LE 8 AOUT
Messieurs,
Après le brillant discours que vous venez d'entendre, et ces belles considérations sur l'influence de la litt*érature et de la philosophie grecques, il semble que peut-être je devrais simplement ajouter quelques paroles de paternelle bienveillance, et ne point prolonger cette solennité littéraire, où nous sommes heureux de voir réunie une société aussi intelligente que nombreuse.
Tel était d'abord mon premier projet : mais le su-
jet qui vient d'être traité est si important en luimèmQ et si multiple dans ses aspects, que je demanderai à mon auditoire d'élite la permission de revenir sur ma détermination première, de reprendre en quelque sorte la promenade émaillée de fleurs, que l'orateur vient de nous faire parcourir, pour la continuer dans la direction où elle confine aux allées chrétiennes. Ce ne sera point contredire la pensée générale du discours que vous avez applaudi ; ce sera simplement la compléter par des points de vue ^ue l'auteur n'a pas eu l'intention de traiter, et qui n'entraient pas dans le plan qu'il s'était proposé. Je désirerais que nos pensées, se mariant ensemble, fissent un tout harmonieux, dont l'idée chrétienne serait le lien et le couronnement.
J'ai accepté avec empressement l'invitation qu'a bien voulu me faire Son Exe. M. le Ministre de l'Instruction publique, de présider la distribution des prix du Lycée de Reims. J'espère que ma présence sera, aux yeux des autorités universitaires , une preuve de l'intérêt tout paternel que je porte à cet établissement, et aussi du désir profond et sincère que j'aurai toujours, de saisir toutes les occasions
qui pourront se présenter, pour réunir et rapprocher ce qui ne devrait jamais se séparer, la religion, les sciences et les lettres.
Clément d'Alexandrie disait : « De même que la prédication de l'Evangile est venue en temps opportun, de même, la philosophie a été donnée aux Grecs, pour accoutumer leurs oreilles à la sainte parole... La philosophie fut accordée aux Grecs comme un testament qui leur était propre : fondement préparatoire sur lequel devait s'élever Tédifice de philosophie chrétienne (1). »
Cette pensée de Clément d'Alexandrie, nous Tétendons à toutes les grandes choses de l'humanité, qui ont précédé l'arrivée du Libérateur. Tout ce qui, dans l'ordre naturel, était vrai, juste, noble et beau, nous aimons à le regarder comme une première irradiation de ce même Verbe, que nous adorons dans les mystères du Dieu fait homme : Omne verum, dit saint Thomas, a quocumque dicatur, a Spiritu Sancto est (1).
Cette splendeur de style, cette magnificence de
(1) Strohat, 1. vi, c. 6., t. II, p. 266. /6., c. 8, p. 290.
(2) In EpiBt. 2 ad Tim., c. 3.
paroles, cette élégance de formes et cette exquise délicatesse de Texpression, étaient, à l'insu même des auteurs qui s'en servaient, un rejaillissement de Celui qui est la splendeur du Père, la grande Parole, et la clarté pure de la gloire divine {i). C'était rimitation du poème divin : car Dieu est poète aussi ; il est le premier, le plus profond, le plus merveilleux des poètes. Que dis-je ? Il est le seul poète original : c'est à son école que se sont formés et que se forment tous les jours les grands génies de l'humanité ; c'est à cette école divine qu'ont étudié, alors même qu'ils ne s'en doutaient pas, tous les célèbres écrivains de la Grèce. Ainsi l'homme qui tourne le dos au soleil peut ne point soiççonner la présence immédiate de l'astre du jour, et cependant c'est à
(1) Noua ne faiaona que traduire aaint Thomas : « Forma est quœdam irradiatio proveniens ex prima clari' tate. Claritaa autem est de ratione pulchritudinis. » (V. liv. de divin, Nomin., c. 4, sèct. 6, t. VIII, p. 147,) — « Verbum primordiale,... et quia est primordiale, ab ipso deriyantor omnia alia verba;... unde illudVerbum est expressio omnium verborum, quasi fons quidam. » (In Ep. adHehr.y c.4, sect. 2.) — « Verbum perfectum Patris habet claritatem, qua irradiât super omnia et in quo omnia resplendent. » (I Dist., c. 31, art. 2, q. 1, t. IX, p. 355.)
DE l'esprit chrétien. SOI
cette lumière qu'il doit de ne pas marcher dans les ténèbres. « La création, dit saint Augustin, c'est la grande épopée du Tout-Puissant, magnum carmen (1) ; c'est un poëme si beau, que si nous pouvions le voir dans son ensemble et considérer le cours majestueux de ces phénomèmes, qui, comme des syllabes divines, tombent dans la mer de Tétemité, et forment dans leur chute un admirable cantique, tanquam syllabœ ac verba... in hoclabentium rerum tanquam mirabili cantico ; si nous pouvions contempler toutes ces merveilles, nous tomberions doucement dans Textase d'un bonheur ineffable, quœ si sentiremuSy delectatione ineffabili mulceremtir (2). » Labeauté dufirmament, l'aspect sévère ou gracieux des montagnes, le calme mystérieux des vallées, le cours limpide des eaux fraîches, les jeux admirablement variés de la lumière, sont comme les strophes différentes du poëme divin. Que dirai-je de cet autre poëme encore plus beau, qui est caché dans les profondeurs des vastes intelligences, de cette musique mélodieuse qui se fait entendre silencieusement
(1) EpisL 138, no 5.
(2) Id. Fpist. 466, n^ 13, t. II. p. 880.
