 11 n’y a pas longtemps que je recevais d’Angleterre une lettre écrite par un ami fervent et éclairé de la liberté, et dans laquelle il me suppliait de lui dire quel fonds il devait faire sur les récits d’un de ses compatriotes qui revenait des États-Unis. Ce voyageur rapportait que, dans une société des plus respectables, on lui avait dit mainte et mainte fois que l’épreuve de la liberté n’avait été ici qu’un échec, et que lu foi dans nos institutions avait disparu. Que celle personne ait mal
compris ce qu’on disait, nous le reconnaissons tous; mais le vieil enthousiasme de la liberté n’a-t-il point refroidi parmi nous ? La vieille jalousie du pouvoir est-elle aussi vive, aussi intraitable ? Les partis craignent-ils autant d’usurper sur la constitution et sur les droits des minorités? En un point, avouons-le tous, il y a du changement. Au temps de notre enfance, quel vif intérêt ce pays prenait au succès des institutions libres chez les peuples étrangers? Avec quel battement de cœur nous suivions l’effort des opprimés? Combien d’entre nous étaient prêts à sacrifier leur vie pour la cause de la liberté ! Et maintenant qui songe à la liberté des autres peuples? Qu’il est rare de toucher ce sujet ! Une foule de personnes, découragées par la licence qui règne ici, doutent de la valeur des institutions populaires, surtout chez des nations moins éclairées que nous; tandis que le grand nombre, attaché au gain, n’a pas une pensée à donner aux luttes de la liberté. Pourvu qu’on fasse un commerce lucratif avec les nations étrangères, on se soucie peu qu’elles soient libres ou esclaves.
Voilà, dira-t-on, un tableau trop sombre de notre condition morale. Mais chez moi on me range parmi ceux qui espèrent contre l’espérance; et j’ai toujours condamné comme un crime la faiblesse de ceux qui déplorent la corruption des temps, et ne lèvent pas un doigt pour lui résister. Je suis loin, bien loin de désespérer. Mes craintes sont celles d’un ami de la liberté. Parmi de sombres présages, j’aperçois des influences favorables, des remèdes, des contre-poisons. Je sais bien que chez nous le vice fait plus de bruit et s’affiche plus que. la vertu. Je sais que les prophètes qui annoncent la ruine de nos institutions se trouvent d’ordinaire dans
le parti qui n’est plus au pouvoir, et que plus d'un sinistre augure doit être mis au compte du désappointement et de la colère. Je ne doute pas non plus qu’un péril imminent ne réveillât l’esprit de nos pères chez des gens engourdis par le bien-être et la sécurité. Il est vrai aussi, qu’avec tous nos défauts, il y a ici plus d’intelligence, de moralité, de respect personnel que dans toute autre société. Et cependant je suis forcé de reconnaître chez nous un degré de corruption qui menace la liberté et nos plus chers intérêts. 11 nous faut repousser, comme le plus terrible fléau qui puisse fondre sur nous, une politique qui favorise la corruption, une politique qui multipliera à l’infini les crimes publics et privés. Déjà la liberté combat dans le monde avec trop de chances contraires, ne donnons pas de nouveaux avantages à ses ennemis.
Qu’à l’étranger la cause républicaine souffre des défauts et des crimes de nos concitoyens, cela est aussi certain qu’il est vrai que chez nous on regarde cette cause sainte avec un scepticisme croissant. A l’étranger, république et États-Unis sont deux mots synonymes, et il est sûr que depuis quelque temps le nom Américain ne grandit pas dans le monde. Pendant que je m’occupais de cet écrit, il m’est venu un journal d’Angleterre, qui associe notre pays et la Lynchlaw (I ) aussi naturellement que si cette prétendue loi était une de nos institutions. On cite les États-Unis comme une preuve de la dégradation qu’entraîne le régime populaire. Lorsqu’il y a quinze ans je visitai l’Angleterre, on m’exprimait avec franchise des sentiments républicains. Il est proha-
(1) La loi de la Lanterne, la loi de la force, la justice populaire.
