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PRONONCÉ A LA CATHEDRALE DE LA ROCHELLE

Le jeudi 4 septembre 1856

Après la messe demandée par U. les membres du Cengrès soienUl^e de Praiiee.

ImpUvi eum Spiritu Dei, sapietUia et itUelli^ gentia et scientia in omni opère.

Je Tai rempli de l'Esprit de Dieu, c*esUà-dirc de Tesprit de sagesse, d'inlolUgence et de science en toute sorte d'ouvrages. (Exode, 31, 3.)

Messieurs et chers Collègues,

Un célèbre professeur du Collège romain disait, il

y a quelques années : ce Tous les hommes de bien

désirent une parfaite harmonie entre^ la science et

la religion : pour notre part, nous avons travaillé

et nous travaillerons de toutes nos forces à l'éta-

blir (1). » Si ma présence au milieu de vous, si la position trop honorable que vous avez voulu me faire, si cette réunion dans le temple du Seigneur, si cette fête à la fois religieuse et scientifique avaient besoin de justification, je répéterais les paroles du théologien cathohque, et je vous dirais : Tous les hommes de bien désirent ces réunions pacifiques, cette entente cordiale, tBB banquets de l'intelligence, où les amis du vrai se voient, s'entendent, se comprennent et sont quelquefois tout étonnés de trouver une harmonie intellectuelle, un sentiment amical, là où ils soupçonnaient une divergence et une désunion. L'enfant dô l'Église catholique surtout dé§ire cei^ rapprochements : de funestes malentendus ont souvent séparé ce qui aurait dû être toujours uni, ce qui est inséparable en Dieu : la science et la religion ; mais rien icî-bas n'échappe au funeste génie de division que possèdent les passions humaines* cil est des chrétiens, dit saint Grégoire de Nazianze, qui, par un jugement dépravé, regardent la science niimaine comme dangereuse et détournant du Chris-.

(l) P. PenH)nQ. Prœkct. theol. De Uods* theoL

tianisme (1). » Il est d'autre part, et en plus grand nombre peut-être , des hommes du monde qui ont proclamé un divorce perpétuel entre la foi et la science : pour eux nous sommes des esclaves dans Tordre intellectuel, et ils veulent être libres d'une manière illimitée. Au milieu de ces camps ennemis, la Religion intervient comme une mère : elle dit aux chrétiens imprudents et mal éclairés, elle leur dit avec le Souverain Pontife glorieusement régnant: « Prenez garde, la foi et la raison viennent toutes les deux du Dieu très-bon et très-grand, source unique da la vérité immuable et étemelle (2). » Elle leur dit toujours avec Pie IX : « L'Eglise ne condamne pas le travail de ceux qui veulent connaître la vérité, puisque c'est Dieu qui a mis dans la nature humaine ce désir de saisir le vrai ; elle ne condamne pas non plus les efforts de la saine et droite raison, par lesquels on cultive l'esprit, on scrute la nature, on met en lumière ses secrets les plus cachés. Cette mère très-tendre reconnaît et proclame justement que, parmi les dons du Ciel, le plus insigne est celui

(1) Orat. 45, »<> ii.

(2) ^'e Encyclique de Pie IX.

4 DE L ESPRIT CHRÉTIEIV.

de la raison, au moyen de laquelle nous nous élevons au-dessus des sens et présentons en nous-mêmes une certaine image de Dieu. » (1) Certes, Messieurs et chers Collègues, il était difficile de justifier dans un langage plus noble et plus vrai les droite légitimes de la raison.

Mais, d'autre part, la Religion dit à la science humaine : Prenez garde aussi : vous avez fait, il est vrai, de grandes choses et promené au milieu des peuples le flambeau d'une admirable lumière, et tant que vous demeurerez dans les limites du vrai et du bien , ma main sera toujours levée pour vous encourager et vous bénir. Mais le même flambeau qui me découvre vos chefs-d'œuvre, me mon- * tre aussi les abîmes que vous avez ouverts devant vous par vos fantaisies de hberté illimitée. L'Océan lui-même a ses limites : vous n'en avez point voulu pour la mer la plus orageuse de toutes, vous avez refusé toute digue pour arrêter l'esprit humain, et maintenant l'inondation et le désordre sont presque partout. Ne sentez-vous pas qu'avec ces principes

