CHANT IV
Entre les habitants de ce vaste univers,
Il en est deux, surtout, qu'il aime et qu'il inspire ;
L'un se nomme Elidor, et l'autre Netzanire.
Que béni soit le ciel, se disaient-ils un jour, Enchaînés à la fois par l'Hymen et l'Amour, Couple d'époux amants, quel Bonheur est le nôtre ! Nous vivons, Netzanire, et vivons l'un pour l'autre, Rappelle à ton esprit ce jour où, dans les bois, Je m'offris à tes yeux pour la première fois. Je te vis, et l'Amour circula dans mes veines ;
ŒUVRES POÉTIQUES
Impatient d'aimer, je demandais tes chaînes. <Tu daignais m'écouter ; mes soupirs et mes vœux N'étaient point détournés par les vents envieux. Tu brûlais de l'Amour qui dévorait mon âme. L'Hymen loin de l'éteindre en irrite la flamme : Elle résiste au temps ; chaque jour je te vois Plus adorable encor que la première fois. Le rayon argenté de la naissante Aurore Est moins vivifiant, moins agréable à Flore Que ton regard ne l'est à ton époux heureux. Etre charmant, sais-tu ce que peuvent tes yeux, Ta forme, ta beauté, ta grâce enchanteresse ? Sais- tu ce qu'en un cœur elle porte d'ivresse ? De ce corps façonné par la main des Amours, N'as-tu jamais au bain admiré les contours ? Mon âme jusqu'aux cieux s'est souvent élancée ; Plein de toi, j'ai souvent, de l'œil de la pensée, Voulu tout comparer dans ce monde habité : Je n'ai rien aperçu qui t'égale en beauté. Si, distrait un instant de l'objet que j'adore, Je fixe mes regards sur l'éclatante Aurore, Sur les cercles des cieux, sur les immenses mers, Sur ces orbes brûlants qui traversent les airs, Malgré l'étonnement qu'éprouve alors mon âme, Ce spectacle n'a rien qui m'émeuve et m'enflamme : Je ne sens point en moi de secret mouvement ; Mon être enfin n'éprouve aucun grand changement. Ce superbe spectacle excitant ma surprise M'échauffe d'un plaisir que mon âme maîtrise. Que je suis différent alors que je te voi ! Tout mon être se change en approchant de toi. Le ciel à mon amour lia mon existence ; C'est par toi que je sens, c'est par toi que je pense. Loin de toi je te cherche, et tout m'est odieux ; Mais lorsque ta présence embellit ces beaux lieux,
HELVÉTIUS
Elle y répand l'esprit et d'amour et de joie.
Aux ennuis dévorants mon cœur est-il en proie ?
Du chagrin près de toi perdant le souvenir,
Mes yeux n'y sont mouillés que des pleurs du désir.
Transporté, je regarde, et transporté je touche.
Le soir, lorsque l'Hymen me conduit à ta couche,
Ta naïve pudeur irrite encor mes feux :
La grâce est dans ton geste, et le ciel dans tes yeux.
Occupé de toi seule, ô l'âme de ma vie !
Le don de te charmer est le seul que j'envie.
— ...Mon âme, pour toi seul, à l'amour accessible, Au malheur des humains n'en est que plus sensible. 11 semble que l'amour dont mon cœur est ému Exalte encore en moi l'amour de la vertu. Tu vois de toutes parts la terre ravagée. Ah ! mon cher Elidor, elle n'est point vengée. Du Dieu que nous servons renversant les autels, Ariman à son joug a soumis les mortels. Sa rage en cet instant qui paraît adoucie Pour les rendre au malheur les rappelle à la vie. Des vices qu'ils inspire il a fait leurs bourreaux ; Il veut que chacun soit l'artisan de ses maux ; Pour les multiplier, il laisse à l'ignorance Le soin de seconder leur funeste semence. Du pouvoir d'Ariman affranchis les humains : Que leurs indignes fers soient brisés par tes mains. II faut par ta présence adoucir leurs misères, Secourir les mortels : ces mortels sont nos frères. Sois pour eux sur la terre un Dieu consolateur. Pour t'éloigner de moi s'il en coûte à ton cœur, Crois qu'il en coûte au mien, et sois sûr que d'avance, J'éprouve en ce moment tous les maux de l'absence. Mais n'importe : je veux qu'en mon cœur agité, L'amour quelques instants cède à l'humanité.
