Virgile, liv. VIII, v. 449 ; Georg., IV, v
condition de recevoir de même ce qu’elle était accoutumée de prendre ailleurs. Ce traité ne parut si désavantageux que lorsque les classes inférieures eurent le moyen d’acquérir et de consommer beaucoup d’objets de fabrication commune et cependant élégante, lorsque tous les individus, entrant dans une part plus forte des produits et des lumières, voulurent participer également aux jouissances de la vie, et ne plus en être tributaires de l’étranger. Le premier pas des sociétés dans l’industrie est ordinairement de parer aux premiers besoins; mais le second n’est pas toujours de multiplier les produits ; il est plus commun , au contraire , que ceux-là acquis en petite quantité ; on passe sur-le-champ au luxe, et tel fut en effet l’état des peuples jusqu’au dix-huitième siècle. Les gens riches avaient alors un grand château mal commode , mal meublé, mais des armes superbes, des chevaux caparaçonnés, des étoffes d’or et d’argent, et autour d’eux régnait une honteuse misère. Un dégré de civilisation plus élevé leur fit renoncer à mesure à ces objets de vanité pour acquérir des jouissances plus réelles ; ils eurent plus de linge que d’habits, de meubles utiles que des vases d’or et d’argent; chaque nouvelle invention , tenant à l’aisance ou à la
propreté, disposait à retrancher quelque chose du luxe ; et la richesse , faisant de son côté des progrès dans les classes inférieures, il s’établit un point naturel de rencontre dans les produits usuels.
Ce changement influa sur la fabrication qui, s’étendant aux fabricans mêmes, fut trop considérable pour se concentrer dans les mains de quelques ouvriers ; elle passa alors aux machines qui la développèrent. Lorsqu’il nefaut qu’un sabre, un fauteuil, une voiture, l'ouvrier qui l’exécute y met toute la recherche, tout le soin dont il est capable ; il en varie à l’infini les détails; mais s’il doit en fabriquer cent, il faut nécessairement qu’il adopte une forme simple, facile, élégante, qu’il puisse livrer plus tôt et à meilleur marché : de ce qu’il la livre à meilleur marché, une foule de gens peuvent prétendre à la posséder , et le pays se couvre ainsi d’un immense mobilier qui se renouvelle facilement et s’accroît à l’infini.
Stimulée par ces nouveaux encouragemens et débarrassée des anciennes entraves , la F rance fit des progrès rapides dans tous les arts mécaniques : les filatures et le tissage du coton par des machines , peu connus jusque-là , acquirent un développement immense, malgré les droits
éuonnes mis impolitiquement sur les matières piemières , et la difficulté de se les procurer pendant la guerre. L’emploi de la laine , de la soie et du lin , ne resta pas en arrière; la fabrication des toiles peintes réunit l’élégance des dessins au bon marché *. Partout les procédés les plus simples et les plus habiles furent inventés ou appliqués; les moteurs, comme les machines, furent perfectionnés; le mouvement de rotation succéda à celui de va et vient partout où il fut possible de l’appliquer, tel que dans la fabrication des toiles, dans les scieries en grand, dans le dégraissage des draps, dans la taille des cristaux et la polissure de l’acier ; la navette volante s’empara des métiers, les souffleis cylindriques des forges; les procédés chimiques eurent des succès plus complets encore : les opérations relatives au rouissage du chanvre et du lin, au blanchissage des sels et des étoffes, au dégraissage de la soie, sont abrégées et économisées de moitié ; la tannerie l’est au point qu’il ne faut plus que quelques semaines,
1. Les étoffes de France, en raison de leur dessin agréable et de la vivacité des couleurs , ont gagué, en Allemagne et en Amérique, 1/4 et i/> pour cent sur les ouvrages de même espèce fabriqués ailleurs, et les Anglais ont imité alors nos échantillons.
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quelques jours pour des opérations qui demandaient des années ; la composition des ack’es , des soudes, des aluns, des couperoses, des sels ammoniacs et autres, pour lesquels on était tributaire d’une somme énorme aux étrangers, est aujourd’hui entièrement remplacée par des produits artificiels et faciles. On a même tenté de suppléer , par l’extraction des métaux et des plantes indigènes, aux produits coloniaux de teintures. En un mot, tout ce qui tient aux sciences et à leur application aux besoins de la rie, est parvenu à un point de perfection qu’il eût été difficile de prévoir ‘. Il ne resterait rien ' à désirer, s’il existait un emploi plus usuel de toutes ces découvertes, si nous avions un plus grand nombre d’établissemens où on les mît en pratique, plus de machines et de moteurs artificiels , si les mines surtout qui leur sont nécessaires, étaient exploitées: malheureusement, nous n’avons que des échantillons de toutes ces choses ; et l’accroissement est aujourd’hui la véritable perfection qui manque à notre industrie.
