SUR LA SUPERSTITION
Mais, dira-t-on, le prêtre atroce et sanguinaire
Tint-il toujours en main la hache meurtrière ;
Fit-il toujours couler le sang- sur les autels ?
S'il parut quelquefois indulgent aux mortels,
C'est lorsqu'à l'univers il commandait en maître ;
Mais sitôt que du vrai le jour vint à paraître,
Que le sage voulut saper l'autorité
D'un empire fondé sur l'imbécillité :
Le prêtre alors devint cruel, impitoyable ;
Armé par l'intérêt, il fut inexorable.
Il ordonne le meurtre, il en fait un devoir.
Devant son tribunal le prince est sans pouvoir.
A son secours alors c'est en vain qu'il appelle
Cette même raison que bannit le faux zèle ;
Aux esprits éclairés en vain il a recours :
Exilés d'un état, ils le sont pour toujours.
Un roi reste entouré de sujets imbéciles,
Contre un clergé puissant défenseurs inhabiles.
Et que peut-il alors sitôt que dans un cœur
L'aveugle intolérance a porté sa fureur ?
Qui peut lui résister ? un mortel qu'il inspire
Sous ses drapeaux sacrés combat, triomphe, expire.
KELVÉTJUS
Pieusement cruel, il foule sans pitié
Les droits du sang-, l'amour, et la tendre amitié ;
L'interprète des Dieux commande-t-il un crime ?
Il est trop obéi, tout devient légitime.
Aussi le sang- humain, versé par les païens,
A-t-il souvent rougi le temple des Chrétiens.
Nous crûmes trop longtemps, aveugles que nous sommes
Qu'on honorait le ciel en massacrant les hommes,
Qu'on pouvait, sur l'autel d'un Dieu de charité,
Sanctifier la haine et l'inhumanité.