(Édit.)
ble qu’aujourd’hui je n’entendrais rien de pareil. Les esprits semblent revenir vers des principes plus sévères de gouvernement, et nous sommes responsables de ce changement. On croit à l’étranger, que chez nous la propriété est moins sure, l’ordre moins stable, la loi moins respectée, les liens sociaux plus facilement brisés, la religion moins protégée, la vie moins sacrée qu’ailleurs. Sans doute, les préjugés des nations étrangères, et l’intérêt des gouvernements étrangers, ont fort exagéré ce qu’il y a de mal ici. On impute au pays tout entier ce qui se passe dans les parties les moins civilisées, et on cite des atrocités accidentelles comme si c’étaient des habitudes. Mais qui ne sent que nous avons donné un prétexte à ce blâme ? et ce blâme, le rendrons-nous éternel, le changerons-nous en indignation et en haine, par l’adoption d’une politique contre laquelle se révoltent les sentiments du inonde chrétien ? Ferons-nous du nom de république un objet de dégoût et d’horreur pour toutes les nations, en employant notre puissance à consolider et à étendre l’esclavage, en résistant aux efforts qu’on fait partout pour l’abolir, eu respectant moins les droits de l'homme que ne le font les monarchies?
Quand nous songeons ir la croissance probable de ce pays, aux millions d’hommes qui se répondront sur notre territoire, à la carrière de progrès et de gloire ouverte à ce nouveau peuple, à l’impulsion que des institutions libres, si elles réussissent, donneront à la philosophie, ii la religion, aux sciences, à la littérature et aux arts: quand nous pensons au vaste champ où doit se faire l’expérience de ce que peut accomplir la liberté humaine; à la brillante page d’histoire que nos pères ont
remplie, et aux avantages que leurs peines et leurs vertus nous ont donnés pour continuer leur œuvre; comment ne pas céder à une vision de gloire pour notre patrie, vision devant laquelle s’éclipsent toutes les gloires du passé ? Y a-t-il de la présomption à dire que, si nous ne manquons ni à nous-mêmes ni au monde, nous ferons sentir notre influence sur tout ce continent, que nous répandrons notre langage, nos lois et notre civilisation sur un espace plus grand que celui où jamais nation fit sentir ses bienfaits? Et sommes-nous prêts à échanger ces espérances et la grandeur de cet empire mdral contre les conquêtes de la violence? Sommes-nous prêts à tomber au niveau des nations sans principes, à nous contenter d’une grandeur vulgaire et criminelle, à adopter dans notre jeunesse des maximes et des fins qui marqueront notre avenir du sceau de la tyrannie, de l’avarice et de la honte ? Ce pays ne peut entrer dans la carrière ordinaire de la rapacité nationale, sans se couvrir d’une infamie particulière. Notre origine, nos institutions et notre position sont uniques, et toutes favorisent une conduite honorable et droite. Nous n’avons pas l’excuse des peuples renfermés dans d’étroites limites ou menacés par la suprématie de voisins ambitieux. Nous abandonner à une politique égoïste, c’est pécher avant la tentation; c’est renoncer pour rien à des occasions de grandeur telles qu’il n’en fut jamais accordé à aucun autre peuple.
