‹ De l'esprit d'association dans tous les interêts de la communautéChapitre 66 sur 77 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des associations de bienfaisance.

Benigni.... eslote inviceen.

P* u péri porrige nunnm Itiam et non le pigeai vuilare infirmum. Ecries., cap. VII, v. 36 et 3g.

Opcretnur bonuin a J oinnes. Gai. VI , v. 10.

Kl non eril omnino indigens cl mendicus inter vos.

' Deut., cap. xv.

Sortez de votre repos, hommes désœuvrés , inutiles au mondeet à vous-mêmes! Riches de la terre, consent® à quitter un moment vos plaisirs; venez apprendre à jouir des biens de la fortune , par le spectacle de ses calamités ! et vous, que le sort a frappés d’une manière souvent plus sensible que par la perte de la richesse, qu i languissez sous le poids d’une passion malheureuse, d’une ambition trompée ou d’une disgrâce injuste, venez chercher un soulagement à vos maux , ou un intérêt à votre exis—

tence ! Sachez qu’il est une carrière glorieuse , un état assuré , que la laveur ne peut ébranler, ni l’injustice détruire , que l’ennui même ne saurait atteindre; une profession où tous les services sont comptés , tous les travaux profitables, qui ne laisse ni mécompte ni regrets; un emploi merveilleux du temps , une industrie des hommes libres et des bons cœurs , la bienfaisance^ n un mot, occupation pleine de charmes, science même remplie de combinaisons variées , de résultats curieux, de calculs profonds, qui semble ne devoir attacher qu’un moment, et qui bientôt absorbe délicieusement toutes les facultés!

Pour réussir dans cette carrière nouvelle , pour en sentir tout le prix , il faut seulement consentir à la connaître, à l’étudier; ne pas dédaigner de pénétrer dans les tristes detneures , dans les réduits obscurs où elle s’exerce. Le noviciat des bienfaits est sans doute pénible; il en coûte pour être initié aux secrets du malheur ; mais que de charmes compensent bientôt ces cruels momens ! Qu’il est doux de réparer , de prévenir les maux dont on connaît l’origine et le remède; que l’on voit disparaître comme par miracle , quand on les touche avec le zèle du bien et les lumières de l’expérience ! De quelle

noble magistrature on se sent revêtu , en rendant ainsi la justice aux opprimés du sort, aux victimes des imperfections de la nature. Venez donc , courageux adeptes de la première des doctrines, venez exercer à la fois la plus noble fonction et la plus douce vertu ! Je vais vous faire connaître en peu de mots vos domaines, les exemples que vous pouvez suivre, et les améliorations qu’il vous reste à créer dans le vaste champ du malheur.

Le plus ancien établissement de bienfaisant» en France, et peut-être en Europe , est cet hospice vénérable, placé près du premier temple de la capitale, comme pour montrer que le lieu où l’on prie et celui où l’on souffre sont également la maison de Dieu '.Cet édifice immense reçoit chaque année 12,000 malades environ des deux sexes; mais ces malheureux étaient jadis entassés dans des salles basses, quelquefois huit dans un lit , ayant i peine trois toises cubes d’air à respirer , ne se couchant qu’un certain nombre d’heures alternativement,

1. Voyez le rapport fait au conseil général des hospices de Paris, parM. le marquis Pastoret. Cet excellent travail présente l’état ancien des hospices , et les améliorations qu'il a éprouvées.

se servant des mêmes vases, sans linge, sans secours, presque sans médicamens l’usage des bains n’y était point connu, et la malpropreté y était révoltante. Aujourd’hui les malades ont chacun leur lit, du linge en abondance , et tous les soins leur sont prodigués; des soeurs de la Charité , ces héroïnes de l’humanité,

