‹ De l'esclavage [Texte imprimé]Chapitre 28 sur 30 · REMARQUES SUR LA QUESTION DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR LA QUESTION DE L'ESCLAVAGE

1 JONATHAN PHILLIPS, ÉCUTEB.

Mon cher Monsieur,

Le discours de M. Claysur l’esclavage m’a suggéré plusieurs idées que je désire répandre ; et notre conversation d’hier soir m’a confirmé dans le dessein de les offrir au public. J’exposerai mes vues sous forme de lettre, parce que de cette manière mon travail sera plus facile et plus rapide. Une discussion générale et méthodique mé serait plus agréable ; mais il faut faire ce qu’on peut. Il faut que j’écrive vite ou pas du tout. Si d’autres personnes prenaient en main cette question, ce serait avec joie que je garderais le silence. C’est un devoir de parler en cette circonstance, mais qui parlera ? Je traiterai la matière avec une certaine étendue, et, s’il y a du bien à faire , je ne me tiendrai pas au document qui a été la première cause de cette publication.

Je serai souvent obligé de prononcer le nom de M. Clav ; mais comme vous le verrez, je ne le considère dans cette discussion , que comme le représentant d’un parti, comme l’organe et le défenseur de certaines opinions. Je n’ai pas à] m’occuper de j ses motifs. C’est chose commune que de rapporter la conduite des hommes politiques à des vues égoïstes. Mais pourquoi confondre l’individu et la cause? En général il est sage de laisser de côté les motifs d’un adversaire. Rarement nous sommes justes dans l’appréciation que nous en faisons. En pareil cas nos motifs ne valent pas toujours ceux que nous combattons. En outre , ce sont les arguments et non le caractère d’un adversaire que nous avons à détruire. On ne réfute pas un discours en portant Contre l’orateur des imputations vraies ou fausses. Il y a, il est vrai, une présomption générale contre la pureté d’intention d’un homme politique ; mais il y a parmi les hommes publics , autant de différence de caractère que parmi les particuliers , et quand une personne tient une place honorable dans l’État, et qu’elle apporte un grand talent dans la discussion , on doit l’écouter avec respect et impartialité. Pour moi , je voudrais que l’esclavage fût défendu par les plus habiles de ses partisans. Car il n’est rien qui à la fin serve mieux la vérité que l’opposition , surtout l'opposition de ceux qui présentent les arguments de l’erreur dans toute leur force. Dans un siècle d’autorité et de servitude intellectuelle , les opinions d’un individu sont souvent importantes, et quelquefois décisives; une seule voix peut emporter le jugement d’un pays; mais dans un temps de liberté et de discussion , on a peu à craindre les grands noms quel que soit le côté qu’ils défendent. Quand j’entends quel-

qu’un se plaindre qu’un livre ou un discours peut reculer de plusieurs années le succès d’une cause qu’il prend à cœur, je soupçonne que son attachement n’est qu’un préjugé, et qu’il n’a pas la conscience d’être sur un terrain solide. Plus il y a de discussion, mieux cela vaut, pourvu qu’on évite la passion et les personnalités; la discussion, même orageuse , dégage souvent la vérité de l’erreur, heureux résultat qu’il est impossible d’attendre d'une époque qui n’examine rien.

C’est donc du discours de M. Clay, et non de l’auteur que je m’occupe, et j’ajoute que dans la plus grande partie de la discussion qui va suivre , je ne m’occuperai que de l’esclavage et non point du propriétaire d’esclaves. Les principes et non les hommes , voilà ce que j’entends examiner et juger. Dans l’intérêt de la vérité comme du calme de l’esprit , il faut , autant que possible , éviter les personnalités. Je parlerai de l’esclavage avec force , car on ne sert ni la vérité ni la vertu par la timidité du langage ; mais une institution criminelle n’implique pas nécessairement une culpabilité particulière chez ceux qui la défendent. Une institution, qui est le produit des temps barbares , qui nous vient de siècles éloignés , et que les lois ont sanctionnée est pour ce qui touche le caractère de ses partisans , très-différente de ce qu’elle serait , si on l’adoptait aujourd’hui après mûre réflexion. Il est vrai que j’ai plus d’un reproche à faire aux maîtres, comme je vois beaucoup de choses à blâmer dans les partis politiques ; mais est-ce une raison pour condamner tous les membres de ces deux classes comme étant des hommes sans principes? Nous pouvons juger de l’injustice, de la criminalité, de la barbarie d’un usage ; quant au crime de notre prochain ,

nous ne pouvons jamais le peser avec exactitude; et dans la plupart des cas nous devons le déférer à un tribunal plus élevé. Je dis cela, pour écarter de mon sujet les personnalités. Pour moi , le propriétaire d’esclaves ressemble beaucoup à une abstraction. Le mot, comme je l’emploie ici, exprime un rapport général; je ne songe pas à l’individu.

La partie principale du discours de M. Clay est une attaque contre les abolitionistes. Je ne songe pas à les défendre. Qu’ils combattent pour leur propre compte. Je ne fais pas partie de leur société , et rien ne me ferait accepter la responsabilité de leurs actes. En parlant ainsi, je ne désire nullement écarter de moi un titre impopulaire. On verra dans le cours de ces remarques , que je ne cherche point à caresser le préjugé , ou à faire un compromis avec l'erreur. Je ne me sépare point des abolitionistes parce que je suis trop sensible aux reproches. Un homme qui a étudié le Christianisme, et l’histoire , aussi longtemps que vous et moi l’avons fait , ne s’inquiète guère d’éviter ce qui a été le sort commun des amis de la vérité. Quelles que soient les erreurs des abolitionistes, je les honore comme les avocats de la liberté , de la justice et de l’humanité ; je les honore parce qu’ils y sont restés fidèles parmi les menaces, les dangers et les violences. En déclinant toute liaison avec eux , je n’entends pas rejeter sur autrui les censures et les invectives du jour; je veux seulement prendre ma véritable position, et paraître ce que je suis.

Le discours de M. Clay s’adresse aux abolitionistes, mais il contient des passages faits pour blesser quiconque prend intérêt à la destruction de l’esclavage;

c’est à ces passages que je bornerai mes remarques.

La part la plus importante de ce discours, en effet, ne touche pas que les abolitionistes , elle concerne également tous les États libres. Je veux parler de l’endroit où il est dit que l’esclavage doit être perpétuel et qu’en ce point nous n’avons rien à espérer du Sud. Auprès de cette affirmation le reste du discours est insignifiant. Sortie de toute autre bouche , cette phrase aurait moins d’importance; mais M. Clay n’est pas un orateur qui parle sans réflexion. Ce qui a fait la gloire de sa carrière législative, c’est son talent à faire une transaction entre des opinions contraires. Son discours est un compromis, un traité de paix. M. Clay ne vient pas dans un accès de colère aveugle , pour anéantir l’espérance où nous sommes qu’un jour on guérira les maux insupportables de l’esclavage. Il montre avec calme quel est le grand obstacle à l’émancipation , et c’est un obstacle qui ne peut disparaître que par la mort de tous les esclaves. Il maintient que si les deux races doivent vivre ensemble , il faut qu’à tout jamais l’une soit soumise à l’autre , de manière à prévenir une collision* L’émancipation, nous fait-il entendre, serait le signal d’une guerre civile qui ne finirait que par l’extermination. Et comme ce danger, s’il est réel, augmente avec l’accroissement de la classe servile , il est évident que chaque année accroît le mal , et , à supposer que la liberté soit possible , en rend l’établissement de plus en plus désespéré.

Cette doctrine nous fait horreur et peine, mais il eét bon qu’on l’énonce clairement , et que les États libres sachent ce qu’ils doivent attendre. Ou se flatte souvent du vague espoir que ce mal immense cessera de façon

ou d’autre. Et c’est par cette raison qu’on a repoussé ceux d’entre nous qui, dans les États libres, ont écrit contre l’esclavage. Nos amis aussi bien que nos ennemis nous disaient : « Restez tranquilles, ne vous occupez pas du Sud; il trouvera tout seul le moyen de l’émancipation. Vous reculez d’un siècle l’accomplissement de cette bonne œuvre ! » Aujourd’hui nous en savons tous davantage. Nous savons que l’habitude, l’amour de la propriété , et l’amour du pouvoir ont lié l’esclavage et le Sud avec une triple chaîne d’airain. Nous savons qu’en grandissant , la culture du coton étend avec une rapidité immense l’esclavage dans des contrées nouvelles, et en le rendant plus profitable , fortifie l’obstination avec laquelle y tient le propriétaire. Nous savons que , par suite de cette culture , les États à esclaves les plus au Nord, où l’esclavage avait épuisé le sol , ont acquis un nouvel intérêt au maintien de la servitude, en s’abaissant à la condition de sociétés qui se livrent à l’élève et au trafic des noirs. Nous savons que si on peut ébranler ou détruire l’institution , c’est en l’attaquant du dehors, non pas avec des armes charnelles , non point par la force physique , mais par ce, s influences morales qui, à les répandre constamment chez un peuple civilisé , finissent peu à peu par l’emporter. Voit-on maintenant que nous avions raison? Est-il évident que le Sud a uni sa cause à celle de l’esclavage?

Il est bon qu’on sache tout cela. Le discours qui publie cette doctrine, on voulait en faire un message de paix; mais en vérité, ce n’est qu’une provocation à une lutte nouvelle. Il appelle ceux qui regardent l’esclavage comme un outrage fait à la nature

humaine , à propager leurs idées avec une énergie de chaque instant. Je suppose qu’il n’est pas une société , à moins qu’elle ne se mette en dehors de la civilisation , qui puisse résister à l’opinion, quand elle est juste, éclairée, sérieuse; et cette force, il faut l’employer pour attaquer l’esclavage avec plus d’ardeur que jamais.

Remarquez, en passant, que M. Clay, en ne nous laissant d’autre espoir d’anéantir l’esclavage que l’anéantissement des noirs , ne permet plus qu’on attende rien de la société de colonisation , institution dont il est ardent partisan et , je crois même , aujourd’hui le président. Je suis convaincu que sa franchise ouvrira les yeux de ceux qui rêvent d’ôter d’ici l’esclavage en le dérivant vers d’autres contrées, procédé aussi raisonnable que celui d’épuiser l’Atlantique. La colonisation peut faire du bien en Afrique; mais chez nous elle ne fait que du mal. Elle a grandi le préjugé , auquel l’esclavage doit beaucoup de sa force , que le noir ne peut vivre en liberté et prospérer sur nos rivages. Il est vrai que de temps en temps on publie les rapports des planteurs qui ont affranchi un plus ou moins grand nombre d’esclaves à destination de l’Afrique. Mais ces opérations mêmes fortifient l’esclavage chez nous. Si avec ses esclaves le maître pouvait envoyer sa plantation en Afrique, il servirait la cause de la liberté. Mais la terre reste ici, et reste à cultiver; par qui? par des esclaves. Il faut donc en acheter de nouveaux. De là augmentation dans la demande ; le prix des noirs s’élève , et les États qui font l’élève des esclaves ont un nouveau motif pour approvisionner le marché de bétail humain. C’est ainsi que le commerce abominable qui fait de l’homme une marchandise s’enracine plus pro-

fondement. Non , si au dehors la colonisation ouvre à l’humanité de brillantes perspectives, chez nous, elle assombrit l'horizon. Elle a beaucoup fait pour endurcir le maître dans son intention de ne pas lâcher sa victime, et elle rend ainsi plus nécessaires des remontrances plus vives contre l’esclavage.

Naturellement M. Clay ne convient pas que la résolution d’éterniser l’esclavage soit une raison pour de nouvelles attaques. Au contraire, avec le Sud tout entier il répète qu’ici nous n’avons rien à voir dans cette affaire , qu’elle ne nous regarde pas , et que travailler comme nous le faisons pour renverser une institution des autres États, c’est une intervention criminelle. Jntert vention c’est le nom qu’on a donné ù toute discussion sur ce sujet dans le Nord ; et le blâme contenu dans te terme a fait naître chez les hommes peu réfléchis l’idée vague , que toucher ici à ce sujet , c’est outrager le Sud. Mais je maintiens qu’il y a une intervention morale en faveur de nos semblables , ici ou ailleurs , qui n’est pas seulement un droit qui nous Appartienne mais un devoir qui nous lie. C’est là le premier point de la discussion, et son importance m’entraîne à le traiter complètement.

On prétend qu’en ce point , les États à esclaves sont sur le même pied que des nations étrangères , et que, par conséquent , il faut les traiter avec autant de scrupule et 8ë réserve. Je nie cette assertion; mais accordons-la ; je maintiens qu’on a le droit d’agir sur les pays étrangers, par des moyens moraux et pour atteindre un but moral. Supposons-nous en contact avec un État étranger, où la loi ordonnerait de mettre à mort tout enfant

né avec les cheveux noirs , ou la peau brune ; et support

sons que le sixième des enfants fut massacré d'après ce décret barbare. Ou bien figurons-nous une société qui rétablisse à nos portes les combats de gladiateurs, et supposons qu’une grande partie de la population périsse dans ces exécrables jeux. Qui de nous se croirait obügé de rester calme , parce que ces atrocités se commettraient au delà de nos frontières ? Qui prétendrait que les tortures des victimes ne nous regardent pas , parce que ces victimes ne sont pas de notre paroisse ou de notre pays? L’humanité est -elle un sentiment local ? Y a-t-il des frontières pour la sympathie ? Est-ce que le cœur se rétrécit et s’endurcit , à mesure qu’on approche d’une ligne idéale sur la surface de la terre? Est-ce que l’indignation morale n’est excitée que par les crimes qu’on commet sous nos yeux ? Le devoir n’a-t-il rien à faire au delà de noire terre natale ? Un homme cesse-t-il d’être un frère parce qu’il vit dans un autre État? La liberté n’est-elle plus rien pour nous, dès qu’on la foule aux pieds à quelque distance ? Le Christianisme nous donne d’autres leçons. Son esprit est un amour sans bornes. L’une de ses plus grandes vérités, c’est la fraternité humaine. C’est par cette impulsion que les chrétiens envoient les prêcheurs de la croix dans des contrées lointaines pour y faire la guerre à des institutions profondément enracinées. Les liens spirituels , qui unissent tous les hommes , ce n’est pas la politique humaine qui les a tissés, ce ne sont pas les hommes d’État qui les briseront.

Supposons que dans un des États de l’Union, les institutions favorisent l’intempérance , et que les lois soient conçues de façon à encourager la production et la consommation des liqueurs fortes. Est-ce que chacun

- ni —

des autres États ne serait pas tenu de manifester son horreur pour cet abominable système ? Supposons que les sociétés de tempérance , dans leur désir de purifier cette sentine de corruption , fissent de ces excès et de ces crimes le sujet continuel de leurs discours; qui de nous reconnaîtrait à l’État intempérant le droit de repousser cette intervention comme une atteinte à sa souveraineté? Que penserions-nous de cet État s’il prétendait qu’il ne veut pas qu’on attaque son] caractère , qu’il ne souffrira pas qu’on diminue un produit d’où il tire sa richesse et ses revenus, et qu’il se séparera de l’Union si on ne le laisse fabriquer et boire en paix son alcool ? Ces questions portent leurs réponses avec elles. Mais sans doute, on me demandera si on peut comparer l’intempérance et l’esclavage? Oui, pour le parallèle que j’établis. Je ne veux pas déterminer la proportion de différents crimes, mais établir un principe général , établir que pour tous les hommes, c’est un droit et un devoir que d’opposer la force d’une réprobation morale aux vices qui dominent, soit dans notre pays, soit ailleurs. Quant à la criminalité comparative de l’intempérance et de l’esclavage, je dirai seulement que la servitude a en soi le mal le plus funeste de l’ivrognerie , c’est-à-dire qu’elle dégrade l’homme et en fait une brute. Il y a cependant une différence : l’intempérant se dégrade lui-même ; le propriétaire d’esclaves dégrade ses semblables. Lequel des deux est le plus coupable aux yeux de Dieu? que chacun décide.

Il est donc faux de dire qu’une nation n’a point le droit d’intervenir moralement chez une autre nation. Chaque société est responsable envers les autres sociétés , de ses

lois , de ses usages, de son caractère; non pas en ce sens quelle soit exposée à un châtiment physique ou à l’action d’une force étrangère , niais en ce sens qu’elle peut justement encourir le blâme et le mépris. Ce contrôle moral, les sociétés sont tenues de l’exercer les unes sur les autres, et elles doivent le faire, et ce contrôle devient d’autant plus sévère que l’intelligence et la civilisation se répandent davantage. Le monde est gouverné par l’opinion bien plus que par les lois. Ce n’est pas le jugement des tribunaux, mais le jugement moral des individus et des masses qui est le vrai rempart de la propriété et de la vie. Avec le progrès de la société, cette puissance de l'opinion prend la place des armes. Ceux qui gouvernent s’inquiètent de plus en plus d’être absous par leurs pairs et par la race humaine. On comprend de plus en plus que l’honneur national, qu’autrefois le soldat avait en garde, tient maintenant au caractère des nations. Dans cet état du monde, tous les efforts du maître pour imposer silence à la voix dè ceux qui le condamnent , de loin ou de près, «ont de vains efforts.

Pour moi je réclame le droit de plaider la cause de l’opprimé , qu’il souffre ailleurs ou ici. Je nie tqut à fait qu’un peuple puisse s’abriter derrière sa nationalité pour braver Je jugement du monde. Parce qu’il constitue un État , et que dans ses frontières il défend à une seule voix de s’élever en faveur des victimes; parce qu’iL écrase le faible sous les formes de la loi ; est-ce que par là il ferme la bouche aux nations étrangères? Est-ce qu’il désarme le sentiment moral des autres États? Est-ce donc un des droits de la souveraineté qu’un peuple criminel soit à l’abri du blâme?

Grâce aux relations multipliées et aux lumières de notre temps, il y a maintenant dans le monde civilisé un grand tribunal, devant lequel toutes les nations comparaissent, et qui doit* toutes les juger. Jusqu’à présent, son autorité est faible en comparaison de ce qu’elle sera; mais cependant elle est assez forte, pour être un frein, et pour faire peur. Les États à esclaves sont cités devant ce tribunal , et doivent y répondre. Les amis de la justice , de la liberté et de l’humanité , les accusent d’une énorme injustice. C’est en vain qu’on oppose une prescription de deux cents ans. Dans cet espace de temps , il s’est opéré de grands changements dans le code d’après lequel la république des nations prononce ses sentences. La doctrine des droits de l’homme a été éclaircie. Le droit de l’ouvrier à un salaire , le droit de tout homme innocent à la liberté personnelle , le droit de tous à l’égalité devant la loi ne sont plus les rêves de quelques visionnaires; ce ne sont plus des innovations, mais les droits établis de l’humanité. Devant ce tribunal du monde civilisé , et devant le tribunal plus élevé du christianisme et de Dieu , le propriétaire d’esclaves doit se justifier d’avoir dépouillé son frère de ses privilèges reconnus, de ses immunités d’homme. Des deux côtés de l’Océan , des millions d’hommes qui s’élèvent au-dessus des distinctions de nations, et se tiennent sur le large terrain d’une nature commune’, protestent à la face du ciel et de la terre contre l’outrage dont leurs frères asservis sont victimes. Que le Sud sache bien que ce n’est pas votre voix ou la mienne , ni celle d’une poignée d’enthousiastes . qu’il lui faut étouffer. Vous et moi ne sommes rien , qu’autant que nous représentons ces grands principes de justice et

de charité , qui commencent à faire battre tous les cœurs. Partout le propriétaire d’esclaves est accusé, partout il est jugé.

II est étrange que le Sud nous dise que plus le Nord proteste contre l’esclavage et plus l’injure est grande . parce que l'esclavage est une des institutions du Sud. Comme si un mal perdait de sa laideur en devenant une institution; c’est-à-dire une chose établie, soutenue par les lois et parla force publique. On croirait que cette racine profonde , cette force terrible qu’a prise le mal, serait la raison même qui justifie une opposition vigoureuse. Quelques individus épars qui suivent une mauvaise voie , on peut les négliger à cause de leur peu d’importance. Mais quand une société, ouvertement, par les lois, par les armes, adopte et soutient une énorme injustice, alors les hommes de bien, sur toute la terre, sont tenus de se liguer contre elle et de lui adresser des remontrances sévères et solennelles. Plus il y a de forces coalisées pour soutenir le mal, plus aussi il faut de forces pour le détruire. Le crime est faible jusqu’au moment où il devient une institution et se trouve ainsi sanctifié. Des individus s’emparant de leurs frères et les réduisant en servitude seraient bientôt écrasés par la réprobation spontanée, immédiate, delà société. C’est la perpétration de ce crime par la société qui le rend formidable; et j’avoue qu’ici , ou jamais, les associations organisées contre l’esclavage trouvent leur justification. Ce mal s’appuie sur une association de forces , sur la prostitution des pouvoirs de l’État. Considéré comme une institution que soutiennent des millions de citoyens, il semble que l’esclavage ait une force , une solidité contre les-

quelles l’effort individuel soit sans effet; et c'est pour cela, a-t-on dit, qu’il faut chercher de la force dans les associations. L’argument ne me satisfait pas; car je crois que pour changer les idées et les sentiments, l’individu est, à la longue, plus fort que les coalitions; mais je sens que dès que l’esclavage se retranche derrière les institutions, il faut l’attaquer avec toutes les armes dont les gens de bien peuvent se servir par la raison , par la persuasion , par le blâme , . On doit d’autant moins épargner la servitude qu’elle est une institution.

La maxime , que j’ai combattue , et qui veut que l’esclavage soit traité avec respect parce que c’est un établissement d’ordre public, est une preuve, entre mille, que même aujourd’hui on n’a qu’un bien faible sentiment de l’existence d’une règle de droit immuable, éternelle. Aujourd’hui même , il y a des milliers d’individus qui ne connaissent pas d’autorité plus élevée que le gouvernement des hommes. On pense qu’un certain nombre de personnes], peut-être peu estimables pour leur intelligence et leur vertu, sont cependant compétentes pour créer le bien et le mal , aussitôt qu’elles sont réunies en législature. C’est ainsi que la loi sanctifie les institutions les plus immorales. Certes on est tenu de se soumettre aux lois , en ce sens qu’on doit s’abstenir de toute résistance physique ; mais il n’y a rien qui nous oblige à faire plier devant la loi notre jugement moral , la liberté de nos pensées et de nos paroles. Quoi! est-ce que la conscience doit renoncer à sa souveraineté et se faire l’écho du magistrat humain? Est-ce que la loi que le doigt de Dieu a tracée dans le cœur est à la merci d’hommes d’État intéressés? N’est-ce pas une des

principales marques du progrès social , qu’on commence à reconnaître des principes immuables , à comprendre que la vérité et le devoir sont indépendants de la volonté des hommes ainsi que de la souveraineté de l’État, qu’elle soit aux mains d’un seul ou de plusieurs?