502 DE l'esprit CHAÉT1EN«
dans les retraites inaccessibles des grandes âmes, dans les saintes aspirations des nobles cœurs? Cest la partie la plus vivante et la plus divine du poème. Chrétiens, nous aimons à proclamer que toutes ces grandes choses de la création sont les chants nombreux du premier de tous les poèmes épiques ; c'est la vraie source lyrique où Pindare s'est inspiré; c'est l'étemel original qui a formé et formera toujours les musiciens qui entendent retentir continuellement à leurs oreilles les sons intangibles de l'éternelle harmonie. Et cet exemplaire divin appelle tous les auteurs, tous les artistes, à le reproduire ; dans sa tranquille supériorité, il les provoque, sans crainte d'être jamais surpassé, ni égalé : car si l'homme met son idéal dans ses œuvres matérielles, Dieu met aussi le sien en tout ce qu'il fait : c Et la pensée de Dieu, dit le prophète, domine la pensée de l'homme, autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre (1). » A la lumière de cet enseignement, qu'il était bon de rappeler, il est facile de comprendre pourquoi le chrétien éclairé admet volontiers tout ce qui est
(1) IsAiE, 55, 9.
beau, noble,^rand et vrai dans les siècles antérieurs au Christianisme ; non-seulement il l'admet, mais il en est fier: il le regarde comme la propriété de Dieu : Domini sui esse intelligatj ubicumque invenerit veri^ tatem (1) ; il le considère comme le patrimoine du Verbe légué à l'humanité pour la splendeur et Futilité de ce monde : je traduis en ce moment saint Grégoire de Nazianze. « Le Verbe, continue ce saint docteur, est le grand artiste et le centre créateur de toutes choses. Dans un instrument harmonieux, il y a plusieurs cordes qui rendent des sons différents, mais il n y a qu'un musicien qui les agite, et tout concourt à la beauté du concert. Ainsi dans le monde, il y a des arts et des professions différentes, mais il n'y a qu'un Verbe qui dispose tout pour la paix et le bonheur des sociétés (2). t>
J'ai dit que le chrétien était fier de reconnaître ces vérités, et pourquoi? parce que toutes ces belles choses viennent de Dieu, sont la propriété primitive de Dieu, sont, dans leur écoulement, des dons de Dieu, qui conservent leiir cachet divin malgré les
(1) Ava,, de Doct. Christ, 1. ii, n*» 28.
(2) Orat 4., c. 106, t. I, p. 642.
304 DE l'esprit CHRÉriEN.
perversité humaine. Or, le chrétien, comme un fils intelligent, est heureux et fier de recueillir partout les parcelles de l'héritage divin. C'est dans ce sentiment de noble orgueil, que saint François d'Assise lisait les auteurs païens et en recueillait avec scrupule les moindres fragments. Un de ses disciples lui en demanda, un jour,* la raison : « Mon fils, répliqua le saint, c'çst parce que j'y trouve les lettres dont se compose le glorieux nom du Seigneur. Ce qu'il y a de bien dans ces écrits n'appartient ni au paganisme ni à l'humanité, mais à Dieu seul qui est l'auteur de tout bien (i). »
Admirable réponse, digne de l'intelligence et du cœur de saint François d'Assise, cette âme si large et si grande, que nous ne craindrons pas d'appeler une des plus belles, des plus poétiques, des plus
(1) « Enim vero, cum a quodam fratre quadam die fuisset interrogatus, ad quid etiam paganorum scripta, et ubi nihil erat Domini, sic studiose colligeret, respondit dicens : Fili, quia litterse sunt, et quibus componitur gloriosissimum Dei nomen. Bonum quoque, quod ibi est, non pertinet ad paganos, neque ad aliquos homines, sed ad solum Deum, cujns est bonum. « (Thom. de Celano, Vit S. Francise, T. I. cb. 10, n» 82. V. BoUandistes, 4 Oct.)
DF l'esprit chrétien. 305
idéales du Christianisme. H avait le sens esthétique admirablement développé ; il odorait, il aimait le beau partout, parce que le beau était pour lui le reflet du Dieu qu'il sentait dans son cœur.
La littérature ancienne, et en particulier la littérature grecque, ont une beauté et une splendeur de forme vraiment incomparables : la plume de ces écrivains avait la même grâce, la même délicatesse et la même harmonie d'expressions que le ciseau de leurs sculpteurs et le pinceau de leurs artistes. « La sagesse des païens, dit saint Cyrille, charmait par la douceur de ses accords : leur langage était des plus distingués, et par sa splendeur comparable à l'éclat de l'or (1). »
Aussi je crois que la lecture de l'antiquité est nécessaire pour former la jeunesse et lui doiyier, dans l'art d'écrire et de composer, ces larges et grandes manières qui tendent à se perdre tous les jours.
(1) <K Lingua suayiloquentis gentilium sapientisa signum. Ejusmodi est apud gentilium sapientes lingua et eruditio tanquam anrea et in primis pretiosa, quod ad dictionis claritatem pertinet. (S. Cyrill. Alex., de Adorât in s/nr., 1. v, t. I, p. 366.)