i. Les détails consignés dans l'ouvrage de M. Tenon , publié en 1785 , le rapport à l'assemblée constituante par M. le duc de Liancourt , celui de M. Cuvelier , font frémir. On se refuse à croire les effets de ce que l'on appelait alors la bienfaisance. lies hôpitaux étaient des espèces de lazarets , établis dans la seule intention de séparer du reste des habitans les malheureux attaqués de maladies contagieuses, et on s’inquiétait peu de ce qu’ils devenaient après. Cet état de choses porta quelques personnes charitables à entreprendre de fonder à Paris quatre grands hôpitaux nouveaux; mon père souscrivit pour 4oo,ooo liv., et sans la révolution ils auraient été bâtis. 14 ne faut pas cependant croire qu’on n’avait pas fait quelques progrès dans la bienfaisance , quand on pense que cent ans avant il y avait encore des ordonnances qui condamnaient à être pendus les malades qui entraient dans les villes; qu’on ne connaissait d’autres moyens de spulager les aliénés qu’en les rouant de coups, les teigneux qu’en leur arrachant subitement la peau de la tête, et les gens attaqués de la rage en les étouffant. C’était là le ion vieux temps qui parait si regrettable à tant de personnes !

se consacrent entièrement à eux, et suffisent à leurs besoins Leurs salles ont été agrandies , aérées; de vastes terrains leur servent de promenoirs et de moyens de convalescence; il en est de même de l’hospice de la Pitié, sorte d'annexe à l’Hôtel-Dieu ; des hospices de la Charité, de Necker, de Beaujon , de Cochin, auxquels on a rendu leur revenu et le nom de leurs respectables fondateurs. Tous sont administrés à peu près de même , servis par les mêmes soeurs , et améliorés dans la même proportion. Plusieurs autres hôpitaux sont consacrés spécialement à certaines maladies, que de savans professeurs étudient alors dans toutes leurs nuances, dans tous leurs symptômes; ils saisissent ainsi le mal sous tou les ses formes , et a pprennen t à le dompter dans toutes ses divergences. Cette institution sert à la fois à mieux étudier les maux pour les guérir, et à les réunir pour les mieux étudier ; quelques-uns d’entre eux, tels que les hôpitaux

i. I, ‘Hôtel-Dieu , fondé dans le huitième siècle, fut toujours desservi par des frères et soeurs de la Charité ou autrement Hospitaliers, dont l’institution se perd dans la nuit des temps. La généalogie de la bienfaisance remonte presque aussi haut que celle du malheur, mais elle ne présente de héros et de héroïnes que depuis l’introduction delà religion chrétienne.

Saint-Louis 1 , Saint-Jacques, sont de véritables collèges d'enseignement qui ont fait l'admiration des étrangers.

Ce sont là les asiles des infirmités passagères, des misères humaines transitoires; mais il en est de longues, d’éternelles, qui commencent avec la vie, ou devancent de long-temps la mort, auxquelles les soins momentanés seraient insuflisans , que le temps seul et la persévérance peuvent adoucir, et c’est par les établissemens de ce genre que brille la capitale de la France , de temps immémorial ; l’enfance y est surtout

i. Cet hôpital est fort remarquable par le classement •les malades qu’on y reçoit. Il est destine à toutes les maladies de la peau et de la lymphe. Le savantdocteur Alibert qui le dirige , y fait constamment un cours pratique de ces maladies terribles, et il a beaucoup avancé la science par ce moyen. Il apporte même dans scs leçons un enthousiasme extraordinaire. Un jour qu’il professait di van ses nombreux élèves et plusieurs étrangers, une porte s'ouvrit dans la salle, et une foule d’exemples vivans des catégories qu’il avait indiquées vinrent appuyer ses raisonuemens ; un autre jour, il donna à déjeuner au docteur Franck, de Vienne, dans le jardin de cet hospice et, à l’étonnement , peut-être même à l’effroi de ce docteur, tous les individus qui portaient les plats ou qui servaient à table , étaient distingués par une maladie particulière qu’il appelait des cas rares, et qui servirent à entretenir la conversation.