(1) Pie IX. Bref aux Evêques d'Autriche,

de liberté sans contrôle, vous êtes obligés, en suivant les règles d'une logique élémentaire, d'admettre les théories les plus absurdes et les plus incendiaires? Car ce que vous appelez chez d'autres, folie et systèmes destructeurs, paraît à vos contradicteurs lumière de la pure raison et progrès de la civilisation ; et une fois placés sur ce plan incliné de liberté illimitée pour la raison, il n'y a plus de frein à tous les mouvements les plus audacieux et les plus désordonnés de l'esprit humain. Religion du Christ, je suis venue me placer entre ces deux extrêmes, et je tends la main à tout homme de bonne volonté ; je bénis la science pourvu qu elle ne conduise pas au vice ou à l'extravagance, et de quelque part que m'arrive un rayon lumineux, je reconnais une irradiation de la source première et étemelle de toute vérité : Omne venim a quocumque dicatur, dit saint Ambroise, a Spiritu Sancto est (1).

Messieurs et chers Collègues, la position que votre })ienveillance , un peu aveugle comme l'amitié, a voulu me faire, me donne le droit de vous parler

(1) Saint Amhx^oise,cité par saint Thonjas, in Epist, S Timçt' c. 3,

ici non-seulement comme un Évêque de l'Eglise catholique, mais conmxe votre président. Ce titre devrait me confondre en un sens, et j'avoue que, partout ailleurs, j'en suis presque humilié; mais. ici, aux pieds des autels, je m'en glorifie, je me réjouis de le porter, et voici pourquoi : c'est qu'avec ce titre vous m'avez donné le droit officiel de me placer avec vous feur le terrain scientifique ; d'avoir un pied dans le sanctuaire et l'autre au milieu de vous et de vous dire : La vraie science ! mais elle est naturelleipent chrétienne; la vraie science ! c'est l'étude du vrai, du beau, du bien ; mais le vrai, le beau et le bien infinis d'où découlent les quelques gouttes de vérité, de beauté et de bonté semées en ce monde, c'est Dieu, c'est le Verbe de Dieu, Celuilà même que nous vénérons comme notre chef et notre maître suprême ; Celui que moi-même je suis obligé ici comme Évêque d'annoncer au peuple : Christus quem nos annuntiamns. C'est lui qui éclaire tout homme venant en ce monde, et sans lequel, disent les Pères, la lumière n'est pas possible dans l'être intelligent. C'est lui qui nous a inondés de clartés surnaturelles, auxquelles notre nature n'avait

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aucun droit \ mais ces clartés supérieures ne détruisent pas plus celles de la raison, que la splendeur d'un beau lustre ne détruit la lumière moins brillante placée à ses côtés. Ainsi le chrétien intelligent a deux lumières au lieu d'une ; je ne vois pas d'autre différence entre lui et le savant qui n'a pas la foi. Ces clartés que le Verbe a fait sortir du Tabernacle, ne l'empêchent pas, dit saint Thomas, de continuer dans l'ordre naturel son œuvre de diffusion lumineuse partout où une intelligence est capable de penser, quel que soit le domaine de ses investigations, sciences philosophiques, naturelles, mathématiques, médicales,. littérature, poésie, beaux-arts, agriculture. Ecoutez, Messieurs et chers Collègues, les maîtres de la science catholique : a La sagesse de Dieu, qui existe sous des formes multiples, est cachée dans toute connaissance et dans toute la nature et il est évident que Dieu est mystérieusement voilé en toutes choses que l'on apprend : Patet quod in omni re quœ cognoscitury interius lateat ipse Deus,.. multiformis sapientia Dei occultatur in omni cognitione et in omni natura (1). »

(1) Saint Bonaventure, De reduct. artium ad Theolog.

Ici, Messieurs et chers Collègues, j'éprouve le besoin de donner cours aux sentiments qui se pressent dans mon intelligence et dans mon cœur; j'éprouve le besoin de vous dire pourquoi j'ai toujours aimé, pourquoi j'aime toujours et j'aimerai jusqu'à la fin la vraie science : c'est parce que, selon la divine pensée du docteur séraphique, Dieu est caché sous Técorce de toute science : « Patet quod in omni re quœ cognoscitur, interms lateat ipse Deus. » Oh ! l'admirable parole ! qu'elle est belle et radieuse ! Elle inonde de clartés célestes tous les horizons de la science, et elle fait jaillir par torrents les étincelles divines, là où l'œil vulgaire ne découvre que la pierre dure et froide ! — Quand je me promène sur les bords de la mer, je considère, il est vrai, les vagues qui se brisent contre le rocher, la nacelle qui se balance, le poisson qui surnage, et le bâtiment qui s'avance avec fierté ; mais bientôt et malgré moi ma vue s'élève, elle laisse les détails, elle plane, elle contemple l'immensité, elle est plongée dans l'extase de l'infini ! Ainsi, dans la science humaine, on étudie d'abord les individuahtés, les genres, les espèces, les faits particuliers, on étudie la vérité dis-

