OBSERVATIONS SUR LES INVENTIONS ET LES VULGARISATEURS
Si. — Comment les bonnes inventions profitent au peuple, au lieu de lui nuire.
Malheureusement, les inventions même les plus utiles rencontrent de désespérants obstacles dans les préjugés du peuple. Celui-ci n'y voit que le déplacement de quelques ouvriers, tandis qu'il y devrait voir son bien-être redoublé. Ainsi, rimmortel Jacquart vit souvent briser «es métiers par les canvts qui craignaient de mourir de faim parce qu'on pouvait faire le même ouvrage avec moins de bras. Les copistes de manuscrits, au xv*' siècle, murmurèrent contre les premiers imprimeurs, et brisèrent souvent leurs presses. En Bretagne, comme en beaucoup d'autres proviiices, les meuniers incendièrent les moulins à vapeur. Enfin, les premiers chemins de fer établis engendrèrent
des complots de voituriers et d'autres gens qui vivaient du transport des voyageurs et des marchandises. Tout récemment, en Espagne, les surveillants et les ouvriers du chemin de fer de Saragosse ont été assassinés en plein jour, à la face du peuple, par des habitants qui s'imaginaient que ce chemin les ruinerait. Mais si le peuple et les petits industriels étaient plus éclairés, ils comprendraient que la plupart des établissements nouveaux améliorent insensiblement leur bien-être, en abaissant les prix tout en élevant le salaire : deux conditions essentielles du progrès humanitaire. Les prix sont abaissés parce que les frais de fabrication diminuent : par exemple, une chemise qui coûtait, il y a quelques années 10 fr., ne coûte aujourd'hui que 4 fr. ; un livre qui coûte 2 fr. , coûtait avant l'invention de l'imprimerie 60 fr. (en supposant à l'argent la même puissance d'acquisition, c'est-à-dire qu'un livre coûtait trente fois plus cher). Par les chemins de fer, on peut transporter en vingt-quatre heures des aliments qui ne se conservent pas assez pour être transportés lentement, tels que la viande, le poisson, les fruits, les légumes, et on les
met ainsi à la portée des peuples à qui la nature les a refusés.
Quant à l'augmentation du salaire, dès qu'un objet vient à bon marché, le public s'y habitue ; les demandes sont innombrables ; par conséquent, il faut beaucoup plus d'ouvriers pour y satisfaire que ci-devant, quoique la fabrication soit beaucoup plus prompte. L'imprimerie fait vivre des compositeurs, des correcteurs, des marchands de papier, des brocheurs, des relieurs, des libraires en infiniment plus grand nombre que les livres ne nourrissaient de copistes avant son invention. Mais aussi, il y a mille fois plus de monde possédant au moins une petite bibliothèque qu*avant le xv« siècle.
Les chemins de fer, par la facilité de la circulation des hommes et des produits, emploieront bientôt dix fors plus d'agents que n'en employaient les messageries et la batellerie ; et ces agents seront moins fatigués, courront moins de chances, et gagneront plus d'argent, parce que la division du travail sera beaucoup plus considérable.
S 2. — Que le peuple est excusable dans ses préjugés. -> De la persévérapce de Christophe Colomb et de TiDgratitude de la cour envers lui. ~ De la vapeur et du télégraphe électrique. \
Maïs ce peuple,
Qui voit tout seulement par récorce ,
est vraiment excusable dans ses préjugés ; car les gouvernements lui donnent l'exemple de la routine, et sont coupables de ne pas suffisamment propager Tinstruction, Je ne citerai que quelques faits à Tappui de ma proposition.
Sur la fin du xv* siècle , Christophe Colomb s'était convaincu, et par l'opinion de Marco Paulo, et par son propre génie, que la terre est sphérique, et qu'on pouvait arriver dans l'Inde par l'Occident, sans doubler le cap de Bonne-Espérance. Il sollicita un navire et quelques matelots près des gouvernements de France, d'Angleterre, de Portugal, d'Espagne et des républiques italiennes, alors si florissantes. En vain démontra-t-il cent fois la vérité de sa sublime découverte, en vain flt-il preuve d'une vaste instruction et de désintéressement : ces gouvernements, qui gaspillaient des flottes,' des armées et des trésors, lui refusèrent successivement le peu qu'il demandait au péril de sa vie,
et le traitèrent même de fou. II avait déjà atteint l'âge de cinquante ans, lorsqu'Isabelle finit par lui prêter trois méchantes caravelles usées, avee environ quatre-vingt-dix matelots de rebut (1). On sait comment Colomb réussit au delà de ses espérances, puisqu'au lieu de trouver une nouvelle route d'Orient, il découvrit un monde.
Mais les envieux parvinrent à exciter l'ingratitude de la cour envers lui; on le retint longtemps enchaîné dans un cachot, et il mourut accablé de chagrins. Cependant, s'il avait eu moins de persistance et de patience, qui sait si le nouveau monde serait découvert, même au XIX* siècle I
Au commencement de ce siècle , un savant proposa au premier consul de faire mouvoir par la vapeur les vaisseaux comme toutes les machines : l'Institut se moqua de cet honmie qui fut hué de toutes parts.
Vers 1838, un savant Américain des États- Unis avait passé tout son temps et dépensé son patrimoine dans Tinvention du télégraphe élec-
(1) 11 faut lire dans Berrora, historien contemporain, les tribulations de ce grand homme qui montrent bien la vertu de la persévérance.
trique ; mais s'étant épris d'une passion malheureuse pour la France, il voulut lui en donner la primeur, et vint à Paris avec. 7 à 8,000 fr. qui lui restaient. Il établit son télégraphe dans un appartement de la rue Neuve-des-Mathurins , écrivit au ministre, et fit des démarches infatigables, sollicitant au moins l'examen de son appareil. Au bout de huit mois, il n'avait pu obtenir même une réponse quelconque. Ses ressources étant épuisées, il s'adressa à l'ambassadeur de Russie, qui vint se convaincre par ses yeux de l'utilité de l'invention, et envoya l'inventeur à Saint-Pétersbourg, où cet instrument utile fut immédiatement employé.
La plupart des inventeurs ou vulgarisateurs ont donc végété misérablement, à la honte des gouvernenaents et du public. Dans Tordre de la pensée sublime, que d'hommes de génie consacrant leur vie à la patrie ont été laissés pauvres, isolés! On ne paraît pas se douter du temps que demande la conce^ption d'une ^ idée scientifique ou d'un livre sérieux et honnête qui n'est point fait pour cette classe méprisable et frivole de lecteurs qtii y apportent leur obole.