506 DE l'espait chrétien.
Qu'il me soit pennis de répéter ici ce qae je disais dernièrement dans mie institution de mon ancien diocèse : « Lisez et méditez les classiques grecs et latins ; étudiez cette belle forme des langues antiques. Ce sont elles qui ont développé le génie de tous les grands honmies du Christianisme, depuis les Jérôme et les Grégoire, jusqu'à Fénelon et Bossuet ; ces esprits éminents ont prouvé par leur exemple qu'on pouvait être ami des belles formes et profondément religieux ; car la forme étemelle du beau, c'est le Verbe, c'est le Christ, et à ce point de vue élevé, la belle parole n'est qu'un reflet du Verbe dans l'âme. Apprenez donc, à l'école de ces grands maîtres, cette exquise pureté des lignes et des contours, cette science de Tordre lumineux, luddus ordo, ce poli de la phrase, cette splendeur de l'expression, cette élégance de la diction, ce gracieux du discours, quidonnentà la pensée toute la richesse et la variété d'un magnifique vêtement. Nous voudrions que tous, à des intervalles sans doute inégaux, vous pussiez vous rapprocher un peu de cet idéal de l'orateur, dont Cicéron disait : « Ses pensées profondes et originales étaient revêtues de formes
DE L^ESPBIT CHRÉTIEN, 307
légères et transparentes ; rien de si aisé, rien de si flexible que le tour de ses périodes. Il faisait des mots tout ce qu'il voulait, et nul orateur ne savait aussi^ bien que lui se rendre maître de sa phrase. Sa diction était claire comme le ruisseau le plus limpide. EUe coulait avec une aisance dont jamais rien n'interrompait le cours. Pas un mot qui ne fut mis à sa place, et enchâssé dans le discours, comme les différentes'pièces dans les ouvrages de marqueterie.. • Son style étincelait de ces ornements d'expressions et de pensées, que les Grecs appellent figures ; distribués dans tout le discours, c'étaient comme autant de brillants qui en relevaient la parure (1). »
« J'ajouterai que toutes ces qualités du style ont un immense avantage, même sous le rapport de l'éducation de l'âme ; les habitudes du bon ton, de délicatesse, l'atticisme des manières, et les grâces de l'urbanité se prennent beaucoup plus qu'on ne croit à la culture du discours (1). »
Toutefois, nous tenons à faire ici deux observa-
(1) Brutus^ c. 79*
(2) Discours pour la distrib. des prix de Tinstit. de Ponsj le 3 Août 1865;
fions importantes et sans lesquelles notre pensée serait incomplète.
Le Christianisme a introduit une nouvelle forme de beauté littéraire dans le monde, car il a introduit une série de pensées neuves, supérieures à tout ce que connaissait l'antiquité. Or, tous les auteurs sérieux le savent : c'est la pensée qui crée le style. Quand la pensée prend son vol, majestueuse et fière, le style s'irradie à la splendeur de l'idée ; semblable à Minerve, il sort tout armé du cerveau de son père ; comme un esclave subitement ennobli, il suit la pensée sur les hauteurs, et il est tout glorieux de lui offrir ses services. — Si l'idée est élégante, gracieuse, et en même temps vivante et féconde, elle se tisse aussitôt im vêtement en rapport avec sa fonne invisible. — Maintenant, qui oserait nier que le Christianisme n'ait projeté sm' le monde de nombreuses et nouvelles clartés; clartés purifiantes qui ont relevé et sanctifié ce que l'homme avait souillé ; clartés supérieures qui portaient dans, leiu^s jets lumineux des vérités inconnues aux hommes ? Ces vérités notivelles ou plus complètes ont dû réagir sur la forme extérieure de la pensée ; elle ont dû créer une langue
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à part : langue nouvelle, originale, divine, qui, s'emparant de tous les éléments de beauté répandus dans les langues de Rome et d'Athènes, les soumettait à une nouvelle fusion, leur communiquait une forme encore plus divine, les faisait passer par un moule plus large, les éclairait d'un jour plus radieux, précisément parce que les idées que portait le Christianisme n'auraient pu, sans cette transformation, s'exprimer convenablement avec la langue des anciens.
Lisez Bossuet, que nous citons spécialement, parce que vous venez d'en écouter le juste et splendide éloge ; lisez Bossuet : vous sentez aussitôt que ce vaste génie a étudié et approfondi tous les grands écrivains de l'Italie et de la Grèce : il a la majesté d'Homère, la profondeur concise de Tacite, le regard d'aigle de Platon, et parfois la grâce élégante de Virgile. Cela se conçoit : il avait vécu de longues années en la compagnie de ces illustres écrivains ; et toujours, mais surtout dans les hautes relations d'intelligence et de cœur, on devient semblable aux personnes qu'on fréquente.
Cependant, il y a autre chose daus le style de Bossuet. Dans cette parole tour-à-tour fière, élevée,
noble, gracieuse et simple, on devine les clartés du Thabor et Ton entrevoit les éclairs du Sinaï. L'aigle de Meaux a reposé souvent dans le même nid que Taigle de Pathmos ; aussi quand il prend son vol, il y a dans son cri des accents qu'ignoraient Homère et Platon, Tacite et Virgile, et je ne parle pas, en ce moment, de la supériorité incontestable de la doctrine, il s'agit de la forme même de là pensée, dont un célèbre écrivain disait : « Le style, c'est l'homme. » Or, nous ne craignons pas d'affirmer que les deux grands styles de l'ordre naturel et surnaturel se sont fondus sous les ardeurs du génie de Bossuet, et ont produit quelque chose d'incomparable et de supérieurement beau, qui défie la contrefaçon, et qu'on admire même dans des fragments à peine ébauchés, comme on admire en Italie ces fragments informes où Michel-Ange a donné simplement un coup de ciseau ; mais, dans ce coup de ciseau, a passé un rayon de génie, qui demeure incrusté sur la pierre.
a Bossuet, dit M. Villemain, est un grand, im admirable maître de goût : c'est bien lui qui, le plus original des hommes par l'expression, sent avec un
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égal enthousiasme la Grèce et la Judée, est à la fois attique et oriental (1). » J'adopte cette expression, et j'ajoute que la perfection du style est d'être à la fois ce attique et oriental; » attique par la connaissance des littératures anciennes, oriental par le mélange de cette lumière qui nous est venue de l'Orient, et qui transfigure tout ce qu'elle touche, même le vêtement de la pensée.