Vous et moi , Monsieur , nous observons la règle divine, en ce qui touche l’esclavage du Sud. Nous faisons à notre prochain ce que nous voudrions qu’on nous fit. Nous montrons , autant que nous le pouvons , les crimes et les cruautés des autres États , et nous demandons aux autres États d’en user aussi librement à notre égard. Si, dans l’opinion du monde civilisé, nous, citoyens de cette République, nous dépouillons des hommes de leurs droits les plus chers, et les foulons dans la poussière , que notre crime soit divulgué de tous côtés. S’il est quelque part des gerfs de bien qui pensent qu’ici les faibles sont à la merci des forts , et que la loi ne protège point le pauvre , qu’ils poursuivent de leur indignation et de leurs reproches tous les États de l’Union. Surtout si un mal énorme s’est mêlé à nos institutions civiles , s’il est soutenu par la force publique, de façon qu’on étouffe la voix des victimes, et qu’elles endurent le plus grand des outrages puisqu’on étouffe leurs plaintes ; eh bien , nous le disons , qu’au delà de nos frontières l’humanité prenne en main leur cause. Si les opprimés sont bâillonnés ici , que les lèvres des hommes libres exposent ailleurs cette oppression.

Jusqu’à présent, j’ai raisonné comme si les États à esclaves étaient pour nous sur le même pied que les contrées étrangères en ce qui touche l’esclavage, et j’ai montré qu’à leur faire cette concession, notre droit de

remontrance demeurait intact. Mais cette concession n’est pas fondée , elle n’est pas juste. Les Étals libres et les États à esclaves ne forment qu’une nation, et ont entre eux des rapports tout autres qu’avec les nations étrangères. L’esclavage n’est pas seulement l’affaire d’un État , mais de tous. Il intéresse les États libres, qui nécessairement agissent sur lui, comme il réagit sur eux. Nous autres gens du Nord nous avons des rapports intimes avec l’esclavage, qui nous rendent complices de ce qu’il a de criminel, et parcon * séquent nous sommes obligés à user de tous les moyens légaux pour parvenir à sa destruction. C’est ce que j’esçaierai d’établir.

Si d’abord nous regardons le district de Colombie , nous verrons combien les États libres sont engagés par leur contact avec l’esclavage. Je ne parle pas du reproche que vaut à l’Amérique entière l’esclavage publiquement autorisé au siège du gouvernement. C’est un mal déjà trop grand , surtout si nous ajoutons que le district de Colombie , outre cette tache , est un des principaux marchés à esclaves du pays; de sorte que les étrangers, les ministres des autres nations, des hommes dont les rapports fixent notre rang dans le monde civilisé, associent notre nom avec les énormités du commerce et des ventes d’esclaves. C’est déjà chose triste pour une société qui tient à sa réputation. Mais voici un mal plus grand. Le district de Colombie rend toute la nation coupable du meme crime , le Nord aussi bien que le Sud. Ce district n’appartient pas à un État , mais à la nation. 11 est gouverné par la nation et avec des pouvoirs aussi amples que ceux que possède le gouvernement ordinaire d’un État. Ses lois et ses institu-

tions existent par la volonlé nationale. Toute loi y doit son autorité au congrès. Par conséquent, l'esclavage du district est soutenu par la nation. Il n’est pas un esclave vendu, ni fouetté dans ce lieu, qui ne le soit avec la sanction du peuple entier. Le code des esclaves dans ce district, on peut l’adoucir ; s’il ne change pas, c’est donc par la volonté nationale. Le crime de l’institution pèse donc sur chaque citoyen des États- Unis à moins qu’il ne se justifie par une pétition et une opposition solennelles. Quoi! est-ce que les États libres n’ont rien à faire avec l’esclavage! Mais dans ce moment même ils le soutiennent activement (1).

Et ici c’est chose intéressante et instructive d’observer combien le châtiment suit de près le crime. Nous soutenons l’esclavage dans le district de Colombie, et c’est déjà diminuer notre liberté. C’est anéantir le droit de pétition, droit fondé non sur un contrat et sur des chartes, mais sur la nature, droit que les despotes même reconnaissent à leurs sujets. Le prétexte sous lequel le congrès écarte les pétitions pour l’abolition de l’esclavage dans le district de Colombie , n’est pas même spécieux. Le droit du congrès est incontestable. On peut dire qu’il a été démontré (2). Pourquoi donc les demandes d’un peuple libre, sur un tel sujet,

(I) On sait que l’esclavage est aujourd'hui supprimé à Washington; c’est un premier hommage rendu aux idées que Channing a détendues. (Édit.)

(S) Voir une brochure sur l'Abolition de l'Esclavage dans le district de Colombie, par Wilhe. C’est une des meilleures brochures qu'ait produites la presse américaine. Elle est attribuée à Théodore Weld.

sont-elles traitées avec dédain tandis qu’on respecte Jes autres? On prétend que les pétitionnaires se proposent un objet que la constitution a soustrait au pouvoir du congrès ; qu’ils cherchent en agissant sur le district à abolir l’esclavage dans les États. A celà deux réponses. La première, c’est que parmi les pétitionnaires, qui espèrent atteindre partout l’esclavage en le supprimant de Colombie, il n’en est pas un qui n’ait aussi une autre fin, le bien-être du district, l’abolition pure et simple de l’esclavage en cet endroit. A supposer que l’une de leurs prétentions soit inadmissible , l’autre est sanctionnée par la constitution. La seconde réponse, c’est qu’il n’est pas vrai que tous ceux qui ont demandé l’abolition de l’esclavage dans le district aient voulu atteindre ainsi la servitude dans tous les États. J’ai signé ces pétitions , je ne sais combien de fois , et en le faisant je n’étais nullement mu par cette considération. J’étais dominé par d’autres motifs. Je voulais que le district fût purifié d’un grand mal. Je voulais que la nation ne fût plus accusée de régler et de soutenir l’esclavage. Je voulais aussi par un acte public me laver les mains de ce crime. Je me sentais tenu de déclarer que, si notre nation soutient l’esclavage , je suis innocent de cette conduite. Et je tiens que dans les États libres, il est du devoir de quiconque apprécie cette institution comme je le fais, de porter le même témoignage contre elle , et par une remontrance solennelle au congrès , de décharger sa conscience du crime de la nation. Quant à moi, je ne pouvais pétitionner contre l’esclavage en Colombie, comme un moyen de l’abolir dans les États; car, je l’ai répété maintes et maintes fois , je ne vois guère de rapport

entre ces deux mesures. Quoi qu’il en soit, en sanctionnant un mal manifeste au siège du gouvernement nous avons provoqué une atteinte à nos propres privilèges. Dans la rédaction primitive de la constitution , il n’était pas parlé du droit de pétition, car personne n’avait imaginé qu’on pût jamais le mettre en question. Le Massachusetts, cependant, à qui ne suffisait pas que ce droit fût fondé sur la nature et sur la raison , voulut le mettre sous la garde de la constitution. Ce qu’est ce droit , nous pouVons eh juger par l’usage , par sa propre nature et par son but. Ainsi entendu, n’at-il pas été violé par la force de l’esclavage (I ) ?

J’ai considéré l’un des points importants par où l’esclavage touche les États libres ; je veux dire le district de Colombie. Je passe à un autre point. La constitué tion oblige les États libres à renvoyer en servitude l’esclave fugitif. Cela prouve-t-il que nous n’ayons rien à voir dans les institutions du Sud? Que le crime du Sud, si crime il y a, soit entièrement le sien et non le nôtre? Cette clause nous rend complices directs du crime; et nous avons, par conséquent, un intérêt vital dans la question de l’esclavage. Je ne connais pas d’article de la constitution contre lequel mon cœué se révolte , si ce n’est celui-là. Est-ce que l’esclave n’a pas le droit de fuir la servitude? Qui de nous en doute? Que chacun se demande comment il comprendrait ses droits s’il devenait esclave; ne recevra-t-il pas de son cœur une réponse aussi claire , aussi immé-diate, aussi irrésistible que la foudre? Et cependant,'

(1) Voir note A.

nous , citoyens des États libres, nous arrêtons l’esclave fugitif , et nous le remettons aux fers ! On me dit que c’est l’effet d’un pacte sacré, de cette constitution que nous sommes solennellement tenus de maintenir, mais cela ne me satisfait pas. Nulle charte écrite par l’homme ne peut sanctifier l’injustice , ni abroger la loi éternelle de Dieu. Je ne puis échapper à la conviction que quiconque aide à ressaisir l’esclave fugitif fait une mauvaise action, quoique nos hommes les plus vertueux et les plus sages le fassent sans remords. L’envoyer d’un État libre en esclavage , c’est pour moi la môme chose que de le transporter d’Afrique aux Antilles ou ici. On dira sans doute que le fugitif est esclave d’après la loi du territoire qu’il a quitté. Mais quand on reconnaît que la loi est la violation des droits les plus sacrés, on ne peut, innocemment, replacer la victime sous un pouvoir cruel. L’esclave ne retourne pas simplement travailler et se fatiguer pour son maître comme auparavant. On va le déchirer comme coupable d’avoir fui l’oppression. Aucun crime de l’esclave ne lui vaut plus de coups et de blessures que l’évasion; et nous, citoyens des États libres, nous qui l’avons livré, nous sommes responsables de chaque coup de fouet qui entre dans sa chair.

Je n’ignore pas comment ces idées seront reçues dans le Nord et dans le Sud. Les uns m’appelleront visionnaire , et d’autres en plus grand nombre me donneront un nom encore plus dur. Mais au-dessus des railleurs et des accusateurs , je regarde cette justice sereine et toute puissante , dont le trône est au ciel, et je demande à Dieu , notre père commun , s’il approuve qu’on livre l’esclave fugitif. On m’accusera de manquer

de respect aux pères de la révolution, aux auteurs de notre glorieuse charte nationale. Mais je réponds que tout grands qu’ils fussent, ils n’étaient pas infaillibles, et que le progrès de l’opinion a montré qu’ils se trompaient eu ce point. Je sais aussi que des hommes sages et bons, des amis qui me sont chers, désapprouveront la liberté et la force de mon langage. Mais je dois rester fidèle à la conviction profonde , à la conviction morale qui me domine. Si j’ai raison , la vérité que j’exprime, quelque contestée qu’elle soit aujourd’hui , n’aura pas été dite en vain. Aujourd’hui n’est pas toujours. Ceux qui méprisent ou condamnent ne vivront pas éternellement. Encore quelques années, et tous nous aurons disparu; d’autres acteurs occuperont la scène, et ces vérités que notre génération dédaigne et néglige , nos successeurs les honoreront.

Avant de quitter ce sujet , il est bon de prévoir l’argument qu’on opposera à mes idées. A l’explication du devoir que je donne on objectera que la morale du cabinet n’est pas la morale de la vie réelle; qu’il y a du danger à pousser les principes jusqu’à leurs dernières limites; que dans la conduite des affaires publiques on est aux prises avec des difficultés que ne peuvent comprendre les gens qui vivent dans la retraite; qu’il doit y avoir un compromis entre l’idéal et la réalité , et que nos règles sévères doivent perdre de leur rigueur et de leur inflexibilité , quand leur observation entraîne des résultats d'une gravité particulière. Ces lieux communs 11e sont pas tout à fait dénués de vérité. Des hommes sans expérience font quelquefois de la morale un galimatias et un roman. Des rêveurs solitaires, chez qui l'imagination domine la

raison et la conscience , font de la vie un théâtre à jouer des rôles pompeux , éblouissants , qui leur paraissent nobles ou héroïques. Je n’ai pas plus de goût pour ces moralistes raffinés et quintessenciés, que pour ja troupe vulgaire des politiques à esprit étroit et grossier. Le devoir est quelque chose de praticable, quelque chose à notre portée , et qui se manifeste à nous , à l’heure , non pas de l’excitation fiévreuse , mais de la réflexion. Le bon sens, qui n’est sous un autre nom que cette raison calme, intelligente, qui voit les choses telles qu’elles sont, et considère toutes les circonstances et toutes les' conséquences des actions , est aussi essentiel à la direction morale de la vie qu’au ménagement de nos intérêts. Ajoutons qu’il y a beaucoup d’actions , dont les rapports sont si compliqués, et les conséquences si peu claires , que le jugement individuel est en défaut, et en ce cas nous sommes obligés de nous conformer à l’usage, surtout s’il est établi depuis longtemps, parce qu’il nous représente l’expérience collective de l’humanité. Tout cela est vrai. Mais il est Vrai aussi , qu’il y a des principes moraux , essentiels, qui brillent de leur propre lumière, que reconnaissent la raison , la conscience et le cœur, et dont l’expérience des nations et des individus pendant tous les siècles a confirmé la force et Ja sainteté. Ces principes on ne doit jamais les sacrifier aux nécessités du moment quelque pressantes qu’elles soient, ni aux intérêts prétendus des individus ou des États. Qu’on les sacrifie à l’espérance ou à la peur, et notre base a croulé , et notre ancre est perdue. Nous n’avons plus de point fixe dans notre âme , plus rien où nous appuyer. 11 ne nous reste plus aucun motif de foi dans l’homme. Une politi-

que égoïste, incertaine, devient la mesure du devoir, le guide de la vie, la loi des nations. Or, pour moi, laquestion de savoir s’il faut livrer les esclaves fugitifs rentre clairement, directement, dans ces vérités premières de la morale. Ce n’est pas une question complexe ; elle n’a pas d’éléments mystérieux; les conséquences n’en sont pas douteuses. Rendre l’esclave, c’est traiter l’innocent en coupable; c’est violer un droit naturel évident; c’est donner force à une prétention criminelle; c’est prendre le parti du fort et de l’oppresseur contre le faible et le pauvre; c’est livrer un frère inofïensif aux dégradations de la servitude et aux horreurs du supplice. Le résultat inévitable de cet acte , c’est le châtiment sévère , non pas du coupable, mais de la victime. En ce point, mon cœur parle avec force , et je dois faire entendre sa voix. Si je me trompe, il ne manque pas de gens pour me réfhter. Mon autorité n’est rien , quand il y a tout un peuple contre moi. Je ne demande pas d’autorité, je désire simplement qu’on pèse mes paroles avec calme et impartialité.

On dira que le Sud insiste sur cette clause de la constitution parce qu’elle est nécessaire au maintien de ses institutions. On peut douter de cette nécessité , car, si je puis juger d’après une appréciation rapide, le nombre des fugitifs qu’on ressaisit dans les autres États est faible, et cependant l’esclavage vit et prospère. Mais si la nécessité est réelle , il s’ensuit donc que les États libres sont les gardiens , les soutiens essentiels de l’esclavage. Nous sommes les geôliers et la police de l’institution; et cependant on nous dit que nous n’avons rien à démêler avec l’esclavage , et que c’est une chose qui ne nous regarde nullement !

On demandera ce qu’on doit faire, si la constitution nous oblige à une action illégitime ? Je réponds : Pour l’individu convaincu de l’illégitimité, il ne peut y avoir de difficulté. On doit s’abstenir de ce qu’on juge coupable. Quant à la société, si elle arrivait jamais à la même conviction, elle devrait prendre conseil des circonstances et des esprits les plus sages , pour concilier le devoir avec la paix, la prospérité et l’intérét du pays entier. Heureusement la constitution peut être amendée, et cette faculté de révision n’est jamais plus nécessaire que lorsque la conscience des citoyens se trouve en opposition avec le gouvernement. Je suis convaincu que dans le cas présent, un amendement que demanderait, non pas la passion, mais le jugement moral et réfléchi , d’une portion nombreuse de la société , réussirait à coup sûr. J’en appelle à la générosité et à l’honneur du Sud : avec nos idées sur l’esclavage, peut-on nous obliger à le soutenir activement? Dans l'état actuel de l’opinion du monde civilisé , un pays à esclaves ne doit-il pas protéger ses propres institutions, sans attendre le secours d’autrui? Je demande enfin si un citoyen qui considère le gouvernement qu’il soutient comme engagé dans le mal, mérite des reproches parce qu’il cherche à le mettre en harmonie avec la vérité et la justice? Est-ce que la constitution , en ayant pourvu à sa propre révision , n’implique pas la possibilité d’un défaut , et ne garantit pas la libre discussion de ses différentes clauses? A quoi nous sert la liberté de parler, si dans une question aussi grave, une question de devoir, nous sommes forcés de nous taire? Si un citoyen croit que notre charte constitutionnelle sanctionne l’injustice, n’est-il pas tenu par sa participation à

la souveraineté nationale, et comme membre du corps * politique, d’énoncer franchement son honnête pensée?

Je passe à un autre point important ou le Nord tour che encore l’esclavage. En cas d’insurrection, nous sommes obligés de l'étouffer par la force. Cela, nous devons le faire , car une pareille insurrection entraîne' rait tous les malheurs et tous les crimes de la guerre civile , sous la forme la plus horrible , sans possibilité d’un bon résultat. Ce serait la cruauté et le massacre , sans compensation, sans espérance. Les esclaves sont incapables de substituer à leur servitude des institutions libres; et l’extermination ou un joug plus lourd terminerait la lutte. Nous devons désarmer les esclaves; mais devons-nous les remettre aux fers? Devonsnous les livrer 6ans protection à des oppresseurs exaspérés? Ne sentons -nous pas que dans ce conflit terrible les deux partis ont des droits ? Et ne devonsnous pas agir comme amis des uns et des autres? N’y a-t-il rien qui révolte nos âmes, dans la pensée de rétablir un esclavage que rien ne modère ; de rendre an despotisme la victime qui , dans les convulsions de la souffrance, a lutté pour s’en délivrer? Est-ce qu’on ne devrait pas tout employer, tout, hormis la force physique, pour lui obtenir une condition meilleure et plus juste ? Mais le Sud, nous le savons bien , repousserait avec dédain une telle médiation. N’avons-nous donc pas de pénibles rapports avec l’esclavage ? N’avons-nous pas up profond intérêt à son abolition ?

Le Nord tient encore à l’esclavage d’une autre manière. L’esclavage existe dans notre voisinage; et il est trop de gens parmi nous dont le cœur s’endurcit par cette vue familière. Cela pervertit notre sens moral. Nous ne

pouvons pas avoir des relations intimes , une union nationale , avec un pays où un abus si énorme est sanctionné par les lois, sans souffrir de la contagion. Pour ne rien dire des liens d’amitié et de famille, notre commerce avec le Sud donne à trop de gens un intérêt pécuniaire au maintien de la servitude. L’esclave est une hypothèque pour le marchand du Nord. Le travail de l’esclave est la richesse du marchand du Nord, car ce travail produit le grand article qui entretient toute notre industrie. Quand nos commerçants et nos manufacturiers jettent les yeux du côté du Sud , que voient-ils ? du coton , du coton , rien que du coton. C’est ce qui remplit tout l’horizon du Sud. Que leur importent les pauvres instruments humains qui font pousser le coton ! Leur sympathie est pour l’homme avec lequel ils font des affaires , qui leur rend la confiance qu’ils lui accordent, et non pas pour l’esclave qui les enrichit à force de sueurs. Quels changements peuvent-ils désirer dans un système si profitable ? Par ces causes diverses , le sens moral du Nord est plus ou moins paralysé. L’esclavage, on l’appelle un mal dans un langage vague , comme on nomme la religion un bien ; dans les deux cas on répète une vaine formule qu’on oublie en la prononçant , et qui n’a aucune influence sur la

vio.

C’est encore d’une autre façon que l’esclavage du Sud pèse sur le Nord. Il se mêle intimement à toute l’action politique du pays; il détermine les partis; il décide les mesures importantes du gouvernement ; c’est un brandon de discorde , la cause de luttes affligeantes , et tant qu’il existera , nous ne deviendrons jamais un seul peuple. Nous nous appelons un peuple, mais

l’csdavage nous coupe en deux. Qui dit : unité nationale dit : unité générale de caractère ; mais les États à esclaves et les États libres sont séparés par des différences d’esprit et de sentiment , profondes , indélébiles. Chez les premiers, où une moitié de la population est à demi barbare ou à demi brute, et l’autre moitié habituée à l’autorité et à la domination , il est difficile qu’on comprenne les derniers où l’égalité est le principe du gouvernement et de la vie , et par conséquent il est mal aisé qu’on sympathise avec eux. Le Sud qui considère le travail des mains comme une dégradation , doit regarder avec mépris la portion la plus considérable et la plus influente du Nord , c’est-à-dire nos grandes classes ouvrières et agricoles. De ces différences fondamentales dans la constitution même de la société, doivent naître des jalousies, des conflits d’intérêt réels ou imaginaires, une aversion mutuelle, une crainte mutuelle. Le Congrès devient une arène , où le Nord et le Sud sont en présence ; et la portion des États , qui a en elle-même le plus fort lien d’union , doit finir par dominer l’autre. Un citoyen du Nord croit aisé de montrer que l’esclavage a réglé notre politique , qu’il a eu une puissante influence sur notre commerce et nos manufactures, qu’il a excité nos partis les uns contre les autres, pendant que le citoyen du Sud à son tour peut produire la liste de ses griefs. C’est ainsi que l’esclavage est la ruine de notre Union. C’est la seule chose qui puisse jamais nous séparer. Sans cet élément de malheur et de guerre notre nation serait unie d’une manière plus indissoluble , par les avantages mutuels , que toute autre nation ne l’est par l’habitude et la tradition. N’avons-nous donc rien à faire avec l’esclavage ? Le Sud

a-t-il seul à s’en occuper ? Sommes-nous tenus de nous taire parce que cette question ne nous touche en rien, parce qu’elle nous est aussi étrangère que l’esclavage de la Turquie et de la Russie? Oh! non. Elle fait plus que de nous toucher. Nous en sentons l’étreinte. Nous nous devons à nous-mêmes, nous devons à l’humanité, de faire tout ce que nous pouvons, par des voies légales ' et pacifiques, pour obtenir l’abolition de l’esclavage.