persée en ce monde à l'état de fragments et de rayons disséminés ; mais bientôt dans les grandes intelligences, que dis-je ? en toutes les intelligences, pourvu qu'elles ne soient pas dégradées, il se fait un vide : l'âme humaine a besoin de quelque chose de plus ; elle remonte à la question les lois , des principes, des causes primordiales, elle remonte à l'infini, et cet infini c'est Dieu ; et quiconque n'a pas senti cela en côtoyaiit les rivages de la science, ressemble à l'homme qui, se promenant tout le jour sur les bords de la mer, n'aurait remarqué que les coquillages et les grains de sable.

Comprenez-vous maintenant cette- parole de saint Bonaventure : que Dieu est caché au fond de tous ces antres plus ou moins obscurs qu'on appelle les sciences humaines ? C'est ce parfum, c'est ce désir de l'infini qui nous attire, alors même que nous nous en doutons le moins. Ce qui me plaît surtout dans l'étude de la nature, c'est moins l'examen des faits que l'intuition des lois qui président aux faits; et ces lois lumineuses qui écjairent les ténèbres des détails, me conduisent dans l'attitude dû respect et de l'ad- . miration jusqu'à la majesté de Celui qui les a faites.

10 DE L ESPli^îT CHRÉTIEN.

Ce que j'aime et ce que je recherche d^-ns la poésie, c'est moins ce qu'elle dit que ce qu elle ne dit pas; moins ce qu elle dit que ce qu elle fait rêver, et la grande poésie fait toujours rêver à l'infini. Ce qui me charme surtout dans la musique, ce ne sont pas les sons humains, ce sont les horizons indéfinis qu'elle ouvre à mon intelligence et à mon cœur ; elle me rappelle la musique intérieure qui existe dans toutes les nobles âmes, musique la plus harmonieuse de toutes, et dont l'autre n'est qu'un reflet souvent adnfiirable, mais toujours pâle et incomplet. La musique, la poésie et la Uttérature, quand elles exposent à mes regards ou à mes oreilles quelque grand produit de l'inteUigence et du cœur humain, m'ont toujours rappelé deux pensées de saint Athanase et de saint Augustin : Dieu, disent-ils, est le premier des musiciens et le premier des poètes ; le monde et ses sons diversement combinés sont le chœur d'harmonie, et la beauté variée de l'univers est la magnifique littérature, la divine.épopée de l'Etemel ; chaque siècle, chaque être n'est qu'un vers, qu'une syllabe, et l'harmonie se trouvera dans la consommation de toutes choses : Magnum carmen cujusdam

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in$ffc^bilii modulatoris (1), c'est-à-dire la grande épopée d'un musicien à la voix ineffable. Dieu est donc, h la fois, poète et musicien ; il est la source de toute noble poésie et de toute belle musique ; lit, comme m fond de toute grande chose, selon une expression de saint Jérôme, brille l'éclair divin ; et c'est la raison principale qui me fait aimer la poésie, la littérature et la musique : Vnaquœque tes fulgurat Det cognitionem (2). Après avoir étudié un monument romain, je laisse ces pierres qui reposent sur le soi ; mou âme s'élève plus haut, elle franchit la distance des siècles, elle rêve à la grandeur de l'homme, à sa puissance, à cette majesté du peuple-roi qu'admirait saint Augustin ; puis elle monte toujours, et elle n'a de repos qu'après avoir rafraîchi sa pensée à la source de toute grandeur, vers Celui qui domine sans tyrannie, et qui a laissé partout des monuments de sa gloire, plus anciens et plus majestueux que ceux des Romains. Je ne puis aborder une question philosophique, sans me trouver, à mon insu , trans-

(1) Saint Auçust,, Epist.j 138» n*>5. — St Athan., eorU.Gentes.