— Il y a des esprits qui ne peuvent regarder fixement un objet comme les yeux faibles.
— Les petits esprits qui cherchent la vérité et qui en sont bientôt las sont semblables à ces enfants qui, ayant fait quelques tours, sont étourdis. Les colonnes qui soutiennent le vestibule où ils sont semblent tournoyer. Ils craignent leur chute et ils ne voient plus rien.
— H y a des hommes dont la raison timide n'ose se livrer avec de grands raisonneurs et qui vivent avec des esprits médiocres. Ce sont des trafiqueurs qui n'osent se risquer en pleine mer pour aller tirer les richesses du Pérou et qui se contentent du commerce d'une ville à l'autre.
— Quand on combat les préjugés, la vérité ne prend pas d'abord. Elle s'élève comme un crépuscule et souvent il faut attendre un siècle suivant pour que les hommes la regardent comme le soleil à son midi.
— Il y a dans l'esprit des maladies épidémiques auxquelles peu de gens échappent.
— Bien souvent les fondements vicieux passent pour des principes certains. On n'ose en douter. La jonction et la liaison monstrueuse de ces idées deviennent à la longue aussi naturelles à l'esprit que la lumière au soleil.
— Le fard du préjugé peint, aux yeux vulgaires, le vice
2Ô8 I1ELVÉTIUS
en vertu et la sottise en raison. Je sais que je ne ferai! revenir personne, mais je m'en garerai.
— La vérité est un flambeau qui luit dans un brouillard! sans le dissiper.
— On ne marche à la vérité que dans le silence des! sens.
— On combat souvent la vérité par son image.
— Ceux qui veulent savoir et écouter toutes les différen-1 tes opinions sont bien plus propres à connaître la vérité >! comme un cheval qui a traversé un pays en tout sens le connaît mieux que celui qui attaché à une roue n'a jamais! parcouru qu'un petit cercle.
— Les gens d'étude qui ont pour patrie non seulement] l'univers présent, mais l'univers passé, ne sont pas si faciles à s'asservir aux opinions d'un peuple. . .
k — Tous les grands hommes sont sujets à Terreur. D'un! ! bûcher il sort de la lumière et de la fumée.
— De même que l'harmonie et l'ordre de l'univers nais-! sent du combat des éléments les uns contre les autres,! ainsi la vérité naît des différentes disputes... On a tort de! n'oser disputer et parler de toutes les choses.
— Il faut accoutumer son esprit à avoir des idées sur! toutes les sciences. Quoiqu'il ne s'applique particulièrement! qu'à un art, il faut que l'esprit s'étende en tout sens; car! sans cela on ne voit que par la lunette de son art et l'esprit! devient inapte aux autres choses.
— La vérité ne croît pas dans les cœurs livrés à la dis-! sipation du monde comme le blé ne croît pas bien parmi I les épines.
— Dieu ne détruit point l'homme en faisant un pro- 1 phète.
— Nous avons la première odeur de l'encens que nous 1
offrons à Dieu.
— On n'est imposteur que lorsqu'on l'est à demi.
— Le fard blanchit les rides, mais ne les cache pas.
— Les hommes sont toujours contre la raison quand la ^ raison est contre eux.
-| — Raisonner pour la plupart des hommes, c'est le péché contre nature.
s — Postérité. En vain on fatigue les dieux par les offrandes. Pour avoir une postérité, il faut des couilles et non pas des offrandes.
q. — Entouré de nains, un nain plus haut se croit un géant
î; que l'on voit de toute la terre.
]e — Sois ignorant et non pas décisif.
J — L'ignorance n'est pas condamnable. Il n'y a que l'impertinence.
al — La superstition habite le plus souvent le cœur des $j infortunés.