l’objet d’une attention particulière. Là seulement ces innocentes victimes de la faiblesse de leurs parens passent, des mains de la Providence qui a voulu les mettre au monde , à une autre Providence qui veut leur y donner un asile , les y rendre heureux ; des soins touchans devancent leur naissance , afin quelle ne soit pas troublée dans la personne de leurs malheureuses mères. Un édifice isolé , avec de grands jardins, a été destiné à l’accouchement; toutes les femmes ayant terminé le septième mois de leur grossesse , ou qui , sans l’avoir terminé , se sentiraient près d’accoucher, y sont admises; on reçoit leur déclaration, mais sans l’exiger; leur secret et respecté, ou gardé inviolablement, et leur malheur est la seule condition qu’on exige pour les secourir ; elles sont placées loin des regards publics , et les administrateurs eux-mêmes n’y viennent que lorsque leur devoir les y appelle ; des ouvrages leur sont distribués , et le salaire leur en est payé régulièrement : plus de deux mille de ces infortunées font leurs couches dans cette maison annuellement ', la plupart y laissent leurs enfans.

i . Vu-fez , dan* l’excellent rapport de M. Pastoret , la différence de l'état ancien de ccs hôpitaux et du nouveau, pag. <ji.

C’est alors que commence, pour ces êtres inléressans , une suite de précautions , de soins , qu’on ne pourrait attendre que d’une famille dévouée ; ils reçoivent tout le linge dont ils ont besoin ; ils ont chacun un berceau propre et une nourrice saine qui les soigne dans l’hospice même, ou les conduit à la campagne dans son ménage.

L’hospice desEnfans-Trouvés est un des plus beaux établissemens qu’il y ail en Europe. Il fut commencé sous le règne de Louis XIII. Une femme pieuse avait fait dans sa maison l’asile des enfans abandonnés; mais sa fortune ne pouvant suffire à ce généreux emploi, le digne Vincent-de-Paul assembla les personnes riches, les mères bienfaisantes , et obtint d’elles toute l’assistance nécessaire : les sœurs de la Charité furent instituées, les enfans trouvés eurent un hospice; le roi encouragea depuis cette institution , et pas un enfant ne court le risque aujourd’hui d’ètre réduit à la charité particulière, et surtout aux chances affreuses d’un rejet *. La

1. Lorsque saint Vincent-de-Paul vint à Paris, on vendait les enfans trouves , à raison de vingt sous chacun, sur le parvis de Saint-Landry, et on les donnait quelquefois pour rien à des femmes malades qui avaient besoin de faire sucer un lait corrompu.

totalité des enfans exposés, et de ceux qui sont conduits à l'hospice quelque temps après leur naissance, dépasse le nombre de 6,000 annuellement : ce qui serait la moitié de toutes les naissances , parmi les classes inférieures de la société; mais il est vrai de dire qu'une partie de ces enfans arrive des départeinens environnant la capitale, et souvent même de fort loin. Les enfans nouveau-nés sont rangés dans l’hospice avec un ordre , une propreté et un soin touchant; leur vue seule inspirerait la bienfaisance. Ces pauvres êtres n’ayant point à partager leurs affections avec des parens injustes ou malheureux , ont le cœur tout entier ouvert à la reconnaissance; ils savent gré à leurs bienfaiteurs des moindres dons , des moindres services. Sitôt que le premier âge de l’enfance est passé, ils passent à d’autres hôpitaux destinés aux orphelins; là ils apprennent un métier et à lire et écrire : la Providence,, qui a pris soin de leur naissance , ne les quitte que lorsqu’elle leur a procuré le moyen et le désir de se passer de ses dons ; les noms qui leur ont été donnés , et des signes pour les reconnaître , ont été établis de manière à pouvoir servir d’indication à leurs parens, et beaucoup en effet viennent les réclamer.

Si l’enfance reçoit de si tendres soins, la vieillesse, cet âge des infirmités, cet état intermédiaire entre la vie et la mort, n’a pas moins de secours; deux édifices immenses, sorte de petites villes contenant chacune 6,000 habitans environ , ont été bâtis aux portes de la capitale pour recevoir, accueillir, soigner les vieillards infirmes, les femmes âgées, qui n’ont besoin pour y être admis que de remplir les tristes conditions de l'âge, des infirmités ou du malheur. Jadis ces deux maisons renfermaient en même temps les prisonniers, les fous, les filles publiques, les aveugles; elles sont aujourd’hui consacrées uniquement à la vieillesse; la première destinée aux femmes , nommée la Salpétrière, est partagée en grandes divisions; l’une contient les femmes qui , ayant passé leur vie à soigner les autres, ont droit à être soignées elles-mêmes : récompense méritée de leurs travaux ; l’autre aux aveugles paralytiques octogénaires ; la troisième aux septuagénaires ; la quatrième aux malades de toutes ces classes; la cinquième aux aliénés et aux épileptiques , etc. , etc. Pour multiplier les bienfaits, les femmes que l’on admet dans'celte maison, peuvent la quitter lorsqu’elles trouvent un autre asile, et reçoivent alors une pension