J’ai examiné tout au long le droit et la convenance d’une libre discussion en ce point. Comment se fait-il que ce droit soit mis en doute ? Qu’y a-t-il au fond de l’accusation qu’on porte contre nous d’intervenir de façon injustifiable dans ce qui ne nous concerne pas ? Le véritable motif de cette plainte, bien qu on ne le soupçonne pas dans le Sud , c’est l’insensibilité avec laquelle on y considère un pareil mal. Si le maître pouvait se placer à notre point de vue , s’il pouvait voir comme nous voyons, il cesserait de blâmer nos remontrances. Lui-même se joindrait à nous. Mais voici son malheur. Une longue habitude l’a endurci. Peut-être appelle-t-il l’esclavage, un mal, mais ce mot sur ses lèvres signifie tout autre chose que sur les nôtres. L’habitude a une action aussi grande sur l’intelligence et la conscience que sur la volonté. Une institution qui nous a été transmise par nos pères, que les lois sanctionnent , et sous laquelle nous avons grandi, a beau être criminelle, elle ne peut nous choquer comme elle ferait un étranger, et nous prenons naturellement le blâme de l’étranger pour une insulte et un outrage. C’est là qu’est le vice du discours de M. Clay. Il suppose tacitement l’innocence de l’esclavage. Il n’imagine pas qu’il ait besoin de s’excuser comme propriétaire d’esclaves. Il

ne se figure pas qu’aux yeux du monde civilisé , c’est un stigmate qui paraît au travers de tout l’éclat de ses talents et de sa renommée. Il aborde le sujet sur un ton de confiance, et quoiqu’il soit l’avocat d’une injustice flagrante, il se place sur le terrain d’un homme injurié. Nous , qui parlons et écrivons contre l’esclavage , nous trouvons notre devoir et notre justification dans l’énormité du mal. Combien n’est -il pas naturel que ceux qui depuis leur enfance ont vécu familièrement avec ce mal , nous regardent comme des gens audacieux qui sans raison se mêlent de ce qui ne touche que le Sud 1 J’ai dit que nous établissions la justice et la nécessité de nos efforts moraux contre l’esclavage, sur la grandeur du mal. On attend peut-être que pour mieux assurer notre cause, je m’étende sur ce point, et que je fasse voir que l’esclavage n’est pas un monstre imaginaire, mais une combinaison d’injustices, de crimes et de douleurs , qui ne justifie pas seulement , mais qui appelle l’opposition de tous les gens de bien. Mais , dans une publication précédente (I) , j’ai épuisé ce sujet, et je ne puis sans nécessité m’imposer de nouveau la souffrance que j’ai alors éprouvée. 11 y a, cependant, un point sur lequel il faut dire quelque chose. Je veux parler de l’excuse ordinaire qu’on fait valoir en faveur de l’esclavage, et qui dans tout le Sud et trop souvent aussi dans le Nord, fait qu’on se cache à soi-même le véritable caractère du mal , et qu’on repousse comme injustifiables les efforts que nous faisons pour sa des-

(1) C'est le Traité de l’esclavage qui est en tête de ce volume. [Édit.)

truction. Toutes les fois que le sujet est discuté , on nous dit que , grâce à la douceur du maître , l’esclave souffre moins que l’ouvrier en d’autres pays. Il a plus d’aisance, nous dit-on. Il est plus heureux. C’est toujours le dernier refuge du maître. Examinons cette position} cette étude d’ailleurs se rattache étroitement à nos précédentes observations.

Et d’abord je remarque qu’il est honorable pour notre époque qu’on donne et qu’on exige une telle excuse. Que le maître se croie tenu de soutenir que la victime est plus heureuse à cause de son esclavage , cela prouve le progrès de la civilisation et du christianisme. Un Romain n’eût jamais songé à justifier la servitude par ses bienfaits , et ne se fût pas représenté comme le bienfaiteur de ceux qu’il opprimait, Nous avons là un signe de la grande révolution morale qui s’opère dans la société; et nous pouvons être sûrs que, lorsque l’esclavage n’a pour s’appuyer que sa bonté, il n’est pas loin de sa chute.

Je n’ai jamais prétendu que dans le Sud l’esclavage n’eut pas un aspect plus doux qu’ailleurs quoiqu’il ne manque pas de gens qui le nient énergiquement. J’accorde le fait, et bien plus, je ne doute pas que la condition de l’esclave ne continue à s’améliorer. Quand ou s’écrie que l’esclave est traité plus sévèrement à cause du mouvement abolitioniste , on ne dit pas toute la vérité , quoique cela ait pu augmenter certaines duretés particulières. L’esclave est traité et il doit l’être avec plus de douceur. En ce point nous avons de meilleures preuves que le bruit public. Jamais un maître ne devint plus sévère, parce que les yeux du monde étaient tournés sur lui, surtout, lorsque comme aujourd’hui le monde est

plus que jamais pénétré de l’esprit d’humanité. L’esclavage est maintenant au grand jour. Les coups de fouet retentissent dans tous les États libres, et chez toutes les nations. Le maître est regardé comme responsable envers l’humanité du pouvoir qu’il possède. Est-ce que cela peut rendre plus sévère ! Les justifications qui nous arrivent du Sud nous tranquillisent sur ce point. Le soin que met le planteur pour montrer au visiteur qui vient du Nord le bien-être de ses esclaves, nous rassure. Depuis peu de temps, plus d’une douce voix de femme est sortie du Sud pour me parler du bonheur de l’esclave. Le maître sent qu’il ne peut rester dans la société civilisée, sans montrer quelque douceur. Tous ses défenseurs dans le Nord font valoir sa bonté. Qui ne voit que tout cela doit adoucir la sévérité du système, et que les défenseurs de la liberté font un bien immédiat aux pauvres créatures dont ils ont épousé la cause?

Je crois aussi qu’on n’a pas seulement amélioré le traitement général des esclaves, mais que par suite de l’agitation du Nord on a augmenté pour eux les secours de la religion. On dit qu’on leur refuse l’instruction que procure la lecture. Mais les ministres, les églises, les maîtres , sentent plus que jamais l’obligation de donner aux esclaves les bienfaits du Christianisme, et cherchent avec un soin tout nouveau comment ils échappe ront au reproche d’élever chez eux des hordes de païens. Je dois dire, néanmoins, que tout en tenant compte au Sud de ce qu’on y fait pour l’éducation religieuse de l’esclave, je n’en attends que peu de bien. Et si je parle ainsi , ce n’est pas seulement d’après les rapports de témoins intelligents, mais d’après des principes imrnua-

blés. Il est difficile de greffer le bien sur ce qui est essentiellement mauvais et corrompu. Il est difficile à l’oppresseur de relever sa victime. Dans les différentes influences que l’homme exerce, il y a toujours tendance à l’unité. Asservir un être humain, c’est faire la guerre à sa nature religieuse, aussi bien qu’à sa nature sociale et physique. Le noir, il est vrai, est trèssensible , et revêt facilement les dehors delà piété. Rien de plus aisé que de tirer des gémissements et des acclamations d’une congrégation de nègres. Rien de plus facile que de les réunir en foule dans les églises. Mais l’esclave est incapable d’un plus noble respect envers Dieu qu’envers son maître. Devant les deux, je le crains, ce n’est toujours qu’un esclave. C’est l’un des maux de la servitude , qu’elle pervertit , qu’elle change en moyen de dégradation , le sentiment le plus élevé de notre nature, le respect. Il est, en effet, malaisé de comprendre , comment le maître peut prêcher les grands principes du christianisme ; comment il peut montrer Dieu comme le Père Universel , qui voit tous les hommes avec un amour égal, et qui veille avec une même justice sur les] droits de tous. En vérité, combien ne doit-il pas être difficile, soit pour les maîtres soit pour les esclaves , de pénétrer au cœur de cette religion , d’en comprendre le grand objet , quand le principal élément de la société est en opposition directe avec son esprit ! Je ne parle pas d’après ce qu'on dit , mais d’après les principes généraux de la nature humaine; et c’est ce qui me fait craindre , que , dans une pareille société , la religion des classes élevées aussi bien que des plus basses , ne soit trop souvent qu’une superstition , c’est-à-dire, une substitution de dogmes, de cérémo-

nies , ou de sentiments, à la piété virile et éclairée que Jésus enseigne, et qui fait surtout consister le culte de Dieu dans l’imitation de sa justice et de son amour universel.

Ceci ressemble un peu à une digression , sans dépasser la liberté d’une communication épistolaire. Je reviens à mon sujet. Je reconnais, et c’est pour moi un bonheur de le reconnaître, que dans le Sud l’esclavage est adouci par la bonté du maître , quoique , nous le verrons, il entraîne nécessairement beaucoup de cruauté. J’accepte tout ce qu’on nous dit du bien-être de l’esclave , quoique la concession ne soit pas appuyée par les faits. Mais je dis que cette apologie n’atteint pas son but ; qu’elle ne touche pas le mal fondamental, essentiel, de l’esclavage, c’est-à-dire l’injustice dont on rend victime un être humain. Ce n’est pas une excuse pour outrager un homme que de lui accorder tout le bien-être compatible avec cet outrage. Si l’on me jettait en prison , serait-ce justifier la violation de mes droits, que de me donner le superflu dans la nourriture et dans les vêtements? Ce que je demande à mon oppresseur, ce n’est ni du pain , ni des habits , c’est la liberté. Je prétends qu’il me laisse le droit d’user de mes membres et de mes facultés , pour mou propre bien et pour celui d’autrui. Un instinct profond de mon âme , qui tient tout ensemble à ma nature spirituelle et physique, réclame la liberté personnelle. Qu’importe que nos chaînes soient un tissu de soie. Elles sont aussi lourdes que le fer, dès que ce sont des chaînes. Qu’un maître trace autour de nous un cercle, que nous ne puissions franchir sans être repoussés par le fouet, ce sera une raison pour brûler

de le franchir. Telle est la soif de liberté que Dieu a mise dans le cœur de l’homme. L’esclavage est une violence faite à notre nature ; l’abjection seule peut y habituer un homme, et nous honorons celui qui la repousse.

Il est inutile de dire que l’esclave souffre moins que l’ouvrier. Nous n’avons pas le droit d’infliger une souffrance grande ou petite , à un de nos semblables innocents. L’injustice est toujours l’injustice , quelque limité qu’en soit l’effet. Si l’un de nos gouvernements, par un acte d’usurpation , diminuait la liberté et les droits des classes ouvrières, l'outrage serait-il moindre parce que l’ouvrier aurait encore plus de privilèges et plus de plaisirs que les serfs de la Russie ? On ne s’excuse pas de tenir un homme dans la poussière , parce qu’on lui jette une nourriture meilleure que celle qu’il gagnerait par un travail libre. Soyez justes avant d’ètre généreux. Cette douceur, qui vous tranquillise dans le mal, devient un crime. Ne vous vantez pas de votre humanité envers ceux que vous possédez, quand c’est une cruelle injustice que d’en être propriétaire. Il est des voleurs de grand chemin qui ont mis leur orgueil dans la manière courtoise et noble avec laquelle ils ont soulagé le voyageur de sa bourse. Ils lui ont rendu une partie de sa dépouille, afin qu’il pût retourner commodément chez lui. En étaient-ils moins des brigands? Une situation criminelle ne devient pas vertueuse par la façon dont on s’y conduit. César fut un dictateur clément , son usurpation n’en fut pas moins un crime.

Ce n’est pas une excuse pour s’emparer d’un homme, que de pouvoir le rendre plus heureux. Nous sommes

de pauvres juges du bonheur d’autrui. L’individu a été créé pour faire lui-môme son bonheur. Il faut bien nous défier de la façon dont nous entendons ses plus chers intérêts, quand notre propre intérêt gagne à faire de cet homme notre instrument. Surtout, si pour le rendre heureux, il nous faut le traiter comme une brute et le soumettre au fouet , il est bien temps de renoncer à nos efforts philanthropiques , et de lui laisser chercher son bonheur comme il l’entendra.

Admettons que les maux de l’esclave soient moindres que ceux de l’ouvrier. Mais ces maux sont des injustices, et c’est ce qui en change la nature. La peine, comme souffrance, n’est rien comparée à la peine quand elle est un outrage. Un coup qui m’est donné par accident, peut me jeter à terre ; mais , après tout, ce n’est rien. Un coup léger, qui est porté avec mépris ou injure, est un mal que, sans l’aide de mes principes, je ne pourrais pas supporter. Que la Providence de Dieu me confine dans ma chambre par la maladie, et je ferai plus que de me soumettre, car dans ses dispensations , je vois la bonté d’un père qui veut mon expiation et mon repos. Mais qu’on m’emprisonne, sans que je sois malade, combien ma captivité sera insupportable ! Et de même, quand les éléments détruisent notre propriété , nous nous résignons sans murmure. Mais si on nous vole notre fortune, la pauvreté pèse sur nous comme une montagne. On peut tout supporter, excepté le caprice et la puissance de l’égoïste et de l’injuste. Il y a aussi cette différence entre les maux qui nous viennent de Dieu ou de la nature , et ceux qui nous viennent de l’injustice humaine; c’est que nous pouvons presque toujours adoucir ou écarter

les premiers par le travail et l’industrie, par l’étude des lois physiques ou par le secours et la sympathie des hommes. Ces souffrances sont destinées à éveiller nos facultés et à fortifier le lien social. La nature nous oppose des obstacles pour que nous lui résistions, et que nous nous fortifions par celte résistance. Mais le maitre considère la résistance de ses semblables comme un crime, et les exclut de tout secours humain.

On dira que l’esclave n’a pas ce sentiment de l’outrage, qui rend la souffrance si lourde. Il n’a point, nous dit-on, de respect personnel ; il n’est point humilié quand on le fouette. Pour lui comme pour le bœuf, un coup n’est qu’un coup. C’est donc l’excuse de l’esclavage , qu’il détruit tout sentiment de l’injure , qu'i émousse toute sensibilité humaine, que par le châtiment il réduit l’homme plus aisément que de nobles animaux ? C’est eet anéantissement du respect de soi-même , et d'une juste indignation contre l’injustice, qui rend plus marqué l’outrage que l’esclavage fait à l’humanité. Mais il n’est pas vrai que l’esprit de l’homme soit entièrement étouffé chez l’esclave. La nature morale ne meurt jamais. Il sent souvent qu’il y a une injustice dans lu violence à laquelle il ne peut résister. 11 a une haine profonde contre le cruel commandeur. Il médite en secret sur l’oppression où il vit. Il y a de profonds gémissements qu’arrachent le sentiment de l’outrage et le désir de la vengeance , et bien qu’étouffés par la peur ils n’en déchirent pas moins une âme.

Nous avons vu combien l’esclave peut souffrir, sans être victime de ce qu’on nomme cruauté. Mon opposition au système n’a point sa raison principale dans les douleurs physiques qu’il inflige, elle porte sur un fon-

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dement plus profond; sur son iniquité flagrante, et pur les maux qu’entraîne nécessairement l’injustice.

Ce n’est pas qu’il faille absoudre l’esclavage du reproche de cruauté. Quelque tempéré qu’il soit par la bienveillance, il porte et doit porter cette flétrissure. Qui donc connaît la nature humaine et peut douter qu’on abuse d’un pouvoir irresponsable! Un pareil pouvoir nourrit les passions même qui en rendent l’abus certain. De plus, il est exposé à de grandes tentations. Les esclaves nous irritent. Leur paresse , leur penchant au vol et au mensonge , leur mauvaise humeur, fruits naturels de leur condition, sont de terribles épreuves pour ceux qui sont placés au-dessus d’eux. L’esclavage engendre chez ses victimes les vices môme qui sont les plus propres à exciter et à exaspérer le propriétaire et le commandeur. En pareil cas on pourrait s’attendre à plus de cruauté qu’il n’en existe. Après tous les exemples de barbarie qui, nous dit-on, se produisent dans le Sud, nous devons plutôt nous étonner de la patience du maître que de sa sévérité. Sa situation est la dernière qu’un homme de bien puisse envier. C’est , do toutes , la plus propre à nourrir les passions sur lesquelles la religion nous appelle a veiller. Celui qui ne veut pas succomber à la tentation doit repousser avec terreur un pouvoir irresponsable sur ses semblables. Qu’en pareil cas, l’égoïsme, la passion de la domination , l’avarice , la colère, l’impatience , la débauche, se portent à d’épouvantables excès, est chose aussi fatale que pour la pierre de tomber ou pour le feu de détruire.

On a dernièrement inséré dans nos journaux , un exemple de cruauté ; c’est l’emploi de limiers dans quelques-uns des nouveaux États , pour rattrapper, ou en

cas de résistance, pour déchirer les esclaves fugitifs. Ce fait a été mis en doute ou nié par ceux qui inclinent à considérer l’esclavage d’un œil favorable; c’était disait-on une atrocité trop monstrueuse pour qu’on y crut. Jo n’en ai pas recherché l’authenticité. Mais nous savons que dans le Sud il existe une race de limiers, race non armée de crocs , mais de carabines , et qui abat le fugitif, quand il n’y a pas d’autre moyen de l’arrêter. Et quelle différence y a-t-il de déchirer la chair d’un malheureux avec les dents d’un chien , ou de lui envoyer une balle à travers le cœur, la tête ou les entrailles ? Mon humanité ne peut distinguer entre ces façons infernales de détruire un de nos semblables, qui n’est coupable d’aucun autre crime que de prétendre à l’un des droits inaliénables de sa nature. C’est déjà mal que d’opprimer un homme ; mais quand cet homme fuit l’oppression , le poursuivre avec des armes qui donnent la mort, lui briser les os, le mutiler et le faire ainsi passer d’une vie misérable à une mort sanglante , douloureuse , c’est l’assassinat sous une forme aggravante. La loi qui permet de tirer sur l’esclave fugitif, suivant moi , ne fait que légaliser le meurtre. Ceux qui la soutiennent , soutiennent le meurtre sans le savoir. Il est inutile de dire que c’est une conséquence de l’esclavage, et qu’on ne peut l’éviter. La conséquence montre ce qu’est le système. C’est une terrible loi de notre condition , que les crimes ne sont jamais isolés. L’esclavage et le meurtre se donnent la main. Une fois qu’on a fait le premier pas dans la carrière de la cruauté et de l’injustice , on ne peut plus s’arrêter.

Néanmoins ce n’est pas la cruauté que je considère

comme le plus grand mal de l’esclavage. Le grand mal c’est le mépris , c'est la violation des droits de l’homme , c’est l’injustice qui traite un individu comme une brute , et qui lui brise l’esprit pour en faire un instrument. C’est l’injustice qui lui refuse les moyens de progrès , qui lui refuse l’usage de ses facultés , qui le condamne à un sort qu’il ne peut changer, qui le dépouille du premier droit de la nature humaine, celui d’améliorer sa condition extérieure et intérieure. C’est l’injustice qui fait du lien social une malédiction. C’est peut-être là que l’influence de l’esclavage est le plus funeste. Dieu a voulu que le lien social fut entre nos principaux moyens de progrès et de bonheur; et un système qui l’attaque, est le plus cruel outrage qu’on puisse faire à notre nature. Les principaux rapports qu’ont les autres hommes c’est avec une épouse, des enfants, des frères, des sœurs, des êtres que la nature leur apprend à aimer, et qui excitent dans leur cœur la tendresse, l’amour et le dévouement. Le principal rapport de l’esclave est avec son maître, avec celui qui l’outrage. C’est ce rapport qui, avant tout, détermine sa condition ; c’est lui qui empoisonne toutes ses autres relations. C’est l’esclavage qui détruit le principe du bonheur domestique, en souillant la pureté de la femme, en étouffant chez elle le sentiment de l’honneur. C’est lui qui viole la sainteté du mariage. C’est lui qui arrache l’épouse au mari, ou la condamne à être insultée et peut-être déchirée de coups sous ses yeux. C’est lui qui enlève au père ses enfants. Ses enfants appartiennent à un autre, et on en dispose au profit d’autrui. Ainsi on fait avorter les dispositions que Dieu même a établies, pour adoucir, civiliser, élever la nature humaine. Ainsi, le lien

— soi —

social devient une cause d'amertume et d’outrages.

Un document ecclésiastique qui a paru il n’y a pas longtemps dans nos journaux , est une preuve sensible.de l’influence que l’esclavage exerce sur les relations de la vie domestique. Il confirme ce que nous avons souvent entendu dire, qu’on commande aux esclaves de se marier ou de vivre ensemble , pour tenir au complet le troupeau de la plantation. Il nous montre, aussi, que lorsqu’on vend au loin des esclaves, on leur commande d’oublier les épouses ou les maris qu’ils ont laissés, et de servir la propriété par une nouvelle union. On serait tenté de croire que l’esclave trouve dans ses instituteurs religieux quelque protection contre cette tyrannie. On penserait que des ministres chrétiens doivent intervenir pour empêcher que le noir, membre de leur église, ne soit forcé de renoncer à l’épouse de laquelle il a été arraché. Sans doute ils vont lutter pour le sauver d’une union adultère , contre laquelle protestent ses affections et son devoir. Mais, suivant ce document, une réunion de ministres a décidé que l’esclave vendu loin de la plantation, devait être considéré comme mort pour sa première femme ; qu’on ne devait pas le regarder dans ce cas comme un agent libre ; que l’église ne peut le. soutenir dans sa résistance à la volonté de son maître. On donne ci-dessous cette pièce (I).

(1) L’extrait suivant est tiré des Annales contre l’Esclavage, du 9 février 1836.

Il n’y a pas longtemps que la question suivante fut présentée à l’Association des ministres Baptistes de Savannah River : « En cas de séparation involontaire, d’un caractère tel qu’elle détruise toute perspective de rapports à venir, est-il permis aux parties de contracter un nouveau mariage ? » Cette question était faite au

Quel commentaire sur les institutions du Sud! Il prouve, combien la religion en devient l’instrument, comment on se sert du Christianisme pour faire violence aux sentiments et aux liens les plus sacrés, afin. que le troupeau des esclaves ne diminue pas. Il prouve que cesystème inique souille par son contact les mesures les plus saintes et les plus divines que Dieu a prises pour le bonheur et la vertu des hommes.

