APERÇUS GÉNÉRAUX SUR LES CHEMINS DE FER DE L'ESPAGNE
g 1. — Des premiers chemins de fer construit» en Angleterre, en France et en Espagne. — De l'indolence des capitalistes de ce dernier pays et de leurs regrets prochains.
La première ligne de chemins de fer fut concédée en Angleterre de Stockton à Darlington en 1821. Sa longueur était de 71 kilomètres. Elle fut livrée à la circulation en 1825. En France^ le chemin de fer de Saint-Etienne à Andrézieux, d'une longueur de 18 kilomètres, concédé en 1823, fut exploité en 1828. Sur la fin de 1860, la France possède environ 10,000 .kilomètres de voies ferrées en exploitation et 7,000 en construction.
Ce ne fut qu'en 1843 que la première concession fut faite en Espagne : celle du chemin de Barcelone à Mataro, de 28 kilomètres,
qui exigea près de six années de travaux. Avant 1848 les Espagnols ne virent donc point chez eux de voies ferrées. Mais aujourd'hui ils possèdent près de 4,000 kilomètres de concessions, dont la moitié sont déjà en exploitation. Les travaux, du reste, sont poussés avec activité ; et l'on . peut espérer qu'avant trois 'ans on parcourra ce pays du nord au sud, de Test à l'ouest, avec la- même rapidité qu'on parcourt la France (1). Le gouvernement d'Isabelle II aura vu accomplir cette transformation, plus utile au pays que l'or et l'argent rapportés du nouveau monde sous le règne d'une autre Isabelle.
Mais la plupart de ces chemins ont été construits par des Compagnies françaises ; presque toutes les actions en ont été souscrites par des Français. Les Espagnols regretteront avant peu leur indolence ou méfiance à ce sujet ; ils rachèteront à 700 francs des actions dont ils n'ont pas voulu à 500.
(1) Il y a en outre près de ^,000 kilomètres qui sont Tobjet d*études sérieuses.
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§ 2. — Des incoiiTénients du défaut de routes et de chemina vicinaux.
L'Espagne a été en retard sur l'Angleterre, la Belgique, l'Allemagne et la France, nonseulement quant aux voies ferrées, mais encore en ce qui concerne les moyens de communication par terre et par eau. Les grandes routes manquaient,* ou se trouvaient dans un état déplorable ; et, tandis qu'en France, le pauvre lui-même faisait dans une voiture commode, à jour Ht heure fixe en quarante heures 100 . lieues pour 35 francs, le riche en Espagne ne les faisait pas dans le double de temps, ni pour moins de 150 francs. En outre on manquait de sécurité, les routes étant inquiétées par les bandits ; mais aujourd'hui on y jouit presque d'autant de sécurité qu'en France (1).
Par ce défaut de bonnes routes et de sécurité, l'abondance, le. superflu d'une province
(1) Depuis rétablissement des%ardes civiles, il n'y a plus de bandes de' brigands organisées, bien qu'il se commette des vols avec violence contre les personnes et contre la propriété. Les individus arrêtés pour ces crimes ont été au nombre de 5,0227 pendant Tannée 1859. Mais il y a eu beaucoup de crimes non constatés.
n'empêchaient point qu'une autre ne fût en proie à la disette ; l'excès de bras dans l'une n'en procurait point à l'autre (1) ; enfin, la lenteur des communications s'opposait à l'extinction de la guerre civile qui, comme une hydre, renaissait sans cesse.
Outre les causes intrinsèques de prospérité pour les chemins de fer situés au nord et à Test de Madrid, il est une cause extrinsèque ou relative h la France, c'est la facilité qu'ils donneront pour les transports en Afrique.
Des ports français de la Méditerranée, la traversée varie de quarante-huit à soixante heures, et dans les gros temps parfois de cinq à six jours. Or, lorsque le chemin de Bayonne à Madrid sera construit, la traversée pour .aller en Algérie sera réduite à six heures par Alicante.
(1) Le défaut de débouchés est surtout ce^qui cause dans le monde la disette de certaines choses de première nécessité. Les vins abondent dans les CastiUes ; et chaque année on en répand par terre plusieurs milliers d'hectolitres, faute de tonneaux et d'exportation ïacile. Le chemin de fer du Nord y pourra transporter des tonneliers de Bourgogne et de Lorraine et ce vin généreux ira réjouir et fortifier les habitants des Flandres, de l'Angleterre et du nord de TAUemagne qui s'empoisonnent d'eaude-vie de grains et de bière.
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La jonction de deux mers qui baignent un grand pays a été dans tous les temps considérée comme une source de richesse. En effet, tout le transit, tous les produits, tous les voyageurs venant de rAmériqu.é ou de l'Angleterre,/ arrivant aux ports océaniques de la Péninsule, trouveront immédiatement leurs débouchés au centre du pays sans traverser le détroit de Gibraltar. Il en sera de même des marchandises d'Orient et d'Italie qui aborderont dans les ports méditerranéens.