de 120 fr. pour les valides, et de 180 fr. pour les infirmes , qui leur sert à payer leur dépense dans leur famille ou chez les gens qui les accueillent en province. Celte utile mesure laisse un plus grand nombre de places vacantes dans l’hospice, et le moyen d’y recevoir chaque année quinze cents nouveaux admis.

L’hospice de Bicêtre est organisé de la même manière pour les hommes, et ne rappelle que par son nom l’horrible demeure où naguère les criminels, les fous, les malades étaient confondus. Les maisons destinées au* aliènes, aux épileptiques , offrent les mêmes soins, les mêmes précautions , et les hommes habiles qui les dirigent emploient rarement aujourd’hui ces traitemens cruels qui doublaient les douleurs de ces malheureux sans diminuer leurs infirmités.

D’autres asiles, où l’on paie de modiques pensions, servent de refuges, de retraites tranquilles, aux gens d’une fortune aisée, qui veulent s’éloigner du monde et cependant n’être pas à la charge du public; d’autres sont institués pour les aveugles , les sourds et muets , ces éternelles infirmités que le génie est parvenu à rattacher aux jouissances et aux talens même de la société.

Tous ces établissemens seraient cependant insuffisans au milieu d’une immense population, si les mêmes mains qui les dirigent n’y ajoutaient encore d’autres secours de tous genres, non moins généreux et plus actifs, qui se répandent dans tous les pauvres ménages, et qui vont chercher le malheur ou les infirmités au lieu de se borner à les accueillir. De chacun des édifices dont nous avons parlé , et d’une pharmacie centrale, partent à profusion des remèdes, des consultations, des secours à domicile, qui triplent, quadruplent les bienfaits.

Chacun des douze arroudissemens de Paris a un bureau de bienfaisance qui tient un état de tous les pauvres, les infirmes, ceux qui ont droit à des secours ou des encouragemens dans leur profession malheureuse, et, oserais-je le dire , i 00,000 individus de cette capitale, formant près du sixième de la population, sont inscrits sur ces tristes registres ; i 00,000 personnes reçoivent le pain, la viande, le linge, des remèdes, et sont visitées par les ministres du culte et par les hommes de l’art dans leurs maladies. Une charité prévoyante , active, pénètre dans les plus obscurs réduits pour devancer, prévenir ou apaiser le besoin. Un ordre admirable règne dans cette administra-

lion si compliquée , qui 11e peut être surpassé que par le désintéressement de ceux qui la dirigent.

Quels sont donc ces magistrats, ces administrateurs intègres qui’président ainsi aux affaires du pauvre, et à qui sont dus tous ces changemeus heureux dans l’empire du malheur? Ces modèles de la bienfaisance et de la philanthropie , qui sont-ils? je l’ai déjà dit, et il est doux pour moi de le répéter, il est satisfaisant de voir les principes énoncés dans cet ouvrage illustrés par leur noble exemple et à jamais consacrés; eh bien, ces magistrats, ces administrateurs ne sont que de simples liabitans de la capitale , des citoyens vertueux , unis par le lien de l'association et l’amour du bien public, mais par ce principe seul élevés bien au-dessus des prétendues hiérarchies administratives, et c’est ainsi que toute administration quelconque prospérera et fera prospérer le pays où elle sera établie , lorsqu’elle sera de même confiée à des hommes indépendans , éclairés et zélés pour le bien.

