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CHAPITRE PREMIER

DES RAPPORTS FONDAMENTAUX QUE LES ANIMAUX ONT ENTRE EUX ET AVEC LE MONDE AMBIANT, CONSIDÉRÉS COMME BASES DU SYSTÈME NATUREL DE ZOOLOGIE.

Les traits principaux du système zoologique naturel sont tous fondés dans la nature.

Les classifications modernes des animaux et des plantes sont basées sur les particularités de leur structure. La structure, voilà, de l’avis général, le guide le plus fidèle, sinon le seul sûr, auquel puisse s’abandonner quiconque tente de déterminer les rapports naturels existant entre les animaux. Cette manière de voir me semble toutefois avoir pour résultat de circonscrire dans des limites trop étroites les bases du système naturel de la Zoologie ou de la Botanique. Elle exclut de nos considérations quelques-uns des caractères les plus frappants des deux règnes organiques, et laisse en doute à quel point l’arrangement ainsi obtenu est fondé en réalité, ou n’est que la simple expression de l’importance accordée par nous aux différences de structure. Voilà pourquoi il m’a paru opportun de faire ici, comme introduction à l’embryologie des Chéloniens (1), un des types de Vertébrés les plus extraordinaires, un court exposé des faits fondamentaux du règne animal. J’aurai ainsi occasion d’établir un

(1) L’Essai sur la classification (titre primitif de ce livre) a d’abord paru, sous forme d’introduction, dans un ouvrage consacré à l'Histoire naturelle des Tortues de l'Amérique du Nord. (N. T.)

acassiz. 1

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terme de comparaison entre les changements que subissent les animaux durant l’accroissement et les caractères définitifs d’individus adultes d’un autre type. Peut-être parviendrai-je de cette manière à faire voir quels sont, en dehors de la structure, les autres traits généraux dont il y aurait avantage à tenir compte pour déterminer exactement les nombreux rapports existant, soit d'animal à animal, soit entre les animaux et le monde ambiant, sur lesquels le système naturel doit être fondé.

Mais je ne saurais traiter de ces questions sans être amené à discuter quelques-uns des problèmes auxquels donne lieu l’origine des êtres organisés, et force me sera de toucher à certains points sur lesquels les savants ne se sont pas encore mis d’accord. Toutefois j’éviterai la controverse autant que possible. Je veux simplement essayer de faire connaître les résultats de mes propres études, de mes méditations particulières, aussi clairement que je le puis dans le court espace qu’il m’est permis do consacrer à ce sujet dans cet ouvrage.

Il n’y a pas, en histoire naturelle, de question sur laquelle on ait entretenu des opinions plus diverses que sur celle de la classification. Ce n’est pas que les naturalistes ne soient d’accord sur la nécessité d’un arrangement quelconque pour la description des plantes et des animaux. Du premier jour où la nature est devenue l’objet d’études spéciales, le but universel de tous les naturalistes a été de ranger les objets de leurs investigations dans l’ordre le plus naturel possible. Buffon lui-même, après avoir, aux premiers volumes de sa grande Histoire naturelle, nié qu’il existât dans la nature rien qui ressemble à un système, terminait son ouvrage en groupant les oiseaux suivant certains caractères généraux offerts en commun par plusieurs de ces êtres. A la vérité, les auteurs ne s’entendent pas sur le degré d’importance propre aux caractères qui sont la base de leurs arrangements. A la vérité encore, tous n’envisagent pas ces arrangements du même point de vue. Les uns reconnaissent pleinement le caractère artificiel de leurs systèmes; les autres soutiennent, au contraire, que les leurs sont l’exacte expression des rap-

ports établis par la nature entre les objets eux-mêmes. Mais, que les systèmes aient été présentés comme naturels ou arlüiciels, on les a constamment considérés jusqu’à ce jour comme exprimant l’idée que l’homme se fait des choses de la nature, et non comme un plan conçu par l'intelligence suprême et manifesté dans les choses (1).

Il n’y a, dans ces innombrables systèmes, qu’un seul point sur lequel tous semblent s’accorder : c’est l’existence dans la nature d’espèces distinctes persistant avec toutes leurs particularités. Du moins il en a été longtemps ainsi ; mais l’immutabilité des espèces a été elle-même mise en question (2) . Au delà de l’espèce, la foi dans la réalité des divisions généralement admises par les créateurs de systèmes diminue grandement. Ainsi, pour les genres, le nombre des naturalistes qui les admettent comme division naturelle est très-petit ; bien peu d’entre eux ont exprimé la croyance que les genres ont une existence aussi distincte que les espèces, tjuant aux familles, aux ordres, aux classes, ou à toute autre division supérieure, on les regarde universellement comme d’utiles artiiices imaginés pour rendre plus facile l’étude d’objets innombrables en les groupant de la manière la plus commode. L’indifférence avec laquelle cette partie de notre science est généralement traitée devient injustifiable quand on songe aux progrès que la Zoologie eu général a faits dans ces derniers temps. Ce n’est pas chose sans importance que, dans nos traités systématiques, les genres soient circonscrits dans telle ou telle limite, que les familles embrassent un groupe plus lâche

(1) Les expressions si communément usitées quand il s’agit des genres, des espèces ou des grandes divisions de nos systèmes : M. A.. . a fait de telle espèce un genre ; M. B... emploie telle ou telle espèce pour former son genre ; et celles que beaucoup de naturalistes se permettent quand ils parlent de leur espèce, leur genre, leur famille, leur système, mettent pleinement en lumière cette conviction, que les groupes ainsi désignés sont la création propre de celui qui parle. Or, si les idées que j’exprimerai plus loin sont fondées, cette prétention ne se justilie qu'autant que ces groupes ne sont pas vrais dans la nature.

(2) J. B. de Lamarck, Philosophie xoologique ; Paris, 1809, 2 vol. in-8. 2' édit., 1830. — The Rev. Baden Powell, Essays on the spiril of lhe Inductive Plulosopliy , etc. London, 1855, 1 vol. in-8. — Cf. encore section xv, ci-après.

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ou plus resserré de genres, que tel ordre soit ou non compris dans telle classe, que la classe finisse ici ou là, que les classes soient rapprochées les unes des autres d’une manière quelconque, et que tous ces groupes enfin soient considérés ou non comme ayant leur fondement dans la nature même.

