‹ De l'espèce et de la classification en zoologieChapitre 61 sur 93 · CONTINUATEURS DE LINNÉ · texte numérisé non relu

CONTINUATEURS DE LINNÉ

par Linné. Ses adversaires eux-mêmes étaient dominés par la pensée du maître. L’examen critique des divers systèmes proposés, soit pour l’arrangement d’une classe en particulier, soit pour celui du Règne tout entier, démontre que tous ont été conçus d’après un même principe, c’est-à dire d’après cette idée que les animaux doivent être groupés en classes, ordres, genres et espèces suivant leur plus ou moins grande ressemblance extérieure.

Mais Cuvier n’eut pas plutôt fait connaître au monde savant ses vastes recherches sur la structure interne de tous les êtres du Règne animal que, à l’envi les uns des autres, les naturalistes entreprirent de refondre la classification. On établit de nouvelles classes, de nouveaux ordres, de nouveaux genres; on décrivit de nouvelles espèces; on introduisit toutes sortes de divisions intermédiaires sous le nom de familles, de tribus, de sections, etc. Cuvier lui-même, et après lui Lamarck, allèrent plus loin que pas un dans ces ten^ tatives. 11 est, toutefois, arrivé souvent que les divisions introduites par Lamarck avec des dénominations nouvelles n’étaient, sous une forme plus systématique, que l’expression pure et simple des résultats obtenus par Cuvier dans ses dissections et indiqués dans ses Leçons sur l’anatomie comparée , comine autant de divisions nouvelles auxquelles aucun nom n’avait été donné. Cuvier a, lui-même, admirablement exprimé l’influence que ses recherches anatomiques eurent sur la Zoologie, et expliqué comment les perfectionnements de la classification contribuèrent à faire avancer l’anatomie comparée. 11 dit, en effet, à la page vi de la préface du Règne animal : « Je dus donc, et cette obligation me prit » un temps considérable, je dus faire marcher de front ï l’anatomie et la zoologie, les dissections et- le classement; » chercher dans mes premières remarques sur l’ofganisation k des distributions meilleures ; m’en servir pour arriver à » des remarques nouvelles ; employer encore ces remarques » à perfectionner les distributions ; faire sortir enfin de celte » fécondation mutuelle des deux sciences l’une par l’autre, » un système zoologique propre à servir d’introducteur et

» de guide dans le champ de l’anatomie, et un corps de doc- » trine anatomique propre à servir de développement et d’exd plication au système zoologique. »

Il est inutile de raconter en détail tout ce qui se fit, durant cette période, dans le but de perfectionner le système de la Zoologie. Il suffît de dire que la première décade de ce siècle ne s’était pas encore écoulée, et, déjà, l’on avait caractérisé d’après cette méthode un nombre de classes double de celui qu’avait adopté Linné. Ce sont les classes des Mollusques, des Cirripèdes, des Crustacés, des Arachnides, des Annélides, des Entozoaires (Vers intestinaux) , des Zoophytes, des Radiaires, des Polypes et des Infusoires. Cuvier n’en avait d’abord admis que huit (1) ; Duméril en fit neuf (2) ; Lamarck en porta successivement le nombre à onze, puis à quatorze (3). Les Céphalopodes, les Gastéropodes et les Acéphales, pour la première fois nommés par Cuvier, n’avaient d’abord été considérés par lui que comme des ordres de la classe des Mollusques. De même, les Echinodermes, bien qu’il eût été le premier à les circonscrire dans leurs limites naturelles, ne constituaient alors qu’un ordre de la classe des Zoophytes. Ne parlons pas des animaux inférieurs dont la structure interne était alors inconnue et qui demeuraient dans une grande confusion. Dans celle rapide esquisse des premières subdivisions qui, sous l’influence de Cuvier, furent opérées dans les classes des Insectes et des Vers instituées par Linné, j’ai nécessairement laissé de côté les travaux importants par lesquels des écrivains spécialistes contribuèrent à notre connaissance de certaines classes séparées. J’ai borné mes observations à ceux des naturalistes qui ont envisagé le sujet de plus haut et sur une plus large échelle.