(2) Saint Jérôme, in Es^ech., I.

porté dans les sphères de l'étemel et de l'infini, dans ces régions que le Verbe, dit saint Thomas, éclaire de sa splendeur : Illuminans a montibus œtemis. Ainsi se trouve vérifiée la parole de saint Bonaventure, que Dieu est caché au fond de toute connaissance ; et, malgré les efforts de quelques hommes qui ont peur du divin, c'est toujours, dans la moindre question, ce côté de l'infini qui nous intéresse ; le reste est de la poussière que nous devons étudier, que nous devons analyser ; mais l'analyse conduit tout homme qui pense à la synthèse, et, des synthèses limitées, à ce qui est infini et universel.

Il m'est arrivé souvent, Messieurs et chers Collègues, et je suis loin d'en rougir, il m'est arrivé, le marteau du géologue, la boite du botaniste à la main, de gravir le sommet des hautes montagnes, de me promener dans les vallées et dans les plaines ; il m'est arrivé de prendre aussi quelquefois le lorgnon de l'archéologue, et d'examiner avec des amis plus éclairés que moi, les souvenirs des temps passés ; j'ai même passé des jours entiers dans des cabinets d'ostéologie, et dans ces magnifiques collections où les ossements de tous les vieux témoins des siècles

primitifs doivent être émerveillés d'avoir obtenu un tombeau plus honorable. J'ai vu tout cela, je suis heureux de l'avoir vu et dQ l'avoir étudié ; et si quelqu'un était étonné de mon langage, je lui rappellerais, en comp£u*ant les petites choses aux grandes, qu'un des grands Évoques de l'Église, qu'un des saints religieux de l'ordre de saint Dominique, que le maître de saint Thomas, Albert-le-Grand, passait une partie de ses journées au milieu des squelettes, des minéraux et des plantes, quelquefois au milieu des carrières, où il a deviné la théorie des soulèvements, telle que l'a développée M. Elie de Beaumont. Au milieu de toutes ces merveilles, je dois le déclarer hautement, j'ai toujours et partout retrouvé le nom de l'Éternel gravé en caractères lumineux sur les rochers escarpés, sur l'humble fleur, et dans les déchirements des vallées : Hoc nomen (Dei) scriptum est in omnibus rébus (1), dit saint Bonaventure. On vient de découvrir sur les rochers de l'Orient une vieille écriture que les savants ne peuvent pas encore lire complètement, et qui nous

(1) Lumn Eccles., serm. 11.

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redirait peut-être Ici gloire et le génie des aBoiens peuples. Dans cette sphère divine où je youa a} placés, nous sonunesplus heureux ; nous y découvrons une écriture merveilleuse qui se lit partout : toute grande âme la connaît, tout noble cœur en a l'iutuition ; Hoc nomen/Dei) scriptum est in omnibus rehus.

Vous dirai-je encore que j'ai parcouru les livres des anciens, des poètes, des philosophes, des littérateurs, et que j'y ai recueilli, selon une belle expression de saint François d'Assise, les lettres dont se compose le nom de Dieu. Partout où mes regards se sont promenés, en ces temps de jeunesse ardente où Ton voudrait tout savoir, j'ai retrouvé Dieu ; je l'ai retrouvé comme ordonnateur suprême, comme source première de toute vérité et de. toute beauté, et aussi, toujours comme ami, Cette ombre divine s'est toujours dressée devant moi sous la toile transparente de la création et des œuvres du génie. humain ; et après avoir adoré, après avoir surtout aimé Celui que j'ai toujours placé de cœur au commencement et h la fin de toutes mes voies, je me suis trouvé plus fort, plus éclairé, et il me semblait que la petite

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énergie de mon intelligence était centuplée» Partout, Messieurs et chers Collègues, sur les ruines du palais des Césars, à Rome, au Forum, au Capitole, partout, à côté d'une fleur, ou penché sur la face cristalline d'un minéral, je me suis trouvé en rapport avec le Verbe de Dieu, je louais et j'aimais le Verbe, la Raison infinie du Père ; car, dit saint Thomas, le Verbe est la vérité, et comme on ne peut pas avoir rintelligence des choses sans adhérer à la vérité, il faut que quiconque désire connaître la vérité adhère au Verbe : Verbum Dei est ipsa veri^ tas : et quia nullus potest veritatem cognoscere, nisi adhœreat veritati, oportet omnem qui veritatem œgiuhscere desiderata huic Verbo adhœrere (1). Et partout où je trouvais un rayon de vérité, mon intelligence cherchait à s'en emparer, en répétant cette parole de saint Augustin : « La vérité, quelque part qu'elle se trouve, c'est la propriété de mon Dieu, Domini suiesse intelligat,ubicumque invenerit veritatem (2).» Croyez à ma parole d'ami. Messieurs et chers Collègues ; c'est ainsi qu'il faut comprendre la science

(1) Saint Thomas, in Joan, Evang.^ c. 14, lect. 2.

