‹ De l'esprit chrétienChapitre 24 sur 25 · LE JEUDI 6 AOUT · texte numérisé non relu

LE JEUDI 6 AOUT

Mes gheks Enfants,*

En yenant présider moi-même cette distribution des prix, j'ai tenu à domier à votre chère maison et à toute la bonne ville de Rethel un témoignage de mon dévouement paternel et démon affection. Je suis heureux du concours empressé de toutes les Autorités qui ont bien voulu embellir cette fête de leur présence ; en se joignant au nombreux Clergé de cette ville et des environs, à cette réunion choisie de parents et d'amis, les représentants du pouvoir

nous donnent de leur bienveillance une preuve que nous savons apprécier, et dont nous tenons à leur exprimer notre vive reconnaissance. Bien ne manque à cette solennité, et nous nous en réjouissons : car tout notre désir est que cet établissement prospère, et qu'il offre aux familles clurétiennes un asile hospitalier, où leurs enfants trouveront, avec le développement intellectuel, avec la culture de toutes les sciences humaines, la sécurité et les avantages d'une éducation chrétienne. Nous continuerons ainsi la pensée de mon vénérable Prédécesseur, à qui la ville de Bethel doit la fondation d'une œuvre aussi utile et aussi pleine d'espérances.

Le discours que vous venez d'entendre a un cachet maternellement paternel, pour rappeler une expression de saint François de Sales : dans un style gracieux et inspiré par son cœur, votre Directeur intelligent et dévoué a fait ressortir le rôle de l'affection dans l'éducation. Rien n'est plus vrai que cette pensée : il faut aimer les enfants pour les bien élever, et il faut que les enfants aiment leurs maîtres pour que l'éducation s'achève avec la perfection relative dont les choses humaines sont capables. Ces

deux conditions sont absolument indispensables ; si la seconde manque, l'action de la première est paralysée, et réciproquement. D ne suffit pas que la pluie tombe du ciel, chaude et abondante ; il faut que la terre qui la reçoit soit bien préparée et la boive avec avidité : si la pluie tombe sur im sol pierreux, elle glisse sans laisser trace de son passage. Partout icibas, quand deux éléments sont mis en contact pour agir l'un sur« l'autre, il faut une pénétration mutuelle : or l'âme de l'homme ne se laisse pénétrer sérieusement que par le cœur. Je n'ajouterai rien à toutxe qui a été si bien dit sur ce sujet.

Je voudrais en tirer une autre conséquence, c'est que l'éducation de l'homme ne peut guère se scinder, qu'on ne peut guère faire de l'instruction à part, isoler l'enseignement de la culture morale et de l'éducation religieuse. L'âme humaine est complexe, il est vrai, elle a les facultés les plus variées, mais en même temps elle est un tout harmonique : au-4essus des études particulières et de la culture de chaque faculté, il doit y avoir une pensée dominante qui dirige le concert ; car l'âme d'un enfant est un clavecin dont toutes les touches doivent marcher ensemble

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sous une commune inspiration : l'àme d'un enfant est une plante dont la végétation divine doit se développer dans une forme harmonique, et dont toutes les parties se rattachent à un ensemble qui a ses lois déterminées. Sans cette précaution, vous aurez des latinistes, des hellénistes, des géomètres, des littérateurs en herbe, mais vous n'aurez point d'honunes ; l'éducation sera manquée, parce que l'éducation est une harmonie.

C'est là. Messieurs, un principe certain, mais trop souvent méconnu. On considère les différentes facultés de l'enfant comme des choses isolées et dont la culture se fait séparément, sauf, ensuite, à les voir s'accorder ensemble, comme elles pourront! Que pensieriez-vous d'un planteur de jardms d'agrément, qui se serait procuré les essences d'arbres les plus rares et les plus belles, qui les mettrait sans ordre dans un immense parc ; dans les allées ou en dehors des allées, n'importe, groupées ou séparées par des distances inégales et irrégulières? Vous loi diriez sans doute, qu'à toute œuvre d'art doit présider une vue d'ensemble ; que dans un parc il faut d'abord un plan général, où les détails viennent se

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combiner ; quaucun arbre, fût-il le plus beau et le plus rare, ne doit être placé sans ordre; que les massifs, les corbeilles de fleurs, les perspectives, tout doit être ménagé, d'après les règles du beau et du gracieux, et que les moindres détails ont besoin d'être harmonisés dans le tout. — L'âme humaine, Tàmed'un enfant est le plus beau parc; c'est, dit Clément d'Alexandrie, la plus magnifique propriété de Dieu. Celui à qui la culture en a été confiée doit y répandre lés semences les plus variées, y planter les plus riches essences végétales, je veux'parler des sciences, des lettres, et de tout ce qui prépare le développement de l'ûitelligence et du coBur. Mais si à cette œuvre si importante ne préside pas une marche régulière et harmonique, si l'ordre et une combinaison lumineuse, lucidtis ordo, ne relient pas toutes les parties, ce sera ime œuvre manquée ; vous obtiendrez peut-être des savants, comme on obtient un produit chimique. Yous aurez des savants ou plutôt des demi-savants, anguleux, systématiques, quelquefois étrangers à la science si indispensable du sens commun» et dont les facultés seront comme des

ossements déboîtés, formant l'asseinblage le plus bizarre.