Jusque-là, aucune tentative n’a encore été faite pour com-

(1) G. Cuvier, Tableau élémentaire de l'Ilisl. nat. des anirn., Paris, 1798, in-8.

(2) A. C. Duméril, Zoologie analytique, etc., Paris, 1806, in-8.

(3) J. B. de Lamarck, Système des animaux sans vertèbres, ou Tableau général, etc., Paris, 1801, in-8. — Hist. nat. des anim. sans vertèb., etc., Paris, 1815-1822, 7 vol. in-8.

biner les classes entre elles et en former, d’un point de vue supérieur, des groupes plus généraux. On ne va pas au delà de la division de l’ensemble du Règne en Vertébrés et Invertébrés, ce qui correspond aux Ç ti a Evalua et UUX Çwa avaïua d’Aristote. Tous les efforts ont tendu bien plutôt à l’établissement d’une série naturelle remontant de l’Infusoire à l’Homme. Bientôt cela va devenir, pour un grand nombre, la tendance favorite et De Blainville finira par présenter cette idée comme une doctrine scientifique.

Période de Cuvier. — Systèmes anatomiques.

La période la plus importante de l’histoire de la Zoologie ne s’ouvrit véritablement qu’en 1812, le jour où Cuvier déposa sur le bureau de l’Académie des Sciences, de Paris, les résultats de ses recherches sur les rapports les plus intimes de certaines classes du Règne animal entre elles (1). Il en concluait que tous les animaux ont été construits sur l’un ou l’autre de quatre plans différents ou, pour ainsi dire, ont été coulés dans quatre moules. Jamais vue plus féconde n’avait été soumise à l’appréciation des observateurs ; sans doute, elle n’a pas encore produit toutes les conséquences qui doivent immanquablement en découler plus tard, mais on lui doit les plus solides progrès que la classification générale ait faits, depuis Aristote. Et à moins que je ne me trompe grandement, des changements proposés dans nos systèmes par les écrivains modernes ceux-là seuls ont été un progrès réel et non pas un pas en arrière, qui ont été d’accord avec ce principe fondamental.

Ce grand principe, introduit par Cuvier dans la science, voici en quels termes mémorables il l’a exprimé lui-même : i Si l’on considère le Règne animal d’après les principes que » nous venons de poser, en se débarrassant des préjugés

(1) Ann. du JHutéum i’hisl. nal., XIX, Paris, 1812.

DE Î.A CLASSIFICATION

» établis sur les divisions anciennement admises, en n’ayant » égard qu’à l’organisation et à la nature des animaux, et b non pas à leur grandeur, à leur utilité, au plus ou moins » de connaissance que nous en avons, ni à toutes les autres » circonstances accessoires, on trouvera qu’il existe quatre b formes principales, quatre plans généraux, si l’on peut » s’exprimer ainsi, d’après lesquels tous les animaux sem- » blent avoir été modelés et dont les divisions ultérieures, » de quelque titre que les naturalistes les aient décorées, ne b sont que des modifications assez légères, fondées sur le b développement ou l’addition de quelques parties, qui ne » changent rien à l’essence du plan, b

Aussi me paraît-il incroyable que, en présence de paroles aussi expliciies, on puisse encore, à l’occasion, nous représenter Cuvier comme favorable à la division du Règne animal en Vertébrés et Invertébrés (l). Cuvier fut d’ailleurs le premier à reconnaître pratiquement que toutes les divisions adoptées dans son système n’ont pas une égale valeur. C’est là un point capital, encore bien que le grand anatomiste n’ait pas su trouver l’exacte mesure de chacun des groupes institués par lui. Il faut se rappeler, en effet, que, au temps où il écrivait, les naturalistes s’obstinaient à établir une série uniforme et continue embrassant tous les animaux et à former une chaîne, entre les anneaux de laquelle ils n’admettaient pas qu’il pût y avoir d’intervalles inégaux. La devise de l’école était N< attira non facit saltwn, et on appelait ce système : la chaîne des êtres.