(2) De Doct. Christ., 1. 2, n'> 28.

pour lui donner toute sa fécondité. Je vous le dirai avec M"* de Staël : « L'air qui vient de là vivifie toutes les pensées (1) ; » en dehors' de ces larges conceptions, la science est aride, étroite et triste ; c'est la vue de la mer à travers les fentes d'un grenier. Un grand esprit que cite M"® de Staël sans le nommer disait, et je propose ces réflexions à ceux d'entre vous qui me trouveraient un peu mystique : (( La créature pensante n'est heureuse que quand l'idée de l'infini est devenue pour elle une jouissance au lieu d'être un poids (2). »

Pardonnez-moi cet épanchement, mes chers Collègues ; je viens de faire peut-être de l'histoire intime ; mais un Evêque, selon la parole de Paul, doit Uvrer aux hommes non-seulement la parole de vérité, mais le fond de son âme : Non solum Evangelium Dei, sed etiam animas nostras. Je devais donc vous dire : J'aime la science et j'aimerai toujours la science, parce que je suis chrétien, parce que je crois que la science bien entendue est natm^ellement chrétienne, et mène tout droit au Dieu des

(1) Allem., 3 p., c. 2.

(2) Allem,, 4 part., cl.

DE l'esprit CHRÉTIEy. 17

chrétiens. Je devais vous dire : Maintenant plus que jamais j'aimerai la science, parce que je suis Evèque, et que toujours les Souverains Pontifes et les Evêques ont aimé la science, protégé et cultivé les sciences. Nous voulons la science, mais nous voulons surtout la Religion bénissant, sanctifiant la science. Sans la Religion, la science est fréquemment exposée à se corrompre et à marcher dans les ténèbres ; et si vous doutiez de mon assertion, je vous dirais : n avez-vous pas étudié l'histoire de l'esprit humain ? Pourriez-vous compter ses nombreuses hallucinations, ses chutes quotidiennes, et souvent ses égarements moraux, qui lui ont attiré de la part de Cicéron une sévérité de paroles que je ne veux pas reproduire ici, et qui, même, ont conduit, par une fausse logique, certaines natures extrêmes à dire : Condamnons et proscrivons la science, car elle a perverti les nations, faussé le jugement, développé l'orgueil et obscurci le sens moral.

Pour nous, Messieurs et chers Collègues, nous ne vous dirons jamais : Condamnez la science à cause de ses abus. Nous vous dirons : Cueillez tou-

jours toutes les belles fleurs du génie de Thonime, mais laissez les plantes vénéneuses, si par hasard il s'en rencontre. Développez les ailes de votre intelligence, ouvrez toutes les puissances de votre esprit coxnme un large miroir, pour recueillir de toutes parts les rayons lumineux, car, dit saint Thomas : H n'y a rien de plus noble, il n'y a rien de plus parfait pour une créature, que de chercher à comprendre et à saisir le sens mystérieux renfeniié en chaque chose : Nihil nobilius et perfeclius in creaturis invenitur quam intelligere (1). Nous vous dirons avec saint Bonaventure, et vous voyez que dans notre enseignement nous marchons en bonne compagnie, nous dirons : Ouvrez au large votre esprit, ouvrez-le toujours, pourvu que vous ne dépassiez pas les limites voulues par la sagesse ; car ^Ue est la capacité humaine qu'elle a été formée de Dieu pour comprendre une multitude de choses belles, grandes, magnifiques ; et le génie humain est une surface spéculaire qui peut contenir, sous une forme idéale, la carte géographique

(1) Patent, q. 9, art. 5.

des beautés intellectuelles et sensibles. Je vous cite le texte, il est trop beau pour n'être pas rapporté en entier : Conditio capacitatis humanœ, quœ magna et multa nata est magnifice et multipliciter capere tanquam spéculum quoddam nobilissimum, in quo nata est describi, non solum naturaliter, verum etiam supernaturaliter, rerum universitas mundanarum (1). D me serait facile de vous exposer dans le même sens saint Thomas (2) et beaucoup d'autres ; il me serait facile d'arriver à cette conclusion qui en étonnera peut-être plusieurs, mais qui est évidente comme le soleil : il n'y a pas de congrès, il n'y a pas de sociétés savantes qui aient excité le mouvement des sciences et célébré la gloire du génie humain autant que les grands maîtres de l'EgUse catholique. Mais la mer a besoin d'une matière salée qui la préserve de la corruption ; vous aussi, intelligence humaine, vaste Océan qui baignez des côtes tellement éloignées que la lumière elle-même les ignore, vous aussi vous avez besoin d'un arôme préservatif qui vous protège contre les éléments corrupteurs ;

(1) Saint Bonavent., in BreviL proœm.