— Quand on fait bâtir de superbes tombeaux aux morts, ,Q on s'ôte sans se donner rien.
— Avec quelque soin qu'on évite les préjugés, l'âme reste j. toujours chargée de quelques-uns.
$,11 — La raison souvent n'éclaire que les naufrages.
k|Ë: — Méfiez-vous de cet homme qui citera à tout propos la raison et le bon sens. Croyez qu'en général c'est un homme ir à vue courte.
t — Quand un sot est en place, on le traite de génie. Ainsi, quand un tronc d'arbre façonné en Dieu est mis sur l'autel, ou oublie que du même bois on fait des bûches, et Baal sur l'autel est pris pour un Dieu.
— Les monastères offrent un agréable spectacle aux yeux m de Terreur. C'est le théâtre de sa gloire.
— Quelque temps après qu'une erreur a disparu, les "r hommes ne conçoivent pas comment on Ta pu croire.
— On ne cesse point de croire une absurdité parce que de bons esprits la démontrent telle ; mais on la croit parce qu'un petit nombre de sots et de fripons la disent vraie.
— Opinions. Souvent leur changement, que l'on regarde
^7° HELVÉTIUS
comme l'effet de la raison, n'est qu'un changement d'hil
meur que 1 âge a amené.
— L'amour est insatiable de la vue de son idole et cm ] toucher les merveilles de son corps.
— Les yeux des amants grossissent les beautés de Ieu:l maîtresses et diminuent leurs défauts.
— Dans les amants absents' de leurs maîtresses I'ima§l du plaisir et le désir coulent avec leur sang dans les veintl et y excitent des transports et des représentations si viv<l" qu'ils produisent souvent les mêmes plaisirs que l'amoiMi lui-même. I
— En amour l'amant est dévoré du désir de parcourir les beautés du corps de sa maîtresse et de lancer par la vol ■
des plaisirs les feux dont il est embrasé Le désir il
met toujours devant les yeux le tableau de sa maîtresse nul;
— Les charmes d'une maîtresse même absente assiège vl . yeux, sa voix assiège vos oreilles. Tout sert d'aliment l'amour pour l'étendre et l'accroître, l'amour, ce don du ci qui demandait à être cultivé par les âmes les plus parfait et les imaginations les plus belles, plaisirs vifs que le m; riage a assoupis, dons du ciel que la débauche grossière peu savoureuse a détruits et que l'intérêt a convertis e marchandises.
— L'amant auprès de sa maîtresse attache et fixe d» yeux sur elle, ses mains vont avec fureur saisir ses cuiss» et ses fesses. Les dents craquent. Ils se font des morsur que la seule fureur peut rendre agréables.
— L'amour est insatiable de plaisirs, et ses souhai occupent la place des forces.
— L'essence de l'amour est de n'être jamais heureu:
la jalousie le trouble On a dit du bien et du mal de cet
passion. Pour être heureux il ne faut pas connaître Tamoi passion, mais l'amour volupté.
— D'un Tersite l'amour fait un Alcide.
— Chaque belle a diverses beautés et chaque beauté fait naître des désirs.
— Que tous les jours soient des fêtes de Vénus où nous nous enivrerons d'amour.
— Que Dieu me préserve d'habiter avec ceux qui ne connaissent pas les peines de l'amour et de vivre avec des mœurs rudes et sauvages.
— Accordez vos faveurs tandis que votre chair est ferme et blanche. Bientôt, le temps viendra brunir cette belle Jj^orge et amollir ces fesses; il éteindra le feu de vos yeux. Alors en vain vous offrirez vos faveurs.
— La beauté de ma maîtresse qui ne ressemble à rien $me fera chanter de beaux airs et tout neufs.
— Filles, formez-vous à l'art de séduire et d'enchanter hos amants en attendant que vous puissiez contenter leurs ^passions.
> — Chaque instant de plaisir est un présent des dieux. I — La volupté n'est faite que pour la jeunesse et on voit tvec horreur une vieille sans dents aux yeux éraillés et étincelants tenir sur ses genoux un jeune homme nu, (dont le corps est bien taillé, ferme et blanc, et l'agacer comme une lascive colombe et regarder, avec des yeux humi- Èdes, toutes les belles parties de son corps.