Dès le milieu du seizième siècle , le gouvernement de la misère publique avait été confié par les souverains à un conseil composé de citoyens notables et des premiers magistrats de

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Paris, sous ie nom de grand bureau des pauvres; ces administrateurs remplissaient cette fonction avec un désintéressement égal à leur amour pour les pauvres ; aussi distinguait-on leur administration sous le nom de régime paternel. La révolution abolit cette institution et la remplaça par des gens payés et nommés par l’intrigue et la corruption ; les intérêts des pauvres furent sacrifiés, leurs biens mis en vente , et un tel discrédit frappa tellement leurs établissemens, que personne ne voulait plus leur faire aucune avance , et on fut enfin obligé de revenir au principe d’association gratuite qui seule convient à ce mode de gestion. La nouvelle organisation fut supérieure à l’autre; elle sépara l'action de la pensée, l’activité que demande le mouvement journalier , et la réflexion qui le prépare; on vit dans le conseil général des hospices l’image de nos conseils généraux , pour la délibération et la conception , et , dans la commission administrative , l’exécution et la discipline comme dans les magistrats de l’ordre et de l’autorité ; les premiers furent composés de propriétaires riches , éclairés, indépendans, ne recevant aucun salaire, dirigeant , sans entraves , sans contrôle , les biens des pauvres ; et les autres , d’adminis-

tra leurs actifs, zélés, recevant un traitement modique du conseil, mais le gagnant bien par l’emploi total de leur temps , de leurs efforts , dans les fonctiôns les plus pénibles et les plus assujélissantes. Dès la première année de cette excellente organisation , les dépenses se trouvèrent diminuées d’un cinquième qui put être consacré sur-le-champ aux améliorations , et , depuis cette époque, chaque année a vu s’opérer quelque changement utile.

Ainsi verra-t-on tous les rouages de l’administration se grandir, se perfectionner, sitôt qu’ils passeront en des mains intègres , et à des hommes ardens pour le bonheur public et la véritable gloire de leur pays. Si la gestion de 8 millions de revenu , répartis à plus de 120,000 individus, si les complications qu’entrainent tant de détails, tant de misères humaines, sont gérées avec un tel ordre , une telle intelligence, un tel désintéressement , ne doit-on pas croire que les intérêts faciles des communes, bornés à des intérêts locaux , aux réparations des routes, à des combinaisons avantageuses , mais toujours positives , ne pourraient pas de même être confiés à des hommes éclairés , habitant sur les lieux, choisis par leurs concitoyens , plus intéressés que per-

sonne à leur propre bien-être et à se rendre dignes de leurs commettans? Non, ces préjugés ridicules , ces sottes traditions de la cupidité et de l’ignorance sont à jamais détruits ; ils pourront encore subsister par les abus , mais ils sont d’avance supprimés par la raison , et l’opinion suffira pour en faire justice un jour.

Qu’il serait doux de pouvoir rencontrer , dans toute la France , la même perfection dans le régime des hôpitaux et des secours aux pauvres! Nous n’aurions alors rien à proposer , et ce sont les autres pays qui devraient nous prendre pour modèle. Malheureusement il n’en est point ainsi , et hors de la capitale il semble que l’on soit reculé aux confins de l’Europe , ou reporté à cinq siècles antérieurs. Les institutions sont nulles dans les départemens ; et , à l’exception de quelques villes principales de France , qui conservent encore quelques fondations, le malheureux est abandonné à la bienfaisance individuelle, à la charité de la maison voisine, sans point de centre, sans disposition particulière, sans association philanthropique. L’action administrative même qui pourrait y suppléer, et faire par là au moinsoublier ses abus, est sans force pour le bien. L’impulsion des bureaux de Paris ne s'affaiblît

pas, mais se restreint à mesure qu’elle s’éloigne, et ne conserve plus de puissance que dans les seuls intérêts du fisc. Etrangers les uns aux autres , riches et pauvres , bourgeois et cultivateurs, n’ont point 1 habitude de se consulter, le besoin de s’entendre sur leur situation. Le gouvernement central s’est chargé du monopole du bien , des prérogatives de la charité ; nobles attributions, s’il savait s’en rendre digne, mais dont il s’est de tout temps montré incapable.