Le célèbre poëte allemand Schiller a fait une observation qui pourrait, à un autre point de vue, confirmer notre thèse. Il remarque que les peuples anciens ne sentaient pas, ne comprenaient pas la nature avec autant de vérité et de vivacité que nous : a On doit, dit-il, s'étonner de rencontrer chez les Grecs si peu de cet intérêt de cœur avec lequel nous autres modernes, nous restons suspendus aux scènes de la nature. Les Grecs ont porté au plus haut degré la fidélité et l'exactitude dans la peinture des paysages ; ils sont entrés dans des détails minutieux, mais sans que leur âme y eût plus de part ^ qu'à la description d'un vêtement, d'une arme ou
(1) Cours de littér. au XVIII^ siècle, 40» leçon, p. 268.
d'un bouclier. La nature paraît avoir intéressé leur intelligence plus que leur sentiment moral. Jamais ils ne s'attachèrent à elle avec la sympathie et la douce mélancolie des modernes (1). » L'illustré de Humboldt approuve ce jugement en ce qui concerne les Grecs et les Romains; et plus loin il insinue que, sous ce rapport, le Christianisme a opéré une révolution dans le monde (2). Après avoir cité quelques ravissantes descriptions de la nature, qui se trouvent dans les ouvrages des Pères, il ajoute : a II semblait que l'éloquence, retrempée à la source de la nature, eût retrouvé son élément, la Uberté, dans les contrées boisées et montagneuses de la Syrie et de T Asie-Mineure. » — Ces remarques sont aussi judicieuses que profondes. Le Christianisme a, sinon créé, au moins développé sous ce rapport un sens nouveau dans l'humanité ; il a révélé à l'homme des faces nouvelles dans la création: il lui a donné l'intelligence du monde visible, avec toutes les nuances d'une exquise] sensibiUté. Le Christianisme a replacé Dieu dans le monde, d'où
(1) Réflexions sur la poésie naive et sentimentale. (2). Cosmos, t, II, p. 5-32.
les passions rayaient isolé : l'univers est redevenu pour les chrétiens ce qu'il était dans la pensée primitive du Créateur, c'est-à-dire le reflet de la gloire, de la sagesse, de la bonté de Dieu, le transparent de la beauté infinie, la parole de l'Étemel, le vase où sont déposés les parfums de ses attributs : je me sers à dessein des expressions employées par les Docteurs. La nature s'est transfigurée à la lumière de l'Évangile ; à l'aide des clartés divines que la révélation a jetées sur le monde visible, rhomme a acquis un sens merveilleux ; il a vu ce qui auparavant était au moins obscur pour lui. La chaîne mystérieuse qui unit les deux mondes, s'est montrée à ses regards étonnés ; il a vu, il a senti, il a odoré partout l'essence divine. Il est entré en communication intime avec la nature ; l'infini s'est manifesté à lui sous les formes mobiles des phénomènes, extérieurs ; un colloque mystérieux et incessant a commencé entre le monde visible et le roi de la création, et si les expressions de cette langue secrète ne sont point toujours exacteçient formulées, elles n'en trouvent pas moins un écho vivant dans toutes les profondeurs de l'intelligence et du cœur.
L'homme a vu dans l'univers un reflet de Dieu, et aussi de toutes les nobles idées, de tous les généreux sentiments qui constituent la grandeur, la beauté et la gloire de notre nature.
Un poëte allemand a parfaitement décrit ces profondes et sympathiques relations : a L'homme, dit Novalis, est avec la nature dans des relations presque aussi variées, presque aussi inconcevables que celles qu'U entretient avec ses semblables ; et comme elle se met à la portée des enfants et se compM avec leurs simples cœurs, de même elle se montre sublime aux ^esprits élevés et divine aux êtres divins. Il faut, pour coimattre la nature, devenir un avec elle. Une vie poétique et recueillie, «ne âme sainte et religieuse, toute la force et toute la fleur de l'existence hiunaine sont nécessaires pour la comprendre, et le véritable observateur est celui qui sait découvrir l'analogie de cette nature avec l'homme, et celle de l'homme avec le ciel (1). »
Depuis dix-huit siècles. Messieurs, une grande école a surgi |dans le monde : l'école des Antoine,
(1) Notàus, Schriften, 2« part., p. 173.
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des Athanase, des François d'Assise, des Albert le Grand, des Bonaventure,- des François de Sales, des Jean de la Croix : ils n'étaient pas tous de savants naturalistes, mais tous ils avaient un sens exquis pour lire et déchiffrer Talphabet divin répandu partout ; ils voyaient, comme dit le Docteur séraphique, le nom de Dieu écrit sur chaque objet de la création : Hoc nomen (Dei) scriptum est in omnibus r^us (1). La création était une lyre avec laquelle ils chantaient la gloire de Dieu et toutes les divines aspirations du cœur humain ; c'était un livre qui suffisait à saint Antoine, et dans ce livre merveilleux, il lisait le discours de Dieu, sermonem Dei (2). C'était un thème de continuelle conversation pour saint François d'Assise, parce que, dit l'auteur de sa vie, il plongeait, avec un coup d'œil supérieur, dans les profondeurs mystérieuses de la création (3).
De là, comme dans l'ordre littéraire, une langue à part, langue originale, intime, mystique, que le monde ne comprend pas toujours ; car, s'il
(1) s. BoNAv., Htxaem.y serm. XI.
(2) S. Nil, 1. IV, ép. 70, p. 578, éd. Migne.
(3) De Celano, Vit* S. Francisciy n» 81 .
Si6 DE l'esprit chrétien.
faut, comme dit Platon, de l'essence lumineuse dans l'œil pour voir le soleil, s'il faut de la musique dans l'âme pour sentir la musique des sons, s'Q faut beaucoup de poésie dans l'esprit et dans le cœur pour comprendre les grands poètes, il faut aussi le sens divin pour entendre la langue du ciel. — J'ajouterai encore une pensée,: si la poésie moderne, même celle qui n'est pas chrétienne, a écrit de si belles pages sur la nature, jsoyez sûrs qu'elle était illuminée, sans s'en douter, par ces grandes clartés qui inondent, depuis dix-huit siècles, le monde intelligent, et que le Christianisme a versées sur les hiéroglyphes de la création ; et si les poètes dont je parle avaient écrit du temps d'Homère et de Pindare, ils auraient eu certainement ce même défaut d'intelligence et de sentiment que leur reprochent Schiller et de Humboldt.