Voici la classilication du Régne animal à laquelle Cuvier fut conduit :

Classification de Cuvier (2).

1 er Embranchement. ANrMAUX VERTÉBRÉS.

Cl. 1. Mammifères. Ord. Bimanes, Quadrumanes, Carnivores,

(1) Ehrenberg (C. G.), Uie Corallenlhicre des rothen Mecrcs , Berlin, I83ft, in-û, p. 30, note.

(2) Le Règne animal distribué d’après son organisation. Paris, 1829,

Marsupiaux, Rongeurs, Édentés, Pachydermes, Ruminants, Cétacés.

Cl. 2. Oiseaux. Ord. Rapaces, Passereaux, Grimpeurs, Gallinacés, Échassiers, Palmipèdes.

Cl. 3. Reptiles. Ord. Chéloniens, Sauriens, Ophidiens, Batraciens.

Cl. 4. Poissons. l re série, Poissons proprement fûts. Ord. Acauthoptérygiens, Abdominaux, Subbrachiens, Apodes; — I.ophobranches, Plectognates. 2 e série, Chondroptérygien*. Ord. Sturioniens, Sélaciens, CyclostOmes (1).

2" embranchement. ANIMAUX MOLLUSQUES.

Cl. 1. Céphalopodes. Pas de subdivisions en ordres ou fumilles.

Cl. 2. Ptéropodes. Ni ordres, ni familles.

Cl. 3. Gastéropodes. Ord. Pulmonés, Nudibranches, Inférobranches, Tectibranches, Hétéropodes, Pectinibrancbes, Tubulibrancbes, Scutibranches, Cyclobranches.

Cl. 4. Acéphales. Ord. Testacés, Tuniciers.

(3. 5. Brachiopodes. Ni ordres, ni familles.

CL 0. Ciurhopodes. Ni ordres, ni familles.

3 1 " Embranchement. ANIMAUX ARTICULÉS.

Cl. 1. Annélides. Ord. Tubicoles, Dorsibranches, Abrancbes.

Cl. 2. Crustacés. l re section. Maiaeostraet*s. Ord. Décapodes, Stomapodcs, Amphipodes, Læmodipodes, Isopodes. 2 n section, Entoniostraeés. Ord. Branchiopodes, Pœcilopodes, Trilobites.

Cl. 3. Arachnides. Ord. Pulmonées, Trachéennes.

Cl. 4. Insectes. Ord. Myriapodes, Thysanoures, Purasiles, Suceurs, Coléoptères, Orthoptères, Hémiptères, Névroptères, Hyménoptères, Lépidoptères, Rhipiptères, Diptères.

4 e Embranchement. ANIMAUX RAYONNÉS.

Cl. 1. Échinodermes. Ord. Pédicellés, Apodes.

CI. 2. Vers Intestinaux. Ord. Nématoïdes (Entozoaires et Épizoaires), Parenchymateux.

Cl. 3. Acai.éphes. Ord. Simples, Hydrostatiques.

<3. 4. Polypes. (Anthozoaires, llydroïdes, Bryozoaires, Corallineset Éponges). Ord. Charnus, Gélatineux, à Polypiers.

2* édit., 5 vol. in-8. — Les classes des Crustacés, des Arachnides et des Insectes ont été élaborées par Latreitle. — Pour les modifications successives apportées par Cuvier à cette classification, voyez le Tableau élémentaire et les Annotes du Muséum, vol. IX, cités dans la section précédente; voyez aussi la l ro édit, du Règne animal, 1817, h vol. in-8.

(1) Cf. Règne animal, 2 e édit., t. K, p. 128 et 383.