Je ne veux pas me livrer ici à l’analyse des nombreux systèmes zoologiques. Le trait saillant de ces systèmes est suffisamment sensible, pour l’objet que je me propose, dans ceux de Linné et de Cuvier, avec lesquels quiconque étudie l’histoire naturelle est nécessairement familier. Mais n’est-il pas indispensable de se demander si véritablement le règne animal n’offre que les peu nombreuses subdivisions en ordres et genres indiquées par Linné, ou si en effet il y a, entre les classes même, les différences considérables que le système de Cuvier suppose ? Faut-il croire qu’en définitive cette construction si compliquée de la classification est tout simplement une ingénieuse invention humaine que chacun peut refaire à son gré et à sa convenance ? Si l’on songe que tous les travaux d’histoire naturelle admettent un système quelconque ou quelque chose qui y ressemble, on conviendra que le naturaliste digne de ce nom a le devoir de s’assurer de la valeur réelle de toutes ces divisions.

L’embryologie, d’ailleurs, nous impose à chaque pas l’obligation de cette recherche. 11 est impossible d’établir une comparaison exacte entre les différents étals d’accroissement des jeunes d’un groupe supérieur et les caractères permanents des adultes d’un autre type, sans avoir, au préalable, déterminé la valeur des groupes auxquels on devra comparer l’embrvon. Ce n’est donc pas sans raison que j’ai introduit, dans un ouvrage principalement consacré à l’embryologie, une question à laquelle j’ai voué durant plusieurs années l’attention la plus minutieuse, et pour l’éclaircissement de laquelle j’ai fait des recherches spéciales.

Avant d’aller plus loin, en effet, je veux soumettre un cas à la considération du lecteur. Supposons que les innombrables animaux articulés dont on connaît des dizaines de mille, que dis-je, des centaines de mille, n’aient jamais paru sur la

terre, à une seule exception près. Ainsi, notre Homard, par exemple ( Homartis americanus ) , est le seul représentant de ce type si extraordinairement diversifié. A quel titre introduirons-nous cet animal d’une nouvelle sorte dans nos systèmes ? Sera-ce simplement comme un genre, ne comprenant qu’une seule espèce, que nous placerons à côté de toutes les autres classes composées d’ordres, de familles, etc. ; ou bien, en formerons-nous une famille avec un genre et une espèce, ou une classe avec un ordre et un genre, ou une classe avec une famille et un genre? Devrons-nous admettre à l’occasion de ce seul Homard, à côté des Vertébrés, des Mollusques, des Rayonnés, un type nouveau, celui des Articulés ; ou sera-t-il plus naturel de ne lui donner qu’un nom et de n’en fairequ’une espèce, au contraire de ce qui a eu lieu pour tous les autres animaux? C’est la considération de ce cas supposé qui m’a conduit à faire l’examen dont l’exposé va suivre; il fournira, je l’espère, la solution définitive de ce problème en apparence insoluble.

Le cas supposé, je dois d’avance le déclarer, ne pourra être complètement apprécié qu’après qu’on aura lu, dans le chapitre suivant, mes remarques sur les caractères des différentes sortes de groupes adoptées dans nos classifications. Toutefois il va de soi que notre Homard ne saurait être tel qu’il est sous nos yeux qu’à la condition d’être bâti sur le même plan de structure qu’il manifeste aujourd’hui ; or, si je réussis à prouver qu’il y a entre la conception idéale d’un plan et la réelle exécution de ce plan une différence possible, sur laquelle sont fondées les classes par opposition avec le type (ou embranchement) auquel elles appartiennent, nous pourrons arriver à distinguer le type d’avec la classe par l’étude approfondie de cet Articulé unique aussi bien que parcelle de tous les Articulés. Nous pourrons donc reconnaître son type et déterminer les caractères de sa classe, aussi complètement que si le type comprenait plusieurs classes et chacune de celles-ci des milliers d’espèces. Puis, comme cet animal a une forme qu’il n’est pas possible do méconnaître, si la forme peut être regardée comme caractéristique des familles, nous pourrons

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déterminer sa famille. De plus, après l’ensemble de la structure d’où dérivent les rapports fondamentaux de tous les systèmes d’organes entre eux, dans leur naturel développement, notre étude peut porter sur les détails de cette structure dans chaque partie prise à part, et nous voilà amenés à reconnaître ce qui, partout, constitue les caractères du genre. Enfin, comme ce Homard a avec le monde ambiant des rapports définis, comme entre les individus vivant dans le même temps il y a des rapports définis, comme les parties du corps ont entre elles des proportions définies, comme la surface du corps exhibe une ornementation spéciale, les caractères de l’espèce peuvent être tracés aussi complètement que si un certain nombre d’autres espèces étaient là pour nous servir de terme de comparaison, et il est possible de représenter et de décrire ces caractères avec une certitude suffisante pour que nous distinguions à l’avenir cette espèce de toute série d’espèces postérieurement découvertes, quelque étroitement alliées que soient d’ailleurs ces nouvelles venues à la première. Dans ce cas donc, nous aurons à reconnaître un embranchement distinct du règne animal, puis une classe, une famille, un genre, avant d’introduire une espèce à la place qui lui appartient dans le système des animaux. Mais la classe n’aura pas d’ordres, pour peu que l’ordre marque un certain rang déterminé par la complication de la structure. Là, en effet, où il n’y a qu’un seul représentant du type, il n’y a pas lieu de se demander s’il est supérieur ou inférieur à d’autres dans les limites de la classe, et les ordres sont des groupes subordonnés l’un à l’autre dans une même classe. Ainsi, même dans ce cas, le problème du rang à assigner aux Articulés, comme type, parmi les autres grands embranchements du règne animal, s’imposerait à nos recherches. Seulement il se présenterait sous un aspect autre que celui qu’il nous offre aujourd’hui dans la réalité; en effet, la comparaison entre les Articulés et les autres types serait alors bornée au seul Homard, et nous serions conduits à un résultat tout différent de celui auquel nous permet d’atteindre l’existence, dans ce type, d’un nombre considérable de variations fort étendues

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et appartenant même à des classes diverses. De telles spéculations sont loin d’être oiseuses. Cela doit être évident pour tous ceux qui n’ignorent pas que, à chacune des périodes dont se compose l’histoire de notre globe dans les temps géologiques antérieurs, les rapports généraux entre les types du régne animal, les proportions numériques, l’importance relative de ces types, ont constamment changé jusqu’au jour où les rapports actuellement existants ont été établis (1).