On a trouvé un moyen court de pallier toutes ces énormités de l’esclavage, et ce moyen on en use de plus en plus dans le Sud. Le maître regarde le monde , et voyant dans les autres pays une somme considérable de souffrances, de crimes, de prostitution, de pauvreté, de douleurs , il conclut que ces misères sont le partage de l’humanité, et que dans les pays à esclaves elles ne sont ni plus répandues , ni plus dures qu’ailleurs , que peutêtre même elles le sont moins. Comment donc l’esclavage serait-il un si grand mal ?

Sans m'arrêter aux faits allégués, je vois une grande

sujet des femmes et des maris séparés par une vente, ce qui arrive chaque jour dans le grand commerce d’esclaves qui se fait a l'intérieur. — Les ministres ont répondu : « Qu’une semblable séparation entre personnes dont la condition est celle de nos esclaves , est civilement une séparation par la mort; et ils pensent qu’il en est de même aux yeux de Dieu. Empêcher de seconds mariages en pareil cas, ce serait exposer les parties, non-seulement à des périls plus grands et à de grandes tentatiolR, mais ce serait les faire censurer par l'église pour avoir obéi à leurs maîtres, car on ne peut croire que les maîtres acceptent un réglement opposé à la justice due aux esclaves, et à l'esprit du commandement qui règle e mariage chez les chrétiens. Les esclaves ne sont pas des agents libres, et la séparation qui suit la vente est aussi bien au-dessus de leur volonté et de leur pouvoir que la dissolution du mariage qui suit la mort d'un des époux.

différence entre ces termes de comparaison. Dans les autres États civilisés, on voit et on déplore les maux qu’on signale et on reconnaît la nécessité de travailler sérieusement à les faire disparaître. La religion et la philanthropie, quoique à moitié endormies, se réveillent au sentiment de leur responsabilité, et commencent à lutter contre les vices énormes de la so-

ciété. On reconnaît qu’il faut changer toute institution qui expose la grande classe des travailleurs à la misère, au vice, à la prostitution, à l’adultère, à l’abrutissement de l’intelligence et du cœur. Nulle part, si ce n’est dans les pays à esclaves, la puissance civile, l’épée, les lois, la richesse, la religion d’une so« ciété , ne sont sciemment engagées à soutenir un système qui, on le reconnaît et on l’avoue, prive la moitié du peuple de la propriété et des droits civils, le condamne à l’ignorance et à la débauche, dépouille l’individu de tout moyen de progrès, et empoisonne les sources du bien-être domestique. Aux pays à esclaves appartient la témérité d 'ordonner la dégradation d’une moitié de la société, par cette seule raison que d’après les lois de la nature une somme considérable de mal est inhérente à l’état social. Quoi ! est-ce que la Providence n’a pas voulu qu’il y eût de progrès dans les choses humaines ? Est-ce que le Christianisme n’encourage et n’enjoint aucun effort pour améliorer la condition de l’humanité? Est-ce que l’homme doit régler sa conduite envers ses semblables d’après les vices que les temps barbares ont transmis à l’époque actuelle? Est-ce que l’homme, s’abritant sous la divine Providence, peut perpétuer des maux que Dieu, parlant à notre conscience et par son Fils , nous commande , autant

qu’il sera en notre pouvoir,' de diminuer et de bannir de la société ?

Revenons à la prétendue bonté que pratique le Sud à l’égard des esclaves. Je ne veux rien déprécier. Ouvrons les yeux sur tout ce qui est beau, sur tout ce qui promet dans la vie humaine. Je louerais cette bonté aussi cordialement que personne, si je ne voyais pas qu’ici comme dans le Sud , on en fait un arc-boutant pour la cause chancelante de l’esclavage. Je suis donc obligé d’en examiner la valeur réelle, pour lui accorder ce qu’on lui doit , mais rien de plus. Il est clair que la bonté sans justice a une faible valeur morale. C’est un sentiment plutôt qu’un principe. Le principe commande la justice , et ne présente pas des faveurs comme compensation de l’outrage.

En outre , ce qui donne à cette bonté du Sud l’occasion de s’exercer, c’est un état de faiblesse et de dépendance que le bienfaiteur lui-même a créé. Y a-t-il grand mérite à prendre soin de ceux que nous avons dépouillés de tout avoir, de tout secours personnel , de tout moyen de prendre soin d’eux-mêmes ? La bonté envers l’esclave perd encore de son prix , en ce qu’elle est intéressée. La machine humaine ne peut travailler sans nourriture, sans vêtement , sans santé ; et à une époque comme la nôtre, quand le travail de l’esclave procure plus qu’un profit ordinaire, il ne peut y avoir un meilleur placement d’argent que dans le bien-être qui maintient l’esclave en état de travailler. Une considération plus importante , c’est que la bonté envers les esclaves n’est pas de bon aloi. Il lui manque un caractère moral. Le maître est bon pour les esclaves, parce qu’ils sont à lui , et non parce qu’ils sont ses semblables. Le véritable, le

grand principe de l’amour n’est pas là. Quelle bonté n’a-t-on pas pour des chiens , pour des chevaux qu’on a longtemps possédés ! On les nourrit , on les caresse , on vit familièrement avec eux. Mais la bonté qu’on témoigne à la brute, devient un outrage quand on l’étend jusqu’à l’homme. Il faut qu’on l’aime et qu’on le respecte comme un homme. C’est son droit; et s’il avait les sentiments d’un homme, il ne serait pas content à moins. On traite l’esclave avec bonté , parce que c’est un esclave, et qu’il a l’esprit d’un esclave. Que l’esprit d’un homme s’éveille en lui, qu’il connaisse ses droits , et que dans ses paroles , dans ses regards, dans sa conduite, il montre cette connaissance, à l’instant il est en butte aux soupçons et à l’aversion , et une sévérité destinée à le dompter remplace la bonté. On l’aime moins à mesure qu’il agit d'après un principe qui est en lui , et non plus d’après la volonté de son maître. Quel est donc le mérite d’une telle bonté ? Si l’esclave n’était pas si dégradé , il la regarderait comme une cruelle moquerie.

Encore une fois, je crains que trop souvent la douceur du Sud n’ait pour objet que d’apaiser le reproche . intérieur qui doit sourdement retentir dans le cœur du maître. D’une manière ou d'autre, il faut qu’on fasse la paix avec sa conscience. Celui qui tient son semblable dans la servitude est obligé de se réconcilier avec lui -même; et nulle part cette tâche n’est plus difficile que dans un État libre , où le maître réclame la liberté comme un droit inaliénable , et y tient plus qu’à la vie. Dans un pays semblable, il ne peut échapper à la conscience de mai faire , qu’en se flattant qu’il est le bienfaiteur de l’esclave. Mais quand on fait

ainsi de la douceur un calmant pour la conscience, èlle est plutôt un crime qu’une vertu.

Pour en finir, jd me plais à reconnaître, que la douceur dont on use dans le Sud à l’égard de l’esclave doit être, en partie, attribuée au progrès moral et religieux de l’époque. Nous vivons souâ une lumière plus vive que ne faisaient les générations précédentes, et son action pénètre dans tous les rapports de la vie. Mais cette lumière qui fait que le maître adoucit son pouvoir ne s’arrête pas là. Elle lui commande de renoncer à son pouvoir môme. Elle le Convainc d’usurpation. Les principes qui le décident à être un propriétaire indulgent, si on les pousse jusqu'au bout, lui défendent môme d’être propriétaire. La civilisation qui dicte la miséricorde envers l’esclave, fait de l’esclavage un crime plus grand. L’oppression ne doit pas Se mesurer à son poids, mais à la lumière sous laquelle on la pratique. Ravir à dès hommes leur liberté dans un siècle qui reconnaît les droits de l’humanité, et l’égal amour de Dieu pour toutes ses créatures, c’est chose bien différente que d’asservir des hommes dans • des siècles de ténèbres et de despotisme. Une cruauté légère est aujourd’hui un crime plus odieux qu’une atrocité dans les temps barbares. Ne sentons-nous donc pas que l’esclavage, quelque doux qu’il soit, a aujourd’hui aux yeux de Dieu une criminalité auparavant inconnue? La douceur même qu’arrachent au maître les éclatantes lumières de la religion et de la liberté, témoide sa criminalité. Ceci peut paraître sévère. Mais Dieu sait que mon désir n’est pas d’affliger, mais biende faire ressortir dans l’intérêt de mes frères cé qui me semble une grande vérité morale.

4 'ai voulu montrer que dans ces adoucissements il n’y a rien qui diminue la réprobation que l’esclavage rencontre dans le monde civilisé; et rien qui justifie l’accusation qu’on porte contre ses adversaires de se mêler de ce qui ne les touche pas. Cette partie de ma tâche terminée, j’arrive aux passages où 3VI. Clay aborde les arguments contre l’esclavage, en essayant de prouver l’impossibilité de l’émancipation. Les principaux arguments qu’il fait valoir sont ceux-ci : la somme de la propriété qui serait sacrifiée par l’émancipation , le mélange des deux peuples, et enfin les guerres civiles qui sortiraient de celte mesure et qui aboutiraient à l’extermination d’une des deux races. J’examinerai successivement ces objections.

M. Clay affirme que la valeur totale des esclaves aux États-Unis est de douze cent millions de dollars (I), et considère <* cette immense somme » comme rendant impossible l'affranchissement de l’esclave. Qui peut s’attendre qu’on fera un tel sacrifice? Je n’ai pas à m'occuper de l’exactitude du chiffre; je l’admets sans le discuter. Mais l’impression que fait sur mon esprit l’énormité de la somme est juste le contraire de l’effet produit sur M. Clay. Considérant toujours l’esclavage comme un crime , je vois dans l’immense valeur des esclaves l’énorme vol dont ils sont victimes. Je vois douze cent millions de dollars pris, extorqués par une force illégitime. Je ne connais pas au monde une spoliation plus monstrueuse. Je ne connais nulle part d’injustice pratiquée sur une échelle aussi gigantesque. Et cependant l’énormité de l’outrage est pour bien des gens

(1) Plus de sii milliards de francs. (Édit.)

une raison de le continuer ! Si je dérobe à mon voisin quelques dollars, je dois les lui rendre; mais si je luj ai enlevé tout ce qu’il a au monde, et que je me sois enrichi de ses dépouilles, on ne doit pas s’attendre à ce que je lui fasse restitution ! La justice, quand elle coûte beaucoup, n’est plus obligatoire! Ce qu’il y a de plus révoltant ici, c’est que cette immense somme de propriété ne se compose pas du bien des individus lésés, mais de ces individus eux-mômes. Il y a là des muscles humains, des hommes vivants qui, au prix du marché, valent douze cent millions de dollars. Qu’un crime aussi atroce se maintienne au sein d'une société chrétienne , c’est un signe fâcheux de notre temps ! Chose triste et étrange qu’un homme distingué, à la face d’un grand peuple et du monde, parle avec une complète indifférence de ses semblables, considérés comme propriété, et évalués à cet énorme chiffre.

Mais cette propriété, dit-on, vous ne pouvez l’attaquer, à cause de sa longue durée. Deux cents ans de législation ont sanctionné et sanctifié la propriété et l’esclavage du nègre. Si ce n’était le respect que m’inspire l’orateur, rien ne pourrait m’empêcher de flétrir cette phrase malheureuse. Je veux croire qu’elle lui est échappée sans qu’il y pensât. Mais pour nous borner à l’argument tiré de la durée , que la réponse est facile ! Est-ce que l’injustice devient justice parce qu’on l’a commise pendant des siècles? Esî-ce que ma victime est devenue une proie légitime , parce que je l’ai courbée à terre jusqu’à ce qu’il lui fût impossible de se relever? Pendant plus de deux cents ans des hérétiques ont été hrûlés, non par la populace, non par la loi de la force, mais par les décrets des conciles , à l’instigation des

théologiens, et avec la sanction des lois et de la religion ; était-ce une raison pour conserver les bûchers qui avaient brûlé pendant deux siècles? Dans l’Orient, ce n’est pas depuis deux cents ans, mais depuis quatre mille, que les despotes se sont attribué droit de vie et de mort sur des millions d’individus, et sans autre loi que leur caprice, ils ont décapité, étranglé, fait mourir de faim, torturé une foule innombrable de malheureux qui avaient encouru leur colère; est-ce que le cours de tant de siècles a sanctifié le meurtre et ce pouxoir cruel?

Mais reste le grand argument. On dit que cette propriété ne peut être mise en question , parce que c’est la loi qui l’établit. « Ce que la loi déclare propriété, est propriété (I). » Ainsi on établit que la loi des hommes est souveraine, et sans appel, dans une graxe question de morale. Ainsi l’idée d’une justice éternelle, immuable, est mise ànéant. Ainsi la grande règle de la xie humaine c’est ce qu’ordonnent quelques hommes intéressés. Mais il y a un tribunal plus élevé, un trône d’égale justice, que toutes les législatures humaines liguées ensemble n’ébranleront pas. « Ce que la loi déclare propriété est propriété ? » Les lois n’ont donc qu’à déclarer que vous ou moi, ou M. Clay, nous sommes une propriété, et nous devenons aussitôt des choses, et nous sommes tenus de porter le joug ! Est-ce qu’il n’y a pas dans le cœur de chacun un instinct qui repousse cette doctrine avant qu’on ait le temps ou le besoin de répondre par des raisonnements ?

C’est toujours avec peine que j’entends énoncer une doctrine trop commune chez les légistes, c’est que la

(|) Les italiques sont deM. Clav.

propriété est la création de la loi. Comme si elle n’avait pas une base naturelle, comme si elle n’était pas un droit naturel , comme si elle n’était pas antérieure à toutes les lois, comme si enfin elle n’en était pa6 le principe au lieu d’en être l’effet. Le gouvernement est établi , non pas tant pour créer que pour protéger et régler la propriété, et la principale force du gouvernement consiste dans la sanction que le sentiment moral, et l’idée naturelle du droit donnent à la possession honnêtement acquise. L’opinion que je combats est essentiellement révolutionnaire et destructive. Aujourd’hui on parle beaucoup de radicalisme, de lois agraires. Mais, de tous les radicaux, le plus dangereux, peut-être, c’est l’homme qui fait de la propriété « la création de la loi; » car, ce que la loi a créé, elle peut le détruire. Si dans cette république nous n’avons d'autre droit sur nos personnes, sur nos maisons, nos navires, nos terres, que celui que nous confère le vote d’une législature ou d’une majorité, un autre vote peut donc nous dépouiller de tout notre avoir et le transférer à autrui ; le droit suivra la loi. Selon cette doctrine, je ne vois pas pourquoi la majorité, qui est toujours plus pauvre que la minorité, n’occuperait pas les demeures et les propriétés des riches. Je ne vois pas pourquoi la loi ne pourrait pas faire de quelque voisin fainéant le légitime propriétaire de votre fortune ou de la mienne. Quel meilleur appui qu’une telle doctrine le radicalisme peut-il demander?

On objectera qu’en fait la loi touche à la propriété des citoyens, et qu’elle en prend une partie. Si elle en prend une partie, pourquoi pas le tout? Je réponds que si la loi touche à la propriété, c’est, avant tout, pour

la rendre plus sûre. On lève des impôts pour l’exécur t|on des lois qui sont la garantie de toute propriété. De plus, je réponds qu’une législature équitable en touchant à la propriété, montre encore qu’elle la respecte, en égalisant autant que possible, les charges qu’elle impose, et en donnant une compensation, quand elle peut, pour tout ce qu’elle prend ou qu’elle détruit. Je sais, il est vrai, que la loi peut, quelquefois faire des changements importants dans l’économie de la propriété; et la raison c’est que la propriété n’est pas le seul droit de l’homme , et que par conséquent elle peut se trouver en collision avec d’autres droits; en ce cas c’est à la loi morale la plus élevée qu’il appartient de concilier ces droits opposés.

Ainsi, par exemple, une société menacée de destruction peut approprier à son usage ce qu’elle ne pourra pas rendre, ou elle peut limiter chez l’individu l’accumulation des richesses, quand cette accumulation met en danger les institutions. Le droit d’acquérir appartenant à tousles hommes, exige par cela même qu’on n’autorise pas des accumulations particulières qui enlèveraient à la masse la chance de gagner sa vie, ou créeraient une puissance dangereuse pour les droits d’une classe de citoyens. Suivant ces principes on peut prohiber les substitutions, et des lois sur les testaments peuvent être conçues de façon à diviser des fortunes excessives. Mais dans tous ces cas, la loi, en touchant à la propriété, la traite avec respect, et reconnaît qu’elle est basée sur une justice immuable. La propriété repose donc sur des principes qu’aucune loi ne peut ébranler ; l’homme ne peut la faire ni la défaire à son gré. Comme il ne peut physiquement faire du soleil et de l’air des possessions particulières, de même il

ne peut moralement faire de ses semblables un outil et un meuble. Les deux choses sont hors du domaine de la loi. M. Clay, lui-même, en faisant valoir le dommage que la loi causerait aux maîtres en leur ôtant leurs esclaves, reconnaît qu’elle n’est pas la règle suprême du droit; car, autrement, de quel front le maître pourrait-il se plaindre d’être injustement dépossédé ?

Après avoir ainsi établi sommairement la validité du titre qu’allègue le maître, M. Clay affirme que la doctrine contraire, celle qui maintient qu’on ne peut légitimement posséder son semblable, est « une idée de visionnaire, l’opinion extravagante de théoriciens et de novateurs. # M. Clay ne sait-il pas que la nation anglaise , depuis les premiers jusqu’aux derniers rangs, sans exception , déclare que ce prétendu droit de propriété humaine n’est qu’un outrage de plus? Ne sait-il pas que cette même doctrine est générale sur le continent? Que c’est en effet l’opinion reconnue en Europe, à l’exception de la Russie et de la Turquie? Ne sait-il pas que c’est la foi de la grande majorité dans nos États libres? Je ne connais en effet, personne qui dans son cœur pense qu’on puisse faire légitimement de l’homme une chose, si ce n’est quelqueÆ légistes, gens trop disposés en général à mettre les précédents au-dessus des principes; à faire d’un code la mesure de la vérité et du devoir, et à ne reconnaître dans la pratique aucune loi plus élevée que celle qu’a faite une majorité ou un roi.

Je maintiens donc que ni la loi ni l’opinion du monde civilisé, n’autorisent le maître à continuer l’esclavage. Il est tenu d’affranchir ses esclaves , et d’autant plus vite qu'ils ont une plus grande valeur. 11 a possédé trop

longtemps cette richesse énorme qui était la propriété d’autrui , et les propriétaires légitimes ont droit de le presser en raison môme de l’étendue et de la durée du dommage éprouvé.

« Faut-il donc que le propriétaire d’esclaves se ruine?» répète-t-on au Nord aussi bien qu’au Midi. Je réponds en demandant à ceux qui font cette question, quel serait leur devoir s’ils avaient entre les mains une somme considérable appartenant à leur voisin? t,a garderaient-ils parce que l’honnêteté les appauvrirait ? Alors ce sont des criminels , et ils méritent d’aller rejoindre leurs pareils dans la prison de l’État. Celui qui n’est juste qu'aussi longtemps que la justice lui assure un intérieur aisé et les douceurs de la vie, doit être ap pelé par son vrai nom: un homme sans principes. Je ne doute pas qu’il n’y ait dans le Sud une foule de gens qui, s’ils étaient parfaitement convaincus de posséder ce qui ne leur appartient pas , n’y renonçassent pour obéir à Dieu et à la justice.

Mais il reste une objection plus importante. Des gens d’honneur et de principes, qui reconnaissent pour tout individu l’obligation immédiate de rendre ce qui ne lui appartient pas, me diront que, dans le cas actuel, il ne s’agit pas seulement d’individus, mais d’États, mais de corps politiques, dont l’organisation et les intérêts essentiels sont en jeu. Quand une espece particulière de propriété se trouve mêlée à toutes les possessions, à toutes les transactions, à toutes les habitudes d’une société , un changement subit peut entraîner la banqueroute universelle et menacer la société de dissolution.

On me demandera donc si, en pareil cas, j’insiste avec rigueur, pour qu’on rende à chacun ce qui lui est dû ?

Je réponds que ce raisonnement ne s’applique qu’à ce qui peut être légitimement possédé, aux choses matérielles, telles que les maisons et les terres. Il est reconnu que le droit sur ces choses est restreint, annulé dans les cas extrêmes, quand le maintien de ce droit pourrait attirer de grands malheurs sur l’État. C’est une restriction essentielle du droit de propriété. Mais, en admettant ceci , je n’accorde pas que des êtres humains , les créatures morales et raisonnables de Dieu , qu’on ne peut posséder sans une injustice horrible, puissent être retenus commodes choses, parce qu’on craint que le rétablissement de leurs droits n’attire des meilleurs dans l’État. Jamais la crainte des conséquences ne peut nous autoriser à violer une loi éternelle, immuable. Je nie, après tout, qu’ici il soit dangereux de faire justice. Je nie que la Providence ait ordonné ou puisse jamais ordonner une injustice irréparable, comme une condition essentielle de la sûreté sociale. Pourquoi en détruisant l’esclavage, aurait-on à craindre une immense ruine? Est-ce que l’émancipation est uue chose qu’on n’a pas essayée? N’a-t-elle pas eu lieu maintes et maintes fois dans des pays où l’ordre social était moins bien établi, et les idées de propriété plus relâchées que chez nous? Dans les Antilles, est-ce que la révolution n’a pas été faite tout d’un coup, sans que la propriété en ait éprouvé le moindre choc? N’avons-nous pas raison de croire que le prix des biens fonciers s’est élevé par ce changement? L’esclave est une machine qui travaille; est-ce que la liberté paralyse sa force pour le travail? Est- ce que le maître, possédant comme il le fait le sol et le capital, n’a pas le moyen infaillible d’obtenir du noir

esclave ou libre, le travail nécessaire pour la culture de la terre? Et cette grande source première de toute richesse demeurant intacte, la société n’est-elle pas garantie contre la faillite universelle? Qu’on est prompt à évoquer des fantômes pour s’effrayer d’un devoir qui pèse?