Cl. 5. Infusoires. Ord. Rotifères, Homogènes (renfermant les Polygastriques et quelques Algues).

Si l’on considère les systèmes zoologiques du siècle passé, celui de Linné, par exemple, et si on les compare avec les . systèmes plus récents, comme celui de Cuvier, il est impossible de méconnaître que, là même où les découvertes ont peu ajouté à notre savoir, le sujet a été traité d’une manière toute différente; c’est qu’on avait des données beaucoup plus étendues, non-seulement sur la structure interne des animaux, mais encore sur ce qui est relatif à la gradation des groupes supérieurs.

Linné n’a pas de divisions d’un ordre plus élevé que les classes. Cuvier; pour la première fois, introduit quatre grandes divisions qu’il appelle embranchements, et aux- . quelles il subordonne les classes, dont il admet trois fois plus que Linné. De plus, celui-ci divise ses classes en ordres; audessous des ordres il institue les genres, puis enlin les espèces. Et il fait cela systématiquement, admettant la même gradation dans toutes les classes ; si bien que chacune des six classes du Suédois est subdivisée en ordres, et ceux-ci en genres avec leurs espèces. Des familles, comme on les comprend aujourd’hui, Linné n’en a point idée.

La classification de Cuvier ne présente pas un cadre aussi régulier. Dans certaines classes, après en avoir posé les caractères, il passe immédiatement à l’énumération des genres qu’elles contiennent, et il ne groupe ces derniers ni en ordres, ni en familles. Dans d’autres, il inscrit des ordres sous le titre de la classe et alors il procède à la caractérisation des genres; dans d’autres encore, il admet, audessous de la classe, non-seulement des ordres et des familles (subordonnant toujours, dans ce cas, la famille à l’ordre), mais encore un certain nombre de divisions secondaires par lui appelées sections, divisions, tribus, etc., avant d’en arriver aux genres et aux espèces. A l’égard des genres mêmes on observe des dissemblances marquées dans les différentes classes. Parfois le genre est, pour lui, un groupe

très-compréhensif d’espèces qui diffèrent largement l’une de l’autre ; c’est ce qu’il appelle les « grands genres. » D’autres fois le genre est d’étendue limitée et renferme des espèces homogènes sans autre division; et, d’autres fois encore, les genres sont subdivisés en ce qu’il appelle i sousgenres » ; ce qui est ordinairement le cas pour ses « grands genres ».

La gradation, chez Cuvier, varie donc suivant les classes. Les unes ne contiennent que des genres et des espèces et n’ont ni ordres, ni familles, ni subdivisions d’aucune sorte. Les autres renferment des ordres, des familles, des genres et, en outre, une variété de subdivisions d’inégale étendue et de signification diverse. Cette inégalité entre toutes les divisions de Cuvier est due, sans doute, à l’état de la Zoologie et des Muséums à l’époque où il écrivait, ainsi qu’au parti pris de n’admettre, dans son ouvrage, que les représentants du Règne animal dont il lui était possible d’étudier plus ou moins complètement, par lui-même, la structure anatomique. Mais elle doit être attribuée aussi à cette conviction, souvent exprimée par lui, qu’il n’y a pas chez les animaux cette uniformité ou cette gradation sérielle, régulière, que plusieurs naturalistes tentaient d’introduire dans leurs classifications.

Classification de Lamarck.

Histoire naturelle des animaux sans vertèbres , etc., Paris, 1815-22, 7 vol. in-8. — Deuxième édition, avec notes, publiée par Mil. Deshavea et Milne-Edwards ; Paris, 1835-43, 11 vol. in-8. — Pour les modifications successives de cette classification, voyez : Système des animaux sans vertèbres, etc., Paris, 1801, in-8. — Philosophie zoologique, etc., Paris, 1809, 2 vol. in-8. — Extrait du cours de zoologie du Muséum d'histoire naturelle, etc,, Paris, 1812, in-8.

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