La bienfaisance de Louis XIV fut fastueuse comme sa gloire, comme ses conquêtes; le dôme doré des Invalides s’élevait en même temps que Versailles et Marly , et les provinces de la France ne connaissaient l’existence de ces édifices que par les sommes qu’elles devaient payer pour subvenir à leur construction. Ce siècle fut sans doute fécond en merveilles, qui apprenaient aux peuples qu’une puissance suprême veillait à leur intérêt; mais cette tutelle ne s’étendait pas à leurs besoins particuliers : un canal superbe unissait les deux mers, soixante forteresses couvraient les frontières , dix palais décoraient les abords de la capitale, et il n'était pas possible de communiquer d’une ville à l’autre, de se procurer pour la disette

d'une province les graius qui se gâtaient dans une autre; les ouvrages étaient grands , mais peu nécessaires et peu multipliés Du moment où les peuples ont pu goûter l’apparence seulement de la liberté , ils ont dû vouloir se soustraire à cette dépendance qui absorbait leurs facultés, et s'affranchir d’une bienfaisance maladroite comme d’une oppression injuste ; ils le veulent aujourd’hui , et le gouvernement municipal est le vœu du pauvre comme du riche , de l’infirme comme de celui à qui il ouvre tous les chemins de la richesse ; autant il est utile pour acquérir le bien-être et l’aisance, et nous croyons l’avoir démontré , autant il est favorable au malheur même. Les hommes qui se gouvernent par leur propre choix-, sont obligés d’étudier tous les accidens de l’ordre social , de connaître toutes ses infirmités, comme ils jouissent de tous ses avantages ; il n'y a plus alors de ces individus séparés des autres par la richesse ou la naissance, qui ignorent à quel prix la nature accorde ses bienfaits , et quelle triste compensation de maux elle impose ; il s’établit parmi les hommes, instruits des choses

i . Magna ma gis , quant nccessaria , quant mu/la. Suet. in Claud.

de la société, un sentiment répartiteur qui tend à balancer le désavantage que quelquesuns éprouvent , à acheter le repos par le bienêtre général , ou du moins à ne pas le voir troubler par l’aspect de la trop grande misère. Ainsi la part du malheur se forme du superflu de toutes les richesses. Tant que quelqu’un manque du nécessaire , dit Rousseau , quel honnête homme a du superflu ' ? Aucune règle fixe n’a lieu à cet égard ; elle dépend des temps, des récoltes , des guerres , des événemens politiques. La misère est un impôt naturel sur l’aisance, un dividende dans le luxe, qui rétablit une sorte d’égalité, jus œqualorium, dans la

i. Pensées, i" vol., p. 99. Non-seulement , dit Blackstone, la loi protège la vie de chaque individu, mais elle fournit tout ce qui est nécessaire à son existence , car il n’est aucun ind ent, aucun malheureux, qui ne puisse exiger de la partie la plus opulente de la communauté un secours qui comprend toutes les nécessités de la vie , c'est à quoi pourvoient les divers statuts passés en faveur des pauvres. Cette prévoyance humaine, quoique dictée par les principes de la sociabilité , n’entrait pas dans le système des lois romaines. Justinien n'admet point dans son Code les édita des empereurs Constantin et Théodose , qui mettaient à la charge du public les cnfansquc leurs païens ne pouvaient ni nourrir ni élever. Blackstone, lib. I, c. 1.

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jouissance au moins du strict nécessaire , ainsi que l’explique si parfaitement l’Ecriture Mais il est des moyens d’adoucir cette charge sociale, de la rendre même quelquefois inutile , c’est d’établir pour la bienfaisance cet admirable système d’association que nous avons proposé pour toutes les entreprises industrielles, de réunir ainsi dans un lieu commun, et hors de la rigidité des lois, les fortunes , les talens et les bons cœurs.