— Vos faveurs me font un Dieu.
— Heureux qui, parfumé d'essences, tient sa maîtresse •entre ses bras, qui la contemple, écoute ses soupirs de pâmoison ; alors le plaisir entre avec force dans l'âme par toutes les portes des sens. Le plaisir est le seul emploi de la vie.
— Avançons par degrés au dernier des plaisirs. Commençons par des baisers qui fassent éclore les désirs.
— En amour le plus amoureux est le roi.
— Il est dans l'amour de certaines caresses que l'amour nous apprend. Chaque art a ses finesses.
HELVÉT1US
— C'est dans les transports de l'amour qu'on sent 1 bonheur d'exister et en mettant bouche contre bouche oïl troque d'âme.
— Qui prend tous les plaisirs en prend encore bien peul
— Chaque baiser que je te donne renouvelle en moi il désir de t'en donner un autre. 1
— Heureux qui peut, au lever de l'aurore, à la clarté d ses premiers rayons, contempler les beautés d'une épous qui a de la pudeur à les montrer et que l'amour seul ren< libertine.
— Le grand Dieu est celui des plaisirs.
— L'Amour refuse les baisers qu'il veut qu'on lui ravisse
— On ne vit que le temps qu'on aime.
— L'étude polit l'esprit. Le Milon ne sortit pas de li carrière, mais seulement un bloc de marbre.
— Le travail doit polir l'ouvrage du génie.
— Les vers sont souvent comme des fleurs dont on fai exhaler l'odeur en les touchant trop souvent ou comme uni femme qui perd ce premier éclat des roses sur son visage ei voulant le frotter pour se donner des couleurs plus vives.
— L'un n'est que sec, l'autre n'est que frivole. Peu saven dans un bouquet de fleurs présenter les fruits de la raison
— Il faut la fertilité sans confusion.
— Jl faut qu'un Eloge soit une définition pour être bon
— Il y a dans les ouvrages des beautés qui appartiennen à toutes les nations et il y en a qui n'appartiennent qu'à h mode et aux circonstances. Les unes sont des beautés di premier genre, les autres du second.
— Le vrai doit étayer les peintures de la poésie et lei peintures doivent embellir le vrai.
— Que la vérité protège mes ouvrages.
— Il y en a de fort heureux en expressions, quoique fori malheureux en raison.
— Pensée forte s'exprime fortement.
— Pourque les pensées soient belles, elles ne doivent pas être délayées dans beaucoup de mots.
— Que mon vers soit chargé de pensée.
— Style. Apprends-moi l'art d'être fort avec grâce.
— Il faut sans comparaison plus de douze fois plus d'esprit pour rendre ses idées que pour les avoir...
— Que le grand de la pensée produise le grand de l'expression.
— En poésie, il ne faut pas animer sans nécessité ou que cela apporte beauté. Ainsi on ne gagne rien à mettre un ange dans le soleil, etc..
— On n'a point idée de la poésie. Elle consiste dans la rive, forte ou gracieuse image d'une vérité dite avec harmonie et énergie.
— Il faut, dans un sujet, toujours aller au fait et ne jamais briller par un pompeux écart et peindre chaque sujet avec le coloris qu'il lui faut.
— On amoindrit une image en la voulant rendre trop grande. Il faut toujours prendre les plus beaux effets de la nature, mais cependant tels qu'ils sont dans la nature.
— Les ouvrages ne sont faits que pour les bons esprits capables d'en profiter. Les sots liraient sans profit les livres les plus sensés.
— Les arts se réfléchissent mutuellement des lumières.
— Description du coucher du soleil.
Le ciel est à l'horizon couvert id'un voile de pourpre, e milieu du ciel d'un voile d'argent et la nuit monte de 'autre côté de l'horizon et déplie des voiles bruns.
Le soleil, en se couchant, laisse toute la campagne Drune et à l'opposite il y a une ville sur un mont contre equel il darde des rayons et elle paraît une ville d'or.