Ainsi, les individus d’une espèce unique, observés pendant la vie, présentent simultanément des caractères qu’il n’est possible d’exprimer tous, d’une manière satisfaisante et conforme aux manifestations de la nature, qu’à la condition d’instituer non-seulement une espèce distincte, mais encore un genre distinct, une famille distincte, une classe distincte, un embranchement distinct. Un tel fait n’est-il pas par lui-même la preuve que les genres, les familles, les ordres, les classes, les embranchements, ont, aussi bien que l’espèce, leur fondement dans la nature même, et que les individus qui vivent dans le même temps n’ont qu’une existence matérielle et sont seulement les supports ( substrata ), d’une part, de toutes ces catégories diverses de la structure sur lesquelles se fonde le système naturel de la Zoologie, et, d’autre part, de tous les rapports que les animaux entretiennent avec le monde ambiant? N’est-il pas la preuve, enfin, que, en dépit de la croyance

(1) L’établissement d’une série de classifications zoologiques et botaniques, dont chacune présenterait le système naturel des types ayant eu une existence simultanée pendant plusieurs périodes successives, et la considération de ces types pris dans leur ensemble particulier, indépendamment de leurs rapport» avec ceux des autres périodes, feraient clairement ressortir les relations diverses qui ont existé à chaque époque entre les classes, les ordres, les familles, les genres même et les espèces. Alors apparaîtrait, de manière à nous impressionner vivement, l'importance d’une exacte détermination du rang à assigner à tous les animaux et ii toutes les plantes. Ce n'est que par déduction que nous pouvons établir ce rang, même en étudiant ceux des ouvrages de paléontologie où les débris fossiles sont examinés au point de vue de leur association dans les diverses formations géologiques. Dans tous ces ouvrages, en effet, ces restes des anciens âges sont uniformément classés d’après un système basé sur l'élude des. animaux actuels, et la combinaison particulière qu’ils formaient durant une période donnée nous frappe bien moins.

générale, l’espèce n’existe pas dans la nature d’une autre manière que les groupes supérieurs ?

Cette division en embranchements , classes , ordres , familles, genres et espèces, expression du résultat de nos recherches sur les rapports généraux du règne animal, première question qu’offrent à notre examen les systèmes scientifiques d’histoire naturelle, me semble digne d’exercer les méditations de tout homme qui pense. Ces coupes sontelles naturelles ou artificielles ? Sont-elles une pure invention de l’esprit humain, cherchant à classer et à disposer ses connaissances de manière à en embrasser plus aisément l’ensemble et à faciliter les recherches ultérieures; ou bien ont-elles été instituées par l’Intelligence divine comme les catégories de sa pensée (1)? N’aurions-nous été, dans nos essais d’explication de la nature, que les interprètes inconscients d’une conception divine? Quand, orgueilleux philosophes, nous croyons inventer des systèmes scientifiques et classer la création par la seule force de notre raison, ne ferions-nous que suivre humblement, que reproduire, à l’aide d’expressions imparfaites, le plan dont les fondements furent jetés à l’origine des choses? Sous l’effort incessant de nos pénibles études, est-ce seulement le développement de ce dessein original qui se découvre, alors que, accumulant et coordonnant nos fragments de connaissances, nous nous imaginons mettre de l’ordre dans le chaos? Cet ordre est-il le laborieux produit de l’habileté et de l’ingéniosité humaines, ou bien est-il tellement inhérent aux objets eux-mêmes, que le naturaliste soit, sans en avoir conscience, amené par l’étude du règne animal à établir en définitive les grandes divisions sous lesquelles il range les animaux, et qui ne sont, dans la réalité, que les têtes de chapitres du grand livre qu’il s’efforce de déchiffrer? Pour moi, il

(1) Il ne faut pas perdre de vue qu’un système peut être naturel, c’est-à-dire d’accord, à tous égards, avec les phénomènes de la nature, lout en étant regardé par son auteur non comme la manifestation des pensées d’un Créateur, mais simplement comme l'expression d’un fait existant dans la nature n’importe comment, et que l’esprit humain parvient à définir et à représenter sous une forme systématique de sa propre invention.

me paraît incontestable que cet ordre, cet arrangement, fruit de nos études, sont basés sur les rapports naturels, sur les relations primitives de la vie animale; que ces systèmes, désignés par nous sous le nom des grands maîtres de la science qui, les premiers, les proposèrent, ne sont en vérité que la traduction dans la langue de l’homme des pensées du Créateur. Si vraiment il en est ainsi, cette faculté qu’a l’intelligence humaine de s’adapter aux faits de la création (1), et en vertu de laquelle elle parvient instinctivement, sans en avoir conscience, je le répète, à interpréter les pensées de Dieu, n’est-elle pas la preuve la plus concluante de notre affinité avec le divin Esprit? Ce rapport spirituel et intellectuel avec la Toute-Puissance ne doit-il pas nous faire profondément réfléchir? S’il y a quelque vérité dans la croyance que l’homme a été fait à l’image de Dieu, rien n’est plus opportun pour le philosophe que de s’efforcer, par l’étude des opérations de son propre esprit, à se rapprocher des œuvres de la Raison divine ! Qu’il apprenne, en pénétrant la nature de sa propre intelligence, à mieux comprendre l’intelligence infinie dont la sienne n’est qu’unè émanation! Une semblable recommandation peut, à première vue, paraître irrespectueuse. Mais lequel est véritablement humble? Celui qui, après avoir pénétré les secrets de la création, les classe suivant une formule qu’il appelle orgueilleusement son système scientifique, ou celui qui, arrivé au même but, proclame sa glorieuse affinité avec le Créateur, et, plein d’une reconnaissance ineffable pour un don aussi sublime, s’efforce d’être l’interprète complet de l’Intelligence divine, avec laquelle il lui est permis, bien plus il lui est, de par les lois de son être, ordonné d’entrer en communion?

J’avoue que celte question de la nature et du fondement

(1) L’esprit humain est à l'unisson de la nature, et bien des choses semblent le résultat des efforts de notre intelligence, qui sont seulement l’expression naturelle de cette harmonie préétablie. D'un autre côté, l’univers entier peut être considéré comme une école où l’homme apprend à connaître et lui-même et ses rapports tant avec les autres êtres qu’avec la cause première de tout ce qui est.

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de nos classifications scientifiques a, à mes yeux, une suprême importance, une importance de beaucoup supérieure à celle que l’on y attache ordinairement. S’il est une fois prouvé que l’homme n’a pas inventé, mais seulement reproduit cet arrangement systématique de la nature ; que ces rapports, ces proportions existant dans toutes les parties du monde organique ont leur lien intellectuel et idéal dans l’esprit du Créateur ; que ce plan de création, devant lequel s’abime notre sagesse la plus haute, n’est pas issu de l’action nécessaire des lois physiques, mais a au contraire été librement conçu par l’Intelligence toute-puissante, et mûri dans sa pensée avant d’être manifesté sous des formes extérieures tangibles; si, enfin, il est démontré que la préméditation a précédé l’acte de la création, nous en aurons fini, une fois pour toutes, avec les théories désolantes qui nous renvoient aux lois de la matière pour avoir l’explication de toutes les merveilles de l’univers, et, bannissant Dieu, nous laissent en présence de l’action monotone, invariable, de forces physiques assujettissant toutes choses à une inévitable destinée (1).