De ces maximes incontestables, dédnisond encore une conséquence de la plus haute gravité, que nous opposerons à certaines tendances de notre époque, n &ut que l'éducation tout entière, l'instruction conune la formation du cœur, soit dirigée par l'esprit chrétien, imbibée et complètement pénétrée de Christianisme. Il ne suffit pas de tracer ainsi son programme : tel professeur enseignera le latin, le grec, tel autre les mathématiques, un troisième l'histoire, puis, à côté de cet enseignement, on sèmera quelques idées religieuses, et tout sera dit. — Tel n'est point pour nous le t}rpe de l'éducation véritable, et surtout de l'éducation religieuse. Nous croyons d'abord que tout parle chez le professeur, même le silence, et que certaines restrictions, certains airs négatifs sont une douche froide pour la foi d'un enfant. Nous croyons qu'un professeur pieux n'enseignera ni la grammaire, ni les mathématiques, ni le grec, comme celui qui est incrédule, ou du moins indifférent. L'homme ne se dédouble pas ainsi, et la teinte générale des convictibns se reflète sur tout,

même sur les objets les plus ordinaires. Dans Téducation chrétienne, pour reprendre notre comparaison, il doit y avoir un plan d'ensemble, et d'ensemble religieux, où les plantes les plus exotiques, c'està-dire les connaissances qui sembleront les plus étrangères à la foi, auront leur culture dans un sol chrétien, et sans changer de nature, se parfumeront d'une atmosphère religieuse, qui embaumera le cœur de l'enfant, même quand il étudiera les sciences ou la grammaire. — Voilà le résultat de l'expérience ; on pourra faire des théories en sens contraire, mais la loi restera immobile, parce qu'elle est fondée sur la connaissance pratique de l'humanité. Chez le processeur comme chez l'élève, l'homme n'est point un composé de facultés isolées, et se cultivant en dehors d'un centre commun. L'âme humaine n'est point une collection de chambres séparées, sans communication les unes avec les autres, où l'on dépose, comme dans une gare de chemin de fer, les objets les plus disparates et numérotés par ordre d'inscription. L'âme est un tout, dont les parties sont toujours en rapport avec le point central ; et la résultante de l'éducation doit être une harmonie, qui

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embrasse et contienne dans sa synthèse toutes les notes inférieures ; et si Thamionie de l'ensemble n'est pas chrétienne , alors que sera-t-elle ? Une étrange dissonnance, ou l'absence de tout principe vital. Elle sera comme une succession de notes, mais sans clef à la tète du solfège : alors qui déterminera la valeur des notes ?

J'insiste sur ce point, car il est capital, et cependant il est complètement méconnu par certains esprits. On considère trop l'éducation comme une œmTC multiple, mais sans imité, et dont les détails n'ont point de rapport nécessaire les uns avec les autres. Dans telle case de l'esprit on logera de l'algèbre, ailleurs de l'histoire, plus loin de la grammaire ; et dans une autre case tout-à-fait séparée, on logera un peu de Christianisme. Puis, quand tout cela veut marcher ensemble, le grec va d'un côté, l'algèbre de l'autre ; quant à l'élément rehgieux, on le cherche parfois, et l'on ne sait pas trop ce qu'il est devenu.

Aussi, Messieurs, nous tenons à affirmer ici que, pour nous, le souffle chrétien doit tout animer dans l'éducation, il doit pénétrer partout et tout vivifier.

Soyez sans inquiétude, il ne détruira aucune des belles facultés du jeune enfant ; il éclairera son intelligence de nouvelles lumières, il fortifiera son coeur, et en protégeant le cœur contre ses faiblesses, il donnera plus d'énergie aux ailes de l'intelligence. Semblable au souffle parfumé, qui s'élève sur certaines îles, et qui, sans rien changer à l'essence de chaque fleur, lui communique une vîe nouvelle, et la ranime de ses chaudes et fécondes haleines, la religion se versera dans toutes les facultés intellectuelles et morales, en décuplera la puissance, leur donnera une activité plus énergique, tout en respectant leur nature primitive et le caractère propre dont les a douées le Créateur.