Toutefois, ce n'est pas tout pour un État de posséder des chemins de fer, il faut des affluents qui portent à leurs gares les voyageurs et surtout les marchandises. En Angleterre, en Belgique et en France les chemins de fer ont eu immédiatement un immense emploi à cause de ces chemins ; il faut donc en Espagne les créer activement. Presque tout est à faire sous ce rapport; mais que son gouvernement se pénètre bien de cette idée : que tout ce qui sera dépensé avec ordre sera de l'argent placé à 50 0/0.
§ 3.— De l*utilité des chemins de fer soas le rai)port stratégique.
Je ne devrais pas parler de l'utilité des chemins de fer au point de vue stratégique et pour la défense du territoire, car j'espère qu'ils ne serviront pas à cet objet. Cependant, en temps de guerre, ils doubleront les forces de l'Espagne. Par sa position péninsulaire, ce pays ne pourrait être attaqué que par un côté ou par deux au plus. Or, au moyen de son réseau, le gouvernement transporterait aisément en moins de deux' jours les forces d'une extrémité du royaume à l'autre, et grouperait leurs masses pour tomber sur l'ennemi. On aurait donc tout à la fois la mobilité et la force, qui sont les deux grands principes de la science de la guerre (1).
On ne peut objecter que ce qui est favorable à la défense est annulé quand l'agression en peut profiter ; en effet, les chemins de fer sont toujours plus favorables au pays envahi qu'au pays envahisseur ; car celui-là peut plus aisément détruire momentanément, ou couper ceux dont il n'a pas besoin.
(1) Voyez VEsprit de la guerre^ livre IV.
§ 4. — Avantages de la situation de Madrid. — Idée générale du réseau espagnol. — Laci^ne signalée par Fauteur.
L'Espagne est le seul pays dont la capitale soit située presque au centre. C*est sans doute ce qui décida Charles-Quint à y établir le siège de la monarchie plutôt qu'à Burgos, à Tolède ouà Valladolid, qui furent des capitales puissantes et peuplées, tandis que Madrid n'était encore qu'un bourg obscur, entouré de forêts non exploitées. Le monarque voulut aussi ne point donner de jalousie à toutes ces. capitales de petits royaumes.
C'est, dû reste, un avantage pour un pays que d'avoir sa capitale au centre, car le mouvement commercial comme l'administration y convergent plus aisément. Or, le réseau de chemins de fer se forme en cinq artères principales :
l** Une Ugne traversant le ' Guadarrama, Léon et la Vieille-Castille, afin d'^atteindre les provinces occidentales de la région septentrionale, la Galice, les Asturies, les cantons basques jusqu'au golfe de Gascogne, sur la fron-
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tière de France. Cest ce que Ton noûame les
chemins du Nord de T Espagne;
2" Une ligne traversant la chaîne Ibéçique^ allant dans les provinces orientales de la région septentrionale, T Aragon et la Catalogne, et aboutissant à Barcelone sur la Méditerranée. Sa principale station est à Saragosse, qui en fonne à peu près le milieu. De cette dernière ville l'artère rejoint aussi la France par Pampelune et Bayonne, au fond du golfe de Gascogne ;
3" Une ligne traversant le plateau inférieur de la région centrale ou Nouvelle-Castille et aboutissant sur la Méditerranée à Alicante. L'un de ces rameaux s'étend vers le nord-est jusqu'à Valence, et un autre vers le sud-est jusqu'à Murcie et Carthagène ;
4" Une ligne traversant la chaîne de la Sierra- Morena, se dirigeant au sud du royaume dans l'Andalousie par le Mançanarès, Cordoue et Séville, jusqu'à Cadix sur l'Océan, c'est-à-dire près de la pointe méridionale extrême de l'Espagne ;. ,
5** La dernière ligne relie Madrid à Lisbonne
par le centre occidental, c'est-à-dire par Ciudad- Real, Merida et Badajoz.
Toutefois, il en manque une sixième principale qui, partant de Séville, remonterait vers le nord en traversant TEstramadure espagnole par Merida et Badajoz jusqu'à Madrid.
§ 5. — Des travaux accomplis et entrepris par M. de Salamanca. — Que l'extinction du paupérisme doit être le but sacré d'un homme d'Etat et d'un philanthrope. — Qu'elle n'exige que des avances faites avec intelligence en favorisant l'association ouvrière. — Renvoi à un autre ouvrage de l'auteur.
Je ne dois pas aller plus avant sans esquisser la vie d'un homme qui depuis douze ans déjà influe prodigieusement sur les destinées de l'Espagne.