M. Clay prétend que le maître a droit d’être complètement indemnisé par ceux qui l’engagent à affranchir ses esclaves. Je nie positivement qu’un tel droit appartienne à l’homme qui renonce à ce qui n’est pas à lui. Je reconnais volontiers, cependant, que le propriétaire d’esclaves, tout en n’ayant en stricte justice aucun droit à une indemnité , a des titres à la sympathie et à de justes égards. Celui qui s’appauvrit par l’abandon consciencieux et honorable de ce qu’il découvre appartenir à autrui , mérite le respect et une assistance généreuse. Il est peu de personnes dans le Nord qui n’acceptent avec plaisir le plan de Rufus King, cet homme d’État distingué, et qui ne soient prêts à accorder de larges portions du territoire public pour indemniser ceux qui auraient à souffrir d’un acte d’abolition universelle.

On croit cependant que l’indemnité , même la plus libérale, ne monterait pas très-haut; car en général les planteurs souffriraient peu de l’émancipation, si même ils en souffraient. Ce changement les enrichirait plutôt qu’il ne les appauvrirait. On croirait en vérité, d’après ce qu’on entend dire , qu’affranchir les noirs c’est les anéantir; que tout le travail du Sud sera détruit d’un seul coup. Mais l’affranchi ne disparaîtra pas du sol. Il y sera avec les mômes muscles qu’auparavant, et fortifiés par la liberté ; avec les mêmes membres

pour agir, et avec des mobiles plus forts pour travailler. Il recevra un salaire au lieu d’une ration fixe ; et aux Antilles on a vu souvent que le salaire lui faisait faire une tâche double de celle qu’on en tirait pendant la servitude. Il travaillera mû par l’espoir, non par la crainte; il travaillera pour lui , non pour les autres ; et à moins que , sous une peau noire , tous les principes de la nature humaine ne soient renversés, il travaillera mieux qu’auparavant. De quelle grande perte faut-il donc indemniser le maître ? Nous croyons que l’agriculture se ranimera, que des sols usés seront renouvelés, et que tout le pays prendra un aspect plus brillant, grâce au travail libre. Le maître, en abandonnant ce qui est le bien d’autrui , ajoutera une nouvelle valeur à ce qui lui appartient sans discussion.

Une autre objection qu’on fait à l’émancipation, c’est qu’elle produira le mélange de la race blanche et de la race noire. Cette objection est étrange de la part d’un habitant du Sud. Quoiqu’il arrive, est-il un esprit impartial qui puisse craindre que le mélange ne se fasse plus vite qu’aujourd’hui? L’esclavage tend à mélanger les races. Il dépouille la femme esclave de toute protection contre le libertinage. Chose pire encore, il lui enlève le respect de soi-méme. Il la condamne à la prostitution comme toutes ses compagnes. Rien que la liberté ne peut lui donner les sentiments d’une femme et la protéger contre une débauche brutale. L’esclavage fait quelque chose de pis pour une femme que de vendre au loin ses enfants. 11 la rend étrangère à la pudeur de son sexe. Sans doute, on sourira de l’intérét que j’exprime pour la pudeur d’une négresse. Mais la pudeur est-elle une vertu conventionnelle, arbitraire, qui ne sied qu’à une

peau blanche ? N’est-ce pas la vraie parure, l’ornement naturel et charmant que Dieu a destiné à toutes les femmes ; et n’est-elle pas maudite l’institution qui flétrit la pudeur, non point par hasard , mais par un effet nécessaire et constant ? C’est la possession d’êtres humains qui engendre les liaisons impures; c’est elle qui empêche d’agir cette répugnance naturelle qui tient à la différence de couleur. En fait de mariage, il y a, ce semble, une répugnance naturelle entre les deux races; et, en disant cela, je n’entends exprimer ni dédain ni mépris pour l’un ou l’autre des deux peuples. Le mariage est affaire de goût. Nous n’épousons pas les personnes âgées, et cependant combien est profond le respect que nous inspire la vieillesse 1 Qu’il y a peu de femmes qu’un homme bien élevé voulut épouser; et cependant il honore le sexe tout entier. L’obstacle de la couleur, en ce qui touche le mariage, n’implique donc pas que le noir soit d’une espèce dégradée. Il semble, je l’ai dit, que cette répugnance soit dans la nature; si elle n’est pas naturelle, le préjugé est aussi fort qu’un sentiment inné, et l’expérience du Nord nous apprend combien on peut compter sur cet éloignement pour empêcher de semblables unions.

11 y a chez nous une autre garantie contre de pareils mariages. C’est la marque que la servitude a laissé sur la race noire; marque que des générations n’effaceront pas, et que les blancs ne désireront jamais partager. Quand bien même les esclaves du Sud auraient notre couleur, si l’esclavage fixait sur eux et leurs enfants quelque signe ou quelque empreinte, un fouet sur le front ou une chaîne sur la joue, combien y aurait-il de gens d’origine libre qui voulussent s’allier

à celte portion séparée de l’espèce humaine? L’esprit de caste, qui paraît ce qu’il y a de plus fort dans l’homme , éloignera certainement le mélange assez longtemps pour donner au monde l’occasion de comprendre et de traiter le sujet mieux que nous ne faisons. Continuer un système d’injustice par crainte de pareils maux, prouve seulement la naïveté du pouvoir qui se défend. La faille du loup et de l’agneau buvant au même courant vient de soi-même à la pensée. Mais en admettant ce que je nie, en admettant qu’on doive s’attendre au mélange, je maintiens encore que nous n’avons pas le droit de nous y opposer. Car alors il n’est donc pas contre nature. Si le penchant des deux races à s’unir est si fort qu’on ne puisse y résister que par la dégradation systématique d’une portion nombreuse de nos semblables , Dieu a donc voulu que ce mélange eût lieu, et y résister, c’est s’opposer à sa volonté. Quelle raison étrange pour opprimer nos semblables, que de dire : si nous leur rendons leurs droits, nous les épouserons !

J’aborde la dernière objection qu’on oppose à l’émancipation. On dit qu’elle fera éclater entre les deux races une guerre qui ne finira que par l’asservissement ou l’extermination de l’une d’elles. On nous a si souvent parlé « des craintes des braves, » que nous ne devons pas nous étonner de ces alarmes. Et cependant nous sommes surpris que « la chevalerie du Sud » \oie dans les noirs des ennemis formidables, et mette en avant ses craintes pour justifier son injustice. Supérieurs en nombre , seuls possesseurs de la richesse et du pouvoir, distingués par l’éducation, par leur adresse dans les armes et par leur audace, soutenus par la puis-

sance de tous les États libres, comment les maîtres peuvent-ils sérieusement redouter des collisions? Toute notre peur à nous, c’est que le noir quoique affranchi ne reste esclave, qu’il ne soit écrasé par l’esprit de domination et par l’orgueil de la race blanche ; et qu’un long temps ne s’écoule avant qu’il ne s’élève au juste respect de lui-même. Nous craignons que dans un pays où règne la loi de l’honneur et celle de la force, le nègre ne puisse jouir de cette égalité devant la loi civile, à laquelle la liberté lui donnera un droit nominal. Nous craignons que chez des gens qui se chargent de protéger eux-mêmes leur personne et leur honneur en tuant quiconque les insulte, la pauvre race noire, dont chaque demande légitime sera interprétée comme » une insolence, ne soit très-lente à réclamer ses droits.

Il est impossible qu’elle prenne le dessus sans une combinaison miraculeuse des circonstances. Si c’était une race féroce, sauvage, indomptable, on pourrait en avoir peur; mais elle est la plus inoffensive du monde, et sa douceur a certainement perpétué son esclavage. Avec l’émancipation s’arrêtera l’accroissement rapide des noirs, car on n’aura plus de motifs pour en élever. Avec la liberté d’action viendra le désir de changer de lieu ; les noirs se répandront un peu partout; le danger d’une concentration diminuera; et en songeant à l’immensité de notre territoire, on peut compter qu’ils se dissémineront parmi nous de telle sorte qu’ils ne pourraient troubler la paix publique , en eussent-ils même le désir. Les mécontents, les audacieux, les aventuriers, c’est-à-dire les esprits turbulents et dangereux, seront attirés au loin par l’espoir, la nouveauté, le besoin de changement. En vérité, pouvons-

nous imaginer un pays qui ait moins à craindre l’émancipation que celui-ci, qui va d’un Océan à l’autre, et qui est destiné à recevoir de l’Ancien Monde une population toujours croissante ? Il est aussi à remarquer que le caractère de la race noire la rend inofTensive. Qu'on songe à la passion des nègres pour imiter leurs supérieurs et à leur amour de la parure et de la mode, toutes choses qui les attachent plus à la race blanche qu’à leur propre sang, et qui les divise intérieurement en castes et en rangs.

L’expérience des Antilles montre que la peur de l’émancipation n’est pas fondée. Je ne parle pas de cette expérience comme décisive; mais les premiers résultats surpassent toute attente. Là bas les esclaves étaient à leurs maîtres dans la proportion de huit à dix contre un, et ils sont renfermés dans des îles étroites qui ne leur permettent pas de se disperser; cependant , la liberté n’a pas provoqué un seul acte de violence. Cette liberté nouvelle a été suivie par un degré d’ordre in- • onnu auparavant; et ce qui rend celte transition paisible plus frappante , c’est que l’émancipation s’est faite dans les circonstances les moins favorables. Ce n’était pas le don libre du maître; ce n’était pas un acte de justice et de bonté; on n’y faisait point appela la reconnaissance et aux bonnes qualités de l’esclave. Le bienfaiteur était loin ; le bienfait était imposé au colon. On se soumettait tout en prédisant des résultats ruineux. Il n’y avait point cet espoir généreux, qui si souvent crée le bien qu’il désire. Il paraîtrait même qu’à la Jamaïque la mesure rencontrait parmi les propriétaires une opposition furieuse, et qu’on eût voulu qu’elle échouât. Et cependant avec tous ces désavan-

tages qui ne se présenteront jamais ici, parce que ici il faut que l’émancipation soit un don volontaire, la perspective d’un heureux résultat est aussi brillante que l’avaient imaginé les esprits les plus ardents. Quand une pareille expérience eût échoué, je n’aurais pas été découragé. Que ne doit-on pas espérer de son succès?

M. Clay craint surtout une émancipation immédiate. Mais l’émancipation dans le sens ordinaire du mot n’est pas la seule façon de donner la liberté. Que la sagesse du Sud s’engage sincèrement et franchement dans cette cause , et il est permis d’espérer que pour obtenir une transition paisible de l'esclavage à la liberté, on découvrira des moyens auxquels on n’a pas encore songé. Nous n’avons aucun désir d’enlever cette œuvre au maitre, ni de luiimposer l’adoption de nos plans. Je pense, il est vrai, qu’en un sens l’émancipation doit être immédiate; c’est-à-dire qu’il faut renoncer de suite au droit de propriété sur un être humain. Mais quoique la propriété privée cesse, l’État doit être autorisé et il est obligé à pourvoir à sa propre sûreté. La loi peut mettre la race noire en tutelle , elle peut imposer toutes les restrictions que demande l’ordre public, et même différer la pleine jouissance de la liberté jusqu'à la prochaine génération. 11 fut un temps où ces sauvegardes me semblaient nécessaires. Heureusement que les Antilles nous apprennent et continueront, je l’espère, de nous apprendre que l’émancipation immédiate, dans le sens absolu du mot, est plus sûre qu’un relâchement graduel de la chaine.

Permettez-moi une dernière remarque. Admettons, ce qui n’est pas vrai , admettons que l’émancipation soit

dangereuse. Le sera-t-elle moins plus tard ? Sera-t-elle plus sûre quand les esclaves auront doublé, triplé ou plus encore ? Et ne faut-il pas qu’à la fin elle ait lieu ? Qui donc en considérant les chances de la guerre et la direction que prend l’opinion dans le monde civilisé , peut croire que l’esclavage soit éternel? Est-il sage de fermer les yeux sur un péril sans cesse croissant? En ce moment quel danger peut-on redouter de l’émancipation dans les États à esclaves les plus au Nord ? Chaque citoyen du Kentucky ne sait-il pas que l’esclavage peut cesser maintenant sans le plus léger risque pour l’ordre social? Pour cet État, tout le danger n’est-il pas dans le retard? Comment donc le danger peut-il être une excuse pour refuser l’émancipation !

Après avoir passé en revue les objections ordinaires, j’aborde un autre point que touche M. Clay, et qui sert de refrain aux cris passionnés du Sud. Je parle des objections auxquelles donne lieu la part que prend le Nord à la question de l’esclavage. 11 y en a deux principales : C’est qu’une pareille discussion peut exciter une insurrection chez les esclaves, et qu’elle menace de dissoudre l’Union.

Quant au danger d’une insurrection, j’ai montré comment je considérais cette objection en continuant à écrire sur l’esclavage. Si je découvrais la raison la plus légère pour craindre un semblable résultat, je n’écrirais pas. Rien ne me ferait courir le risque d’exciter une guerre servile. Si mauvais que soit l’esclavage, le massacre est pire encore. En pareil cas, des paroles de vérité et de bonne volonté sont les seules armes dont se serve un chrétien. Une Providence mystérieuse et adorable permet et autorise le massacre , la guerre et la

fureur des barbares pour renverser des institutions vicieuses, comme elle purifie une atmosphère infecte par les orages et la foudre ; mais ce n’est pas à l’homme qu’a été confié ce terrible pouvoir. Et que la philanthropie ne se décourage point, parce qu’il ne lui est pas permis de réformer le monde parles procédés subits de la violence et du sang répandu; les influences morales sont les plus sûres et les plus durables, et les gens de bien perdent leur force quand ils ont recours à d’autres moyens.

Je connais trop l’esclavage, l’esprit de ses victimes, les entraves où elles vivent, et la puissance du maître, pour craindre des insurrections. Quand on n'a pas visité les pays d’esclaves on tombe dans de grandes erreurs sur ce point. Il n’y a pas longtemps qu’on prononça à Boston un discours, où on comparait les esclaves à des bêtes sauvages altérées de sang; et l’on disait aux bons auditeurs que chaque soir le maître fermait ses portes à clef, ne sachant pas si le matin il ne trouverait pas sa femme et ses enfants, la gorge coupée d’une oreille à l’autre ; et il y avait parmi nous des gens qui, dans la simplicité de leur cœur, croyaient à ce conte. On aurait pensé qu’en entendant cette effrayante histoire , l’auditoire se serait demandé comment il se fait que nos frères du Sud donnent cinq cents ou mille dollars pour une seule de ces bêtes féroces? Comment il se fait qu’ils cherchent à remplir d’assassins leurs maisons et leurs plantations et qu’ils en entourent leurs femmes et leurs enfants ? La nature humaine, si ce conte est vrai, est chose différente dans le Sud et dans lu Nord. Ici on deviendrait fou , et on perdrait la vie aussi bien que la raison si le poignard de l’assassin brillait nuit et jour devant nos yeux; bien plus, au lieu de re-

pousser avec des menaces et des malédictions l’intervention de nos voisins dans une chose qui ne les concerne pas, nous serions pleins de reconnaissance pour ceux qui chercheraient à nous affranchir de ce fléau. Mais parmi les auditeurs du discours dont nous parlons, il y en a beaucoup qui n’ont point fait ces réflexions. Ils ont même oublié de demander comment ce terrible récit se conciliait avec les assurances qui nous viennent du Sud , et qui nous parlent du bonheur de l’esclave et des bienfaits de l’institution. Dans leur sympathie pour le Sud , ils lançaient des regards furieux contre ceux d’entre nous qui par leurs écrits poussent les noirs à l’assassinat. Pour tranquilliser ces personnes sensibles, je leur dirai que le tableau qui les a terrifiés est une œuvre d’imagination. Il n’y a pas de terreur semblable dans le Sud.

Pendant mon long séjour parmi les esclaves , j’ai pris moins de précautions le soir que dans notre bonne ville. Dans un endroit j’ai dormi les portes ouvertes, et dans un autre, où j’étais seul, j’ai donné la cleC à un esclave pour fermer la maison à l’heure où tout le monde se retire et pour l’ouvrir le lendemain matin. Sans doute le maître a des armes, comme nos portes ont des verroux , et comme nos rues ont des patrouilles de police; mais, dans les deux cas, ces moyens de défense et d’autres encore procurent une telle sécurité, que jamais la crainte ne vient troubler, le sommeil. Les esclaves rompus à la soumission dès leur naissance, élevés dans l’ignorance, renfermés dans la plantation , n’ayant aucun moyen d’entretenir des intelligences au dehors, manquant de confiance réciproque , parce qu’ils manquent de princi-

pes, et séparés par la distinction de serviteurs du logis et d’ouvriers des champs , rampent devant leurs maitres qui sont instruits, armés, unis, organisés, et les malheureux sentent bien que toute résistance serait vaine. Ajoutez le vif attachement que sur presque toutes les plantations quelques-uns d’entre eux ont pour leur maître, attachement plus vif que celui qu’ils ressentent pour leur propre race ; et vous verrez que le danger d’une guerre servile n’est pas assez grand pour troubler la vie, et ne mérite pas beaucoup d’attention.

Rome eut ses guerres serviles; mais ses esclaves avaient été des hommes libres. Parmi eux se trouvaient de farouches barbares qui avaient pris dans leurs solitudes un indomptable amour de la liberté; et il y avait aussi des hommes civilisés qui gémissaient intérieurement et grinçaient des dents sous le joug dégradant, insupportable, qui les écrasait. Mais ici il n’y a point les éléments d’une guerre servile, du moins en temps de paix. Dans une guerre civile ou étrangère, il est vrai qu’une armée marchant avec le mot « Émancipation » inscrit sur sa bannière, pourrait réveiller les opprimés et les pousser à de terribles représailles. Mais en temps ordinaire il n’y a rien à craindre. Si l’esclave était plus dangereux, son joug m’inspirerait moins de pitié. S’il lui restait davantage de l’esprit d’un homme, je ne considérerais pas comme aussi grande l’injustice dont il est victime. Mais qu’a-t-on à craindre d'un homme qui au premier caprice du maître peut voir déchirer de coups sa femme et son enfant sans que l’instinct le pousse à les défendre? Les sentiments les plus forts de la nature ne lui font pas faire pour son enfant ce que la poule fait pour ses poussins, le lièvre timide pour ses petits.

L’esclave, autant que je le connais, n’est pas un être à craindre. Les chaines ont mordu sur son àme, et c’est pis que d’avoir mordu sur sa chair. Lu nouvelle qu’ici il y a des gens qui voudraient lui donner la liberté, aura sur lui peu d’effet. L’esclave résiste à une plus grande tentation que celle-là; je veux dire à la présence du noir libre. Si quelque chose pouvait l’animer à revendiquer ses droits, ce devrait être la vue d’hommes de sa race en possession de la liberté, mais non, cela n’y fait rien. Sans doute, la liberté est un mot qu’on n’entend pas sans que le désir ne s’éveille; mais ce mot n’amène point la résistance. Le partisan de la colonisation montre aux esclaves un Élysée où ils seront libres, riches , heureux et formeront un grand peuple; il leur enseigne ainsi qu’il n’y a rien en eux qui les empêche de jouir de tous les droits do l’humanité ; et le maître redoute si peu les doctrines de cette société qy’il en devient le président. Non. L’esclavage a fait son œuvre ; il a brisé l’esprit. L’esclave incline si peu à la violence qu’on affirme, et je pense, avec vérité, qu’il y a moins d’assassins parmi les esclaves du Sud que parmi un nombre égal de blancs dans le Nord. On nous parle, il est vrai, d’actions atroces, de meurtres, de sang versé dans le Sud. Mais tout cela est le fait des blancs. La raee noire ne porte pas de pistolets ni de couteaux-poignards. L’esclavage amène dans le Sud des meurtres horribles, multipliés, mais ce n’est pas en soufflant la rage et la vengeance dans le cœur de celui qui porte le joug, c’est en nourrissant chez le maître des penchants orgueilleux, implacables, sanguinaires.

Sans doute dans les pays d’esclaves on est exposé aux massacres, comme ailleurs on est exposé aux énjeutes et

au* insurrections. Mais on verra toujours que dans le Sud, les soulèvements ont leur cause dans des circonstances locales, et non dans les influences du dehors. Je ne dis pas que l’esclavage soit sans danger. Un ré gime fondé sur l’injustice manque de stabilité, et de jour en jour devient moins sûr avec les progrès de l’intelligence et du sentiment moral. Des explosions inattendues peuvent éclater dans le Sud; des causes cachées peuvent en ce moment travailler l’esprit de l’esclave; une invasion étrangère porterait un coup mortel au système. Je veux seulement dire qu’il n’y a point de danger à discuter ici l’esclavage, si ce n’est ce danger indirect, éloigné, qu’on trouve en toute; les choses humaines, et que personne ne 6onge à éviter. Le jour le plus orageux de l’abolitionisme est passé, et il ne s’est pas encore manifesté dans le Sud un symptôme d’insurrection. Il est moralement impossible qu’il y ait du péril dans les jours plus calmes qui vont suivre.

Je passe à la seconde objection qne soulève l’agitation du Nord. On prétend que l’Union est ainsi mise en danger. « L’Union est en danger » est un cri si vieux, qu’il a cessé de vous épouvanter aussi bien que moimême; mais il fait encore assez d’impression pour ne point le négliger. Et je commence par dire quesil’Lnion était aussi faible que ces clameurs le supposent, que si elle pouvait être dissoute par une des mille causes qui, dit-on, la menacent, elle ne vaudrait pas la peine qu’on la conservât. Les liens qui tiennent une nation, s’ils n’ont pas une force extrême, sont inutiles. Us se briseront à l'heure du besoin.

Mais notre Union n’est pas aussi faible que les alar*

mistes l’imaginent. Elle a résisté à plus d’un orage, elle en soutiendra bien d’autres encore. Ce n’est pas, comme on le pense, l'œuvre d’un jour. Les bases en ont été posés lors du prertiier établissement de nos colonies, et toute leur histoire préparait en silence nos pères à devenir un grand peuple. Il n’y a pas de société au monde qui ait autant que nous la conviction des bienfaits qu’amène l’union et des maux qu’entraîne la séparation ; et dans le siècle où nous vivons , une pareille conviction vaut autant ou plus que les préjugés traditionnels et les habitudes des autres nations. Notre Union d’ailleurs ne repose pas seulement sur l’idée précise du bien qu’elle produit. Elle repose sur le sentiment aussi bien que sur l’intérêt et sur un sentiment plus élevé que celui qui unit les autres peuples.