— Les petites fautes dans un grand ouvrage sont les niettes qu'on jette à l'envie.
HELVÉTIUS
— ...On peut répondre à ceux qui diraient que l'on peu toujours suspendre son jugement, donc qu'on a de la liber té : que cette même réflexion qui nous engage n'est pa plus volontaire que les autres et que c'est de certaines fau tes et les objets extérieurs...
— Infini. En vain l'esprit fait des efforts pour le com prendre. Si l'on enfermait toute la mer dans un tuyai capillaire, quelque grande qu'en fût la hauteur, cette me sure ne serait pas un point dans l'espace.
— Gomme les bons esprits voient que notre nature es condamnée à l'ignorance et qu'ils ne peuvent connaître au cune des causes ni avoir aucune idée de l'essence des choses ils resteraient sans rien dire s'ils ne s'occupaient à rire de sottises des gens qui croient tout découvrir...
— On n'entend pas souvent les métaphysiciens parc qu'ils ne s'entendent pas eux-mêmes.
— Les aigles qui s'élèvent si haut ne sont guère plu près du soleil que les reptiles, tant ils en sont encore éloi gués. Ainsi le savant et l'ignorant sont éloignés des pre mières causes.
— La raison et l'âme suit les progrès du corps. Elle es plus faible dans l'enfance et la vieillesse. Ainsi que le corp il se pourrait bien faire qu'elle fût matière.
— Que tout esprit est propre à tout dans la même pro portion où il est propre à une chose : partir de l'idée qu< tout vient par les sens.
L'homme tient le milieu entre la bête et l'ange.
— Montrer par l'enchaînement nécessaire des chose! physiques l'enchaînement nécessaire des choses morales qu n'arrivent point sans cause physique.
— On peut calculer les probabilités des certitudes d< l'histoire comme celles du jeu...
— On peut calculer la peur qu'un homme doit avoir di tonnerre dans un carrosse, dans un bateau.
— De toute éternité notre mort est marquée.
J — Tous les événements sont liés. Une forêt du nord Jbattue change les vents, les moissons, les arts de ce pays, M3S mœurs et le gouvernement. Nous ne voyons pas toutes Jes chaînes dont le premier chaînon est dans l'éternité. I; — La physique et la morale sont comme deux colonnes •Isolées éloignées l'une de l'autre, mais qu'un jour un môme •hapiteau rejoindra.
J — H y a dans la morale, comme dans l'astronomie, des temps plus propres à l'observation. Les comètes morales
■ni passent mettent ceux qui existent plus à portée d'ob-
ii erver. Quand la sottise insulte au mérite et tient le haut
* u pavé, quand elle est puissante et ne garde aucun ména-
ie 'ement, elle est bien plus facile à observer.
< — Pourquoi Dieu ne lance-t-il pas sa foudre sur les cri-
yi linels afin que leurs corps embrasés servent de fanal pour viter l'écueil du vice et pour leur faire chérir la vertu?
ii — Le tableau mouvant de l'univers fait voir la grandeur
i u machiniste.
a — Une nouvelle idée vient de la comparaison de deux doses que Ton n'a pas encore comparées.
— Les bons esprits sont parmi les autres hommes comme ,» ne belle voix serait dans un concert composé de sons faux ■a t aigus. Une voix si sonore serait discordante.
— On se représente les philosophes comme ayant de rosses têtes, le front large et la barbe ample et magni-
M que, la mine austère. Au premier éclat de rire, on ne S roirait plus à leurs dogmes .
— Le Ciel aime la douceur de mes mœurs et mes vers, j — Nous manquons au ciel qui nous a donné des désirs
uand nous ne les contentons pas.
j — Homme, ne pense point, malheureux. N'aie que les ensées de ton père ou de ton ami.
