‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 20 sur 37 · SECTION X · texte numérisé non relu

SECTION X

De la puissance de l'instruction, des moyens de la perfectionner, des obstacles qui s'opposent aux progrès de cette science, de la facilité avec laquelle, ces obstacles levés, on tracerait le plan d'une excellente éducation. Avantages de l'éducation publique sur la domestique.

Le premier de ces avantages est la salubrité du lieu où la jeunesse peut recevoir ses instructions. Dans l'éducation domestique, l'enfant habite la maison paternelle ; et cette maison dans les grandes villes est souvent petite et malsaine. Dans l'éducation publique, au contraire, cette maison édifiée à la campagne peut être bien aérée. Son vaste emplacement permet à la jeunesse tous les exercices propres à fortifier son corps et sa santé.

Le second avantage est la rigidité de la règle. La règle n'est jamais aussi exactement observée dans la maison paternelle que dans une maison d'instruction publique. Tout dans un collège est soumis à l'heure. L'horloge y commande aux maîtres, aux domestiques ; elle y fixe la durée des repas, des études et des récréations ; l'horloge y maintient

HELVÉTIUS

l'ordre. Sans ordre, point d'études suivies : l'ordre allonge les jours : le désordre les raccourcit.

Le troisième avantage est V émulation qu'elle inspire. Les principaux moteurs de la première jeunesse sont la crainte et l'émulation. L'émulation est produite par la comparaison qu'on fait de soi avec un grand nombre d'autre. De tous les moyens d'exciter l'amour des talents et des vertus, ce dernier est le plus sur. Or, l'enfant n'est point dans la maison paternelle à portée de faire cette Comparaison, et son instruction en est d'autant moins bonne.

Le quatrième avantage est/' intelligence des instituteurs. Parmi les hommes, par conséquent, parmi les pères, il en est de stupides et d'éclairés. Les premiers ne savent quelle instruction donner à leur fils. Les seconds le savent : mais ils ignorent la manière dont ils doivent leur présenter leurs idées pour leur en faciliter la conception. C'est une < connaissance pratique qui, bientôt acquise dans les collèges, soit par sa propre expérience, soit par une expérience traditionnelle, manque souvent aux pères les plus instruits.

Le cinquième avantage de l'éducation publique est sa fermeté. L'instruction domestique est rarement mâle et courageuse. Les parents, uniquement occupés de la conservation physique de l'enfant, craignent de le chagriner ; ils cèdent à toutes ses fantaisies, et donnent à cette lâche complaisance le titre d'amour paternel.

Tels sont les divers moyens qui feront toujours préférer l'instruction publique à l'instruction particulière. La première est la seule dont on puisse attendre des patriotes. Elle seule peut lier fortement dans la mémoire des citoyens l'idée du bonheur personnel à celle du^ bonheur national.

— Si F éducation physique est négligée chez presque tous les peuples européens, ce n'est pas que les gouvernements s'opposent directement à la perfection de cette partie de l'éducation; mais ces exercices 'passés de mode n'y sont plus encouragés.

Point de loi qui dans les collèges défende la construction d'une arène, où les élèves d'un certain âge pourraient s'exercer à la lutte, à la course, au saut, apprendraient à voltiger, nager, jeter le ceste, soulever des poids, etc. Or, dans cette arène construite à l'imitation de celle des Grecs, qu'on décerne des prix aux vainqueurs, nul doute que ces prix ne rallument bientôt dans la jeunesse le goût naturel qu'elle a pour de tels jeux.

— Peut-on donner à la jeunesse des idées nettes de la justice? Ce que je sais, c'est qu'à l'aide d'un catéchisme religieux si l'on grave dans la mémoire d'un enfant les préceptes de la croyance souvent la plus ridicule, l'on peut, à l'aide d'un catéchisme moral, y graver par conséquent les préceptes et les principes d'une équité dont l'expérience journalière lui prouverait à la fois l'utilité et la vérité.

— D. Qu'est-ce qiu? l'homme?

R. Un animal, dit-on, raisonnable, mais certainement sensible, faible, et propre à se multiplier.

D. En qualité de sensible, que doit faire l'homme?

R. Fuir la douleur, chercher le plaisir. C'est à cette recherche, c'est à cette suite constante qu'on donne le nom d'amour de soi.

D. En qualité d'animal faible, que doit-il faire encore ?

R. Se réunir à d'autres hommes, soit pour se défendre contre les animaux plus forts que lui, soit pour s'assurer 'une subsistance que les bêtes lui disputent, soit enfin pour surprendre celles qui lui servent de nourriture. De là toutes les conventions relatives à lâchasse et à la pêche.

D. En qualité d'animal propre à se reproduire, qu'arrivet-il à l'homme?

R.Que les moyens de la subsistance diminuent à mesure que son espèce se multiplie.

— D. A quoi s'étendent les conventions de la propriété ? R. A celles de ma personne, de mes pensées, de ma vie,

de ma liberté, de mes biens.

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D. Les conventions delà propriété une fois établies, qu'en résulte-t-il ?

R. Des peines contre ceux qui les violent, c'est-à-dire contre les voleurs, les meurtriers, les fanatiques et les tyrans. Abolit-on ces peines? alors toute convention entre les hommes est nulle. Qu'un d'eux puisse impunément attenter à la propriété des autres : de ce moment, les hommes rentrent en état de guerre. Toute société entre eux est dissoute- Ils doivent se fuir, comme ils fuient les lions et les tigres.