Ce sont l’appui du gouvernement et le zèle
i . Voyez Cuvier , Rapport à l’institut , et l’excellent qu-moirc de M. le comte Cbaptal.
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dts particuliers riches qui peuvent mettre la dernière main à ce grand œuvre, qui peuvent, par la considération et les honneurs, pluspuissans eu France que l’intérêt, activer au plus haut point les travaux utiles. Notre industrie, comme notre agriculture, n’est pas encore assez forte pour pousser en plein vent, il lui faut des espaliers; on verrait alors de tous côtés les hommes indépendans et éclairés s’y livrer. Si l’existence d’un propriétaire faisant valoir de grands domaines, est noble et distinguée, que > n’est pas celle de l’homme industrieux qui rassemble autour de lui une population tout entière, qu’il enrichit en s’enrichissant par elle! Est-il un spectacle plus intéressant que celui d’uue grande manufacture dans un beau pays, que ce mouvement d’un peuple entier rassemblé ainsi par le travail et l’industrie ! Le chef de cette grande famille est au milieu d’elle plus qu’un roi, plus qu’un père; il en connaît tous les individus, et tous le connaissent; leurs besoins, leurs affaires, leurs plaisirs sont aussi les siens; car sa fortune est liée à leurs travaux, comme leur existence à ses succès.
Qi e ceux qui se croient dans leur province une importance exclusive par quelques vieux souvenirs, quelques chroniques ignorées , vien-
nent visiter l’établissement de M. Ferrey à Essone; ils y trouveront dans un parc orné, près d’une habitation charmante , une peuplade tout entière, active et heureuse, sans inquiétude pour l’avenir, et jouissant, dans un beau lieu, de tous les avantages du travail, et de tous les charmes du repos. Les excellens propriétaires s’occupent eux-mêmes du sort de leurs ouvriers, jugent leurs différends, les soignent dans leurs maladies , les consolent dans leurs peines. Ils élèvent leurs enfans à leurs frais, et prennent part, les jours de fêtes, à leurs divertissemens ; voilà la véritable seigneurie des temps modernes, composée de respect sans humiliation, de bienfaits sans orgueil. C’est ainsi que trois mille ouvriers composent à Lanarck , en Ecosse , une petite république ayant ses lois, ses habitudes, ses chefs, entendant tous ensemble le service divin, élevant leurs enfans en commun, et assistant, le soir, après leurs travaux , à des concerts de voix et d’instrumens formés par un certain nombre d'entre eux Je fus témoin d’une réunion semblable à Marinha-Grande , en Portugal, dans la manufac-
i. Rapport sur l'établissement de Lanarck, par M. Owen , in-8", London.
tare immense de M. Steven : ce brave homme, qui vivait aussi comme un patriarche au milieu de ses nombreux serviteurs, avait fait bâtir un théâtre, où toutes les familles de ses ouvriers se réunissaient le dimanche. Le récit de belles actions, le spectacle de scènes touchantes, plaisaient plus à ces bonnes gens que les orgies des cabarets, ou les dangereuses combinaisons du jeu. On lisait sur la toile du théâtre ces mots : Descansa porque trabalhnstes ; « repose-toi , parce que tu as travaillé : » paroles remarquables, véritable devise de l’industrie, qui renferment l’histoire de la société, dont le repos est le véritable but, et le travail la meilleure route pour y parvenir.
Les efforts des particuliers en faveur de l’industrie ne seraient point sufüsans cependant au degré où sont aujourd’hui les échanges et les besoins, si on ne joignait à leur intervention l’excellent principe d’association : il est peu d’entreprises qui puissent s’exécuter par les soins d’un seul homme, et qui n’ait besoin, pour dominer la concurrence des étrangers, de la réunion de grands capitaux.
Les compagnies opèrent ce concours d’action, comme les sociétés leur moyen d’encouragement.