— Le cerf cherche partout l'aimable biche que l'on a
276 IIELVÉTIUS
immolée aux autels des idoles. Ses pleurs, ses mugissement:» la redemandent aux vastes forêts. Ni les tendres bourgeon! des saules, ni les rivages fleuris des ruisseaux ne peuven lui plaire. S'il eût trouvé cette biche chérie, il eût dan ses transports perdu la force qui doit le dérober à la pour suite des chiens. On regrette souvent ce qui fait notr< salut.
— Il y a des gens que l'on mène par la crainte mêm< où ils sont d'être menés.
— Les grands n'estiment souvent qu'autant qu'on le; encense.
— Tous les objets sont pour les grands des miroirs 01: leur grandeur se réfléchit. Voilà pourquoi ils aiment souven leurs inférieurs.
— Grands. Sont pour la plupart comme les faux dieu? des anciens. C'est un vil morceau de sapin d'un peu d'01 revêtu .
— Le respect à la porte des grands fait plier la tête ai vulgaire. Mais dans ce cabinet l'inquiétude et le chagrir dévorent ce grand... Là, au milieu des ressorts qui fon mouvoir les hommes (et qui sont les passions), il touchi tantôt l'un et tantôt l'autre. L'amour, l'amitié ni la décoration de l'univers ne sont faits pour lui.
— A la cour, les yeux, le geste mentent avec le cœur. Le ris dédaigneux de la cour se moque de la vertu.
— Le crime qui parle de dessus un trône n'est que trop écouté.
— Pas plus de sûreté dans un dévot que dans un courtisan; l'un abandonne son ami pour faire fortune auprès de son roi, l'autre pour la faire auprès de son dieu.
— On voit se soutenir la vertu persécutée et honorée, mais rarement la vertu persécutée et méprisée.
— Les hommes sont si bêtes qu'une violence répétée finit i par leur paraître un droit...
— Ceux qui sont accoutumés à disputer dans les lieux
publics doivent plutôt avoir l'art de rendre des idées que la manière de trouver des vérités.
— Il n'y a qu'un imprudent qui risque d'avoir de l'esprit devant les gens qu'il ne connaît pas.
— On sacrifie souvent les plus grands plaisirs de la vie à l'orgueil de les sacrifier.
— Dans les temps de malheur on aime plus la vertu que l'esprit parce qu'on en a plus de besoin, et non pas, comme on dit, parce qu'elle vaut mieux. C'est toujours nos besoins qui nous font préférer une chose à l'autre.
— Il y a des gens qu'il faut étourdir pour les persuader.
— Un père disait à son fils : vous êtes sot ; soyez au moins décisif ; cela réparera votre bêtise.
— Anglais. Nous avons les grâces, ils ont la force ; nous plaisons, ils étonnent.
— Un paysan ne prend pas de part à la gloire de sa patrie ni de son roi, mais bien à celle du hameau.
— Moines : ont la triste singularité de se priver des plaisirs sans faire moins de crimes.
— Flatterie. Elle érige en vertu tous les défauts des grands. La religion du prince est celle des sujets et la raison du prince est aussi celle de ses peuples. Alexandre penche la tête : tous ses courtisans la penchent.
— Mérite. Autrefois on élevait des statues à la plus belle nymphe, au plus brave, au plus spirituel. A présent que la soif de l'or a gagné les hommes, on élève des bustes de marbre à des hommes de boue.
— La conversation devient plate à proportion que ceux avec qui on la tient sont plus élevés en dignité.
— L'envie honore les morts pour insulter les vivants.
— L'enthousiasme prend des abeilles pour des harpies.
— La peur [est une cause de l'erreur. La pauvreté fit un ciel pour les pauvres et un enfer pour les riches.
— La paresse, source de l'erreur.
HELVÉTIUS
— L'erreur montra aux ambitieux la couronne et le bonheur au sommet d'un mont de cadavres.
— La loi fait les coupables et la fortune les innocents.
— La pauvreté sans asile est plus méprisée que le crime riche.
— La richesse fait des crimes à l'indigence.
— Après le courage rien de plus beau que l'aveu de la poltronnerie.
— Les riches et les pauvres se voudraient réciproquement parfaits. Les uns et les autres ont une prétention ridicule, mais celle des pauvres est moins odieuse, parce que les riches ont de quoi supporter une injustice et s'en
consoler.