J’ai dit le peu de sagesse avec lequel nous sommes habitués à parler de notre destinée. Nous sommes destinés (c’est le mot) à peupler l’Amérique du Nord; et enivrés de cette idée, peu nous importe de quelle manière nous accomplirons notre mission. Nous répandre,
supplanter les autres, couvrir un espace sans bornes, telle est notre ambition ; peu importe, du reste, qu’elle influence nous répandrons avec nous. Pourquoi ne pas nous élever à une plus noble conception de notre destinée? Pourquoi ne pas sentir que notre tâche, c’est de porter sur ce continent la liberté, la religion, la science, et une plus noble forme de l’humanité? Et pourquoi oublier que pour propager ces biens, il faut d’abord les cultiver chez nous; et que tout ce qui nous corrompt fera de notre influence, à mesure quelle s’étendra, non plus un bienfait, mais une malédiction pour ce nouveau monde? C’est une opinion commune en Europe, que nous répandrons une civilisation inférieure sur l’Amérique du Nord; que l’esclavage et la façon dont nous nous absorbons dans l’amour du gain et des choses extérieures nous condamne à rester en arrière de l’ancien monde dans ces occupations qui sont la gloire de l'humanité : la philosophie, l’amour de la littérature et des arts, nobles goûts qui donnent de l’éclat aux autres pays. Je ne suis pas assez prophète pour lire notre sort. Je crois cependant que c’est nous-mêmes qui déciderons de notre avenir. Je crois que la deslinée d’une nation tient à son caractère, aux principes qui dirigent sa politique et qui règlent le cœur des citoyens. Je m’appuie sur la loi morale et élernelle de Dieu. Une nation qui renonce à cette loi et qui la brave ne peut pas être libre, ne peut pas être grande.
Pour les hommes religieux, et il y en a beaucoup parmi nous, c’est un devoir de lire l’histoire future de leur pays, non pas dans les flatteries des politiques, mais dans les avertissements de la conscience et dans la parole de Dieu. Us savent, et ils doivent
répéter aux autres, qu’une nation ne peut pas consolider des institutions libres et s’assurer une prospérité durable par le crime. Ils savent que le chûtiment attend les sociétés aussi bien que les individus; et ils devraient trembler au milieu de leurs espérances lorsqu’avec la conviction de cette vérité sacrée, ils regardent leur pays. Qu’ils considèrent avec quelle clarté se manifeste maintenant la volonté de Dieu, qu’il considèrent les bienfaits dont la Providence nous a comblés avec une profusion sans exemple ; et qu’ils voient ensuite quelle est notreringratitude pour ces dons innombrables, et quel abus nous avons fait de ces bontés en les employant à satisfaire nos sens et notre égoïsme ; qu’ils voient notre avarice sans mesure et sans loi , notre esprit de parti sans principes, notre perfidie et notre cruauté envers la race indienne; et alors qu’ils tremblent que la coupe de la colère céleste ne se remplisse pour nous? Des hommes plongés en eux-mémes et dans les intérêts matériels, athées par le cœur et par la vie, peuvent railler l’idée d’un châtiment national, parce qu’ils ne voient pas le bras de Dieu s’étendre pour détruire les sociétés coupables. Mais est-ce que l’histoire entière n’enseigne pas que les passions déchaînées d’un peuple criminel sont des ministres de vengeance plus terribles que tous les fléaux du ciel ? Pour châtier et détruire, Dieu n’a pas besoin de miracles. En chaque société il y a des éléments de discorde, de révolution et de ruine, renfermés dans l’àme humaine ; il ne faut qu’un nouvel ordre d’événements pour les en tirer, pour les enflammer, pour ébranler et renverser tout l’édifice social. Jamais causes plus actives de changements n’ont menacé les choses humaines. La lutte de principes opposés sou-
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lève et fait trembler le monde, comme la force des feux qu’elle renferme dans son sein fait trembler la terre. Ce n’est pas l’heure de la présomption, l’heure de défier le Ciel par de nouveaux crimes, i’heure de donner une nouvelle carrière à la cupidité et à l’ambition. Les hommes qui craignent Dieu doivent craindre pour leur pays dans ce jour de provocation, et c’est trahir la patrie que de considérer en silence la consommation d’un grand crime national qui ne peut manquer d’attirer un châtiment épouvantable.