Je crois. Messieurs, avoir payé un juste tribut d'éloges à la littérature ancienne, mais, et c'est ma seconde observation, je lui ai adressé quelque part un reproche que je tiens à reproduire ici, c'est Tabos de la forme.
« Toute belle forme, dans la littérature, la poésie, l'histoire et la philosophie, est une imitation de l'œuvre du Créateur, combinée avec les rêves sublimes du génie ; c'est, pour parler le langage de saint Thomas, une participation de la divine clarté : Participatio quœdam divinœ claritaUs (1). Mais quel triste et déplorable abus l'homme avait fait de ce magnifique don! H l'avait, avant l'arrivée du Libérateur, prostitué à toutes les ignobles passions du mensonge, de la volupté, de l'orgueiL II était devenu idolâtre de cette beauté extérieure qui ne devrait servir qu'à nous attacher au vrai ; il l'avait aimée éperdûment, et certaines écoles faisaient consister tout leur enseignement en un bruit harmonieux de paroles vides ! Heureux encore les peuples, quand ces perfides mélodies ne couvraient que des vanités sonores ! On avait vu de ces misérables rhéteurs grecs qui passaient leur vie à polir des mots, à les rapprocher et à produire, par ce contact, une sorte de musique frivole qui retombait en cascade et ne servait qu'à amuser les oreilles. Quelques-uns
(1) De div. Nom., c. 4.
demandaient aux mots des armes pour se battre ; ils aimaient ce pugilat de paroles ; ils cherchaient, non pas à découvrir la vérité, mais à terrasser un adversaire, et à le laisser ignominieusement dans les pièges de leur sophistique.»..
' « C'est cette philosophie de mots, cette sophistique astucieuse, cette fausse sagesse des Grecs si sé^ vèrement jugée par ses propres enfants (1), que l'apôtre a stigmatisée avec tant d'énergie. Qui oserait lui en faire un reproche ?
ce Les chrétiens, dit saint Ambroise, ne sont pas semblables à ces philosophes de la Grèce, qui s'arrêtent aux mots sans aller aux choses, et ne cherchent que la gloire de l'opinion. Pour nous, les choses accompagnent les mots, et les mots ne se séparent pas des choses (2). » Quelle admirable philosophie !
(1) Platon, Timée^ p. 22.— Solon cité par Clément d'Alex. Stromat.y 1. i, c. 3,
(2) «JR^espuit captîosas et inutiles qusestiones fides constans, neque homanarum ineptiarum fallaciis succumbens, spolium se prsebet Veritas falsitati.» (S.Hilar., de Trinité 1. 1, n« 15.) — «Nec similes sumus Grsecise philosophorum, qui verbapro rébus meditati sunt ad opinionis celebritatem. Nobis ressociïB verbis, et verba rébus. » (S. Ambros., ep. 7.)
Quel sens large et éclairé dans ces paroles I Quelle sagesse de principes I Chez les grands hommes du- Christianisme, le raisonnable et le divin sont toujours unis dans une lumière supérieure,
ce D'autres écrivains se sont livrés à une profanation plus sacrilège : ils se sont servis des attraits divins du langage pour conduire les hommes aux désordres et aux plus criminelles turpitudes. Cette sonorité et cette transparence harmonieuse que la Divinité n'a mise dans les mots que pour en faire un écho, une image du vrai et du beau, ils les ont employés comme im piège pour attirer et perdre les âmes. Us ont servi du poison dans des coupes d'or recouvertes de pierres précieuses i et ce verbe humain, qui est si beau quand on en fait une résonnance du Verbe principal, ce verbe créé est devenu le porte-voix du crime et de la débauche (1) I »
n nous reste à dire un mot du fond des doctrines.
Et d'abord faisons 4a part de l'éloge : le Christianisme est tellement fort et divin, que, semblable à Dieu, il ne craint pas de rendre Justice à tous : il
(1) Instruction sur le vrai sens de la Folie de la Croix, t. I de nos Œuvres pastorales, p. 512-515.
n'est point comme ces pouvoirs faibles, qui penseraient se diminuer, s'ils reconnaissaient le bien qui ne leur appartient pas exclusivement. Soyons donc justes dans nos appréciations, car la justice vient de Dieu. D'autre part, nous pourrions rencontrer ici les objections des consciences timides, ou ne sachant pas assez les questions de philosophie rehgieuse : aiSn de ne point les efErayer, commençons par le témoignage des maîtres de la religion.
« C'était la lumière de Dieu, dit saint Cyrille d'Alexandrie, qui conduisait et dirigeait la raison des païens, qui allumait le flambeau de leur intelligence, qui leur communiquait la sagesse avec l'éloquence, et leur permettait de connaître quelques-uns des mystères divins, autant du moins que cela était donné à leur intelligence.... Car comment auraient* ils pu connaître tant de choses difficiles et mystérieuses, si le Verbe ne les leur avait révélées (1) ? »
Ce Verbe, dont parle saint Cyrille, est celui qui éclaire tout homme venant en ce monde, et dont la lumière réfléchie dans l'homme s'appelle la raison :
(1) Cont. .Mian , 1. i, 1. 8, p. 526, 914.