— La croyance aux préjugés passe dans le monde pour bon sens.
— La vertu a bien des prédicateurs et peu de martyrs.
— Honorer n'est qu'avoir de l'estime pour la puissance de quelqu'un. Voilà pourquoi l'on n'a guère de considération pour ceux qui ne peuvent guère.
— Pour réussir dans un état il faut juste avoir la dose d'esprit qu'il faut pour cet état... 11 vaut mieux avoir moins d'esprit que plus d'esprit que son état n'en comporte dans ceux bornés comme la finance, la robe, etc..
— On ne peut compter pour amis des gens qui ont des préjugés. Leur amitié tient toujours à celle des autres.
— Combien de vertus ne sont que des vertus de théâtre et ont besoin pour se soutenir des yeux et de l'admiration publique.
— On ne se soucie point que son fils ait plus de vertu ou de science, mais qu'il ait bon air et qu'il sache jouer.
— Les cigales sont bienheureuses d'avoir des femmes muettes.
— Ce qui fait le bonheur des hommes, c'est d'aimer à faire ce qu'ils ont à faire. C'est un principe sur lequel la
société n'est pas fondée.
— Le principe des mœurs des hommes n'est point dans leurs principes spéculatifs, mais dans leurs goûts et leurs sentiments. Il y a tant de croyants qui agissent mal, et tant d'athées qui agissent bien !
— Si l'on connaissait bien les motifs qui font agir les hommes, on verrait peut-être qu'ils font ce qu'ils doivent faire, on se tairait et l'on emploierait son temps à trouver les moyens de les rendre vertueux en yattachant leur bonheur.
— La raison et l'amour adoucissent nos mœurs.
— Jouir de la gloire sans s'en enivrer.
— Il n'y a que la main d'un ami qui arrache l'épine du cœur.
— La nature mit l'or sous nos pieds pour que nous le. foulions.
— Un sage jouit des plaisirs et s'en passe comme on fait des fruits en hiver.
— Il y a un noble orgueil qui vient d'une grande âme, qui vient de la connaissance qu'on a de soi et il y a du courage à dire hautement ce qu'on est quand on se connaît : C'est l'aiguillon des grandes choses. Pour produire le sublime il faut une noble confiance.
— Les grands esprits atteignent également aux grands vices et aux grandes vertus.
— Les plus grands esprits font les plus grandes fautes : c'est des nues que viennent les tempêtes.
— On est souvent trop sage pour être un grand homme. Il faut un peu de fanatisme pour la gloire et dans les gens d'état.
— Si la vertu ne devient passion, nous ne la pratiquons pas. Nous ne faisons jamais qu'essayer de la pratiquer.
— Le principe de notre estime ou de notre mépris pour une chose est le besoin ou l'inutilité dont elle nous est.
— Ceux-là seuls sont propres à écrire de la morale qui n'ont pas besoin d'attribuer leurs actions à d'autres causes
HELVJÉTIUS
qu'à celles qui les leur ont fait faire, et qui n'ont pas besoin de s'attraper eux-mêmes sur les motifs qui les font agir, crainte de se trouver trop méprisables à leurs propres jeux. Il n'y a que celui, par exemple, à qui l'envie n'aura fait commettre aucune mauvaise action qui avouera qu'il a eu de l'envie.
— Il faut être très honnête pour étudier en soi les autres hommes : les fripons auraient trop à rougir.
— ... Amour-propre : expliquer tous les cas de morale avec cela.
— Amour-propre. On ne s'en défait point. On le quitte comme bête et on le reprend comme spirituel.
— L'amour-propre : tige de nos passions.
— D'abord qu'un jeune homme a du mérite, l'amourpropre vient avertir tous les hommes d'étouffer s'ils peuvent ce jeune arbre qui s'élève.
— Annibal était borgne. Il se moqua du peintre qui le peignit avec deux yeux et récompensa celui qui le peignit de profil : On ne veut pas être loué trop fadement ; mais on est bien aise qu'on dissimule nos défauts.