C’est à une association formée en 1 j5o , sous le nom de Société des Arts et des Manufactures , que l’Angleterre a dû en grande partie les nouveaux procédés dans les arts mécaniques Cette société s’est établie le point de centre de toutes les lumières, a réuni toutes les données éparses , fondé des prix pour les perfectionneinens, et distribué, en moins de quinze ans, près de deux millions d’encouragement. A son exemple, le comte de Rumford a imaginé le plan d’une institution qui réunissait la théorie de la science à son application , et comprenait des cours publics de l’une et de l’autre *.
I. Fondée à Londres , en 1720 , par William Shipley , et composée en peu de temps de 3, 000 abonnés; c’est à elle qu’on attribue une grande partie du succès des nouvelles découvertes.
a. Cette société, fondée àLondresen 1799 , est le complément de la première ; c’est un moyen d’application de la théorie des arts à leur pratique usuelle : en peu de mois, elle eut un capiti#de cinq millions par des souscriptions volontaires, et fut en état de s'établir dans un fort beau local , de réunir les instrumens de tous genres et de commencer des cours publics. Voici comment s’exprimait le prospectus de cet établissement :
a Les machines et les modèles fournissent une source perpétuelle d’instructions ; les leçons seront plus particulièrement destinées au développement et à l’application des principes généraux qui n’entreront que partielle-
Nous ne sommes point restés en arrière, en France, sous ces deux points de vue; mais il nous restait plus à faire, parce que nous opérions sur un pays moins généralement industrieux. Nous avons aussi une société d'encouragement pour les arts et manufactures qui fait beaucoup de bien : chaque nouvelle invention
mentdans l’exécution des divers appareils; on démontrera les premiers élémens de la mécanique dans les machines simples, et on rapportera à celle-ci l’immense variété d’outils et d’instrumens de tout genre dont on fait un usage journalier soif" dans les arts, soit dans l’économie domestique. On ignore pour l’ordinaire quel degré d’intérêt méritent ces objets, et de quels perfectionnemens ils sont susceptibles. Ici viendra l’exposition des divers procédés des arts , et des rapports qui existent entre les théories mécaniques et les connaissances expérimentales des substances dont on fait usage; ces rapports, essentiels à connaître , sont souvent négligés. Sous le titre de mécanique générale, on exposera les avantages que l’homme retire de ces expédiens si heureusement inventés, qui abrègent son travail dlns la culture de la terre et la préparation des alimens et des vêtemens; les moulins, les métiers d’étoffes, etc. On indiquera les perfectionnemens dont seraient encore susceptibles ces arts déjà si étonnans et qui ont tant influé sur l'organisation sociale, l’écriture et l'imprimerie, etc. ( Prospectus uf the Royal institution of Grcal Britain , par le comte de Rumfort. Londres, 1800 , Bulmer. )
lu est soumise; et le compte qu’elle en rend dans les mémoires qu’elle publie fait connaître son utilité; les prix qu’elle décerne activent les
travaux Les chambres consultatives des ma-
nufactures établies dans les grandes villes et en relation avec la chambre de commerce de Paris, sont de véritables associations libres d’hommes éclairés semblables aux conseils généraux de départemens, et représentant les intérêts de l’industrie, comme eux ceux de la propriété; il leur manque peut-être comme à ceux-ci une action plus directe, mais leur influence et leurs conseils sont souvent pris en considération, et évitent des mesures fiscales dangereuses.
j. La société a 'distribué cette année pour 20,000 fr. de prix ; ces honorables récompenses suppléent, au moins par la considération, aux encouragemens que les gouvernemens accordent ailleurs aux grands services rendus dans ce genre. M. Stephan , qui découvrit, en 1755 , un moyen de faire en Amérique de la potasse semblable à celle de la Russie , reçut du gouvernement une gratification de 72,000 liv. st. Cromclin , réfugié français , ayant perfectionné les toiles en Irlande, la chambre des communes le remercia et lui fit un présent de 10,000 liv. st. Il n’y a pas dix ans que l’habile M. Ôruncl , que nous avons déjà cité et qui fait honneur à la France chez les étrangers, reçut, comme récompense de ses travaux , du gouvernement anglais, 25,ooo liv. st.