(1) Je ne fais allusion ici qu’aux doctrines des matérialistes. Je crois cependant utile d’ajouter que certains physiciens, qu’on choquerait fort d'ailleurs en les prenant pour des matérialistes, ne sont pas loin de croire tout expliqué, par cela seul qu'ils ont reconnu les lois régulatrices du inonde physique et proclamé que ces lois ont été établies par Dieu. Les phénomènes du monde inorganique les préoccupent uniquement, comme si le monde ne contenait pas d’ètrcs vivants, et comme si ces êtres vivants, ne différaient en rien des êtres inorganiques. Ces physiciens prennent pour un rapport de causalité le lien intellectuel qu’on observe entre les phénomènes d’une même série ; ils ne veulent pas apercevoir une différence quelconque entre le désordre et l’action libre, indépendante, maîtresse d’elle-méme, d’une intelligence suprême. Pour eux, l’allusion la plus légère à l’existence, chez les animaux, d’un principe immatériel qu’ils reconnaissent d’ailleurs dans l’homme, est mysticisme pur ( Powell's Essays, etc., pages 385, 466, 478). Jejerai remarquer encore que, en opposant l’un à l’autre les mots de création et de reproduction, je veux simplement exprimer la différence qu’il y a entre le cours régulier des phénomènes de la nature et l’établissement de cet ordre de choses, sans essayer d’expliquer ces deux faits. De quelque manière qu’ait été introduit sur la terre un ordre de choses quelconque y ayant persisté durant un certain temps, il est évident, en effet, que i'étaldissement de cet ordre de choses et son maintien durant une période déterminée sont deux faits fort différents, quoique fréquemment on puisse les regarder comme identiques. Il n’est pas moins évident que les lois capables d'expliquer les phénomènes du monde matériel, envisagé à part du

Or, je crois la Zoologie parvenue aujourd’hui à un degré d’avancement qui permet de tenter cette démonstration.

En général, c’est de la conformité des moyens avec les fins qu’est tiré l’argument en preuve de l’existence de Dieu. C’est sur cet argument que sont basés, par exemple, les Bridgewater Treatises( 1). A mon avis, c’est là un moyen insuffisant. On conçoit, en effet, très-bien que l’action naturelle des objets les uns sur les autres se résolve en un concours final de toutes choses, et produise ainsi un tout harmonique. L’argument déduit du rapport entre l’organe et la fonction ne me satisfait pas davantage. D’ailleurs, au delà d’une certaine limite il cesse d’être vrai. On trouve des organes qui n’ont pas de fonctions : telles sont les dents de

monde organique, sont impuissantes à rendre compte de l'existence des êtres vivants, encore bien que ceux-ci aient un corps matériel, à moins qu’il ne soit positivement démontré que l’action de ces lois implique, de par leur nature même, la production d'êtres de cette espèce. Jusqu’ici les expériences de Cross sont les seules qu’on nous ait présentées comme donnant la preuve que cette production a lieu. J’ignore ce qu’en pensent les physiciens, mais je sais que pas un véritable zoologiste n’hésitera à voir dans ces expériences une méprise complète. Même lorsque la vie s’approprie le monde physique avec tous les phénomènes qui sont propres à celui-ci, elle montre encore quelque chose d’un ordre particulier et supérieur qui ne peut pas s’expliquer par des actions physiques. A la vérité, cette circonstance que la vie est profondément implantée au sein de la nature inorganique fait irrésistiblement naître la tentation d’expliquer l’une par l’autre, mais on doit bien voir maintenant combien vaines ont été les tentatives faites dans ce but.

(1) Traités « Bridgewater » sur la puissance, la sagesse et la bonté de Dieu manifestées dans la création : — Thomas Chalmers, The Adaptation of Externat Nature lo the Moral and Inlelleclual Constitution of Man. Glasgow, 1839, 2 vol. in-8. — John Kidd, On the Adaptation of Externat Nature to the Physical Condition of .Van. London, 1833, 1 vol. in-8. — Will Whewell, Aslronomy and General Pltysics considered with Referenee to Natural Theology. London, 1839, 1 vol. in-8. — Charles Bell, The Iland, ils Mechanism and l’ital Endowmenls, as cvincing Design. London, 1833, 1 vol. in-8. — Peter Mark Koget, Animal and Vegetable Physiology c onsidered with Referenee lo Natural Theology. London, 1834, 2 vol. in-8. — Will Buckland, Geology and Mineralogy considered with Referenee to Natural Theology. London, 1836, 2 vol. iu-8; 1837, 2 e édit. — Will Kirby, The Power, IVisdom and Goodness of God, as manifested i» the Création of Animais and in their fhslory, Habits, and Instincts. London, 1835, 2 vol. in-8. — Will Prout, Chemistry, Meleorology and the Fonction of Digestion considered with Referenee to Natural Theology. London, 1834, 1 vol. in-8. — Cf. encore Herc. Strauss Durkheim, Théologie de la nature. Paris. 1852, 3 vol. in-8. — Hugh Miller, Footprints of the Creator. Edinburgh, 1849, 1 vol. in-12. — C. Itabbage, The Ninth Rridgewater T réalisé, a Fragment. London, 1838, 1 vol. in-8, 2 e édit.

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la Baleine qui ne percent jamais les gencives, et les mamelles chez tous les mâles des Mammifères. Ces organes et d’autres semblables n’ont été conservés que pour maintenir une certaine uniformité dans la structure fondamentale ; vrais par rapport à la formule originelle du groupe auquel appartiennent les animaux qui les possèdent, ils ne sont pas essentiels au mode d’existence de ces animaux. Leur présence n’a pas pour but l’accomplissement de la fonction, mais l’observation d’un plan déterminé (1). Elle fait songer à telle disposition fréquente dans nos édifices, où l’architecte, par exemple, reproduit extérieurement les mêmes combinaisons en vue de la symétrie et de l’harmonie des proportions, mais sans aucun but pratique.

