SECTION PREMIÈRE
Des échanges extérieurs , ou des colonies.
Insalæ multæ , ncgolialio minus tux.
Ezech., cap. xxviii, v. i5.
lllic navcs pertransibunt. PsAL.
Un homme d’esprit, mais d’un cdffcctère assez léger, et qui avait trouvé le moyen de se brouiller avec tout le monde , disait à son cocher: à une des trois maisons qui nous restent; nous pourrions dire de même à nos marins: à une des trois colonies qui nous restent. Et encore si ce mince patrimoine, si ces pieds- à-terre, rapportaient au moins ce qu’ils coûtent! mais c’est à peine s’ils couvrent leurs frais, et s’ils produisent la moitié des denrées coloniales nécessaires à notre consommation. Ils ont de plus l’iuconvénient de ne pouvoir se soutenir seuls pendant la guerre , et par conséquent d’appartenir véritablement à la puissance qui nous en accorde l’usufruit. Il faut cependant entretenir pour eux une marine nombreuse,
et consacrer & l'apparence de la protection et en primes onéreuses la réalité d’une dépense annuelle de 5o millions.
Il n’est plus aujourd’hui pour l’Europe de colonies que celles qui sont indépendantes de tout événement politique, dont la possession ou l’alliance ne reposent point sur un traité , mais sur une force et un attachement prononcés; sur une union intime avec la métropole, sur des affections , des habitudes , des rapports volontaires, qui en font une partie plus intégrante dsrterritoire que beaucoup de provinces éloignées , puisque la route commerciale pour y parvenir est plus facile est moins coûteuse Une guerre n’établit alors aucun changement î dans la situation des deux provinces séparées ; elle oblige sans doute de part et d’autre à des emmagasinages onéreux, mais qui diminuent, par l’intervention des neutres, les expéditions aventureuses, et l’intérêt même qu’ont presque toutes les puissances à encourager la consommation des productions des tropiques. ♦ Tels étaient pour l’Espagne les vastes conti-
i. Il y a moins loin de la Corognc à la Havane qua Madrid , et de même du H&vre à Saint-Domingue qu'à Perpignan.
ncus de l’Amérique, avant qu’ils ne se fussent disposés à l’indépendance, ou lorsqu’ils l’auront toul-à-fait établie; ces provinces étaient séparées par les mers, mais leur ordre social ne souffrait aucune altération, et les armées ennemies venaient expirer sous les murs de Buenos-Ayres , comme dans la baie du Férolou de Cadix. Toutes leurs productions avaient un débit assuré et constant dans la métropole, et elles-mêmes consommaient de préférence les objets manufacturés, les grains, les vins qu’ils tiraient de leur ancienne patrie'. Telle était également pour la France l’Ile-Maurice , et surtout Saint-Domingue, merveille de la nature et de l’industrie, qui seul valait à la métropole plus que l’Inde aux Anglais, plus que l’Amérique aux Espagnols. Cinq cent mille har bilans, braves, actifs, laborieux, garantissaient à la fois ses richesses et son indépendance , fournissaient à la France 200 millions de denrées, et en consommaient 100 de ses produits, échange si avantageux à l’un et à l’autre.
Qu’est devenue cette reine des Antilles, celle admirable contrée, cette province de France la plus riche et la plus utile? je l’ignore. En vain je la cherche dans les traités de paix. Elle n’est plus à la France; elle n’est point à l’Europe;
est-elle au moins, à elle-même? Ce que je trouve seulement, c’est une diminution de 80 millions de bénéfice, et une augmentation de 5o millions de dépense^ que nous cause sa perte. Quels sont donc les ennemis de la France et de l’humanité qui ont pu porter ainsi le trouble dans son sein? Ces ennemis sont nousmêmes, ces barbares sont le hommes inconsidérés qui ont placé le théâtre de leurs différends politiques dans les ateliers mêmes de leurs travaux, qui ont fait entrer dans leurs querelles des hommes dont ils auraient dû premièrement améliorer le sort, fixer l’existence. Certes, c’était présumer beaucoup de l’humanité, que de lui demander tant de vertus en lui montrant tant de vices, d’exiger la fidélité de ceux à qui on donnait l’exemple de la rébellion. Mais ces premiers temps de désordre et d’inconséquence n’auraient point suffi pour perdre ce beau pays , s’ils n’avaient été suivis par une continuelle série de autes, de mesures funestes, qui ont aliéné le cœur de ces hommes simples , mais déjà assez avancés en civilisation pour ne pas vouloir rétrograder. Rien n’a été négligé pour établir parmi eux une méfiance, une inquiétude, que le temps même aura beaucoup de peine à vaincre, et pour les forcer , en
un mot à chercher en eux-mêmes leur refuge et leur appui. Ils l’ont trouvé, cet appui, et Font affermi par quinze ans de résistance, par le mépris de la mort et de la souffrance, mais surtout et s’ils avaient su joindre à ces grandes qualités le mobile de tous les biens, le travail , ils jouiraient aujourd’hui de la considération, delà renommée des peuples civilisés et relégueraient les préjugés sur l’imperfection des différentes couleurs dans les rêves de l’orgueil et dé la cupidité; malheureusement ce vice de l’inaction et de la paresse rend ce peuple incapable de compter ni comme allié ni comme puissance; on sait qu’il existe par le regret qu’on éprouve de lui voir occuper un sol fertile, devenu sauvage et improductif entre scs mains. LaFrance privée de cette terre féconde, a dû en chercher une autre qui la dédommageât. Elle l’a trouvée à peude distance deses frontières, la masle ville d! Aufrique, comme l’appelle F roissard. Alger lui a ouvert ses portes et son vaste territoire, ces champs fertiles qui nourrissaient Rome et presque toute l’Italie et qui bientôt retrouveront leur abondance , leur richesse , comme ils ont déjà retrouvé leur liberté.