On nous accuse, je le sais, de nous vanter; mais ce reproche ne m’empêchera pas de dire que la racine profonde de notre Union , c’est le droit qu’a notre pays à notre amour et à notre respect. Nul autre peuple ne peut remonter à des fondateurs comme les nôtres. Nul autre peuple, dans le même laps de temps, n’a fait autant que nous pour la civilisation et la liberté. Deux cents ans ont à peine passé sur nous , et nous avons conquis sur le désert un empire en comparaison duquel les royaumes d’Europe ne sont que des provinces; et, à toutes les époques de notre histoire , nous avons marché \crs une égalité de droits et une liberté d’institutions, qu’aucune nation ancienne ou moderne n’a jamais connues. L’établissement raisonné d’un gouvernement où • la liberté est entrée à un degré que n’ont jamais rêvé les autres pays, est l’un des plus grands événements de l’histoire. Les autres gouvernements, œuvres du

hasard, obstrués par les abus de la barbarie, ne témoignent pas d’une pareille énergie ni d’une telle élévation de l'esprit public. Grâce à ce développement net, brillant, pratique, du principe de liberté, l’Amérique, un pays dans l’enfance, grandissant au fond des solitudes lointaines, a ému et réveillé le monde civilisé. Ce pays a été appelé par la Providence à une œuvre double : répandre la civilisation sur un nouveau continent, et donner une nouvelle impulsion à la cause de l'humanité et de la liberté. Jamais peuple n’a reçu une plus haute destinée; et malgré nos défauts, qui sont trèsgrands, je l’avoue, nous avons accompli notre tâche avec une force de pensée et de volonté sans exemple dans l’histoire. Ajoutez que nous avons produit ce dont nul autre peuple ne peut se glorifier : un chef révolutionnaire sans tache, un chef qui, dans un moment de tempête et de luttes civiles , avec une popularité sans bornes , au milieu des tentations que donnent de cruelles épreuves et de brillants succès, n’a jamais songé à l’empire, n’a jamais oublié son devoir envers la patrie, ni hésité dans sa fidélité à la cause de la liberté. C’est là une grandeur où nous n’avons pas de rivaux. Nulles annales ne présentent un patriote et un ami de la liberté aussi pur, aussi désintéressé que Washington. Qu’avec une pareille histoire un peuple soit attaché , du fond de l’ùme, à l’union nationale, c’est un résultat nécessaire des lois de la nature humaine; aussi notre peuple, autant que je le connais, n’a sur ce point, qu’un cœur et qu’un esprit.

Mais outre ce généreux sentiment, nous avons comme peuple des instincts caractéristiques qui nous unissent étroitement. Une de nos passions nationales, c’est de nous

enorgueillir de l’étendue de notre territoire. Notre histoire et notre situation nous accoutument à penser et à parler de régions immenses et à parcourir des mers et des terres lointaines; nous nous sentirions prisonniers dans les limites dont les autres États se contentent! L’Américain a la passion d’appartenir à un grand pays. Un étranger, homme d’esprit , disait de la ville de Washington qu’elle avait au moins un mérite : celui d’être une ville de « magnifiques distances. » Nous savons un goût décidé pour cette espèce de magnificence. Nous regardons avec une sorte de dédain les royaumes de l’ Ancien-Monde , et notre mère-patrie nous parait un point sur l’Océan. Nous traversons en deux jours, ou moins encore, une distance égale à toute la longueur • de la Grande-Bretagne, et il nous semble qu’à peine nous sommes en route. Nos grands hommes désirent attacher leurs noms à ce vaste pays; % et d’humbles individus, sagement ou non, en tirent un sentiment d’importance. Le pauvre, quand il vote, sent qu’il exerce sa part de souveraineté dans un immense État. L’imagination a plus de part que le cœur dans ce sentiment; mais il est réel , et ce n’est pas un faible lien de l’union nationale.

Une autre cause d’union paraîtra aux étrangers moins sérieuse qu’elle ne l’est en effet. Nous sommes unis, parce que nous ne savons pas comment nous séparer. Les États voisins sont trop liés par les sentiments, les intérêts, les alliances, pour qu’il y ait une séparation possible , et nul État ne veut être frontière.

Notre Union se fortifie chaque jour grâce au progrès et à la facilité des communications qui rappro-

chent des provinces lointaines et qui mêlent aussi étroitement les intérêts et les alléchons des États éloignés que ceux des États qui se touchent. La vapeur subtile, formée de particules qui se repoussent réciproquement et qu’un instant dissipe dans l’air, est devenue pour ce pays un lien plus fort que le diamant. On dirait que la Providence a voulu nous donner les moyens physiques de relier une région plus étendue qu’aucun des empires que le monde ait connus.

Remarquez aussi que la cause principale qui a jusqu’ici troublé notre Union diminue, si même elle n’a pas disparu. Je parle du penchant qu’avait la législature fédérale, à se mêler des intérêts locaux, ou à sortir des bornes d’une stricte nécessité ; éveillant ainsi la jalousie des États particuliers et y faisant naître l’idée d’intérêts séparés. Ce penchant s’arrête, non-seulement devant la résistance des États, mais devant une impossibilité qui tient à la nature des institutions libres. Sous ce régime, le gouvernement est une machine qui se meut lentement; ses roues semblent de plus en plus empêchées. La diversité d’intérêts, la collision des passions, l’esprit de parti et les variétés infinies d’opinion, jettent des obstacles presque insurmontables sur la route du législateur. Après une longue session le congrès se sépare, ayant à peine voté assez de lois pour maintenir le gouvernement en action. Tous les États libres ici comme ailleurs, éprouvent cette difficulté; et bien qu’elle paraisse un mal, elle a cependant plus d’un avantage. Elle détruit le pire des maux : l’excès de législation. C’est elle qui force le congrès à se tenir dons ses limites; car il y trouve plus de besogne qu’il n’en peut faire. Il faut

que le gouvernement soit de fait ce qu’il est de nom, général , et qu’il soit aussi simple que le comporte la sûreté publique; mais ainsi constitué, pourquoi ne maintiendrait-il pas l’union d'un puissant État !

Les étrangers voient une cause de séparation dans l’étendue de notre territoire, mais nous y voyons une cause de sûreté tout aussi bien que de danger; car, ainsi que nous l’avons dit , cette étendue ne flatte pas seulement l’orgueil national , elle mulliplie les liens d’un intérêt réciproque , rend le libre échange des productions et les rapports d’amitié bien plus profitables, et en même temps elle empêche le despotisme des chefs de parti, les excitations simultanées, les mouvements passionnés, la concentration de toutes les forces et de tous les désirs du peuple sur une seule question, toutes choses qui bouleversent des États libres plus resferrés.

On voit donc que je partage peu cette susceptibilité nerveuse qui tremble pour l’Union. Sans doute l’Union ( st exposée à des périls qui peuvent changer en illu- Oons nos prophéties et nos espérances. L’expérience de la vie nous enseigne qu’il faut être prêt à tout. Notre prospérité actuelle paraît trop inouïe pour durer. Mais des craintes incertaines et vagues ne doivent pas nous troubler, et il ne faut pas non plus les propager, car souvent c’est la peur du mal qui le produit. Le fait est que nous sommes un peuple très-disposé à s’alarmer, par la même raison qui fait que le riche tremble pour sa propriété. Notre prospérité nous rend timides. Autant que je connais mon pays l’Union nous est très chère à tous. On peut dire de ce lien social comme de tous le3 autres, que nous n’en connaîtrons jamas

toute la force tant que nous n’en viendrons pas sérieusement à le briser.

Mais on dit que le Sud est colère et qu’il menace de se séparer si nous discutons l’esclavage. N'est-ce pas une cause d’alarme? A cela deux réponses. D’abord le Sud, tout furieux qu’il soit, n’est pas insensé. Ne sait-il pas que se séparer de nous, à cause de l’esclavage, c’est le moyen le plus sûr de convertir les États libres à un abolitionisme violent, irrésistible? Est-ce que l’esclavage ne deviendrait pas la grande distinction de la république du Sud? Est-ce que, par instinct et par nécessité, sa rivale du Nord ne s’appuierait pas sur le principe contraire? En pareil cas, on n’aurait plus besoin ni de sociétés contre l’esclavage, ni d’agitations pour convertir le Nord. Le coup qui séparerait l’Union produirait une explosion instantanée qui ébranlerait tout le pays. L’instinct moral qui condamne l’esclavage, instinct que compriment les intérêts et les devoirs qui naissent de l’union , briserait alors ses entraves et se fortifierait de toute l’énergie du patriotisme , aussi bien que des préventions et des passions locales qui suivraient la séparation. Est-ce que le Sud ne voit pas que notre orgueil alors serait d’être exempts de la souillure de l’esclavage? Que nous lui jetterions à la face la honte de cette institution, avec un langage bien différent de celui qu’on emploie aujourd’hui? Que ce qu’on tolère maintenant chez des États frères , on le haïrait chez un peuple étranger et rival? Que la séparation ait lieu pour ce motif, et alors le Nord deviendra vraiment dangereux pour le Sud. Alors de véritables incendiaires , bien différents de ceux qui portent aujourd’hui ce nom, pourront naître au

milieu de nous. Alors le fanatisme trouvera force et protection dans le sentiment national. Alors dans les rapports peu bienveillants qui s’établiront entre les deux sociétés, et dans la politique personnelle que nous adopterons, nous compterons la faiblesse où l’esclavage inet nos adversaires. Nous sentirons que nous avons un allié chez nos rivaux même, et c’est du Nord que cet allié attendra sa délivrance. Je le répète, le Sud n’est pas insensé. Rien, qu’une nécessité palpable, ne le fera se séparer à cause de l’esclavage.

Ceci m’amène à remarquer que la discussion de l'esclavage dans le Nord ne peut fournir au Sud aucune espèce de raison ou d’excuse pour une séparation. Plus on ira, il est vrai, et plus on discutera librement ce sujet; mais nulle discussion, nulle agitation , nul projet d’abolition ne peut produire chez les États libres une excitation suffisante pour autoriser les États à esclaves, à provoquer les terribles malheurs d’une séparation. Ce sujet mérite réflexion.

On peut envisager l’abolitionisme sous deux points de vue : d’abord comme un ensemble de sociétés organisées contre l’esclavage; et ensuite comme un sentiment individuel répandu dans toute la population. Ni dans un cas ni dans l’autre l’aholitionisme ne peut forcer le Sud à une séparation , du moins d’ici à longtemps. A le considérer comme une association , l’abolitionisme subsistera et agira sur l’opinion, mais il ne dominera jamais dans les États libres. Sur ce point je n’ai jamais changé d’idée. Nulle part il n’entraîne avec lui la masse du peuple ou le poids de l’opinion. Il n’a mis sous son influence aucun corps politique ou religieux. La mode, la richesse, le préjugé de secte et l’ambition politique

lui sont généralement contraires. C’est donc chose impossible qu’il pousse le Sud au désespoir.

JLes raisons qui s’opposent à l’ascendant de l’abolitionisme pris au premier sens reparaissent pour la plupart quand nous le considérons sous sa seconde forme. Avec les idées et les sentiments qui prévalent dans le Nord, ce ne sont pas des associations qui entraîneront l’opinion publique et surtout une association qui prend l’agitation pour devise. L’agitation peut être bonne quand il s’agit de produire un mouvement prompt en faveur d’un objet d’utilité visible , et sur lequel il n’y a pas grande différence d’avis. Je prends pour exemple , la tempérance , sujet sur lequel on est d’accord , où l’opinion est fixée, où l’excitation est le grand objet, où il faut pousser l’homme à résister à des habitudes qu’il sait être mauvaises; dans uu cas pareil, des associations nombreuses, des engagements solennels et des réunions multipliées, ont produit du bien. Mais dans un sujet qui entraîne des difficultés pratiques et de graves conséquences , et qui, suivant une opinion répandue, compromet de grands intérêts publics, l’agitation ne peut servir. On s’en défie, onia craint, et on considère comme un outrage la violence avec laquelle des esprits ardents imposent leur opinion à la société. L’agitation peut entraîner un pays comme l’Irlande, où le peuple n’est pas seulement ignorant, mais enflammé par le sentiment de l’injustice et où tous les cœurs répondent au cri du grand Agitateur. C’est ainsi qu’elle a emporté l’acte d’émancipation, car la nation était mûre pour l’action , et on n’avait point de préjugés hostiles à sacrifier. Mais un peuple éclairé et divisé d’idées et de sentiments, on ne l’em-

porte pas d’assaut; on ne l’entraîne point par une bouillante association. Les avocats zélés même d’une bonne cause, quand ils s’organisent en armée et se réunissent dans une attaque violente contre les préjugés d’une pareille société, ne font qu’exciter une réaction et une répulsion opiniâtre; et trop souvent ils se mettront dans leur tort par des actes passionnés dont leur ennemi profitera sûrement. Je parle de l’agitation par associations. Que l’enthousiaste qui agit seul et par sa propre inspiration fasse de l’agitation tant qu’il voudra. Je ne dirai pas un mot pour étouffer un cœur qui est plein et qui déborde. Mais l’agitation calculée, organisée, c’est autre chose. Outre les difficultés dont j’ai parlé , elle est sujette à dégénérer en bruit et en spectacle; on peut soupçonner qu’elle n’est qu’un prétexte, et dcs-lors on lui pardonne moins ce -qu’on regarde comme des excès. Dans une société comme la nôtre, je vois donc des obstacles très-sérieux au triomphe de l'abolitionisme organisé. Il a certainement fait du bien. Avec tous ses désavantages il a animé bien des cœurs, mais il n’entraînera pas le peuple.

Quant à l’abolitionisme dans sa forme la plus générale, ou considéré comme le principe qui décide l’individu à combattre l’esclavage avec énergie, il a jeté de profondes racines et il doit grandir et triompher. Il est en harmonie avec nos institutions et avec tous les penchants de la civilisation moderne. Il triomphe en Europe et il nous viendra de plus en plus du dehors, avec le progrès des communications qui place l’Europe à nos portes. Néanmoins ce principe est loin d’ôtre accepté de tous. S’il est aidé dans sa marche , il rencontre aussi des obstacles qui le forcent à n’a-

vancer qu’avec calme et par degrés; si bien que de la discussion la plus libre, il n’y a point à craindre de résultat violent. Aucun risque de voir éclater ici une fié-* vre d’opposition qui justifie le Sud de courir les hasards infinis d’une séparation.

Le sentiment qui prévaut dans les États libres, c’est l’indifférence; indifférence qu’augmentent encore les grandes difficultés que présente cette question. C’est un fait pénible, mais il faut dire la vérité. La majorité du peuple dans ce moment même s’en soucie peu. Nous avons eu, il y a environ un an et demi, une preuve douloureuse de cette insouciance lors de l’émancipation des Antilles anglaises. L’histoire ne rapporte aucun fait qui puisse surpasser celui-là en grandeur inorale. En un seul jour, un demi million , probablement sept cent mille êtres humains , ont été délivrés de la servitude pour jouir d’une liberté complète et à laquelle ils n’avaient point été préparés. Le sentiment de l'outrage souffert se changea dans autant d’ûmcs en une joie et une reconnaissance ineffable. Quels cris, quelles actions de grâces firent entendre ces multitudes d’affranchis ! Quelle nouvelle sainteté, quelle nouvelle force données aux liens domestiques I Quelles nouvelles espérances ouvertes aux générations à venir ! Ce qui achevait la gloire de ce jour, c’est que l’émancipation était due tout entière aux principes du Christianisme. Les Antilles étaient affranchies non par une force, ou une politique humaine , mais par le respect d’un grand peuple pour la justice et l’humanité. Ceux qui s’étaient chargés de cette cause et qui l’avaient gagnée, étaient des philanthropes chrétiens; et ils avaient réussi en communiquant leur esprit à toute une nation.

Sous ce rapport, l’émancipation des Antilles fut une œuvre plus grande que la sortie d’Égypte. Cette derrière délivrance fut accomplie par la force, par des miracles extérieurs, par la violence des éléments. L’autre fut achevée par l’amour, par la puissance morale , par Dieu, n’agissant plus sur les mers orageuses, mais dans les profondeurs du cœur humain. Et maintenant, ce jour d’émancipation , l’un des plus glorieux qui aient lui sur la terre, comment fut-il reçu dans ce pays? Pendant que dans la lointaine Angleterre un tressaillement de reconnaissance et de joie agitait des millions d’hommes, nous, les voisins des Antilles, nous qui nous vantons de notre amour pour la liberté, nous vîmes le soleil de ce jour-là se lever et se coucher sans songer à la scène qu’il éclairait de sa joyeuse lumière. Le plus grand nombre de nos journaux ne parla môme pas de l’événement. La grande majorité du peuple l’avait oublié. Telle fut la preuve que nous donnâmes de l’intérêt que nous prenions au pauvre esclave; et on vient nous dire que le pays sera bouleversé si l'on discute l’esclavage au milieu d’un pareil peuple?

On dira , sans doute , que nous étions trop incertains du résultat pour nous réjouir de l’émancipation dans les Antilles. Mais est-ce ainsi qu’agit l’incertitude quand le cœur est profondément ému? Est-ce l’un des caractères de la nature humaine d’attendre la certitude, avant de triompher d’événements où le cœur est engagé? Est-ce que le nouveau-né n’est pas reçu avec transports, quoique rien ne nous assure de son bonheur à venir? Est-ce que l’ami de la liberté ne salue pas, ne bénit pas un peuple qui se lève pour détendre ses droits, ou pour établir des institutions libres, parce que cette expé-

rience peut échouer? Sans doute il y avait des maux à craindre dans l’émancipation des Antilles; quelle grande révolution sociale fut jamais accomplie, quel grand abus détruit, sans qu’il y eût rien à redouter? Il était impossible que le maître et l’esclave changeassent leurs anciens rapports, on ne pouvait pas réorganiser la société, sans continuer à sentir plus ou moins les influences de l’ancien système d’oppression. Guérit-on en un jour les plaies que des siècles ont faites? Pouvait-on espérer qu’un ordre social parfait sortît des ruines de l’esclavage ? Mais faut-il que des systèmes vicieux soient éternels parce que toute réforme a ses hasards ? Dans l’émancipation des Antilles, nous avions plus de gages de succès qu’on n’en a d’ordinaire. Nous savions que l’expérience avait été faite à Antigoa, sans aucun des malheurs qu’on redoutait. Le grand passage de l’esclavage à la liberté s’était fait en un jour, sans désordre , sans la moindre atteinte à la vie ou à la propriété, sans autre agitation que celle d’une reconnaissance qui déborde. Et cependant la nation n’a fait aucune attention à l’affranchissement des Antilles. A l’exception de quelques voix, le chœur immense de louanges qui s’élevait vers Dieu du golfe du Mexique et de la Grande-Bretagne, n’a point trouvé d’écho chez nous.

Cette indifférence a ici des causes qu'on ne fera pas disparaître en un jour. C’est d’abord la passion du gain, - de l’accumulation, qui dévore tout le monde , qui laisse peu de place à la sympathie pour une souffrance que nous ne voyons point, et qui ne veut pas entendre parler d’innovations si elles doivent obstruer les vieilles routes du commerce et de la richesse.

Une autre cause, ce sont les sympathies de ce qu’on

nomme ici les classes élevées et polies pour la bonne société du Sud. Le courant de la mode, qui n’a pas une faible action, même dans une république, résiste fortement aux efforts des abolitionistes.

Une troisième cause , c’est notre position en face des noirs. En Europe, c’est surtout par ouï dire qu’on connaît le nègre, et aussi l’accepte-t-on facilement comme un homme. Jamais on ne met en question qu’il soit de notre espèce. Bien plus, il occupe l’imagination et le cœur. On ne Je connaît que comme un individu souffrant et victime de l’injustice. C’est presque un être poétique. Qu’on parle, en Angleterre, de l’esclave Africain, des millions d’individus se rappellent aussitôt la touchante figure du noir tel que’Derwin l’a tracé, un genou à terre, levant ses mains enchaînées et s’écriant : « Ne suis-je pas un homme et un frère? » Pour nous le noir n’est pas un personnage de roman. Nous le voyons tel qu’il est. Il n’y a rien de poétique dans son sort. Quand nous visitons le Sud, nous voyons la réalité : l’esclave mis au rang des bêtes de somme, et acceptant sa place avec soumission. On entend son rire bruyant plus souvent que des soupirs ou des gémissements ; et ce rire étouffe la compassion, en inspirant une espèce de mépris. Nous avons ici une tâche difficile à remplir. Il nous faut vaincre des préjugés anciens et profonds , et voir un homme véritable dans une créature avec laquelle nous avons associé des idées de dégradation incompatibles avec l’hu-. manité. Ce sont là des vérités pénibles: mais il est bon de connaître la vérité. Une chose est évidente, c’est que la libre discussion de l’esclavage n’est pas près d’exciter dans les États libres des attaques violentes et téméraires contre les institutions du Sud , et ne met pas en

danger l’Union. Nous qu’on appelle incendiaires, parce que nous discutons ce sujet, nous n’allumons pas nos feux au milieu de bois secs, mais trop souvent sur des plaines de glace. On n’a donc pas à craindre une conflagration dévorante.

J’ai considéré les objections que soulève une discussion libre dans le Nord. Cette discussion est sans danger; hien plus, elle est un devoir et elle doit continuer; c’est par elle, c’est par d'autres moyens encore, que l’esprit de liberté doit se répandre et prévaloir. Le discours de M. Clay ne fera qu’aider au mouvement. L’abolition triomphera peut-être lentement , mais il faut qu’elle triomphe et elle triomphera. On pensera peutêtre que, de mon propre aveu, le succès de cette cause n’est pas aussi sûr que ses partisans le proclament sans cesse. Mais en dépit de tous les obstacles que j’ai franchement reconnus , l’abolition a fait de grands progrès. Elle est devenue en quelques années une conviction profonde en bien des ûmes, et l’impulsion, loin de s’affaiblir, gagne chaque jour. Il est des gens qui espèrent que le mouvement actuel n’est que le fanatisme d’un jour. On nous dit même qu’un sénateur distingué du Sud , à la fin du discours de M. Clay, accueillit cette défense de l’esclavage par des bravos prolongés, et déclara que c’en était fait de l’abolitionisme. De pareils hommes n’ont pas étudié notre époque. Chose étrange, que dans un siècle où de grands principes agitent l’ûme humaine et où la majorité des hommes, qui jusqu’ici a dormi , se réveille à la pensée , on imagine qu’un individu, un nom, un souffle puisse arrêter le pas immense que la société fait en avant. Quand les hommes d’État sauront-ils enfin qu’il y a

des ressorts plus énergiques que les motifs , les intérêts et les intrigues politiques? Quand sauront-ils quelle puissance réside dans la vérité? Quand sauront-ils que les grandes idées morales et religieuses qui se sont aujourd’hui emparées des fîmes et qui les travaillent , sont les forces les plus efficaces, les plus durables qui agissent dans le monde? Quand sauront-ils que le passé et le présent ne sont pas l’avenir, et que les changements déjà opérés dans la société ne sont que les signés avant-coureurs et le principe de plus grandes révolutions ?

