SECTION II
Des transports intérieurs ou des canaux.
Ego sapicnlia cfiudi fluinina.... et te ce fartas est mihi trames abundans , et fluviiis meus appropînquavit ad mare. ECCLES., cap. xxiv, v* 4° et 43.
Concentrée dans ses frontières, privée de tous rapports avec les étrangers au moment où ses idées tendaient le plus à se développer, la France a entrepris , comme par un instinct spontané , de trouver dans son sein tout ce qui était nécessaire à son bien-être et à sa richesse, de le créer en abondance, afin de pouvoir compenser par le superflu le peu de productions étrangères qu’elle ne pouvait remplacer. Une énergie extraordinaire se manifesta dans toutes les classes de ses citoyens; le courage s'exalta dans l’amour du travail comme dans le mépris de la mort. Pour la première fois, le commerce intérieur, cette véritable richesse des états , parut en France dans toute son activité; mais à
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peine fut-il créé , que de toutes parts il rencontra les obstacles que la nature apporte , que des institutions imparfaites augmentent, lorsque les lumières dans les gouvernemens ne suivent pas les mouvemens des peuples. On vit partout se multiplier les produits , et nulle part se perfectionner les moyens de transport, dç communication et d’échange.
On serait étonné , si on évaluait la somme de frais de transport qui entre dans le prix de chaque production en France, et par conséquent dans la masse totale des revenus du pays; on verrait qu’une grande partie de la population et des animaux utiles sont employés improductivement; tandis que si les communications étaient meilleures et plus multipliées, cette masse de temps et de peine perdue , et à charge aux consommateurs, tournerait à leur profit : encore si la multitude des gens consacrés aux charrois et à leur dépendance établissait partout une répartition habile et prompte des denrées ! mais les relations utiles n’ont lieu qu’avec les grandes villes et par des combinaisons locales qui influent peu sur la circulation générale des produits. Le blé est souvent à 20 fr. le sac en Bretagne et à 80 en Lorraine, sans que ce qui encombre les marchés dans
une province puisse suppléer à la disette d’une autre. Là , il faut distiller les grains ; ici , brûler les arbres ; là , négliger des mines, faute de pouvoir les exploiter sur les lieux. On a vu, dans certaines années abondantes, le vin de Bordeaux se donner pour la futaille, faute de moyens de transport et d échange. Ces entraves naturelles en font naître d’autres factices beaucoup plus dangereuses, telles que l’agiotage des denrées , autrement nommé l'accaparement , fruit de l’inquiétude et du défaut de concurrence plus encore que de la cupidité. De ce vice naissaient, à leur tour, des troubles, des inécontentemens difficiles à détruire; et on voit combien les plus grands maux proviennent quelquefois des causes les moins apparentes.
Or, parmi les moyens d’un transport rapide, les canaux sont les plus iuiportans et qui contribuent le plus promptement à l’amélioration de tous les pays qu’ils traversent; il n’est même aucun commerce intérieur saus eux il faut les considérer comme des routes bien plus faciles à parcourir et divisées à peu près comme
1 . Nullum in Meditcrraneo niai per navigia commcrcium. Sénèque , Quaut. nat., lib. IV, ep. 3.
elles; les rivières, rendues navigables, représentent les routes principales ou de première classe; les grands canaux de communication qui les unissent sont les roules de seconde classe; les canaux de petite section , si utiles, si multipliés en Angleterre, ont rapport aux roules de troisième classe; et enfin des branchemens en rainures de fer, en usage dans ce pays , représentent les chemins vicinaux. Ces communications réunies forment le système général des artères et des veines d’un pays , son anatomie commerciale : elles ne sont point disposées arbitrairement , quoiqu’elles puissent avec art se multiplier à l’infini; elles dépendent principalement de la contexture du sol , de la situation des places de commerce , des débouchés et des demandes de produits, soit à l’intérieur, soit à l’étranger; elles suivent ain^[ l’action industrielle ; mais il serait souvent à désirer qu’elles pussent la précéder. Dans un pays encore peu habité, on pourrait d’avance réserver le terrain destiné à ces canaux, les tracer même pour servir de direction aux élablissemens nouveaux à mesure qu’ils se forment, et présenter un canevas tout fait à la nouvelle population, c’est ce qui a eu lieu (laps quelques parties de l’Amérique. Les établissemens nTau-
raient point d'intérêts momentanés; ils ne suivraient point une industrie incertaine ; ils seraient assurés, au contraire , de la faire naître. Que de peuples ont traîné et traîneront longtemps une existence pénible pour s’être mal placés sur le globe, ou n’avoir consulté dans l’assiette de leurs demeures qu’un intérêt précaire et momentané.
Il existe dans tous les pays des dispositions naturelles du sol qui condamnent les habitans à rester stationnaires , ou qui les conduisent forcément à la richesse : la nature opère ainsi en petit comme en grand ; elle a ses déserts et ses vallées fertiles , ses torrens et ses rivières navigables. Ces dispositions dépendent beaucoup de l’élévation des eaux , de leur point de départ et des lieux où elles aboutissent. Les ca-
Saux n’étant que les communications seconaires, se trouvent tracés suivant la direction des rivières : ainsi, par exemple, l’Angleterre divisée en deux parties par un plateau et une chaîne assex élevée venant du nord au sud , versant ses eaux en égale quantité dans les deux mers qui la baignent, a ainsi un point de partage naturel; et la direclion.de ses canaux doit être naturellement de l’est à l’ouest pour réunir Jes rivières et établir une communication cons-
tante entre les habitans des deux côtés de cette chaine. Plus tard , mais lorsque la population a augmenté , on aura pensé à unir perpendiculairement ces premières grandes routes entre elles. Celte marche a eu lieu naturellement et sans combinaison du gouvernement, parce que tout était disposé à cet effet : c’est ainsi qu’on a réuni le Forth et la Clide en Ecosse , la Trent et la Mersey, la Tamise et la Severn , le Ken net et l’Avon , etc.; mais ces réunions ne sont rien auprès de la multitude de canaux unissant les deux côtés de la chaine par les seules sources ou petites dérivations prises en diflférens points de départ : on en compte près de quatre cents finis ou commencés sans compter les nombreux branchemens qui vont aboutir à différentes fabriques , manufactures ou ports de mer. Chaque année, de nouvelles demandes ont lieu au parlement pour des concessions de ce genre , et s’exécutent à l’instant. Tout le pays est sillonné ; la seule ville de Birmingham en a six lui servant de communication , dont cinq traversent la grande chaîne par des roules souterraines. On en creuse tous les jours pour le transport des objets les plus communs , pour