En lisant ces pages, il est des gens qui rirorft de ma simplicité. Est-ce à un politique qu’on allègue la morale. la religion, le désintéressement, un but élevé? La conduite de l’homme qui s’est embarqué dans la vie publique, ne se règle-t-elle pas suivant l’action que les événements peuvent exercer sur sa popularité du jour? La vertu et la liberté sont bonnes pour arrondir des phrases dans le sénat, mais n’y décident point, les votes. Voilà ce qu’on pense. Mais je ne crois pas que la vie publique soit nécessairement dégradante , ni qu’un homme d’État soit incapable de porter ses regards plus haut que lui-méme. La vie publique en appelle aux plus nobles comme aux plus bas instincts de notre ' cœur. Elle donne une renommée durable, aussi bien que la célébrité du moment. En fournissant l’occasion d’agir sur les intérêts immenses et permanents d’une nation, elle crée souvent un sentiment profond de responsabilité, et une abnégation généreuse. J’ai une foi trop grande dans la nature humaine, pour ne pas croire à l’influence des grandes vérités et des nobles mobiles sur toutes les classes, et principalement sur les hommes d’une intelligence supérieure. 11 y a un accord na-
turel entre un grand esprit et un noble but. Personne n’est plus capable de sacrifice que celui qui a le plus à sacrifier, et qui, en s’ofïrant lui-même , fait à l’humanité la plus grande des offrandes. Avec cette conviction, je ne me laisse pas décourager par l’ironie et la raillerie de ceux qui pensent que je prêche dans le désert en montrant que l’honnêteté nationale est la condition essentielle de la liberté et de la grandeur. Pour vous, Monsieur, la droiture n’est pas un mot vide de sens ; une mesure grosse de corruption et de honte éternelle pour votre pays ne vous paraîtra jamais qu’un terrible fléau.
J’ai terminé la tâche que j’ai dû entreprendre. Que je ne me sois jamais trompé, c’est ce que je ne puis espérer. Que je sois parfois tombé dans l’exagération, l’ardeur avec laquelle j’ai écrit peut me le faire craindre. Mais je n’ai aucun doute sur la vérité essentielle des idées que j’ai soutenues. Il est fort regrettable qu’un pareil sujet ait si peu occupé l’attention du Nord. La crise pécuniaire dont nous souffrons, absorbe l’esprit public. Et cependant, quand cette crise sans exemple devrait augmenter et se prolonger bien au delà de toutes nos craintes, ce ne serait qu’un mal léger, auprès de l’annexion du Texas. Je compte que le peuple ne s’endormira pas au bord de ce précipice, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour réfléchir et se sauver. On n’a donné que trop de temps pour mûrir ce projet inique. Je ne doute pas que dans le Sud même il n’y ait de l’opposition; si elle se manifestait avec quelque force la mesure échouerait. C’est aux autres États qu’il appartient d’élever contre l’esclavage une voix forte comme la voix de plusieurs océans. Les querelles de parti doivent s’ef-
facer devant ce grand intérêt commun. La volonté du peuple, trop forte, trop constante pour qu’on puisse lui résister, devrait s’exprimer au Congrès, dans des remontrances venues des villes, des comtés et des États. Que tout homme qui sent la grandeur du mal ne se contente pas de regrets inutiles, mais que chacun formule son opposition de façon à animer ses voisins et à peser sur les gens qui sont au pouvoir.