Je proteste que mon intention n’est pas d’introduire dans cet ouvrage un argument étranger à mon sujet, ni d'avancer des conclusions qui n’en découleraient pas immédiatement. Mais je ne puis pas négliger et passer sous silence l’étroite connexion qu’il y a entre les faits établis par les recherches de la science et les discussions qui se sont récemment produites sur l’origine des êtres organisés. De l’avis de certaines gens, je le sais, croire que la pensée n’est pas tant soit peu inhérente à la matière n’est pas d’un savant; pour eux, il n’y a pas de différence essentielle entre les êtres inorganiques et les êtres qui vivent et qui pensent. Mais ces prétentions d’une fausse philosophie ne m’empêcheront pas d’exprimer la conviction où je suis que, jusqu’à ce qu’on parvienne à prouver que la matière ou les forces physiques peuvent véritablement raisonner, force nous est de considérer toute manifestation de la pensée comme témoignant de l’existence d’un être pensant, auteur de cette pensée ; force nous est de regarder toute liaison intelligente et intelligible entre les phénomènes comme une preuve directe de l’existence

(1) L’imité de structure des membres chez les animaux à sabot et les Pinnipèdes, dont les doigts ne se meuvent jamais, et chez les animaux où ces organes ont les articulations les plus parfaites et les mouvements les plus libres, en est la preuve évidente.

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d’un Dieu qui pense (1), aussi sûrement que l’homme manifeste la faculté de penser quand il reconnaît cette liaison naturelle des choses.

Je ne veux pas écrire un traité didactique; je n’entrerai donc dans le détail des faits relatifs aux différents objets que je soumets à la considération du lecteur qu’au tant que cela sera nécessaire à la discussion. Je n’insisterai pas non plus bien longuement sur les conclusions qui en résultent. Je ne ferai que rappeler les principaux faits qui témoignent en faveur de ma thèse, et je supposerai, dans le cours de mon argumentation, le lecteur familier avec toute la série de données sur laquelle elle s’appuie ; soit qu’il s’agisse des affinités ou de la structure anatomique des animaux, de leurs mœurs ou de leur distribution géographique, soit que je traite de l’embryologie ou de la succession des êtres animés à travers les âges géologiques antérieurs, ou encore des particularités que ces êtres ont présentées à chaque époque (2). A mon avis, les faits isolés et sans connexion

(1) Je sais bien que les savants les plus éminents regardent la tâche de la science comme terminée dès que les rapports les plus généraux exislant entre les phénomènes ont été établis. A quelques-uns la recherche de la cause première de notre existence semble chimérique, le but dépassant le pouvoir de l'homme, tout au moins appartiendrait-elle à la philosophie et non à la physique. Pour d'autres, le nom de Dieu n’est pas à sa place dans un ouvrage scientifique ; comme si la connaissance des causes secondes constituait seule un objet digne de leurs investigations, et comme si la nature ne pouvait rien révéler de son auteur. D'autres encore ont bien, à la vérité, la conviction que le monde a été appelé à l’existence et est gouverné par un Dieu intelligent, mais cette conviction ils n’osent pas l’exprimer : ceux-ci, de peur qu’on ne suppose qu’ils partagent les préjugés du clergé ou des sectes ; ceux-là, parce qu’il peut être dangereux pour eux de discuter librement de telles questions, sans s'astreindre en même temps à prendre l'Ancien Testament comme règle de la validité de leurs conclusions. La science cependant ne peut prospérer que lorsqu’elle se renferme dans sa sphère légitime, et rien ne peut nuire davantage à sa dignité que des discussions pareilles à celles qui ont eu lieu à Gôttingen, au dernier congrès de l’Association allemande des naturalistes (*), et à celles qui depuis lors se sont produites dans certains pamphlets où la bigoterie rivalise avec les personnalités et les invectives.

(2) l'n grand nombre de questions qui n’ont été que peu étudiées jusqu’ici par la plupart des naturalistes, mais auxquelles j’ai depuis longues années consacré une attention particulière, sont présentées ici sous une forme aphoris-

(*) Écrit en 1857. (N. T.)

sont de peu de valeur quand on contemple le plan d'ensemble de la création ; et si l’on n’envisage pas dans leur ensemble tous les faits fournis par l’étude des mœurs des animaux, de leur anatomie, de leur embryologie, de leur histoire aux anciens âges du globe, il est impossible d’arriver à la connaissance du système naturel de la zoologie.

Examinons donc quelques-uns de ces points d’une façon plus particulière.

Les types les plus diversifiés existent simultanément dans des conditions identiques.

Il est un fait entièrement négligé, ce me semble, par ceux qui admettent que l’action des causes physiques a pu aller jusqu'à faire naître les êtres organisés : c’est que partout on trouve les types d’animaux et de plantes les plus divers dans des circonstances identiques. La plus petite nappe d’eau douce, une parcelle de la plage marine, le moindre coin de terre, contiennent une certaine variété d’animaux et de plantes. Plus les limites qui peuvent être assignées à l’habitat primitif de ces êtres divers sont resserrées, plus nécessairement les conditions sous lesquelles ils sont supposés s’être produits et organisés sont uniformes. Or, d’une telle

tique et comme des résultats bien établis par des recherches approfondies. Ces recherches n'ont pas été publiées, mais la plupart d'entre elles seront exposées complètement dans d’autres ouvrages (*), ou l'ont été dans un livre spécial sur le pian de la création (voy. L. Agassiz, On the Différence between Progressive , Embryonic , and Prophétie Types in the Succession of organized Beings, Proceed. 2d meeting Amer. Assoc. for the Advancement of Science, heldat Cambridge in 1849. Boston, 1850, 1 vol. in-8, p. 432). D'ailleurs je renvoie, dans des notes placées au bas des pages, aux ouvrages contenant les matériaux dès aujourd’hui susceptibles de servir à l’élucidation de mon sujet, alors même que ces matériaux y sont présentés sous un jour différent. Seulement on me pardonnera d’ajouter que, dans ces renvois, il ne me sera pas possible de citer tous les auteurs qui ont écrit sur les différents points en considération ; je ne mentionnerai donc que les plus éminents et les plus instructifs. Je renverrai parfois aux traités élémentaires qui résumeut les faits, et parfois aussi aux mémoires originaux.