Lumen ratimis, quo in nobis loquitur Deus... RefuU gentia divinœ claritaUs, illustratio Dei (1). C'est ce Verbe dont saint Justin disait : a Ce que vous ti*ouvez d'admirable dans les philosophes et les législateurs découle du Verbe, qu'ils ont entrevu sous quelques rapports Socrate connaissait partiellement le Christ (car le Verbe était et est encore partout). Les philosophes n'ont saisi qu'une partie delà raison étemelle disséminée partout ; et celle qui se trouvait à leur portée, ils l'ont exprimée d'une manière admirable (2). »
Ne soyons doncpoint surpris d'entendre deMaistre appeler « la philosophie de Platon la préface hitmaine de l'Évangile (3) ; » et dire ailleurs : « N'abandonnonâ jamais une grande question sans avoir entendu Platon (4), » car « on le trouve toujours le premier sur la route de toutes les grandes vérités (S). »
(1) S. Thomas, de MagisU, q. 11, art. 1. — la 2ae, q. 109, art. 1 ; — in Joan,, c. 1 et 8.
(2) Apol. 1, c. 46, p. 398. — Apol. 2, c. 10, p. 459-462, lib. c. 13, p. 466,467.
(3) Soirées, 5 entr. 1, t. I, p. 315.
(4) Notes du 5« entr., 340.
(5) Essai sur le principe gén., p. 26.
f>22 DE l'esprit chrétien.
Mais quoi de plus décisif sur cette question que Tautorité et l'exemple du grand évêque d'Hîppone? Saint Augustin était plongé tout entier dans les plaisirs des sens. Sayez*vous le premier moyen qu'employa la Providence pour lui faire comprendre les chastes délices de la vertu? Ce fut la lecture de deux auteurs païens, Cicéron et Platon. Ecoutons-le lui-même : « L'ouvrage de Cicéron renouvela mon Ame : mes prières, mes vœux, mes aspirations les plus profondes prirent une autre route. Le monde me sembla vil. Je brûlais d'un amour incroyable et d'une passion ardente pour cette sagesse ifiunortelle, et je commençais à me lever pour me retourner vers vous, ô mon Dieu... Ce qui me ravissait, c'est que ce livre ne proposait pas à mon choix telle ou telle secte, mais la sagesse elle-même : il n'offrait à mon amour, à mes désirs, à ma poursuite que cette chaste possession. J'en étais tout embrasé, et je débordais d'enthousiasme (1). » Ailleurs, il s'exprime ainsi sur l'effet qu'avait produit sur son âme la lecture de Platon : « H me vint alors entre les
(1) Con/., 1. m, c. 4.
mains un livre tout rempli, selon l'expression d'un ancien, des essences les plus excellentes de l'Arabie : et à peine m'eut-il fait sentir son parfum, à peine en tomba-t-il quelques gouttes sur cette petite flamme qui commençait à brûler en moi, qu'il est impossible de comprendre l'incendie qui s'alluma dans mon cœur. Honneur, grandeurs hinnaines , désirs de gloire, attraits et charmes de cette vie terrestre, plus rien ne me touchait en présence de la lumière que je commençais à entrevoir. Je me retournais peu à peu, et je revenais lentement à cette religion qu'on avait si intimement greffée sur nos jeunes âmes : à mon insu, elle m'entraînait vers elle (1). »
Après la traduction de ces belles pensées, personne, j'espère, ne m'accusera d'être l'ennemi systématique de la philosophie ancienne : plusieurs fois je l'ai défendue, et je suis loin de m'en repentir. Mais la vérité m'oblige à ajouter qu'à côté de choses magnifiques, il y en a de honteuses ; à côté de doctrines sublimes, il s'en rencontre de viles et de misé-
(1) Côntr. Academ., 1. n, n» 5. — Voir la Vie de sainte Monique, par M. BouGAUD, vicaire général d'Orléans, c. 11, p. 262-265.
524 DE l'espkit chrétien.
rableSy et quelquefois la même page qui commence par des pensées admirables , se termine par de monstrueuses erreurs. N'est-ce pas Cicéron qui a formulé contre la philosophie jgrecque cette terrible accusation : « Je ne sais comment cela se fait, mais on ne peut rien dire de si absurde, qui n'ait déjà été dit par quelque philosophe : Nescio quomodo, nihil tam absurde dici potest, quoi non dicatur ab aliquo philosophorum (1). » — Donc il faut choisir les fleurs au milieu des épines et des plantes vénéneuses, et ce choix doit encore être plus sévère quand il s'agit delà jeunesse. Il est nécessaire de lui signaler les écueils que Ton peut rencpntrer dans les explorations intellectuelles, de lui indiquer les abîmes qui donnent le vertige, et où elle pourrait, dans sa faiblesse et son inexpérience, laisser sa vertu et sa foi. Je ne voudrais point paraître trop sévère ; cependant il doit m'être permis de vous citer ces quelques lignes de Platon : <c Arrivé en Egypte, Selon, comme il nous l'a raconté lui-même, fut fort bien reçu : il interrogea les prêtres les plus instruits sur l'histoire
(1) De Divin., 1. ii, c, 58,
DE LESPKIT CHIIÉTIEN. 523
des temps anciens, et il reconnut qu'on pouvait presque dire qu'auprès de leur science, la sienne et celle
de tous ses compatriotes n'étaient rien Un des
prêtres les plus âgés lui dit : — 0 Solon, Solon 1 vous autres, Grecs, vous êtes toujours des enfants ; il n'y a pas de vieillards parmi vous. — Et pourquoi cela? répondit Solon. — Vous êtes tous, dit le prêtre, jeunes d'intelligence : vous ne possédez aucune vieille tradition, ni aucune science vénérable par son antiquité (1). » Et Solon lui-même n'ajoutait-il pas : ce 0 Grecs, la langue est tout pour vous; vous ne songez qu'aux paroles qui séduisent. Chacun de vous suit les traces du renard, et vous avez tous l'esprit vide et frivole (2). »
Je serais peut-être moins sévère que Solon et le prêtre égyptien : mais ces paroles ne doivent-elles pas nous donner à réfléchir et nous obliger à tempérer les éloges par un sentiment de respect pour la justice et la vérité ?