— D. La pensée doit-elle être comprise au nombre des propriétés, et qu'entend-on alors par ce mot ?

R. Le droit, par exemple, de rendre à Dieu le culte que ., je crois lui devoir être plus agréable. Quiconque me dépouille de ce droit viole ma propriété ; et quel que soit son rang-, il est punissable. »

D. Est-il des cas où le prince puisse s'opposer à l'établissement d'une religion nouvelle ?

R. Oui : lorsqu'elle est intolérante.

D. Qui l'y autorise alors?

R. La sûreté publique. Il sait que cette religion, devenue la dominante, deviendra persécutrice. Or, le prince, chargé du bonheur de ses sujets, doit s'opposer aux progrès d'une telle religion.

D. . Mais pourquoi citer la justice comme le germe de dr toutes les vertus?

R. C'est que du moment où, pour assurer leur bonheur, les hommes se rassemblent en société, il est de la justice te que chacun, par sa douceur, son humanité et ses vertus, contribue autant qu'il est en lui à la félicité de cette même société.

D. Je suppose les lois d'une nation dictées par l'équité ; ve; quels moyens de les faire observer, et d'allumer dans les s?J âmes l'amour de la patrie ?

R Ces moyens sont les peines infligées aux crimes, et les récompenses décernées aux vertus.

D. Quelles sont les récompenses de la vertu ?

R. Les titres, les honneurs, l'estime publique et tous les plaisirs dont cette estime est représentative.

D. Quelles sont les peines du crime ?

R. Quelquefois la mort ; souvent la honte, compagne du mépris.

D. Le mépris est-il une peine?

R. Oui, du moins dans les pays libres et bien administrés. Dans un tel pays, le supplice du mépris public est cruel et redouté. Il suffit pour contenir les Grands dans le devoir. La crainte du mépris les rend justes, actifs, laborieux.

— D. Est-il quelquefois permis d'enfreindre les lois?

R. Non, si ce n'est dans les positions rares, où il s'agit du salut de la patrie.

D. Qui donne alors le droit de les violer ?

R. L'intérêt général qui ne reconnaît qu'une loi unique et inviolable :

Salas Populi suprema Lex esto.

D. Toutes les lois doivent-elles se taire devant celle-ci ?

R. Oui : que des Turcs armés marchent à Vienne, le législateur, pour les affamer, peut violer un moment le droit de propriété, faucher la récolte de ses compatriotes et brûler leurs greniers s'ils sont près de l'ennemi. .

D. Les lois sont-elles si sacrées qu'on ne puisse jamais les réformer ?

R. On le doit, lorsqu'elles sont contraires au bonheur du plus grand nombre.

D. Mais toute proposition de réforme n'est-elle pas souvent regardée dans un citoyen comme une témérité punissable?

R. J'en conviens. Cependant, si l'homme doit la vérité

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à l'homme ; si la connaissance de la vérité est toujours I utile ; si tout intéressé a droit de proposer ce qu'il croit être 1 avantageux à la compagnie ; tout citoyen, par la même || raison, a le droit de proposer à sa nation ce qu'il croit pou- |

voir contribuer à la félicité générale.

D. Cependant, il est des pays où l'on proscrit la liberté I de la presse, et jusqu'à celle de penser.

R. Oui : parce qu'on imagine pouvoir plus facilement 1 voler l'aveugle que le clairvoyant, et duper un peuple I éclairé. Dans toute grande nation, il est toujours des inté- 1 ressés à la misère publique. Ceux-là seuls nient aux ci- I toyens le droit d'avertir ses compatriotes des malheurs I auxquels souvent une mauvaise loi les expose.

D. Pourquoi n'est-il point de méchants de cette espèce 0 dans les sociétés encore petites et naissantes ? pourquoi les I lois y sont-elles presque toujours justes et sages ?

R. C'est que les lois s'y font du consentement, et, par I conséquent, pour l'utilité de tous. C'est que les citoyens, I encore peu nombreux, ne peuvent y former des associa- I tions particulières contre l'association générale, ni détacher I encore leur intérêt de l'intérêt public.

D. Pourquoi les lois sont-elles alors si religieusement 1 observées ?

R. C'est qu'alors nul citoyen n'est plus fort que les lois ; c'est que son bonheur est attaché à leur observation, et son malheur à leur infraction.

— On sent par cette esquisse le degré de perfection auquel un tel catéchisme pourrait porter l'éducation du citoyen ; combien il éclairerait les sujets et le monarque i sur leurs devoirs respectifs ; et quelles idées saines enfin il leur donnerait de la morale.

— On peut donc donner à la jeunesse des idées nettes et saines de la morale : à l'aide d'un catéchisme de probité, on peut donc porter cette partie de l'éducation au plus haut degré de perfection.

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— Entre une infinité de questions traitées dans cet ouvrage, une des plus importantes était de savoir si le génie, les vertus et les talents, auxquels les nations doivent leur grandeur et leur félicité, étaient un effet de la différence des nourritures, des tempéraments et enfin des organes des cinq sens sur lesquels l'excellence des lois et de l'administration n'a aucune influence; ou si ce même génie, ces mêmes vertus et ces mêmes talents étaient l'effet de l'éducation sur laquelle les lois et la forme du gouvernement peuvent tout- Si j'ai prouvé la vérité de cette dernière assertion il faut convenir que le bonheur des nations est entre leurs mains; qu'il est entièrement dépendant de l'intérêt plus ou moins vif qu'elles mettront à la perfectionner.

ŒUVRES POETIQUES

FRAGMENT d'uNE ÉPITRE

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