Le point de centre de toutes ces société se .trouve dans le conservatoire des arts et métiers , établissement analogue à l’institution du comte de Rumford, sur une plus grande échelle, et qui fait l’admiration des étrangers. Là sont rassemblés et classés méthodiquement toutes les machines usitées ou proposées dans les arts, depuis le simple clou jusqu’au fîloir continua double rang de broches , de manière à présenter, par leur seul catalogue, le tableau du génie de l’homme appliqué à la création de tous ses besoins, de toutes ses jouissances. Cette admirable collection, formée d’abord par hasard, suivie par système, s’augmente tous les jours et réunit les archives des sciences à leurs instrumens, les renseignemens de toute espèce aux moyens d’application. Un conseil de perfectionnement composé de savans et de riches manufacturiers, sous la présidence d’un directeur général 1 , est chargé d’étendre la correspondance et de proposer au gouvernement les vues utiles à la fabrication : des cours ont lieu
I. Le premiecqui remplit cette fonction-fût M. le duc de la Rocliefoucaud-Liancourt. Il est inutile de rappeler que c’est à cet excellent philanthrope qu'est due l’introduction de la vaccine , des filatures en grand , du meilleur régime des hôpitaux et des prisons , etc., etc.
à cet établissement, et sont, pour les jeunes gens qui se destinent à l’industrie, le complément des écoles d’Angers et de Chàlons.
Cet ordre de choses en France offre une excellente base des institutions utiles aux progrès des arts mécaniques; et, comme le système municipal , il n’a besoin que de recevoir plus d développement, de latitude, pour opérer toat le bien qu’on peut attendre d’une bonne organisation et d’un peuple spirituel; mais il faudrait lui donner cette extension, il faudrait fixer les attributions dès chambres consultatives et de la chambre du commerce, les coordonner pour qu’elles puissent contribuer à un système méthodique d’amélioration en tout genre, sans se borner à donner des avis spontanés pour des mesures du moment, qui souvent ne sont que des palliatifs à de longs abus, ou des parties détachées qu’il n’est pas possible de juger isolément. Il serait à désirer que la société d’encouragement de Paris agrandit la sphère de ses opérations, qu’elle complétât son organisation par une véritable section tout entière de théorie industrielle chargée de faire connaître
et. d’encourager tous les ouvrages qui auraient
i. La place de cette section est en quelque sorte indiquée dans les règiemens.
rapport au moral de l’industrie., à l’économie politique, à l’influence de la fabrication dans l’Etat. Des encouragemens accordés à cette partie importante de l’industrie attireraient à elle les savans, les gens de lettres, dirigeraient l’attention des hommes d’esprit vers des sujets qui , plus qu’on ne le pense , prêtent à l’imagination par l’influence qu’ils ont sur le bonheur des hommes.
Le conservatoire des arts et métiers fait voir, dans ce qu’il est, ce qu’il pourra devenir : je voudrais qu’on fit de cet établissement le centre d’une association admirable sous le nom d7«.ftitut des arts mécaniques ne formant qu'une académie, mais divisée en plusieurs sections , comme la première classe de l’institut royal. Cette société serait le point de centre de toutes les connaissances utiles, le foyer de toutes les lumières, d’où partiraient et où viendraient aboutir les découvertes de tous les pays. Près de la doctrine serait l’instrument, le modèle, le fait pour ainsi dire, ce que les Anglais appellent évidence : elle formerait le véritable lien entre les sciences et les arts, la théorie et l’application ; tandis qu’aujourd’hui les secours mutuels des savans et des praticiens sont divisés, et tiennent plus au hasard qu’à un système
Digiti
établi. Cette académie pourrait être composée de trois- sections : la première, de mécanique usuelle, appliquée au perfectionnement des machines , de leurs moteurs et des travaux qu’elles concernent; la seconde, de chimie pra- . tique, développerait tous les procédés, toutes les découvertes applicables aux arts; la troisième, de théorie industrielle , réunirait l’économie politique à la science des faits et au tableau des formes. Chacune de ces sections ferait, par l’organe d’un ou plusieurs de ses membres, des cours publics dans le local de l’établissement, de manière à étendre, à rendre communes ces admirables notions de la formation des richesses qui, aujourd’hui, ne semblent réservées qu’à un petit nombre d’individus studieux. Par le zèle que beaucoup de gens du monde ont mis à suivre quelques cours élémentaires de ces matières, on peut juger de la faveur dont jouiront de pareilles leçons parties d’un corps distingué et avec les exemples sous les yeux : ce serait en quelque sorte l’Encyclopédie en action, ou la réunion en corps de doctrine de morceaux détachés avec les figures en relief. Cette académie serait présidée par un individu de son choix et pris annuellement dans son sein; mais le complément de son ins-