‹ De l'esprit d'association dans tous les intérêts de la communauté, ou, Essai sur le complément du bien-être et de la richesse en France par le complément des institutionsChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la passion du travail, source du bien-être

et de la richesse.

Mecum sunt divin» et gloria, opes superbx et jusjitia.

Sàl. , Prov. 8, v. 18.

JL/existbnce des sociétés, comme celle des hommes, se compose de plusieurs âges. Soumis d'abord à des chefs absolus, instrumens ou victimes d'une volonté étrangère, les peuples se traînent dans l'histoire à la suite de leurs maîtres, quelquefois de leurs bienfaiteurs. Privés long-

temps du pouvoir de s'apprécier, mais délivres de la peine dé èé fccfqfdinre* ils vivèût sôq9 pe espèce de tutelle stationnaire dont ils n'attribuent les maux qu'à la nécessité, et les bienfaits qu'à la Providence. Bientôt plus formés , ou seulement plus hardis , ils endossent là robe virile; mais, semblable à la tunique diï centaure , ce nouveau vêtement leur communique un feu qui les dévore 5 ils paraissent sur la scène du monde en proie à la fureur de la domination et des richesses; ils trouveraient trop long d'acquérir, trop commun de mériter, trop facile même de jouir ; il faut qu'ils régnent , "qu'ils passent de l'état d'esclaves d'un seul à celui de maîtres de tous ; n'importe la courte durée de eette ivresse, quelques jours de gloire ne suffirent-ils point à Achille? Incertains du but vers lequel ils tendent, errans dans le vague de leur pensée, ils croient avancer parce qu'ils s'agitent, posséder parce qù ils détruisent. L'âge mur arrive enfin, le temps des illusions cesse. Heureux si, délivrés du fardeau d'eux-mêmes et du joug des autres, si, échappés à la liberté comme à l'esclavage , ils ont conservé leur indépendance en perdant leur grandeur! plus heureux si , entrant en compte avec l'expérience , ils ont aperçu le but qu'ils avaient dépassé ! Ils sentent alors qu'il peut exister des soumissions honorables, des passions utiles, qu'il

(3) Vaut mieux user que rompre les liens de l'enfance, et conquérir par lé téftip9 ce qu'on ne peut obtenir par la force. Un avenir paisible se déploie alors devant leurs yeux; Une divinité bienfaisante leur tend une main sècourable : veneï , leur ditellé, c'est avec tnoi que sont les richesses et la gloire ) la justice et les honneurs (i)w

Telle aété la conduit) ti de la plupart des peuples; telle est aujourd'hui celle des Français, après lés siècles trop courts dé leur enfance ou les années trop longues dé leur jeunesse ; mais quel est ce but des actions des hommes qu'ils méconnaissent ou dépassent , qu'ib cherchent encore > après tant de fatiguée et de mécomptes , qui n'est pas la gloire , qui n'est pas la puissance? Ce but est le bien-être > c'est la participation à toutes les jouissances que peut procurer le travail, à toute la considération que doit inspirer la vertu ou le talent : la société parfaite (2) , dit Âristoté (5) , est telle ou se trouvent tous les plaisirs et toutes les Commodités de la vie. Que faut-il au* hommes pouf y parvenir* pour s'en montrer dignes ? H leur faut l'amour, la passion du travail, ou autrement l'industrie; mais l'industrie libre, puissante,

(a) Sel. Prov. 8, x%.

(a) ew&tfKtiv.

(5) Arist. Fol. 1U>. 1 , c. 1 .

honorée, c'est là cette divinité bienfaisante qui s'était long-temps cachée à leurs yeux, et qui se dévoile enfin pour les consoler de leurs maux, les combler de ses dons, les distraire des tourmens de la vanité , des illusions de la gloire. Le travail est Fart pratique du bonheur , comme la philosophie en est la science spéculative. Il est le remède des passions > ou plutôt une passion luimême qui tient lieu de toutes les autres; il se compose des intérêts les plus chers à la vie , ceux de la famille , de la cité , de la patrie : dans la famille , il embellit le sort de tous les individus qui la composent; il leur donne l'aisance et la dignité ; dans la cité , il unit les hommes par de» transactions* utiles , par les moyens de supporter les charges sociales, d'embellir, d'illustrer les lieux qui les ont vus naître; dans la patrie, il la rend puissante , redoutable , indépendante ; il occupe fortement ceux que les passions pourraient égarer ou distraire; il prévient même les troubles en fixant les esprits vers un but utile. Les peuples industrieux sont tranquilles , comme , dans les armées, les hommes les plus occupés sont ordinairement les plus braves *.

(i ) H y a dans toutes les armées un corps plus généralement brave peut-être que les autres, c'est l'artillerie, vraisemblablement parce que les hommes y sont plus fortement occupés. H y a peu de relations de bataille où des deux

Si l'industrie comprend ainsi tous les genres de bien-être, elle réunit également tous les moyens de les obtenir ; tout est de son domaine et participe à ses avantages. L'agriculture est l'industrie appliquée à la création des produits ; les manufactures, l'industrie employée aux matières premières ; le commerce , l'industrie dirigée vers les échanges ; on pourrait la définir par l'iutelligence , la sagacité dans le travail , la simplification dans la main-d'œuvre, la hardiesse . dans les entreprises, le génie de l'utilité dans la société. Loin de se nuire entre elles», les différentes industries se soutiennent, et sont une sous plusieurs noms, créant chacune la nature de produits qui peut servir à se procurer les autres ; ainsi, plus l'agriculture prospère dans un' pays, plus elle a de moyens d'échange avec les objets manufacturés; plus les fabriques réussissent, plus il y a de demandes pour l'agriculture , et parcôn-

côtés on ne fasse l'éloge de ce corps. Le maréchal de Noailles étant dans la tranchée de Gironne , un boulet de canon frappa l'embrasure d'une batterie près de laquelle il se trouvait. L'officier d'artillerie qui pointait son canon dans cette batterie ne donna pas le moindre signe d'émotion ; le maréchal lui en fit compliment. J'ai peu de mérite à cela, M. le duc, répondit-il, je ne m'occupe pas de ceux qui Tiennent , mais seulement de ceux qui vont.

