‹ De l'esprit d'association dans tous les interêts de la communautéChapitre 65 sur 77 · Mém. de l'Institut, lom. XV, an 1799, a' classe · texte numérisé non relu

Mém. de l'Institut, lom. XV, an 1799, a' classe

tôt il y en eut dans toutes les grandes villes d’Allemagne. La société royale de Londres dut également son origine à des entretiens sa vans au milieu des troubles et de l’oppression : elle fut la consolation de ces temps malheureux, dit le docteur Jonhson ' , et bientôt aussi leur remède; les occupations scientifiques détournèrent l’attention des affaires publiques ; mais le chef-d’œuvre de toutes les associations littéraires n’eut lieu que de nps jours , dans la création de l’Institut; de cette grande académie des académies , présentant l’ensemble de toutes les connaissances humaines, réunies par un lien honorable et une organisation parfaite.

Il est intéressant d’observer combien l’esprit d’association dans les lettres s’est perfectionné à mesure des progrès qu’elles ont faits. Les premières réunions littéraires , les sectes philosophiques de la Grèce, étaient plutôt des écoles que des académies. L’union existait sans doute entre les disciples et les maîtres; mais la division régnait dans les doctrines; la jalousie, la haine, habitaient le Portique, le Lycée, l’Acadéinie , et divisaient les systèmes.

i. Tom. III, p. 54. The Idler. II attribue le même effet aux écrits périodiques publiés par Addisson , à cette époque.

Les académies modernes eurent plus d’urbanité comme plus de lumières; elles s’attachaient moins à discuter la nature des opinions, qu’à distinguer les hommes de génie qui avaient avancé les progrès de la science. L’académie française réunit les poètes, les orateurs, les moralistes et les historiens ; l’académie des arts, la peinture, la sculpture et l’architecture; celle des sciences , l’astronomie , les hautes mathématiques et l’histoire naturelle; enfin celle des inscriptions , l’étude des langues savantes et de l’antiquité; mais il manquait à ces diverses facultés un lien qui les unît. En effet , arrivées à un certain degré de perfection , toutes les sciences se touchent , ont une sorte d’affinité , d’alliance, de parenté entre elles , dit Cicéron', qui les rapprochent ; chacune se rencontre sur le domaine de l’autre , et a besoin de son appui , de ses lumières , pour marcher de concert avec de nouveaux progrès. C’est en s’appliquant aux arts usuels, que la chimie a été si utile au monde; c’est par les agrémens du style, que l’érudition est parvenue à plaire , et la science à rendre plus sensibles ses admirables découvertes. Le lien qui réunit ces différens dons du

i. Cic., Or. pro Archia poeta.

génie est le meilleur encouragement à tous , en les rendant solidaires les uns des autres; ainsi, lorsqu’une classe de l’institut est faible, l’éclat des autres la soutient , lui laisse le temps et le moyen de regagner bientôt le niveau , et peutêtre à son tour la supériorité. Le génie, dit Colin d’Harleville, a présidé lui-méme à cette touchante réunion

Enfui je vous rassemble, enfin je vous revoi,

Vous , long-temps séparés l’un de l’autre et de moi ,

Vous , mes enfans, dit-il , nés tous de mes trois filles ,

Qui sembliez déjà composer trois familles ;

Ab ! n'en formez plus qu’une, ah ! ne vous quittez plus. Je sais.... car dès long-temps dans tous vos cœurs jelus , De vos travaux je sais quelle est la différence ;

Je connais de vos goûts la fière indépendance Et ne veux point gêner, réprimer vos penchans ;

Le génie est bien loin d’enchaîuer ses enfans.

Mais si parfois vos goûts , vos travaux vous éloignent , Que mille autres motifs tôt ou tard vous rejoignent : Ouvrez les yeux , songez de qui vous êtes nés ,

A quel sublime emploi vous êtes destinés.

Le ciel , qui vous a tous envoyés sur la terre ,

A su vous imprimer le même caractère ;

Celui qui du soleil mesure la hauteur ,

N’en admire pas moins son immortel auteur

1. Colin d'Harleville , tom. XIII , Mém. de l’Institut, année 1799.

Que celui qui démêle un insecte, un brin d'herbe. Oui , du faible arbrisseau jusqu'au cèdre superbe , Tout est le digne objet de vos travaux divers ;

L’un répand les trésoi-s que l’autre a découverts; Celui-ci sait les peindre , et celui-là les chante ; Tous remplissent enfin la mission touchante De rendre les humains plus heureux et meilleurs.

La science du goût formant les nourrissons ,

Recevra d’eux , pour prix de ses doctes leçons ,

Ce charme qui lui manque et qu’ils ont en partage ; L’un par l'autre, en un mot, vous vaudrez davantage ; Et la gloire d’un seul rejaillira sur tous.

Ici de son discours

La tendresse et la joie interrompent le cours.

Tous , d’un seul mouvement , se lèvent et s'embrassent ; Ils s’observent l’un l’autre avec ravissement ,

Se demandent entre eux par quel enchantement ,

Sans se voir , sans s’aimer , si long-temps on put vivre.

On jure au nom du ciel et devant le génie De ne former jamais qu’une famille unie.

Par l’amour du travail et de la vérité ,

Par le respect des mœurs et par l’humanité ;

De se chérir toujours comme égaux , comme frères,

Et, tout en admettant des liaisons plus chères,

De n’avoir tous qu’un cœur , et , par divers chemins , De tendre au même but. ... le bonheur des humains.

Cette admirable association donna bientôt l’idée d’une autre 'plus ingénieuse encore et plus importante , qui sembla en quelque sorte le complément de celle-ci. La réunion de toutes les connaissances humaines en un faisceau aurait formé dans la société un corps peut-être trop puissant sous un monarque ami des lettres , trop négligé sans doute sous un prince conquérant, si l’on n’avait pas rattaché cette confédération à l'État par des devoirs et des distinctions. Ce nouveau lien se trouva dans l’institution de la Légion-d’Honneur, véritable association de gloire et de sacrifice , de mérite et de récompense , source féconde Me hauts faits et d’utiles travaux. Un savant modeste fut le premier nommé à ce corps auguste, et revêtu de sa plus haute charge, celle de chancelier, comme pour consacrer la supériorité de la pensée; bientôt le soldat , couvert de blessures, se vit avec plaisir associé aux hommes les plus puissans et les plus distingués de l’Etat; le magistrat, le savant, l'administrateur, se glorifièrent de porter le signe révéré de la valeur; il ne fut plus alors question de la prééminence d’aucune de ces professions qui, toutes ainsi que les sciences, se trouvaient réunies par les mêmes attributions; et on vit s’é-

lever, comme à Rome, un temple consacré à l’honneur et à la vertu.

Que les grandes ombres de Charlemagne, de François I" et de Louis XIV seraient satisfaites! si elles revenaient sur la terre , en voyant les progrès que le génie a dus à leur puissante protection. Qu’elles aimeraient à comparer le point d’où on est parti sous leur règne , et celui où l’on est parvenu ! Elles se féliciteraient alors d’avoir appelé près de leurs personnes, et recueilli dans leurs palais , ces enfans des Muses et du génie, qui passent doucement sur la terre pour l’éclaireret l’enrichif , sans jamais lui coûter une larme.

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