(*) Voy. Contributions to the Nat. Ilistory of the United States par L, Agassi*, Boston, 1857 et sniv-, ïn-4. Quatre volumes out puni.

uniformité, il faudrait conclure que les mêmes causes physiques ont pu produire les effets les plus variés (1) 1 Que si, au contraire, on accordait que ces organismes ont pu faire leur apparition première sur une vaste surface, on reconnaîtrait par cela même que les influences physiques sous lesquelles ils ont existé, à l’origine, n’avaient rien d’assez spécifique pour justifier la supposition qu’elles ont été la cause de cette apparition. De quelque manière donc qu’on envisage la première apparition sur la terre des êtres organisés, soit qu’on suppose qu’ils aient pris origine sur la plus petite surface) soit qu’on admette qu’ils se sont montrés, dès le principe, aux plus extrêmes limites des circonscriptions géographiques naturellement occupées par eux de nos jours, comme partout les animaux et les plantes présentent la diversité la

(I) Pour apprécier toute la valeur de cette objection, tl suffit de se rappeler combien complexes et en même temps combien localisées sont les conditions sous lesquelles les animaux se multiplient. L’œuf prend naissance dans un organe spécial, l’ovaire ; il y acquiert un certain degré d’accroissement ; après quoi, pour déterminer le développement ultérieur du germe, la fécondation devient nécessaire, c’est-à-dire l’influence d’un autre être vivant, ou tout au moins celle du produit d'un autre organe, le spermaire. A son tour, le germe traverse successivement, dans des conditions très-diverses pour des espèces dilfércntes, des phases nombreuses avant de se transformer en un nouvel être parfait. Je le demande alors : est-il probable que les circonstances au sein desquelles animaux et plantes ont été originairement produits, fussent beaucoup plus simples ou même aussi simples que celles nécessaires à la seule reproduction des êtres déjà créés ? Avant que les êtres animés parussent, il avait dû être pourvu aux conditions qu’exige leur développement, et si, comme je le Crois, ils ont été créés à l’état d’œuf, ces conditions étaient conformes à celles que réclament actuellement, à ce même état, les représentants vivants des types produits à l'origine. Si l'on suppose que les êtres organisés ont été mis au monde à un degré de vie plus avancé, la difficulté devient plus grande encore. Il ne faut qu’un instant de réflexion pour s'en convaincre, pour peu surtout qu’on se souvienne d ; quelle structure compliquée étaient doués quelques-uns des animaux connus pour avoir été au nombre des premiers habitants du globe. Quand on éludie ce problème de l’apparition première des animaux et des plantes, il est très-important de ne tenir compte que des probabilités ou même, plus simplement encore, des possibilités ; or, pour es qui est des premiersnés au moins, la doctrine de la transmutation ne fournit aucune explication de leur existence.

Pour chacune des espèces ayant fait partie de la première faune ou de la première flore qui ont existé sur la (erre, il a dû, par conséquent, être pourvu aux rapports spéciaux, aux dispositions spéciales. Ce qui eût alors convenu pour l’une aurait été impropre à l’autre, si bien que, l’existence de la première excluant celle de la seconde, elles ne peuveut pas avoir pris origine sur le même point ; et, sur une surface plus étendue, les agents physiques ont un

Î>E L'ESPfecÊ.

plus extraordinairement étendue, il est bien évident que les agents physiques au milieu desquels ils subsistent ne peuvent pas logiquement être regardés comme la cause de cette variété. A ce point de vue comme à tout autre, quand nous considérons quelles sont les relations que les animaux et les plantes entretiennent, soit entre eux, soit avec les circonstances au milieu desquelles ils vivent, nous sommes inévitablement conduits à chercher au delà des faits matériels l’explication de leur existence. Ceux qui ont envisagé ce sujet différemment ont pris l’action et la réaction qui partout existent entre les êtres organisés et les influences physiques au sein desquelles (1) ils vivent pour un rapport génésique ou de causalité. Ils ont même poussé l’erreur

mode d’aclion trop uniforme pour avoir pu fonder des diiTéreoces spécifiques aussi nombreuses que celles qui ont existé parmi les premiers habitants de notre globe.

Le terme de nos recherches, quant à la reproduction et à la multiplication des animaux, c’est l'œuf incontestablement. Nous savons que jamais il ne se forme d'œuf librement, mais que ce point de départ de tout être nouveau est le produit d’un organisme spécial ; c’est-à-dire qu’il suppose l'existence d’un parent. Notre science ne va pas au delà. C’est seulement dans les limites ainsi posées que nous pouvons discuter la question de reproduction. Pour ce qui est du mode d’origine des êtres organisés lors de leur apparition première, il est évident que la science ne nous fournit encore aucune donnée précise, et si je me suis aventuré à dire que le point de départ le plus simple me paraissait être l’œuf, c’est par analogie avec ce qui a lieu lors de la reproduction. Il semble, en effet, naturel que la condition préalable nécessaire à la reproduction d’un nouvel être soit envisagée comme une des conditions préalables nécessaires à sa première apparition ; et lorsque nous voyons tous les nouveaux êtres organisés appartenant à des types existants commencer par un œuf, il semble légitime de supposer aussi que l'œuf a été le point de départ de l'espèce à son origine. S'il est incontestable que, pour la reproduction, un parent soit nécessaire à la production d'un œuf, jusqu’à ce qu'il ait été démontré que l'étre primitif s'est formé autrement, je ne puis m’empêcher de m’arrêter, dans l’état actuel de nos connaissances, à l'idée d'un œuf primitif ayant pour parent un acte de création.

Ainsi voilà le cas le plus simple auquel nous puissions être conduits, si nous nous en tenons scrupuleusement à l'étude des faits ! Or, même ce cas le plus simple est fort complexe ; il a des dépendances nombreuses et étendues dont il nous est impossible de concevoir qu’il soit isolé. Notre perplexité et notre embarras demeurent donc les mêmes. Que serait-ce si nous admettions, comme le font certaines théories, des conditions bien plus nombreuses et bien plus compliquées, des dépendances multiples, des agents inharmoniques, etc. ? Et cependant les auteurs de ces théories n’en sont pas le moins du monde embarrassés.

(1) Voyez plus loin, section xvi.

assez loin pour affirmer que ces influences multiples pouvaient réellement aller jusqu’à produire des organismes vivants, sans s’apercevoir combien l’effet était hors de proportion avec la cause, et sans songer que l’action elle-même des agents physiques sur les êtres organisés suppose l’existence préalable de ceux-ci (1).