Lorsque tous les efforts , toutes les facultés de plusieurs individus, dit un écrivain célèbre par sa philanthropie, sont dirigés fortement vers un but, ils acquièrent un degré de puissance que ne peut obtenir aucun individu isolé , et le gouvernement lui-même. Leur zèle et leur amour du bien se transmet dans une succession constante , qui excite toujours davantage l’émulation des nouveaux associés à cette cause commune. Rien n’est plus utile, dans un royaume étendu, que de se concerter ainsi, et de consa-

i. Il faut, dit l’apôtre, que celui quia beaucoup, dopne à celui qui a peu , et qu’il y ait égalité, et fiatœqualitas ut scriptum est. 1 1 , Corinth. , VIII , «3. Suivant les pleines paroles de Tite Live , opibus vcslris sustinendo nécessitâtes aliorum. Lib. VI , cap. XV, n. g.

crer une partie de son temps au bien-être de ses semblables. Fort de l’union, de l’appui et de l’estime de plusieurs , chaque individu est égal à toute l'association ; il prend le même intérêt au bonheur des autres qu’au sien propre, et la nature la plus pure, la plus noble de l’esprit public est créée par cette excellente institution qui tend à améliorer toutes les autres

Ce principe d’association est un des traits distinctifs des institutions anglaises, et qui a produit cette multitude d’établissemens philanthropiques répandus dans toutes les provinces, dont aucun n’est dû au gouvernement, et n’est par conséquent dans sa dépendance ; tous sont administrés par les habitans du lieu, par des commissaires délégués , intéressés à les bien gérer. Quelle ridicule chose , en effet , qu’il

». Sir Thomas Bernard. — On trouve un passage semblable dans un rapport de la Société philanthropique de Paris, a Sous le gouvernement le plus riche en établissemens publics bien organisés, il y aura toujours, dans la distribution des secours , une grande place laissée au zèle des particuliers ; et ceux-ci cessant d’être isolés , se réunissant en société, feront toujours un bien plus éclairé et moins partiel , moins entravé par de légers obstacles. Les moyens de chacun seront plus que doublés par l'appui mutuel qu’ils se prêtent. Voyez le .apport de l’an XIII, p. îG.

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faille attendre , pour rétablir la toiture d’un hôpital à Cahors ou à Béziers, augmenter ou réparer une infirmerie, la décision des commis d’un ministère à Paris ! décision qui arrive souvent un an après la demande , et lorsque le dommage est devenu irréparable , ou lorsqu’on l’a réparé d’urgence, et par conséquent contre la règle elles lois. Non-seulement les provinces ne peuvent plus être administrées de la sorte, mais dans la capitale même combien ne restet-il pas de bien à faire, *qui ne peut être que l’ouvrage d’associations bienfaisantes ! Sans doute, les établissemens de charité sont fort beaux, et nous leur avons rendu un juste hommage ; mais ils sont plus étendus que multipliés ; et, quelle que soit leur utilité, la nature de leur organisation les empêche de subvenir aux détails minutieux de la misère. Les maux y sont compris dans de grandes catégories qui admettent peu de subdivisions, et laissent par conséquent échapper bien des infirmités.

Que d’individus se trouvent frappés, dans une grande ville, par une nuance de maux spéciaux susceptibles d’une étude particulière , qu’il faudrait séparer pour les mieux secourir ! Ce sont alors les sociétés qui peuvent suppléer à ces grandes parties administratives. Ce que le

bureau des pauvres est pour l’ensemble des secours, chaque société le devient pour une espèce de maux particulière, ou une exception à ces maux qu'elle secourt.

Autrefois plusieurs sociétés s’étaient ainsi formées en France pour le rachat des prisonniers pour dettes, pour le placement des domestiques , etc. , etc. La révolution a détruit pu fait oublier ces utiles institutions ; nous allons tâcher d’encourager à les rétablir, en traçant brièvement le tableau de ce qu’elles sont chez nos voisins : les faits sont les medleurs guides des préceptes , et les exemples des raison nemens.

Elle frappe à votre porte cette infortunée qu’un moment de faiblesse , la séductiop ou la misère, ont entraînée hors de ses devoirs; elle porte dans son sein le fruit de sa faute : la confondrez-vous avec les victimes du vice, l’enyerrez-vous dans un asile commun à la corruption et à la misère ! Non , vous aurez pitié ‘de son malheur et de son repentir, vous lui préparerez un refuge 1 où, consolée dans ses

i . Société et Hospice de la Madeleine , fondée à Londres, en 1758, et qui a déjà reçu dans son établissement cinq mille femmes malheureuses, presque toutes

peines, encouragée contre sa honte, elle pourra espérer encore un sort heureux , et renaître à l’estime des autres et à la sienne propre. Là vous la réconcilierez avec sa famille, avec ses maîtres; ou, si elle est abandonnée par eux, vous lui trouverez un emploi nouveau , une situation qui puisse lui permettre de réparer, par une longue vertu, l’égarement d’un moment.