(1) Platon, Timée, p. 22.
(2) Inter opéra Solon,, p. 138, cité aussi par Clément d'Alex., St^om.^ 1. i, c. 3.
Et d'ailleurs. Messieurs, en mettant même de côté les erreurs et les doctrines immorales, quelle supériorité dans l'Evangile et dans tous nos grands écrivains catholiques ! Quels lumineux et purs reflets du beau et du vrai ! Quelles clartés à la fois fortes et douces dans ces robustes intelligences ! Quelle radieuse sérénité dans leurs expressions I Quelle bonté admirable I Quelle chaste tendresse dans ces lignes qui tombent de ces cœurs divinisés ! On reconnaît Raphaël à sa touche, à Fexqmse délicatesse de son pinceau et à l'expression angéhque de ses vierges; on ^reconnaît aussi nos grands Docteurs à cette touche inimitable, à cette largeur de vues, à ces coups-d'œil prompts comme réclair sur les horizons de l'infini, et à cette langue nouvelle qu'on ignorait dans le Lycée d'Athènes. J'aime la lecture des auteurs grecs et latins, et si quelque esprit chagrin m'en faisait un reproche, je citerais saint Jérôme félicitant en ces termes le patriarche d'Alexandrie : «Chose rai-e et difficile, vous savez aUier Platon avec Démosthènes, et joindre les beautés et les ornements de l'éloquence à la force et à la solidité" des philosophes : Qu^d difficillimum est, rhetoricœ eloquentiœ
jungis philosophos, et Demosthenem atque Platonem nobis consocias (1). »
J'aime la lecture des anciens ; maisj*avoue qu'en terminant ces pages immortelles où le génie de rhonmie s'est élevé si haut, c'est pour moi un bonheur encore plus grand, et je ne me place même en ce moment qu'au point de vue intellectuel, c'est un bonheur plus pur, plus élevé, plus serein, plus fortifiant, de me plonger dans la méditation de l'un de ces ouvrages, où les Augustin, les Grégoire, les Thomas d'Aquin, les Bossuet, les Fénelon ont déposé les rayons de leur génie chrétien et de leur sublime philosophie. J'aime aussi à lire et à relire ces , chantres de l'amour divin, qui redisent, sur le ton de la poésie lyrique la plus haute et la plus suave, tous les mystérieux besoins de l'âme humaine, sei^ étemelles aspirations, et ses ineffables apaisements dans des jouissances qui ne sont pas de la terre. Je sens qu'il y a sur ces hauteurs des cimes élevées que le lyrisme grec n'a jamais atteintes : que dis-je ? il ne pouvait pas même les soupçonner. Voulez-vous
(1) Ep. 19, ad Theophil., p. 813, éd. Migne. Epist. 44, éd^. Bened.
entendre sur ce sujet un auteur qui ne devra point vous paraître suspect ? Dans un de ses derniers ouvrages, M. de Sainte-Beuve, après avoir admiré une page des Évangiles, ajoute : ce Voilà qui n'est dans aucun des anciens sages et moralistes, ni chez Hésiode, ni dans les sages de la Grèce, pas plus que dans Gonfucius ; ce qui n'est ni dans Gicéron, ni dans Âristote, ni même dans Socrate, pas plus que dans
le moderne Francklin G'est cet idéal délicat de
dévouement, de purification morale, d'abandon et de sacrifices continuels de soi, respirant dans les paroles et se vérifiant dans la personne et dans la vie du Ghrist, qui fait l'entière nouveauté comme la sublimité du Ghristianisme pris à sa source (1). »
Au point de vue de la civilisation, je ne dirai qu'un mot : L'influence des auteurs grecs, et je parle de la partie saine de leur doctrine, a été peu considérable sur l'ensemble des sociétés. Eux-mêmes, dans la pratique pouvaient dire souvent comme Ovide :
Video meliora proboque, Détériora sequor.
Ils avaient quelques disciples, et encore combien (1) Nouveaux Lundis, i. III, p. 263. Pari», 1865.
peu restaient fidèles à la mémoire et aux croyances de lem's maîtres 1 Mais la masse de la nation suivait les errements pratiques du paganisme, et Thistoire secrète des populations gi*ecques et romaines est la meilleure réponse aux admirations passionnées. Sans doute, le Christianisme est loin de guérir tous les maux de rhmnanité ; il a toujours à lutter contre les passions, et contre l'abus de ce don à la fois périlleux et plein d'hoqneur qu'on appelle la liberté, et que le Créateur, dans des intentions de sagesse que nous comprendrons un jour, veut maintenir en ce monde, jusqu'à ce qu'il vienne lui-même donner à chacun selon ses œuvres ; et alors seulement la liberté n'aura plus qu'une fonne plus belle et plus divine, la liberté dans les sphères lumineuses du Bien et du Beau, la liberté de se promener de perfections en perfections.
Le Christianisme ne corrige donc pas tous les maux ; mais l'homme éclairé et impartial, fût-il incrédule, est obligé d'avouer, en lisant l'histoire, que depuis la révélation, le niveau général des mœurs sociales est monté et se maintient à un degré relativement très-supérieur. L'Évangile et la doctrine de
rSglise ont une vertu et une énergie pratiques, que ne possédera jamais la simple parole de Thonmic, quelque éclatante et sublime qu'elle soit : c'est que rÉvangile porte avec lui une vertu secrète, qui lui vient du Crucifié, et que ne remplacera jamais le verbe humain. Toujours il sera vrai de dire avec Pascal : « Ce que Platon n'a pu persuader à quelque peu d'hommes choisis et si instruits, une force secrète le persuade à cent millions d'hommes ignorants, par la vertu de peu de paroles (1). »
Bacon disait que la religion est un arôme qui empêche la science de se corrompre. — Cette pensée, je l'applique aussi à la littérature et à la philosophie. La religion ne détruit aucun élément de bien : elle perfectionne et préserve ; elle lutte énergiquement contre l'élément mauvais de notre nature ; et de oette lutte suivie de la victoire, il résulte une grande rectitude dans la volonté, l'accomplissement facile et gracieux des devoii's. Si l'homme, soumis à ces épreuves purifiantes, a du talent et dç génie, cette victoire du Christianisme sur les mauvaises passions
(1) Des ProphéUeSy t. II, p. 277, éd. F*ugere.