Que de fois j'ai admiré, dans ma vie, de jeunes et vigoureuses intelligences, dont le cœur était aussi tendre que pieux ! Je suis sûr que si on avait décomposé leur être moral, on n'y aurait pas trouvé une seule fibre, qui ne fût détrempée par les plus pures infiltrations chrétiennes. Leur intelligence était d'autant plus vive, que leur cœur était plus angélique. Ils marchaient à la tête de leurs condisciples dans les concours littéraires et scientifiques ; ils avaient

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conquis leur estime et leur affection par une vertu sérieuse, aimable et sincère : leur cœur était tendre et dévoué, et par l'aménité de leur caractère, ils charmaient tous ceux qui avaient quelques relations avec eux. C'était le type de l'éducation chrétienne : toutes leurs facultés étaient admirablement développées, et l'ensemble était une harmonie divine, parce que le souffle chrétien avait préparé et combiné toutes les notes du concert.

Puissiez-vous, mes chers enfants, sous la direction intelligente et dévouée de vos habiles maîtres, réaliser ce beau modèle ! Alors même que vous ne le rendriez pas dans toute sa perfection, il y aura gloire et profit à le tenter, et je ne doute pas d'un convenable succès. Dans la route du bien, comme en l'ascension d'une montagne, il y a des degrés divers, et celui qui n'arrive pas au sommet, peut toujours atteindre une position honorable en rapport avec la constance et l'énergie de la marche.

Oh I mes chers enfants, je n'ai plus qu'une parole à ajouter, et nous serions heureux qu'elle pût se graver pour toujours sur toutes les âmes de mon jeune auditoire. Que la piété soit la reine de vos

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cœurs ; car, bien comprise, la piété est rharmonie des choses divines et humaines. La vertu ne suffit pas, car la vertu seule indique un effort, une lutte virile contre les obstacles ; et cette signification est renfermée dans Tétymologie du mot. La vertu sans piété est bien exposée, surtout dans la jeunesse. La piété ajoute à Teffort l'huile qui adoucit ; elle joint à la peine l'amour qui la tempère et même la fait disparaître. Cela tient à cette maxime, que rien n'est solide en l'homme, à moins que le cœur ne soit pris ;

et que tout est sohde, quand le cœur est de la partie. Or, la piété, avec ses charmes et ses suavités, s'adresse au cœur : elle enlace le cœur avec des chaînes qui sont légères, parce que ce sont des chaînes d'amour : elle soulève les hens parfois si pesants du devoir ; elle amène le jeune enfant à comprendre cette parole de l'Evangile : a Prenez mon joug, car il est doux et léger, et en le portant, vous trouverez le repos de l'âme (1). » Fénelon disait : « Si Tenfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, tout est perdu, vous travaillez en vain (2). » Nous dirons

(1) Matth., XI, 29-30.

(2) De VEduc. des filles, c. V.

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dans le même sens : Si l'enfant, si le jeune honune ont peur de Dieu, tout est perdu : s'ils servent Dieu par amour, la piété leur apparaîtra ce qu'elle est, belle, gracieuse, aimable, et accompagnée de tous les avantages que l'homme peut désirer en ce monde et dans l'autre : Pietas adomnia utilis est, promissionem habens vitœ quœ nunc est et futurœ (1). — Aimez donc le Seigneur, mes chers enfants, aimez-le de cet amour simple, cordial, abandonné, qui est si naturel à votre âge ; aimez-le avec cette tendresse qui est un besoin pour votre cœur; alors tout vous semblera facile, gracieux, dans la pratique du bien, parce que le cœur qui aime, a des ailes et franchit d'un seul bond les difficultés : alors votre âme sera conquise par l'amour, et cette conquête est la seule vraie, la seule solide, la seule durable. Vous aimerez aussi vos bons parents, vos maîtres si affectueusement dévoués, vos chers condisciples ; et si, comme je n'en doute pas, il reste encore une place dans votre cœur, vous la réserverez à votre Archevêque, qui sera tou- * jours pour vous un père et un ami. Alors je pourrai

(1) I. 2ÏW., 4.

dire en vous quittant, en vous souhaitant d'heureuses vacances, en versant sur vos bonnes familles mes plus paternelles bénédictions, je pourrai dire avec saint Chrysostome : a Si notre cœur pouvait se fendre et s'entr'ouvrir, vous verriez que ma famille y tient tout entière, dans toute l'ampleur et la tendresse de la charité. » Puissé-je avoir le droit d'ajouter, et mon cœur m'incline à l'espérer : ce J'aime ma famille et j'en suis aimé : Bene novi qmd vos me diligatis... Amamur et redamamus (1). »

(1) In Acta. homiL 44, n» 4, t. IX, p. 376.

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