M. José de Salamancâ, né à Malaga, étudia le droit à l'université de Grenade, et remplit d'abord (pielques fonctions judiciaires. Il fut élu député aux Certes, dès qu'il eut atteint l'âge requis par la loi. Mendizabal lui voua une vive affection, et voulut le placer dans la haute magistrature; mais M. de Salamanca vit un avenir plus brillant dans les affaires financières. Il comnoiença par prendre les sels à ferme pour cinq
ans. Durant cet intervalle il doubla le revenu du fisc sur cet objet, et commença sa propre fortune.
Ce succès, et la part active et judicieuse qu'il prenait à toutes les délibérations de la législature, le firent considérer, dès 1847 (quoiqu'il n'eût alors que trente-trois ans), comme le premier financier de son pays. 0n le nomma ministre des finances. 11 n'occupa que quelques mois ce poste difiicile ; néanmoins aucun ministre n'entreprit des réformes aussi radicales et opportunes. Je note avec plaisir, comme une leçon à donner, que nul homme ne possède autant que lui la connaissance de l'opinion publique et une aussi grande aptitude au travail. La plupart des financiers et des individus qui gouvernent ont sans cesse l'air affairé et ne font en définitive que du désordre; Salamanca^ au contraire, ayant de l'ordre dans l'esprit, en met dans les affaires ; et sans avoir cet air ahuri aussi ridicule qu'insolent, il est toujours calme, et sait expédier vite et bien un immense nombre d'affaires diverses. Le passage d'un tel homme au pouvoir a laissé des semences qui n'ont pas tardé à fructifier, en contribuant puissamment
à la régénération des finances espagnoles, et aux développements qu'a atteints aujourd'hui la richesse nationale.
Les événements politiques survenus en Espagne en 1848 forcèrent M. de Salamanca à émigrer en France, après avoir perdu toute sa fortune. Rentré dans sa patrie à la fin de 184.9, il ne rencontrait que des éléments hostiles, comme il arrive toujours à l'homme ruiné qui a des dettes, et dont les grands talents, excitent l'envie. Néanmoins, à force de tact, il finit par subjuguer tous ces éléments. Il continua les travaux du chemin de fer de Madrid à Aranjuez (50 kilomètres) (1), exclusivement créé par lui, et en un an il le livra à la circulation. Bientôt ses énormes engagements, qiii dépassaient le chifTre de 15 millions de francs, étaient remplis. Sachant lutter contre les ressentiments politiques et contre la méfiance des capitaux de son pays, M. de Salamanca entreprit ensuite et réalisa la construction de la ligne d'Aranjuez à Alicante, qui, jointe à la section de Madrid à cette première station, forme une ligne de 455 kilomètres.
(1) C'était le second chemin de fer de TEspagne.
Le mouvement politique de 1854 qui menaçait d'engloutir une seconde fois sa fortune favorisa, au contraire, les combinaisons de" cet infatigable Citoyen, qui devint propriétaire de la ligne d' Alicante, qu'il avait construite pour le compte de l'Elat (1). Cette propriété ayant inspiré confiance aux capitaux étrangers, M. de Salamanca fonda la grande Compagnie de iMadrid à SaragoSse et à Alicante. Il construit en ce moment le chemin de Saragosse à Pampelune, les chemins portugais, des chemins romains, et une ligne importante dans les Etats- Unis d'Amérique: soit 2,000 kilomètres de chemins de fer, représentant un capital de 500 millions de fmsincs I
Nonobstant ces immenses travaux, il cultive les beaux-arts, et surtout les sciences morales et politiques : il est le premier économiste de son pays. Il en est aussi le plus grand connaisseur en statuaire et en peinture ; il sait, dit-on, donner aux peintres de bons conseils, et encourager leurs talents. Ce n'est donc pas
(1) n rendit aa gouvernement les 30 millions de francs qu*il en avait reçus pour ses travaux.
en goujat parvenu, comme tant d'autres, qu'il jouit des richesses amassées dans le commçrce et rindustrie. Mais il ne suffit point d'encourager les beaux-arts : il vaut encore mieux faire des efforts pour amortir le paupérisme. J'exhorte cet homme qui, par sa haute intelligence et ses travaux, est devenu le plus éminent de son pays, à y fonder l'association ouvrière. J'ai suffisamment donné à entendre que l'Espagne n'arrivera au premier rang des nations qu'avec le développement de son élément démocratique rationnellement organisé, et par l'extinction de la misère. Or, l'association ouvrière est un des meilleurs moyens d'y parvenir (1) ; elle n'exige que des avances faites avec intelligence : par conséquent, un^ homme riche peut rendre d'immenses services à sa patrie et à l'humanité, sans diminuer en rien ses richesses.
(1) Pour ne pas tomber dans des redites, je renvoie le lecteur
au livre HI de mon Nouveau Traita d'économie politique^ où
j'ai exposé tous les principes et les modes d'organisation
, des associations ouvrières. Ces principes sont applicables à
l'Espagne comme à la France.