Il y a eu, tous les géologues le reconnaissent (2), dans l’histoire de la terre, une certaine période à laquelle aucun animal n’existait encore, bien que, dans ce temps-là, la constitution matérielle de notre globe et les forces physiques

(1) Un examen critique de ce point dissipera en grande partie la confusion qui règne dans les discussions relatives à l'influence des causes physiques sur les êtres organisés. Qu'il existe des rapports définis entre les animaux, les végétaux et les milieux dans lesquels ils vivent, aucun de ceux à qui les phénomènes du monde organique sont connus n’en peut douter. Que ces milieux et tous les agents physiques à l’œuvre dans la nature exercent une certaine influence sur les êtres organisés, c’est tout aussi évident. Mais avant qu’une telle action pût avoir lieu et se faire sentir, il a fallu que les êtres organisés existassent. Le problème posé renferme donc deux questions : 1° l'influence des agents physiques sur les animaux et les plantes déjà existant ; 2° l’origine de ces êtres. Quand on a reconnu l’influence de ces agents sur les êtres organisés aussi loin et aussi profondément qu'il est possible de la constater (voyez sect. xvi), il reste toujours la question d’origine, sur laquelle nul débat, nulle observation n’a encore fait la lumière. Pour certaines personnes, les organismes ont spontanément pris naissance sous l’action immédiate des forces physiques et se sont successivement et de plus en plus diversifiés, grâce aux changements graduellement produits en eux par ces mêmes forces. Selon d’autres, Dieu a institué, à l’origine des choses, les lois qui régissent la nature, et de l’activité de ces lois sont résultés les êtres vivants. Pour d’autres encore, ces êtres doivent naissance à l’intervention immédiate d’un Créateur intelligent. Les paragraphes suivants ont pour objet de démontrer qu’il n’y a pas, dans la nature, de lois ou de forces connues des physiciens à l’influence et à l'action desquelles puisse être rapportée l'origine des êtres organisés ; qu’au contraire, la véritable nature de ces êtres, leurs rapports, soit entre eux, soit avec le monde ambiant, révèlent une pensée, et ne peuvent conséquemment être attribués qu’à l’action immédiate d’un être pensant, bien que la manière dont ils ont été appelés à l’existence demeure, pour l’heure présente, un mystère.

(2) Un petit nombre de géologues seulement inclinent encore à croire que les couches les plus inférieures où soient rencontrés les fossiles ne sont cependant pas les dépêts le plus anciennement formés depuis l’apparition des êtres organisés. Mais ceux-là même qui supposent qu’on pourra découvrir, au-dessous de ces dépôts fossilifères, d’autres couches fossilifères plus anciennes, ou qui croient à la destruction, par les agents plutoniques, des fossiles des terrains inférieurs ( Powell’s Essays, etc., p. 424) ; ceux-là même, dis-je, doivent reconnaître que, à la plus grande profondeur où les fossiles aient été trouvés, on a rencontré des organismes extrêmement divers (voyez section vu). De plus, il y a entre les plus anciens fossiles découverts dans les différentes parties du globe

agassiz, 2

DE L’ESPÈCE

à l’action desquelles il est soumis fussent absolument les mêmes qu’aujourd’hui (1). Ce seul fait suffirait à prouver que les forces de la matière étaient impuissantes à produire au jour un être vivant quelconque.

Les physiciens ont de ces forces une connaissance incontestablement plus complète épie les naturalistes qui rapportent aux agents physiques l’origine de l’organisation et de la vie. Eh bien, demandons aux physiciens si la nature de ces agents n’est pas spécifique, si leur mode d’action n’est pas spécifique? Tous répondront par l’affirmative. Demandonsleur encore si, dans l’état actuel de nos connaissances, il est admissible que les forces physiques aient produit, à une époque quelconque, quelque chose qu’elles ne dussent pas produire plus longtemps, et s’il est probable que ce quelque chose ait été les êtres organisés? Ou je me trompe fort, ou les maîtres dans cette branche de la science répondront unanimement : Rien de cela n’est possible.

Non, la corrélation existant entre les êtres animés et les circonstances ambiantes est de tel caractère qu’elle révèle une pensée (2). Force nous est donc de regarder ces rapports comme établis, déterminés, réglés par un être pensant. Ils ont dû être fixés, pour chaque espèce, dès l’origine, et leur persistance à travers toutes les générations qui se sont succédé (3) est une preuve nouvelle que les relations des individus entre eux (4), celles de genre, celles de famille, celles enfin des degrés d’affinité supérieurs (5) n’ont pas été déterminées avec moins de rigueur que celles qui s’observent entre les animaux et le monde environnant. Ce n’est

une telle similitude de caractères, qu’on ne peut plus douter, à mon avis, que nous n'ayons la connaissance positive des types primordiaux du règne animal. Celte conclusion me semble confirmée par cet autre fait, que partout, au-des- Sous des couches fossilifères les plus anciennes, ou trouve d'autres couches stratifiées dans lesquelles il est impossible de découvrir même la trace d'êtres organisés.

(1) Voyez ci-après, section xxi.

(2) Voyez ci-après, section xvt.

(3) Voyez ci-après, section xv.

(4) Voyez ci-après, section xvii.

(5) Voyez ci-après, section vi.

donc pas seulement dans ce dernier ordre de rapports que la pensée éclate, mais d’autres pensées se manifestent encore qui embrassent à la fois, dans l’ensemble et dans les détails, chacun des caractères de chacune des espèces.

A l’appui de cet argument on peut invoquer tous les faits relatifs à la distribution géographique des animaux et des plantes, et en particulier le caractère de toutes les faunes et de toutes les flores répandues à la surface du globe. 11 faut lire les ouvrages spéciaux sur la botanique ou la zoologie de contrées différentes, ou les traités particuliers sur la distribution géographique des êtres animés, pour se faire une idée de l’extrême variété des animaux et des plantes qui vivent ensemble dans une même région (1). Je ne veux pas entrer dans de plus longs détails sur ce sujet; il sera traité plus complètement dans une des sections suivantes (2).

Mais, objectera-t-on peut-être, certains animaux qui vivent dans des conditions exceptionnelles offrent des particularités de structure qui semblent le résultat de ces conditions ; ainsi le Poisson aveugle, l’Écrevisse aveugle et les Insectes aveugles (3) de la caverne du Mammouth, dans le Kentucky, fournissent un témoignage incontestable de l’influence immédiate de conditions exceptionnelles sur l’organe

(1) Schmarda, Die Geographische Verbreilung der Thiere, 3 vol. in-8°. Wicn, 1853. — W. Swainson, A Trealise on the Geograpby and Classification of Animais. London, 1835, in-12. — E. A. G. Zimmermann, Spccimcn zoologiœ geographicœ, (Juadrupedum domicilia et migrationes sistens. Lugduni liatavorum, 1777, in-4°. — Humboldt, Essai sur la géographie des plantes , in-4". Paris, 1805; et Ansichlen der Nalur , 3 e édition, in-12. Stuttgart et Tübingen, 1849. — Robert Brown, General Remarks on the Botany of Terra Australis. London, 1814. — Schouw, G rundziige eincr allgemeinen l’flansengeographie , avec atlas in-folio. Berlin, 1823. — Alph. de Candolle, Géographie botanique raisonnée, 2 vol. in-8°, Paris, 1855. — On trouvera plus loin, section îx, des renvois aux ouvrages spéciaux.