séquent de profit à s'y consacrer. Celte double action répand en abondance les objets de pre-? mière nécessité , et fournit un surplus de valeurs au commerce, qui alors complète l'ensemble des jouissances par les productions des autres pays. C'est donc une question oiseuse que de chercher si le système des économistes qui raprportent tout à la terre est meilleur que celui de leurs adversaires qui font tout dériver de la maind'œuvre: s'il vaut mieux pour un peuple être agricole, commerçant ou manufacturier; tous ces emplois des facultés, lorsqu'on s'y livre avec énergie , procurent les mêmes avantages , soit par des produits, soit par des échanges.

Lorsque le travail est parvenu à satisfaire tous les besoins par le développement de toutes les facultés , il ne s'arrête pas au bien-être, il rassemble entre les mains d'un petit nombre d'individus une masse de productions qui est ce qu'on appelle la richesse , soit qu'elle se développe dans l'étendue des propriétés territoriales , soit qu'elle se concentre dans le signe représentatif sous le nom de capitaux. Cette richesse est l'accumulation des produits dont le bien-être n'était que la répartition ; elle forme alors autant de magasins de réserve, de greniers d'abondance destinés à la subsistance de nouveaux individus qui peuvent se consacrer à la création de nouveaux produits ,

moyen à la fois d'accroissement de population et de conquêtes dans les jouissances de la vie.

Si la ressource d'une nation pauvre est d'avoir moins de besoin , l'avantage d'une nation riche est d'#n satisfaire davantage; car l'austérité n'est pas plus un bien pour un peuple , que la frugalité pour un particulier ou le régime pour un malade.

Les peuples marchent naturellement vers le bien-êtFS , par l'instinct , l'expérience et les institutions; mais. la richesse est un art qui appartient à quelques hommes habiles et entreprenons. Considérée dans les familles , elle est l'ambition dans le bien-être , le sentiment d'un ordre supérieur, d'une combinaison plus vaste; considérée dans l'état , elle est le moyen , souvent le résultat d'entreprises aventureuses, de colonisations utiles, de crédit et de prépondérance. Plus un pays a de bien-être, plus il peut sans secousses parvenir à la richesse ; plus il est riche, plus il peut san? danger prétendre à la puissance.

La France marchait à la richesse avant la révotion ; elle est rétrogradée au bien-être par la perte de ses capitaux (r) , et la division des proprié-

(1) La seule perte de Saint-Domingue a été à la France une balance annuelle en sa faveur de 80 millions. Si on calculait Ce que la France a perdu par la réalisation des assignats au profit des étrangers, par la prise deux ou

tés(i) ; elle tendrait aujourd'hui à l'appauvrisse ment par ses derniers malheurs et par l'imperfection de son mode d'administration, si la passion du travail ne la soutenait et ne lui donnait de nouvelles forces. L'Angleterre , au contraire , s'est lancée témérairement dans la richesse; elle a séduit la moitié de la terre par ses produits , et soumis l'autre par ses armes : guerrière, conquérante par industrie, industrieuse par la guerre même, elle offre uu phénomène de civilisation qui déconcerte les calculs , et met en défaut les probabilités. Mais à combien de chances est sujette une combinaison qui repose sur le monde entier, un commerce qui a besoin de tant de consommateurs, et dont les profits coûtent de si fortes dépenses? Il est plus difficile peut-être à l'Angleterre de conserver aujourd'hui ses richesses, qu'à sa rivale de les acquérir , si la France veut enfin tourner son courage vers les travaux utiles , et ses pensées vers les institutions qui protègent

trois fois de toute sa marine militaire et marchande , de tous les magasins employés improduçtivement pendant les guerres, et d'autres circonstances qui l'ont appauvrie, on serait enrayé. Le travail seul et l'industrie qui se sont beaucoup augmentés, ont pu réparer -une partie de ces pertes. .

(i) La loi du 1 7 nivôse , sur la faculté de tester, qui a changé la moitié de la France en pays de petite culture.

(9) les travaux ; si l'opinion fait enfin justice de ces hommes ignorans et désœuvrés, inutiles au monde et à eux-mêmes, qui croient avoir des droits dans la société sans j remplir des devoirs , et de ces autres individus surtout plus funestes encore qui arrêtent, jalousent, paralysent les efforts particuliers pour conserver plus facilement une prépondérance inutile dans des places administratives, ou une intervention nuisible dans les intérêts privés.

Il est temps qu'une liberté sage, une activité mâle, une résignation forte éloignent des cœurs cet abattement qui les accable , et dirigent tous les efforts vers un but commun , la réparation des maux y la reproduction des biens. Honneur à toi , sentiment généreux, passion des hommes éclairés, utile laboriosité, honneur à toi! puisse-tu recevoir les encouragemens que tu demandes , les hommages que tu mérites ! toi seule es digne de les obtenir ; toi seule peut ennoblir nos malheurs, réparer nos perles, terminer nos troubles, faire renaître notre indépendance.

Page 1