(2) V. saint Thomas, cont. Cent, 1. 3, c. 48 et 59.

vous avez besoin de digues qui vous défendent contre vous-même, contre les tempêtes noumes dans votre propre sein, et j'ajouterai, qui défendent aussi les sociétés que vous ne pouvez pas côtoyer sans leur faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Cet arôme^ c'est la Religion, comme l'a proclamé le philosophe Bacon; cette digue, c'est l'autorité de la Religion. Avec elle, le génie ne se détériore pas; ses ailes ne sont point coupées ; seulement le vol est réglé, et toute chose, ici-bas, a besoin d'être réglée, même le génie, surtout le génie, car il est sujet à de plus nombreux égarements. Jamais le génie des sciences naturelles et philosophiques, en tenant compte de la différence des âges, n'a été plus hardi que dans ces royales intelligences qu'on appelait Albert-le-Grand et Thomas d'Aquin, et je prends au hasard ces deux noms dans la tradition catholique. L'œil de leur intelligence était perçant comme ne l'a jamais été celui de l'aigle des montagnes ; le mouvement de leurs ailes était fort et vigoureux, parce qu'il était réglé ; et ceux qui ont proclamé l'absence de toute règle et de toute limite pour la Uberté du génie, ressemblent assez à un

astronome qui voudrait perfectionner les cieux, en détruisant la force puissante et invariable qui contient le mouvement des astres dans des orbes déterminés. Telle est la loi du monde intellectuel et astronomique ; tout mouvement doit être contenu et réglé. En dehors de cette loi, c'est l'anarchie et le désordre.

Nous vous dirons encore : Cultivez toute science, à condition que cette étude n'éloigne pas de la vertu, et qu'elle ne porte pas le vice dans les cœurs, en jetant quelques lumières dans l'intelligence. Travaillez au progrès des peuples, faites que les nations, selon la pensée de saint Augustin (1), soient l'ornement du monde par le bonheur de la vie présente, mais à condition que ce bonheur les préparera au bonheur de l'éternité. Si l'autorité de saint Augustin paraissait suspecte, je vous dirais avec M"® de Staël (2) : « Cette vie n'a quelque prix, que si elle sert à l'éducation religieuse de notre cœur, que si elle nous prépare à une destinée plus haute pai* le

(1) De, Cii\ Dei, 1. 2, c. 19.

(2) iiWem., 3 p., c. 1.

choix libre de la vertu sur la terre. La métaphysique, les institutions sociales, les arts, les sciences, tout doit être apprécié d'après le perfectionnement moral de Thomme. »

Aimez-vous mieux Platon? entendez-le qui s'écrie : ce Toute espèce de science séparée de la justice et de la vertu, n'est qu'une aptitude à mal faire et non une vraie sagesse (1). ^

• Messieurs etchers Collègues, Platon a fait ailleurs la description du savant vertueux ; je suis heureux de vous l'appliquer, en y ajoutant ce que la science païenne ne pouvait donner : la bénédiction d'en haut dont la grâce de Jésus-Christ m'a rendu dépositaire, la bénédiction pour vous, vos familles et vos savants travaux. « Toutes les fois, dit le philosophe, que j'entends un homme discourir sur la vertu ou sur quelque science, et que cet, homme est vertueux et digne du sujet qu'il traite, je me sens pénétré d'une grande joie, envoyant que celui qui parle et les choses dont il parle sont dans une harmonie et une convenance parfaites ; il est pour moi un mu-

(1) Menexène.

sicien plein d'habileté, tirant les plus beaux accords, non d'une Ijre ni d'un autre intrument, mais de sa propre vie (1). » Vous me permettrez, Messieurs et chjBrs Collègues, de partager en ce moment la joie du philosophe grec ; elle est sincère et toute fraternelle.

(1) Lachéa.

DISCOURS

PRONONCE

Par Monseigrne-ar IjANDHIOT,

Président du Congrès 8cienti6que de France,

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