Les politiques absorbés dans ce qui les entoure ne sont prophètes que sur une petite échelle. Ils prédiront lé résultat de la prochaine élection, sauf à se tromper quelquefois; mais l’apparition dans le monde d’une grande idée morale, est un mystère que leur habileté ne peut expliquer. Ce n’est pas la culture du coton dans le Sud , qui fera l’avenir de ce pays ; ce ne sont pas davantage les luttes des partis ou des meneurs pour conquérir le pouvoir et les places; ce sont les grands principes qui se développent en silence dans le cœur humain. Il y a ici comme dans tout le monde civilisé un grand courant de pensée et de sentiment qui suit une même direction. La soumission du plus grand nombre au bien-être, à l’avantage, au plaisir et à l’orgueil d’une minorité est un préjugé qui se meurt. Une idée de la liberté plus noble et plus raisonnable que les théories les plus élevées des temps anciens, se répand et change la face du monde. Égalité devant la loi, c’est le mot d’ordre de tous les États civilisés. La valeur absolue .de l'homme est mieux comprise; j’entends sa valenr

comme individu ou pour lui-même, et non plus sa valeur comme un outil dont se servent les autres. On voit le Christianisme revêtir de plus en plus chaque homme d'une sainteté et d'une dignité inexprimables, parce que chaque homme est immortel. Tel est le courant des idées. Des principes d’un ordre plus élevé commencent à agir sur la société ; et les premiers rayons de ces lumières pures, éternelles , sont le présage certain d’un jourmeilleur. C’est là le vrai signe du siècle qui approche. Les politiques qui calculent sur les principes étroits, égoïstes, de la nature humaine, s’attendent à ce que cet égoïsme prévaille toujours. Ils espèrent, à l’aide de leur propre mécanisme, diriger le mouvement du monde. Mais si l’histoire enseigne quelque chose, c’est l’impuissance des hommes d’État; et heureusement cette impuissance augmente chaque jour avec la diffusion des lumières et de la moralité chez le peuple.

Si les politiques voulaient étudier l’histoire avec plus de soin, les temps de barbarie eux-mêmes leur diraient que l’intérêt n’est pas, après tout, l’agent le plus puissant dans les affaires humaines; qu’en somme, le cours des événements humains a été plus souvent déterminé par de grands principes , par de grandes émotions, par le sentiment, par l’enthousiasme, que par des calculs égoïstes ou par des hommes égoïstes. Dans la grande lutte entre l’Orient et l’Occident qui se décida aux Thermopyles et à Marathon; dans le dernier combat du polythéisme et du déisme, commencé par Jésus- Christ et continué par ses disciples; dans la réforme de Luther, dans la révolution américaine ; à toutes ces époques les plus grandes de l’histoire, qu’est-ce qui

décida la victoire ? Qui donna la puissance et la supériorité ? Ce ne fut ni le savoir-faire, ni l’égoïsme, ni les bas instincts de la nature humaine ; ce fut l’amour de la liberté et de la religion , l’énergie morale , le saint enthousiasme, les divines aspirations de l’ame humaine. Les grandes pensées et les grandes émotions ont dans l’histoire une place que nul historien ne leur a encore donnée, et elles décideront dans l’avenir plus encore que dans le passé. Le souffle d’un orateur ne tuera donc pas l’abolition. Il serait tout aussi facile à ce souffle d’éteindre le soleil.

L'esclavage tombera parce qu’il est en opposition directe avec tous les grands mouvements, tous les principes toutes les réformes de notre siècle ; parce qu’il barre la route d’un monde qui avance. Une grande idée domine toutes les découvertes et tous les perfectionnements des temps modernes; c’est que l’homme ne doit pas exercer sur son semblable un pouvoir arbitraire, irresponsable, ltestreindre le pouvoir, le diviser et le balancer, créer la responsabilité pour qu’on en use avec justice, garantir l’individu contre l’abus de l’autorité, substituer la loi à l’arbitraire, protéger le faible contre le fort , donner à celui qui est injurié les moyens d’obtenir réparation, élever un rempart autour de la propriété et des droits de chacun , en un mot assurer la liberté, tel est, sous des noms divers, le grand problème qui a longtemps occupé les pensées et les espérances des philosophes, des patriotes et des philanthropes. C’est une chose remarquable, et en même temps c’est un des heureux signes de notre époque , que les gouvernements absolus eux-mêmes, s’élèvent à cette grande idée jusqu’à un certain point. Ils se

présentent comme les protecteurs de la liberté. Ils proclament que leur désir et leur intention, c’est de maintenir des lois égales, à l’abri desquelles tous les hommes, depuis les plus élevés jusqu’aux plus humbles, trouvent pour leurs droits une protection efficace. Un historien distingué, le prussien Raumer, dans ses lettres sur l’Angleterre, soutient que le gouvernement de son pays que les étrangers appellent despotique , ne repose pas sur l’arbitraire, et qu’en somme il assure au sujet une liberté plus grande que celle dont le peuple anglais peut se vanter.

Ainsi le despotisme rend hommage aux grandes idées et à l’esprit de notre âge; et cependant au milieu de ce progrès, en face de ce respect universel pour les droits de l’humanilé, le maître se tient à part, et fait valoir son droit de propriété sur ses semblables; il lui faut une autorité arbitraire, irresponsable; sa volonté est la loi, et il l’impose par des châtiments dégradants. Ce pouvoir peut-il rester debout? Résistera-t-il à la puissance morale du monde? Résistera-t-il à une puissance plus haute encore, celle de l’Éternelle Justice devant qui tous les mondes s’inclinent et à qui les êtres les plus élevés sont responsables ?

En commençant j’ai déclaré que j’év iterais, autant que possible, toute personnalité, et j’ai toujours cherché à ne voir que l’institution et non les individus. Cependant je n’ignore pas que quelques-unes de mes remarques porteront d’une manière défavorable sur le propriétaire d’esclaves. Comment présenter les maux et les crimes d’un système, sans en accuser plus ou moins ceux qui le maintiennent? Pour prévenir donc tcutmalentendu , je dirai que tout en considérant les maîtres

en général comme coupables de soutenir un régime dont l’injustice est évidente, je ne prétends pas que posséder des esclaves prouve forcément l'absence de principes religieux et moraux. Notre nature est d’une inconséquence étrange, et l’expérience nous apprend sans cesse que des défauts et des péchés sur lesquels ne s’est point fixé l’œil de la conscience ne sont pas incompatibles avec une vertu véritable. Celui qui vit dans une société, dont tous les membres s’unissent pour défendre avec passion une institution mauvaise , a besoin d’une énergie de pensée, d’une force et d’une indépendance morale bien rare pour voir le mal , y résister et y renoncer. Il n’est peut-être pas sur la terre d’épreuve plus difficile. La lumière qui brille en d’autres régions, pénètre lentement cette masse compacte, épaisse, d’erreur morale. Je ne puis l’oublier, quand je juge le maître. Je me souviens aussi qu’il n’est pas seulement propriétaire d’esclaves; il a des relations naturelles, innocentes, pures; comme père de famille, ami, citoyen ou chrétien, c’est peut-être un modèle. Combien de femmes, dans le Sud qui se montrent éminemment fidèles à tous ces deveirs !

On dit, je le sais, que par ces aveux j’affaiblis le témoignage que je porte contre l’esclavage ; mais la vérité est plus chère que la politique. Je ne puis la retenir. Quand bien même je pourrais délivrer tous les esclaves, en représentant le maître sous de fausses couleurs, je ne le ferais pas. Le premier devoir d’un homme, ce n’est pas d’affranchir des esclaves , mais d’être juste, de rendre à chacun ce qui lui est dù, de faire ce qu’il doit, quoiqu’il en coûte; et toute bienfaisance qui n’a point son principe et sa règle dans la loi suprême du devoir,

n’est qu’un brillant péché. Les propriétaires d'esclaves commettent une grande injustice, beaucoup sans en avoir conscience , et beaucoup avec une entière indifférence quant à la moralité de la servitude. En cela ils ressemblent aux autres hommes aussi bien ici qu’oilleurs. Partout on commet beaucoup de mal sans en avoir conscience , et sciemment on sacrifie le droit à l’intérêt.

Ceci ne doit pas arrêter les reproches des autres peuples, mais empêcher toute comparaison odieuse et prévenir l’orgueil. Nous autres gens du Nord, nous avons droit de condamner les énormes injustices du Sud et nous sommes tenus de le faire; mais avons-nous le droit de nous vanter d’être meilleurs que nos voisins ? Est-ce que l’avarice qui dans le Sud aveugle tant de personnes sur l’injustice de l’esclavage , ne règne pas largement ici? Si cette institution était enracinée chez nous, ne nous y attacherions-nous pas en masse avec autant d’obstination qu’on en metailleurs?N ’est-ilaucundenous que l’intérêt ne réconcilie avec la servitude. L’Angleterre nous reproche l’esclavage, et elle ne peut le faire avec trop de solennité. Mais l’Angleterre a-t-elle le droit de s’élever au-dessus du maître? Qui sondera les abîmes du crime et de la douleur dans cette île riche et prospère ? Y a-t-il un endroit sur la terre qui présente autant de crimes et d’angoisses accumulées qu’on en voit à Londres? Où trouver ailleurs un contraste aussi choquant entre un luxe sans bornes et une misère que rien ne peut exprimer? Quelle tâche la philanthropie n’a-t elle pas à remplir avec ces populations ignorantes, intempérantes, demi-mortes de faim, de l’Irlande ou de la Grande-Bretagne ! Ses nobles et ses marchands jettent

aux pauvres des sommes immenses. Mais se retran" chent-ils une jouissance ou un seul luxe ? abordent-ils résolument la grande question de savoir comment on arrêtera les maux terribles qui accablent et menacent la société? Si je parle ainsi, ce n’est point pour récriminer contre l’Angleterre. Je lui demande de blâmer avec une juste indignation le mal dont nous nous rendons coupables. Mais je veux montrer qu’en attaquant l’esclavage , je ne suis pas aveugle sur les autres maux de la terre, que je n’entends pas signaler le maître comme méritant seul des affronts, et que je reconnais la justice des reproches qu’on adresse à nos États libres et aux contrés de l’Europe. Dieu seul connaît le plus coupable. Mais on peut certainement accuser le maître d’organiser et de soutenir de ferme propos, un système d’injustice énorme. L’esclavage est une création libre de la volonté humaine, et c’est en même temps le plus grand outrage et le plus grand mal fuit à la nature de l’homme. C’est pourquoi je l’accuse hautement. Parmi ceux qui le défendent et le perpétuent, certes les meilleurs se font un tort profond à eux-mémes; mais parmi eux, il y en a de meilleurs que moi. Je ne fixe pas leur rang dans un monde de pécheurs. Je veux relever les opprimés et les victimes ; je laisse à un juge plus élevé le cœur, les fautes, les vertus de l’oppresseur.

J’en ai fini avec les points qu’a touchés le discours de M. Clay ; et vous attendez peut-être que je termine cette longue communication. Mais pensant comme je le fais, que mes engagements et mes devoirs ne me permettront pas d’écrire de nouveau sur l’esclavage, j’incline à dire toute ma pensée sur ce sujet. Permettez-moi

donc quelque» mots sur un événement qui m’a donné bien des pensées pénibles, et d’autant plus pénibles, que peu de gens ont paru partager mes sentiments. Je parle de l’énorme outrage qu’on a fait à nos droits et à la liberté en brûlant la salle de l’Indépendance à Philadelphie. J’y ai été d’autant plus sensible qu’on avait élevé cette salle pour la discussion libre , qu’on l’avait consacrée à la liberté de la parole. Sans doute on voulait fournir un auditoire aux abolitionistes, mais cette salle offrait le même avantage à tous ceux que l’impopularité de leurs opinions ferait exclure des lieux ordinaires de réunions publiques? A cet édifice s’associait l’idée du droit le plus cher à un être intelligent, le droit de communiquer sa pensée et de recevoir en retour une communication semblable; oui, cette idée tenait à cet édifice plus intimement qu’à aucun autre. Et il a été pris d’assaut par une émeute; une assemblée paisible a été chassée de son enceinte, et enfin le feu l’a dévoré jusqu’aux fondements.

11 y a plus d’une circonstance qui fait sortir ce crime de la classe des crimes ordinaires. Ce ne fut pas l’acte d’une foule grossière et emportée ; ce ne fut pas une œuvre de colère. Les incendiaires ont agi de sangfroid, sentant bien qu’ils accomplissaient le désir et l’intention de la grande majorité du peuple. On peut excuser l’explosion des passions. L’acte de quelques téméraires ne nous alarme pas, parce que nous savons qu’il existe dans la société une force morale pour le contrebalancer. Mais quand des hommes, sur la sagesse et la moralité de qui nous comptons, font avec intention l’oeuvre de la violence et de la témérité, alors l’outrage fait à la loi et à la justice prend un earac-

tère sombre et menaçant. Une société pareille doit sentir le» fondements de l’ordre social trembler sous elle. Après l’émeute de Philadelphie , qui s’étonne de l’émeute d’IIarrisbourg?

Ce qui rend cel acte plus grave, c’est que l’on connaissait très-bien l’honorable caractère, de ceux qui avaient élevé et qui occupaient la salle de l’Indépendance. La réunion qui remplissait cet édifice ne se composait pas d’hommes débauchés, hypocrites , sans loi, sans religion. C’étaient des citoyens de Philadelphie et des visiteurs étrangers qui ne le cédaient à personne pour la pureté de leur vie; et ils se rassemblaient, pour obéir à ce que, par erreur peut-être, ils croyaient la volonté de Dieu, pour accomplir ce qui leur semblait une grande œuvre de justice et d’humanité. Je doute qu’à ce moment il y eut, dans tous les États-Unis, une réunion meilleure, plus honnête, plus sincèrement amie de l’humanité. Là se trouvait John G. Whittier, un homme dont le génie et les vertus feraient honneur à tout pays, dont l’âme répand des flots de poésie avec le feu et le courroux d’un prophète, et dont la noble simplicité fait le délice de ceux qui le connaissent. Là se trouvait Lucrèce Mott, cet admirable modèle parmi les femme» (I). Qui donc, après avoir entendu le son de sa voix, et vu le doux éclat de sa figure pleine de tonte et d’esprit, supportera la pensée qu'une telle femme ait été chassée par l’émeute, d’un lieu où elle

(1) Lucrèce Mott est une quakeresse qui a consacré toute sa vie à défendre l’émancipation des nègres, et qui, aujourd'hui encore, poursuit cette sainte mission avec un courage infatigable, et un grand talent, (Edih)

s’était rendue , pour une mission de charité chrétienne comme elle le croyait religieusement ? Là se trouvaient bien d’autres personnes , dignes associés de ceux que j’ai nommés, hommes religieux prêts à souffrir pour la cause de l’humanité , femmes dévouées qui gémissent des indignités sans nombre dont l’esclavage écrase leur sexe. Voilà ceux à qui l’on refuse la protection des lois; à qui l’on dénie le privilégfe accordé au parti politique le plus immoral , et même à une réunion d’athées; voilà ceux qu'on traite comme des bandits, comme la lie, comme le rebut du monde. Ils ont renouvelé l’épreuve des premiers témoins de la foi chrétienne. Heureusement que le Christianisme a quelque peu amélioré la société. D’abord, c’était ses disciples qu’on anéantissait; aujourd’hui ce n’est plus qu’un édifice; il y a évidemment quelque progrès dans le monde.

Et quelle était donc la cause irrésistible de cet outrage? La réponse générale, c’est que les abolitionistes sont des fanatiques. Soit. Est-ce que le fanatisme excuse cette justice sommaire? Quoi de plus commun dans nos églises que cette fièvre? N’infecte-t-elle pas des sectes entières? Quoi de plus commun dans nos réunions politiques ? Faut-il que les murs où se rassemblent des fanatique? soient purifiés par le feu dévaslateur ? Tout le pays - sera bientôt en flamme. Me dira-t-on que le fanatisme des abolitionistes a une atrocité particulière? qu’ils sont signalés, mis hors du droit commun, par la monstruosité de leurs doctrines ? Mais ces doctrines sont la fraternité humaine, le droit qu’a chaque individu sur sa propre personne, l’égalité devant la loi. Voilà les hérésies que le feu doit dévorer et qu’il faut enterrer sous lès

ruines du temple où on les prêche ! Sans doute, il peut y avoir des crimes tellement contre nature, si dangereux pour une société, qu’on pardonne à un peuple impatient des lenteurs de la justice, et qui prend sur lui la périlleuse fonction d’infliger un prompt châtiment. Mais que l’action de la loi , que les droits d’un peuple libre, soient mis de côté afin de punir des hommes qui se rassemblent pour protester contre la plus grande des injustices, et dont tout le fanatisme consiste dans l’excès de leur zèle pour les opprimés , c’est une doctrine qui eût fait honte aux siècles d’ignorance, et qui ne se maintiendra pas longtemps dans le nôtre.

Mais cette accusation générale de fanatisme n’est pas la principale excuse des incendiaires. On reprend le vieux cri de : l'Union est en danger. Il faut brûler les abolitionistes, parce qu’ils menacent de séparer les Etats. Je ne répéterai pas ce que j’ai dit à ce sujet; mais je demande seulement où on ira en brûlant tout édifice qui abrite les ennemis supposés de l’Union? Dans ce moment même, un des vingt-six États s’est virtuellement attribué le droit de guerre, que la Constitution réserve au gouvernement général, et il nous entraînerait inévitablement à des hostilités avec l’une des plus puissantes nations de l’Europe, si la folie de la lutte ne la rendait impossible ; par là, on a établi un précédent, plus menaçant pour l’Union que tout ce qu’offre notre histoire, si l’on excepte le mouvement de nullification ou du droit des Etats (\). Et tous ceux qui favorisent

(1) C'était le droit prétendu par certains États de renoncer à l’Union au cas où le Congrès prendrait quelque mesure qui gênerait leurs intérêts particuliers. (Edit.)

cette usurpation ne pourront-ils se réunir qu’au péril des émeutes et des flammes? En ce cas quelquesunes de nos salles législatives n’auront-elles pas le même sort que la salle de l’Indépendance? Je proteste contre cette disposition à voir dans le danger de l’Union, une cause suffisante pour incendier. Les nerfs de notre peuple sont d’une étrange sensibilité sur ce point, et la passion d’incendier deviendra de mode, si cette excuse suffit. Tout propriétaire doit élever la voix contre cette dangereuse doctrine.

Mais nous n’avons pas encore parlé de la grande cause de l’incendie. Ce qui a poussé à cette violence, c’est quelque chose de pire que le fanatisme ou le danger de l’Union.

On prétend que des blancs et des nègres s’asseyaient ensemble sur les bancs de la salle, et qu’on les a même vu se promener ensemble dans les rues ! Voilà quelle est l’atrocité inouïe que la vertu de Philadelphie ne pouvait supporter. On aurait pu souffrir la dissolution du lien national; mais cette union de blancs et de nègres, c’en était trop pour la patience humaine. En sommesnous là? Faut-il que pour une cause semblable on déchaîne l’émeute et l’incendie contre nos personnes et nos monuments. Quoi ! est-ce qu’un citoyen américain n’a pas le droit de s’asseoir et de se promener avec qui bon lui semble? Est-ce que ce privilège, commun à l’humanité, nous est refusé ? Est-ce que la société a le privilège de nous choisir nos compagnons? Les goûts de notre voisin en fait d’amis et d’associés doivent-ils régler les nôtres? Sommes-nous revenus aux temps féodaux, où violer la loi de sa caste était un plus grand crime que d’enfreindre la loi de Dieu ? Qu’a dû

penser l’Europe, quand la nouvelle est parvenue de l'autre côté de l’Océan, qu’on avait incendié la salle de l’Indépendance, parce que des blancs et des nègres s’étaient promenés ensemble dans les rues? Certes, l’Europe a dû ouvrir des yeux étonnés. Sur ce continent où règne tant d’aristocratie, le Noir se mêle librement à ses semblables. Il passe pour un homme, Parfois il est accueilli par le riche, et il entre même dans le palais des grands. En Europe, on regarderait comme trop absurde pour être réfutée l’opinion qui décide qu’un nègre de mœurs pures, pieux, instruit et poli, n’est pas digne d’approcher les personnes les plus distinguées du pays. Qu’aura dit l’Europe, quand on lui aura fait comprendre que dans une république fondée sur les principes des droits de l’homme et de l’égalité, il y a des gens qui sont en dehors de la protection. des lois, s’ils traitent un Africain comme uu homme. Cette doctrine de Philadelphie ne mérite point de pitié. Quelle insulte à la nature humaine, que de faire un crime odieux de s’asseoir ou de se promener avec un homme quel qu’il soit?

J’oubliais ce qui, à Philadelphie, a fait déborder lacoupe de méchanceté abolitioniste. Le grand crime, c’était qu’on avait vu de jeunes femmes, opposées à l’esclavage, se promenant dans les rues avec de jeunes noirs ! Je ne puis juger de la vérité de cette allégation qu’on a niée; mais en admettant qu’elle soit vraie, j’imagine que violer la majesté des lois et bouleverser une ville, parce que quelques jeunes personnes ont jugé à propos de manifester de cette façon leur bienveillance pour une l ’ace méprisée, cela,

Ressemble à l’Océan livré à la tempête ,

Pour emporter une plume ou noyer une mouche (1).