L’être qu’elle aura mis au monde trouvera également un asile où sa mère pourra un jour aller le reprendre ' ; en attendant, il sera soigné comme auprès d’elle , ses maux à venir seront prévus 1 , les lumières de la morale et de

au-dessous de l'âge de vingt ans; dans ce nombre, trois mille cinq cents ont été réconciliées avec leur famille ou placées , et ont eu une conduite régulière. Refuge pour les jeunes femmes abandonnées, fondé en 1806. Société en faveur des filles repentantes ( Femalc Penitentiary ) , fondée en 1807 , etc. Voyez Highmore, Public Charilies.

1 . Société et Hospice des Orphelins , fondée en 1760. Société et Hospice des Eufaus-Trouvés, fondée en 1740. Société philanthropique pour élever les enfans des condamnés et tous ceux qui sont abandonnés par leurs parens, orphelins et autres, fondée en 1788. Société pour secourir les enfans des ouvriers, fondée en 1758. (Grey coat and’blue coat Hospitals, etc., etc.)

a. Société formée pour l’inoculation , en 1746 ; aujour-

la religion, les connaissances utiles, lui seront prodiguées ‘ . S’il est en proie à quelque défaut de conformation a , il trouvera tous les secours spéciaux que demande cet état malheureux; plus avancé en âge, la même Providence sociale le suivra dans tout le cours de sa vie; elle écartera de lui ces maladies contagieuses , compagnes dès habitations malsaines ?, ces infirmités funestes au travail, et suite malheureusement du travail même elle veillera à ses

d'hui consacrée. à la vaccine. Société royale jennerienne fondée en 1799.

1. Société royale des écoles gratuites, suivant la méthode de Lancaster, fondée en 1809. Société royale,, suivant la méthode de Bell , en 1810. Sociétés auxiliaires de celles-ci ( Auxiliary Society ) dans tout le royaume. Ecoles gratuites de tout genre. Voyei Higmore , Public Charities.

a. Société en faveur des enfans sourds et muets , en 179a; pour les enfans aveugles, en 1799.

3. Société de la Fièvre ( Fc ver Institution) , fondée en 180a, occupée à faire sur-le-champ transporter les malades dans de nouvelles demeures , à faire blanchir leur logement et à couper la contagion dans sa racine; elle guérit annuellement plus de trois cents personnes.

4. Société des Hernies ou Descentes ( Rupture Society), fondée en 1796; autre, sous le nom de Société des Bandages ( Trust Society for ruptured Poor ) , fondée en 1 807 ; elles distribuent, chaque année , plus de 5o, 000 bandages,

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mœurs , en écartant de lui les occasions du vice ' ; elle réparera pour lui ces pertes de travail occasionéespar les accidens imprévus % des maladies passagères s, des maux particuliers 4, circonstances terribles dans les affaires du pauvre, dont le temps est la seule propriété; elle le délivrera des poursuites d’un créancier inflexible’,

et ont secouru depuis huit ans 9, 465 individus. Société pour la guérison du cancer , fondée en iSo3 , etc., etc.

1. Société pour la suppression du vice, fondée en i8o4- Société pour encourager la prudence et l'industrie, en 1806. Société pour préserver la morale ( Guardian Society), en 1 B 1 3.

a. Société philanthropique de Clerkenwell, et autres semblables, en 181 3, pour porter des secours prompts à domicile, pour les chutes, blessures et autres accidens.

3. Dispensaires dans tous les quartiers pour les secours cl les remèdes , et le General Dispcnsary, fondé en 1770.

4. Société pour la guérison des maux d’yeux , fondée en i8o5; autre pour le secours de l'électricité, en 1793. La Société bienfaisante ( Humanc Society), pour les noyés, les asphyxiés , en 1 774*

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