Ceux qui ne sont pas de mon avis m’attribueront des motifs indignes, je le sais. C’est la façon ordinaire d’écarter des vérités gênantes et cela peut réussir quand l’auteur n’est pas connu. Qu’il me soit donc permis d’affirmer qu’au milieu des nombreux défauts de cette lettre, on ne peut pas compter celui d’une mauvaise intention. La peine avec laquelle je me suis décidé à écrire me prouve que je n’ai pas été poussé par quelque aveugle passion. Je n’ai pas cédé d’avantage à l’esprit de parti. Je ne suis engagé dans aucun parti. Je n’ai vraiment pas d’opinion arrêtée sur les sujets qui en ce moment agitent et divisent le pays ; ce sont des questions qui, pour être comprises, demandent des hommes qui aient étudié le commerce et les finances. Quant au motif le plus ordinaire des écrivains, le désir d’être remarqué, on me permettra de dire que, pour attirer l’attention du public, je n’ai pas besoin de m’engager dans une controverse qui m’expose à des attaques violentes. Ajouterai-je que j’ai vécu assez longtemps pour savoir le prix des applaudissements. Si je pouvais concevoir la plus faible espérance de parvenir à cette renommée durable que la postérité accorde aux flambeaux et aux bienfaiteurs de l’humanité, sans doute cette perspective me séduirait. Mais la-célébrité passagère qu’on obtient
en se mêlant aux querelles du jour, je ne lèverais pas la main pour me l’assurer.
Je crains bien que la chaleur avec laquelle je m’exprime ne paraisse indiquer un esprit trop excité. Cependant en écrivant j’ai toujours senti l’importance du calme, et il m’a semblé que je le conservais. Je n’ai pas préparé cette lettre au milieu de l’agitation, du trouble et de la fièvre des villes, mais dans le silence et la retraite, au milieu des belles et paisibles scènes de la nature. A peine une heure passait-elle sans que je cherchasse quelque soulagement à. la fatigue que me causait le travail, en me promenant au milieu des œuvres de Dieu, de ces œuvres qui inspirent le calme, et qui, par leur harmonie, leurs effets bienfaisants, me soutiennent toujours, comme autant d’emblèmes et de prophéties qui m’annoncent un avenir plus harmonieux et plus heureux *pour l’humanité. Dira-t-on que vivre ainsi dans la retraite rend incapable de juger les événements du jour, qu’on substitue ses visions aux réalités, et qu’on fait des lois pour un monde qui n’existe pas. Je reconnais le danger d’une semblable position. D’un autre côté il est aussi vrai qu’à vivre dans la foule et à recevoir le contre-coup perpétuel des préjugés et des passions, à épouser un parti et à en attendre sa récompense, l’esprit se ferme à la vérité, et qu’on est mal préparé à sacrifier les intérêts du moment aux principes éternels et au bien-être durable de son pays. Partout notre faible nature trouve de sévères épreuves. Toutes les situations ont leurs dangers. Dans toutes les conditions on est poussé à juger injustement , on est excité à agir injustement. C’est au travers de ces difficultés qu’il nous faut marcher à la vérité et à la perfection.
Il ne faut pas que la peur de ces dangers nous empêche d’agir. Cherchons d’abord à comprendre les obstacles, faisons tous nos efforts pour connaître la vérité, puis alors livrons-nous sans crainte à nos convictions, exprimons-les par nos paroles et par nos actions, nous en remettant pour le résultat à Celui qui acceptera la pureté de nos intentions, et dont la Providence est le gage du triomphe final de l’humanité et de la justice.
Vous et moi, mon cher Monsieur, nous touchons à cette époque de la vie où les passions perdent beaucoup de leur force, où le désappointement, l’abandon, la cliùte de nos contemporains à droite et à gauche, et une longue expérience de ce qu’il y a de vide dans la faveur humaine et d’instable dans les biens de la terre, nous enseignent d’une voix sévère à nous mettre au-dessus de l’opinion flottante du jour, à nous appuyer sur la loi éternelle du Droit, à eu appeler à un juge plus élevé que l’homme, et à préparer solennellement notre compte final. Permettez-moi, en terminant cette lettre, de vous souhaiter dans la haute position que vous occupez, ce que je demande pour moi dans la vie privée : restons fidèles à nous mêmes, à notre pays, à l’humanité, aux principes bienfaisants de la foi chrétienne, et au Père commun de tous les hommes.
Je suis avec respect,
Votre ami et serviteur,
William E. CuAHKiîif..
Newporl (Rtaode-Island), l* r août 1837.