DE l'esprit CHRÉTIE>. S3l
engendre ou perfectionne la sérénité dans l'intelligence, la vigueur dans l'esprit, de saintes et douces clartés dans le cœur ; et quand une noble intelligence ainsi retrempée prend la plume, ce que le papier reçoit devient un mélange où l'âme des Bossuet et celle des Fénelon se combinent pour renvoyer, dans un style inimitable, la splendeur du Beau et du Yrai.
Saint Grégoire de Nysse (1) désirait que les chrétiens trouvassent, dans les maîtres des églises, tant de science et de littérature même profanes, qu'ils pussent, en cas de besoin, se passer d'autres instituteurs. Je suis heureux, nobles. enfants de Reims, de vous of&ir ce modèle en la personne du plus illustre de mes Prédécesseurs, le glorieux saint Rémi. Voici le portrait qu'en trace un excellent juge saint Sidoine Apollinaire : « Il y a fort peu d'auteurs, peut-être n'en es1>-il point qui sache si bien ordonner son sujet, qui l'arrange, qui le compose avec tant d'art. Les exemples sont parfaitement choisis ; il y a de la fidélité dans les citations, de la propriété
(1) De hominis Opif,, c. 30, vol. i, p. 239, éd. Migne.
dans les épithètes, de l'élégance dans les figures, de la vigueur dans les preuves, de la force dans les pensées ; de l'abondance dans les paroles, c'est un fleuve qui coule ; de la véhémence dans les péroraisons, c'est la foudre qui frappe. La structure du discours est vigoureuse, ferme, unie par des liens puissants, par d'heureuses et agréables transitions, sans être pour cela moins coulante, moins polie, moins harmonieusement arrangée. Yos mots se prêtent avec tant de grâce à la langue du lecteur, qu'elle n'est jamais arrêtée par un style rocailleux, et qu'elle roule dans le palais sans jamais balbutier. Votre phrase, souple et coulante, ressemble à un cristal ou h une cornaline, dont la surface est tellement lisse que le doigt n'y rencontre aucune gerçure. Que dirai-je encore ? Notre siècle ne possède aucun orateur que votre habileté ne puisse dépas^ ser etyaincre aisément (1). y>
(l) « Etenim rarus aut nullus est, cui meditatnro par assistât dispositio per causas, positio per litteras, compositio per sjllabas. Ad hoc opportunitas in exemplis, fides in testimoniis proprietas in epithetis, urbanitas in fîguris, virtus in argumentis, pondus in sensibus, ilumen in verbis, fulmen in clausulis . Structura vero fortis et firma, conjunctionumque per-
Yoilà, certes, de belles, antiques et glorieuses traditions pour le siège de saint Rémi. Peuple de Reims, ô toi qui m'as accueilli avec tant d'affection et qui es devenu ma chère famille, je suis heureux de te le rappeler : voilà ce qu'étaient tes archevêques, même dans les siècles de barbarie ! C'est un noble héritage qu'il ne faut point laisser dépérir entre nos mains : que le culte des sciences et des lettres s'unisse toujours chez nous aux études religieuses et à la pratique des vertus chrétiennes. Que Reims, cette ville aux antiques souvenirs et aux habitudes pacifiques, soit un asile hospitalier pour toutes les grandes choses de l'esprit et du cœur ! Que saint Rémi soit notre modèle I car il me semble que, s'il vivait de nos
facetarum nexa csesurîs insoiubilibus ; sed nec hinc minus Inbrica et Iseyis ae modis omnibus erotundata, quseque lectoris ling^am inoffensam decenter expédiât, ne salebrosas passa juncturas, per cameram palati volutata balbutiât. Tota denique liquida prorsus et ductilis, Teluiti cum crystalinas crustas aut onychintinasnonimpacto digitusungue perlabitur; quippe si nihil cum nmosis obicibus exceptum, tenax fractura remoretur. Quid plura? Non extat ad prsesens vivi hominis oratio, quam peritia tua non sine labore transgredi queat ac supervadere. »
(SiDON. Apoll., 1. IX, epist. 7. Patroh Migne, t. LVIII, p. 621.)
jours, notre grand Archevêque serait de droit le président de notre Académie ; et il lui prouverait par ses exemples que les fontaines du savoir littéraire ne sont pas seulement chez les Grecs et les Romains.
Et vous, mes amis, puissiez-vous tous devenir les disciples de saint Rémi, non*seulement par les principes de la foi et de la vertu chrétienne, mais encore par le talent d'écrivain et d'orateur I Votre digne proviseur, vos mcdtres si dévoués, vos bien-aimés parents, ne m'en voudront pas de terminer mon discours par ce souhait paternel; et M. l'inspecteur d'Académie, dont les intentions sont si chrétiennes et les vues si droites, aimera, nous l'espérons, à nous rendre cette justice qu'à Reims la religion, les sciences et les lettres sont des sœurs amies et les filles du même Dieu, qui s'appelle lui-même le Dieu de la lumière et le Dieu des sciences, Deum lucis (\) \ Deus scientiarum Dominus est (2).
(1) Eccli., 46, 18.
(2) I Reg., 2-3.
DISCOURS
Hé Monselgiieiip rAreheTèqne de Reims,
PRONONCÉ
A LA DISTRIBUTION DES PRIX de Finstitation de Hotre-Dame de Rethel,