(2) Voyez plus loin, section ix.

(3) Jef. Wyman, Description ofablind Fish from a cave in Kentucky, dans Silliman's Journal, 1843, vol. XLV, p. 94, et 1854, vol. XVII, p.258. — Th. G. Tellkampf, Ueber den blinden Fish der Mammuthhühlc des h en lucky, dans les Archives de Müller, 1844, p. 381. — Th. G. Tellkampf, lleschreibung ciniger neuer in der MammuthhOhle aufgefundener Gatlungen non Glicderthinren, dans les Archives de Wiegmann , 1844, vol. 1, p. 318. — L. Agassiz, Observations on the blind Fish of the Mammolh cave, dans le Journal de Silliman, 1851, vol. XI, p. 127.

DE L’ESPfeCE.

de la vision. S’il en est ainsi, dirai-je à mon tour, comment se fait-il que ce poisson remarquable, 1 ' Amblyopsis spelæus t ait des affinités même éloignées avec les autres poissons ? La somme des influences qui sont intervenues dans la production de ce poisson aveugle aurait-elle été capable d’imaginer cette combinaison de dispositions structurales communes à ce poisson et à tous les autres et de particularités le distinguant au contraire d’eux tous? L’existence d’un œil rudimentaire, découvert par le docteur J. Wyman dans le poisson aveugle, ne prouve-t-elle pas plutôt que cet animal, comme tous les autres, a été créé, avec tous ses caractères particuliers, par le fiat du Tout-Puissant, et que ce rudiment d’œil lui a été laissé comme réminiscence du plan général de structure sur lequel est construit le grand type auquel il appartient? Peut-être un de ces naturalistes qui savent ainsi, mieux que les physiciens, ce que peuvent produire les forces physiques, qui savent ce qu’elles ont produit, qui savent qu’elles ont produit des êtres organisés, nous expliquera-t-il pourquoi les grottes souterraines de l’Amérique donnent naissance à des Poissons aveugles, des Crustacés et des Insectes aveugles, tandis que celles de l’Europe mettent au monde des Batraciens à peu près aveugles? Si aucune pensée n’a présidé à ces choses, pourquoi donc le Proteus anguinus , vrai batracien, forme-t-il, avec un certain nombre d’autres Batraciens du Nord-Amérique et du Japon, une des séries les plus naturelles que l’on connaisse dans le règne animal, et dans laquelle chaque membre constitue un degré distinct de l’échelle (!)?

Nous voilà débarrassés de l’idée fausse qu’il puisse exister un rapport génésique quelconque entre les forces brutes elles êtres organisés. Il nous reste maintenant à parcourir un vaste champ pour déterminer entre les premières et les seconds, dans toute leur étendue et dans leurs limites vraies, les relations véritables (2). Une simple allusion au mode de

(1) Voyez plus loin, section xii.

(2) Voyez plus loin, section xvi.

respiration propre aux divers types d’animaux et aux organes locomoteurs, qui sont plus particulièrement affectés par les circonstances de ce mode, suffira pour rappeler aux naturalistes l’importance extrême qu’a pour la classification la structure de ces parties. Ils conviendront que l’on comprendrait mieux leurs explications, si les différences de structure que présentent les organes étaient étudiées au point de vue strict de leur corrélation directe avec le monde au sein duquel les animaux se meuvent et respirent. N’aurions-nous pas dû cesser depuis longtemps d’appeler du même nom d’ailes et de pattes des appendices locomoteurs aussi différents que ceux des Oiseaux et des Insectes? Continueronsnous à appeler poumons les cavités respiratoires des limaces, tout comme les voies aériennes des Mammifères, des Oiseaux et des Reptiles? Une grande réforme est indispensable dans cette partie de notre science, et aucune étude ne peut mieux nous y préparer que la recherche des dépendances mutuelles de la structure des animaux et des conditions dans lesquelles ils vivent.

On retrouve des types identiques dans les circonstances les plus différentes.

Autant la diversité des animaux et des plantes qui vivent dans des circonstances physiques identiques démontre que les êtres organisés sont, quant à l’origine, indépendants du milieu dans lequel ils résident, autant cette indépendance devient de nouveau évidente quand on considère que des types identiques se rencontrent, partout, dans les conditions les plus variées. Qu'on réunisse toutes ces influences diverses, toutes les ccndilions d’existence, sous l’appellation commune d’inlluences cosmiques, de causes physiques ou de climats, dans la plus large acception du mot, on découvrira toujours à cet égard des différences extrêmes

DE L’ESPÈCE

à la surface du globe. Cependant on voit vivre ensemble normalement, sous leur action, les types les plus semblables ou même des types identiques (je prends ici celte expression de types dans toutes ses acceptions les plus variées). 11 n’y a aucune différence de structure entre les Harengs de la zone arctique et ceux de la zone tempérée, ceux des tropiques et ceux des régions antarctiques. 11 n’y en a pas davantage entre les Renards et les Loups des parties du globe le moins voisines (1). Et d’ailleurs, quand il y en aurait une, quand on exagérerait l’importance des différences spécifiques qu’il y a entre ces animaux, pourrait-on montrer entre ces différences et les influences cosmiques un rapport quelconque qui rendît compte en même temps de l’indépendance de leur conformation générale? En d’autres termes, comment admettre que ces causes produisent des différences dans l’espèce, et en même temps déterminent l’identité dans le genre, l’identité dans la famille, l’identité dans l’ordre, dans la classe, dans l'embranchement? Identité dans tout ce que la structure animale a de réellement important, de dominant, de compliqué, voilà d’une part ce qui résulterait de l’action des causes les plus diverses; diversité dans les choses d’un ordre très-secondaire, voilà d’autre part ce qu’auraient déterminé ces mêmes causes physiques extrêmement diverses auxquelles les animaux devraient l’existence. Quelle logique!

Tout cela n’atteste-t-il pas au contraire que les êtres organisés manifestent la plus surprenante indépendance à l’égard des forces physiques au milieu desquelles ils vivent, une indépendance si entière, qu’il est impossible de l’attribuer à une autre cause qu’à une Puissance suprême, gouvernant à la fois les forces physiques et l’existence des animaux et des végétaux, et maintenant entre les unes et les autres un rapport harmonique, par une adaptation réciproque dans laquelle on ne saurait voir ni une cause ni un effet?

(1) Je pourrais citer une infinité d’autres exemples que tous les naturaliste» de profession auront présents à l’esprit ; mais ceux que je viens do mentionner suffisent.

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