C’est avec sagesse qu’on laisse à l’opinion le soin de venger les offenses contre l’usage. Le châtiment qu’elle inflige est tout à la fois plus efficace et plus indulgent que le feu ou la potence. Si le ridicule et l’indignation ne répriment pas des délits de cette espèce, à quoi la force servira-t-elle?

Qu’il me soit permis de conseiller à mes belles amies abolitionistes , — si vraiment elles ont commis Y impardonnable faute dont on les accuse , — de respecter dorénavant l’usage dans leurs rapports avec l’autre sexe. Si leur zèle abolitioniste les pousse à protester contre le préjugé qui exclut les noirs de la société des blancs, qu’elles choisissent pour compagnes des femmes de la caste méprisée. Tout en bravant moins l’opinion, elles exprimeront aussi bien leur intérêt pour les victimes de l’injustice. Je crois, du reste, que moins elles étaleront leur zèle dans un mouvement public , et mieux cela vaudra. Rien au monde ne m’inspire une sollicitude plus profonde et plus tendre que les jeunes filles ; et quand je songe à leur inexpérience et à leur sensibilité , et que je considère ensuite combien, dans les moments de lutte et d’excitation, elles sont exposées à commettre, sans le savoir, des imprudences qui peuvent jeter sur leur réputation un nuage qu’on n’efface pas aisément, des imprudences qui, en des jours plus calmes, peuvent être pour elles un sujet de

(1) Ressembles Océan into tempest wrought To watt a feather, or to drown a fly.

reproches secrets, ou leur faire craindre de s’être écartées du droit chemin, j’en viens à désirer que , tout en ouvrant leurs cœurs à toutes les sympathies généreuses, elles diffèrent néanmoins la manifestation de leur zèle jusqu’à un ûge plus mûr.

La violence dont les abolitionistes ont été victimes, pour avoir accueilli les noirs avec un peu plus de facilité, était chose d’autant plus grave, que , s’ils se trompaient dans cette circonstance , leur motif était généreux; ce n’était pas une idée du moment ; leur conduite entière en avait prouvé la sincérité. Ils disent que la race noire, écrasée dans la poussière par une longue tyrannie , et souffrant encore des préjugés qui lui défendent de s’élever, a droit à des égards particuliers auprès des disciples de celui qui est venu relever ceux qui sont tombés , chercher et sauver ceux qui sont perdus. Ils regardent ce peuple avec une sympathie particulière, parce qu’il est soumis à des épreuves particulières. Aussi , sont-ils désireux d’effacer la distinction, ou au moins d’abréger la distance qui sépare le nègre du blanc, car ils pensent que c’est le seul moyen de vaincre l’influence dégradante d’injustices souffertes pendant tant d’années. En admettant que ce soit une erreur , n’est-elle pas généreuse ? N’y a-t-il rien de saint dans la sympathie pour les opprimés? Est-ce que la bienveillance, pour quelque portion que ce soit de notre race , est une raison pour qu’on nous insulte ? Est-ce qu’elle doit attirer la violence sur nos têtes, parce qu’elle viole des règles de convention et les usages de «la bonne société? # Qu’une foule ignorante et grossière traite avec mépris les motifs des abolitionistes, nous n’en sommes pas surpris; mais que des gens qui

appartiennent à ce qu’on nomme la société polie et respectable, se joignent à une multitude farouche pour persécuter des hommes distingués et sensibles, cela est sans excuse. On voit alors que la ligne qui sépare les grands des petits n’est pas aussi large qu’on l’imagine ; ce qui passe pour politesse n’est qu’un vernis ; et souvent lorsque les passions sont excitées par le concours de la foule, les amis de l’ordre bravent les lois avec autant d’audace que la multitude I

Cet outrage , si on le considère au point de vue politique, mérite une réprobation sévère. La loi de l’émeute doit toujours être condamnée dans ce pays. C’est une attaque contre le principe fondamental de nos institutions , la souveraineté du peuple, attaque d’autant plus dangereuse que la foule croit ainsi défendre le principe même qu’elle renverse. La souveraineté du peuple n’a ici qu’une manière de se manifester, et c’est par les lois. Elle ne peut s’exprimer autrement; et par conséquent, l’émeute qui suspend les lois par la violence, et qui substitue sa volonté à celle que les organes légitimes du peuple ont proclamée, usurpe la souveraineté de l’État , et n’est autre chose qu’une rébellion. Sous le despotisme, les lois ont moins d’importance que dans un pays libre, parce qu’il y a là une force au-dessus des lois, une volonté irrésistible, qui tient à sa disposition une soldatesque dévouée et de prompts châtiments , pour conserver dans l’État quelque chose qui ressemble à l’ordre. Mais, dans une république, il n’y a rien de supérieur à la loi , et une fois cette base atteinte, tout l’édifice social est ébranlé. Le respect des lois est l’esprit essentiel, l’autorité tu-

télâire d’un État libre. Otez ce respect, et aucune force physique ne peut le remplacer. La force est dans la multitude soulevée, et plus elle est excitée contre la loi , plus elle prépare les voies au despotisme et fait désirer un pouvoir absolu mais régulier, car, tout mauvais qu’il soit, le despotisme vaut mieux que la tyrannie de la foule. Il y a, il est vrai , comme je l’ai reconnu, un cas où l’émeute populaire fait moins de mal. Je parle de l’émeute excitée par un de ces crimes audacieux que les lois défendent sévèrement, et qui font éprouver à une société vertueuse une commotion d’horreur, pour ainsi dire électrique. Alors le peuple accomplit sans loi l’œuvre delà loi, et fait triompher ces éternels principes de justice naturelle sur lesquels toute législation doit reposer. Cependant, cette violence a toujours des dangers; fût-elle innocente en pareil cas, qui pourrait classer parmi les actes de cette espèce l’outrage fait aux abolitionistes, à des hommes qui n’avaient violé aucune loi , et qui ne s’étaient fait remarquer qu’en se plaçant sur le terrain du droit naturel et éternel ?

Cet outrage aux abolitionistes , a fait peu d’impression dans le pays. Certes, on l’a blâmé, mais en ajoutant que les abolitionistes étaient si imprudents, si fougueux, si habitués à accuser, si intolérants pour tous ceux qui ne partageaient pas leurs idées, qu’ils n’avaient guère de droits à la sympathie ! Partout on se sert des excès des abolitionistes pour pallier la persécution qu’ils endurent. Mais sont-ils seuls intolérants dans le pays? Est-il un seul parti politique qui n’accuse pas aussi librement ses adversaires? Est-il une secte religieuse qui n’ait pas sa mesure d'aigreur? Je le demande, encore une fois,

si des accusations fougueuses doivent être punies par le feu, où s’arrêtera l’incendie?

Ne croyez pas que je sois aveugle sur les erreurs des abolitionistes. L'intérêt que je prends ù ce qu’ils défendent ne fait que me rendre plus sensible à leurs défauts. Quand je les considère comme ayant épousé une cause juste et sainte , j’éprouve une douleur toute particulière en voyant ce qu’il y a de sévérité passionnée dans leurs écrits, dans leurs discours et dans leurs actions. De pareils hommes devraient trouver dans la grandeur, la pureté, et la bonté de leur but, des motifs irrésistibles pour garder l’empire sur euxmêmes , pour conserver un esprit d’équité et de douceur, une confiance noble et calme en Dieu. Je déplore que, dans un siècle où l’on commence à comprendre la puissance de la politesse et de la douceur, ils aient mis leur force en des armes bien différentes. Je ne dissimule pas leur erreur; mais je dis qu’il doit y avoir une propos tion entre l’offense et le châtiment. Ne doit-on rien pardonner à des hommes dont l’esprit s’est ému à méditer sur de grandes injustices? Est-ce qu’en des cœurs pareils, la véhémence est un crime impafdon^ nable? Sommes-nous en droit d’exiger rigoureusement qu’ils pèsent chacune de leurs paroles? Lorsque l’Angleterre entière était mise en feu par les souffrances de l’esclavage, doit-on s’étonner qu’eri œ pays, en face du mal dans toute son énormité, il y ait eu des hommes qui répondissent par un cri plus fort au cri qui leur arrivait au travers de l’Océan. Doit-ou s’étonner que des femmes, en songeant à plus d’un million de leurs compagnes, exposées près d’elles à la dégradation et à la prostitution , repoussent, dans leur

douleur et leur courroux, tout ce qu'on’ peut dire pour la défense de ces abominations? Etait-il possible que les gens sages et prudents fussent seuls à parler sur ce sujet? Est-ce que toute grande cause n’attire pas à elle des esprits extrêmes? Est-ce qu’on ne doit attaquer aucun mal avant d’être sur qu’on l’ébranlera et qu’on le déracinera suivant les règles? Nous supportons bien ailleurs l’extravagance et la violence , sans brûler pour cela les maisons. Pourquoi cette étrange susceptibilité à l’endroit de la véhémence abolitioniste , si ce n’est parce que l’esclavage que tant d’hommes appellent , des lèvres, un mal, n’a jamais été un mal ni pour leur conscience ni pour leur cœur?

Mais on prétend que les abolitionistes compromettent une bonne cause. Soit; je pense qu’ils lui ont faitautant de mal que de bien. Mais n’est-ce donc pas le cours ordinaire des choses humaines? Quelle bonne cause n’est pas compromise et quelquefois perdue par ses meilleurs amis ? Dans l’imperfection de notre nature , on s’attache rarement à un grand objet, sans tomber dans l’excès. L’enthousiasme , et par là j’entends un excès de sentiment et d’émotion qui empêche plus ou moins le jugement , semble inséparable de toute poursuite sérieuse. La raison calme, la seule idée du droit, le principe de l’amour pur tel qu’il existe en Dieu, toujours le même et sans passion , ces divines impulsions sont rarement seules à conduire les hommes dans les grandes entreprises. La passion se mêle à de plus hautes influences. On doit le regretter, car il en résulte beaucoup de mal; mais il nous faut supporter l’enthousiasme avec ses excès, ou tomber dans la monotonie et l’inertie. Ces excès, il faut les réprimer et les décourager ,

mais non les poursuivre comme les plus grands des crimes. En faisant la guerre à la témérité, il faut prendre garde d'étouffer les bons sentiments de notre nature. Il est naturel de désirer qu’on guérisse les maux de la société doucement, sans agitation, sans qu’il y paraisse; et plus on peut user de ces voies paisibles et mieux cela vaut. Mais d’ordinaire ce n’est pas ainsi que la providence mystérieuse de Dieu purifie la société. C’est au travers des luttes et des tempêtes que la religion et la liberté ont fait leur chemin. Le mal établi oppose un front de fer à la réforme ; et l’esprit de réforme, irrité par l’opposition, se passionne et s’emporte. L’homme n’est pas encore assez bon pour joindre une douceur qui souffre tout à un courage, à un zèle, à des efforts invincibles. Mais faut-il cesser de combattre le mal, parce qu’on apporte au combat l’imperfection humaine? Faut-il qu’un cœur bridant renferme ses sympathies pour l’humanité souffrante, parce qu’il n’est pas sur de toujours se maîtriser? Ne pardonnons-nous rien aux âmes généreuses? Modérer et guider le zèle excessif dans une cause vertueuse, ne vaudrait-il pas mieux que de le poursuivre comme un attentat?

Les abolitionistes méritent d’étre blâmés , mais que le blâme soit mesuré à l’offense. Ils ont tort dans leurs accusations violentes contre les propriétaires d’esclaves. Mais appeler le maître de noms durs à entendre est-ce un crime d’une énormité sans exemple? N’est-ce pas, tout au moins, un aussi grand crime de dépouiller un homme de ses droits et de sa liberté , d’en faire une chose et de l’écraser dans la poussière ? Et pourquoi ce dernier coupable en serait-il quitte pour un blâme plus doux? Je sais, tout aussi bien que le maître, ce que

c’est que d’avoir à supporter des noms désagréables. Le Sud ne m’a pas épargné les invectives pour mes faibles efforts contre l’esclavpge. Je connais le mal que font les reproches, mais j’avoue qu’auprès du mal de la servitude, il est très-léger, et ne mérite pas qu’on en parle. Pourquoi donc celui qui fait souffrir le maître boirait-il jusqu’à Ja lie la coupe de la colère, tandis que celui qui fait souffrir l’esclave est à peine blâmé?

Je ne dis point ceci comme partisan des abolitionistes, mais comme ami de la justice. Il me semble que dans cette persécution sans exemple, on a des torts énormes à leur égard ; et jamais les opprimés ne doivent manquer de défenseurs. Mais je ne suis pas des leurs. Dans l’esprit qui les anime je vois souvent des choses à condamner. Je désapprouve tout à fait l’emportement de leurs accusations. Je crains que leur dédain des convenances ne dégénère en témérité. Je crains que, par un effet naturel, sinon nécessaire, de ces réunions qu’on multiplie pour agiter l’opinion, leur zèle ne soit souvent forcé, visant à l’effet, le résultat du calcul et non l’effusion du cœur. Plus ils augmentent , moins j’ai de confiance en eux. Je crains que ces moyens politiques ne diminuent l’unité de leur but et leur force morale. Dans une cause pareille, je me défie d’un système d’association et d’agitation. Mais, parce que je trouve quelque chose à craindre et à blâmer, faut-il fermer les yeux sur tout ce que je dois louer ? Est-ce qu’on ne doit pas honorer des gens dont les vues sont pures et élevées, parce que, comme tous les hommes, ils ne sont pas exempts de défauts? Je respecte les abûlitiouistes, parce qu’au milieu du mépris et de la violence, ils soutiennent les grands principes avec ardeur

et courage. Peut-il exister de meilleurs titres au respect?

Parmi eux, au milieu d’individus remplis de préjugés, à Idées étroites, présomptueux, égoïstes, tels enûn qu’on en voit dans toute association, on rencontre un grand nombre d’amis sincères, inébranlables, de la vérité, du droit et de la liberté. De tels noms sont une garantie contre l’adoption de vues ou de moyens Criminels. Au premier rang, peut-être à la tête, est Gerrit Smith, homme digne de tous les honneurs par son inépuisable munificence, par son invincible et calme fermeté, par sa libéralité chrétienne qui ne regarde ni à la secte ni au nom, et par sa sympathie, pro- 1 fonde , active , infatigable , pour les coupables , les malheureux et les opprimés. On peut aussi voir dans ces rangs notre ami commun, Charles Follen* ce etcur pur, cet esprit héroïque, qui dans son amour de la liberté, unit , dans une harmonie admirable, la vieille énergie romaine et la charité chrétienne, et qui nous montre l’enthousiasme généreux et l’ardeur de sa jeunesse, mais changés par le temps et les épreuves en une douce et séduisante vertu. Je pourrais citer d’autres noms qu’on honore et qu’on aime. Encore une fois, cela ne m’aveugle pas sur les défauts de l’association ; mais qu’on choisisse de pareils hommes pour l’outrage ét la persécution, c’est une injustice monstrueuse , contre laquelle on doit protester solennellement.

11 y a une consolation dans les persécutions. Souvent elles élèvent l’esprit de la victime, et souvent aussi couvrent d’honneur ceux qu’on voulait couvrir de honte. Qui a fait de Socrate le nom le plus vénérable de l'antiquité ? Ceux qui lui préparèrent la ciguë et le firent sortir comme un criminel, du monde qu’il avait éclairé. LU

Providence nous enseigne la doctrine de la rétribution d’une manière très-sensible, en faisant que l’avenir garde avec un respect particulier la mémoire des hommes, qui, dans leur temps, ont été méprisés, haïs, chassés comme des bêtes fauves, et détruits par le fer ou le feu, parce qu’ils restaient fidèles à la vérité. Que les abolitionistcs aient grandi dans les outrages, nous le savons, et je m’en réjouirais, quand leur cause serait mauvaise ; parce que la persécution est quelque chose de pire, et que sa ruine est un bien. Je désire que la persécution, si la justice ne l’empêche pas, s’arrête, en voyant qu’elle combat contre elle-même , et qu’elle élève ceux qu’elle s’efforce de détruire. J’ignore combien de temps on parlera des abolitionistes ; mais tant qu’ils vivront dans l’histoire , ils porteront comme une auréole les souffrances qu’ils ont endurées avec tant de fermeté. La postérité sera juste pour eux , et je sais la sentence qu'elle prononcera contre les émeutes et les individus qui essaient- d’imposer silence par la force brutale.

Sans doute c’est avec plaisir que je verrais les abolitionistes changer leur armée de sociétés affiliées pour des moyens moins artificiels et moins en vue. Mais qu’ils ne fassent point cela pour servir l’opinion, ou contre l’idée qu’ils ont de leur droit. Point de concession à la peur ! Qu’ils ne trahissent jamais la cause pour laquelle ils ont si noblement combattu, la cause de la liberté d’opinion. Qu’ils ne prêlent jamais leur appui à cette doctrine de tous les tyrans, que la force matérielle et la douleur physique finissent par l’emporter sur la raison, le devoir, l’amour de Dieu et de l’humanité. Mieux vaut languir, et périr dans les prisons; mieux vaut donner son sang ou sa tête au bourreau , que d’abandou-

lier ses principes en face d'une violence sauvage.

En parlant de l’outrage récent de Philadelphie, j’ai cru de mon devoir de m’exprimer avec pleine franchise. Si j’avais consulté mon cœur, j’aurais gardé le silence. J’ai de vieux et chers amis dans cette ville et j’y ai reçu une hospitalité que je me rappelle avec reconnaissance. Mais il ne nous est pas permis de consulter la chair et le sang. Cependant, pour prévenir une interprétation défavorable, je dirai que je n’ai pas regardé un seul instant Philadelphie comme la pire des cités. Ce n’est pas sur une émeute qu’on juge le caractère d’une grande population. Combien de milliers d’habitants n’ont pris aucune part à ce triste événement ! Et, parmi ceux qui s’y sont mêlé de façon active ou passive, combien étaient poussés par l’imitation et la sympathiej ou entraînés par l’impulsion générale sans comprendre l’importance de ce qu’on faisait! Dans ces fermentations populaires, les individus ne s’appartiennent plus et font des choses devant lesquelles ils reculeraient, s’il leur fallait agir sous leur propre responsabilité. Dans toutes les villes, on peut dire cette vérité de la grande majorité des citoyens, que leur conscience a besoin d'appui. Ce qu’ils nomment leurs principes, n’est que 1 écho du sentiment général. Chez eux l’idée du devoir, quand elle n’est pas soutenue par l’opinion, chancelle et tombe trop souvent. Un des aspects les plus tristes de la société, c’est le manque presque universel d’une vertu qui se détermine et qui subsiste par elle-même. Ce n’est donc pas une preuve de dépravation sans exemple, qu’une société trahisse de grands principes dans des moments d’excitation. Toutes les grandes cités sont pleines d’ignorance, de préju-

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gés, de passions, de faiblesse égoïste pour les choses du monde, de corruption morale sous les formes les plus grossières et les plus raffinées ; aussi n’est-il pas étonnant que ces sources amères débordent quelquefois. Je n’attribue à aucune ville la supériorité des vertus ou des crimes. Je dirai seulement que Philadelphie, plus que toute autre cité, s’est mise dans une triste position, et qu’elle la gardera jusqu’à ce que les édifices, consacrés à la liberté de la parole, soient respectés chez, elle.

Je termine cette longue lettre. Votre patience, cher Monsieur, ne s’est pas lassée, je l’espère. Cette communication atteindra-t-elle le but public que je me suis proposé, je l’ignore; mais pour moi du moins elle aura un avantage. Quelque courte qu’en soit la durée, elle sera le monument d’une amitié qui, commencée dans notre jeunesse, a résisté aux vicissitudes de tant d’années, , qu’il nous est permis d’espérer qu’elle nous suivra jusque dans la tombe. Il m’est doux que nos noms soient associés dans un ouvrage qui, bien qu’écrit à la hâte et pour le besoin du moment, réfléchit cependant quelque chose de nos deux esprits. Il est bon que les pensées, que j’ai développées dans cette lettre, s’adressent à une personne avec qui j’ai longuement et familièrement causé des grands intérêts de la nature humaine. Je vous dois beaucoup pour la lumière et la force que vous m’avez données, et surtout pour la foi et l’espérance qu’au milieu de nombreuses souffrances et de votre abattement personnel, vous n’avez cessé d’avoir et d’exprimer quant aux destinées de notre race. Le peuple a eu une grande part de notre sympathie. Nous avons mieux airtié la foule qu’on oublie, que le petit nombre de ceux

qui brillent , et le grand objet de nos études a été de savoir comment on pourrait tirer de l’ignorance et delà sensualité la masse des hommes, afin de lui procurer une vie sociale, intellectuelle , morale et religieuse qui fut plus élevée. Nous nous sommes réjouis ensemble des progrès déjà faits par les individus et les sociétés ; mais une voix est venue jusqu’à nous des abîmes de la souffrance humaine, des abus de l’état social, des leçons de Jésus-Christ, une voix qui nous a fait sentir le besoin de îuttér contre des maux immenses, et de tenterun nouvel effort pourrépandre le bien-être, des mœurs plus pures, des vérités vivifiantes, une piété éclairée et une vertu désintéressée. Quelques années encore, et nous serons au bout du voyage. Jusqu’à la fin, je l’espère, nous aurons des paroles de bénédiction pour l’humanité, et des encouragements pour tous ceux qui travaillent et qui souffrent pour elle. Parla grâce de Dieu, nous espérons une autre vie; mais cette vie, nous le croyons, tiendra encore à celle-ci. Notre amour pour la grande famille humaine survivra au tombeau. Nous nous réjouirons alors en comprenant les mystères obscurs de la condition présente, nous aurons le secret des douleurs et de l’oppression qui régnent sur la terre. N’est-il pas permis d’espérer qu’au lieu de nos faibles et imparfaits efforts, nous rendrons alors à nos frères des services dignes de cette vie plus noble? Mais l’avenir nous révélera ses secrets. Il suffit de savoir que ce monde dont nous formons une partie, vit, souffre et avance sous les yeux et sous la garde du Père Infini. Devant sa toute-puissante bonté , toute oppression doit tomber, et sous son règne, nos aspirations les plus élevées, nos prières et nos espérances pour l’humanité souf-

frante, doivent tôt ou tard être couronnées d’un succès, tel que nulle prophétie ne peut l’exprimer, et nulle pensée le comprendre.

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