— L'intérêt donne toujours de l'esprit. Mes fermiers m'ont toujours attrapé quand ils ont voulu, pour deux raisons : la première, parce qu'ils connaissaient mieux que moi la matière dont il s'agissait et que cette connaissance est la base de l'esprit ;. la seconde, parce qu'ils avaient plus d'intérêt à m'attraper que je n'en avais à ne l'être pas, vu qu'ils étaient gueux, et moi riche.
— L'édit qui établit les notaires insulte plus les hommes que le livre de l'Esprit. L'un dit que les hommes sont fripons ; l'autre dit seulement que les hommes n'agissent qu'en vue de l'intérêt personnel.
— L'intérêt ferait nier les propositions de géométrie les plus évidentes, et croire les contes religieux les plus absurdes.
— Quand on nous dit que la vertu seule nous rend heu-
reux, c'est trop prendre les hommes pour des enfants. Il faut d'abord être au-dessus des besoins physiques : à moins qu'on ne nous suppose comme dans les romans de chevalerie, où les héros sont toujours en action et se battent toujours sans qu'il y soit fait mention s'ils dînent, soupent et dorment.
— Le corsaire désire la guerre parce que son intérêt n'est pas lié à la tranquillité publique. Chacun est plus ou moins corsaire.
— Veux-tu plaire aux hommes ? Fais valoir leur esprit.
— Avoir de la décence dans le monde, c'est être faible, souvent fripon, quelquefois et presque toujours flatteur.
— L'amour de la gloire réchauffe souvent la vertu, fait braver les rois, les supplices, Mars, la volupté et les richesses.
— Rien n'est plus dangereux que les passions dont la raison conduit l'emportement.
— Les passions sont comme les herbes empoisonnées. Les doses seules en font des poisons ou des antidotes.
— Les passions qui produisent les vertus (produisent) aussi nos vices... la source de la vie est source de la mort.
— Vouloir éteindre une passion par une autre, ce n'est que transporter un bûcher d'un endroit à un autre.
— Pendant l'orage des passions on jure de ne se plus rengager. On rentre au port : on rit de sa frayeur.
— Le sage se défend de l'approche des passions, mais ne peut plus les arrêter dans leur cours. Un homme peut se défendre de l'approche d'un précipice, mais non s'arrêter quand il tombe.
— L'art du politique est de faire en sorte qu'il soit de l'intérêt de chacun d'être vertueux.
— Donner un plan des états possibles. Calculer les probabilités pour le bonheur des hommes.
282 HELVÉTIUS
— Le commerce et l'agriculture sont les nourrices des I
états.
— Le trône est fondé sur l'autel.
— Il est réellement ridicule qu'on établisse dans un pays une si grande multitude de lois que les citoyens ne les Ê puissent savoir. Y a-t-il une plus grande preuve de l'im- jj bécillité des législateurs?
— Il serait aisé de faire un livre pour prouver qu'une société de g"ens qui se conduiraient selon l'Evangile neij pourrait subsister.
— La religion a fait de grands maux et peu de petits! biens.
— Le clerg-é est une compagnie qui a le privilèg-e exclu- 1 sif de voler par séduction .
— ... Supposons, par exemple, qu'on enseignât bien! aux peuples que leur véritable intérêt est dans la paix ;| que peu leur importe que leur empire soit étendu ou borné pourvu qu'ils soient heureux ; qu'on leur enseigne, au lieu de mille pratiques inutiles, que le bonheur consiste à suivre les penchants de la nature; qu'on ne doit jamais faire de mal qu'à celui qui en fait lui-même: alors il n'y aura plus de guerre, parce qu'il n'y aura que des guerres défensives, et que la g-uerre défensive ne doit avoir pour but ni la conquête, ni la victoire, mais la paix... Si le peuple était bien instruit là-dessus, des ambitieux, des intrigants ne viendraient pas à bout de le séduire; les mots de gloire et de grandeur ne l'entraîneraient pas à de folles entreprises, et, quand il faudrait se défendre, il combattrait sans relâche pour ses enfants et leurs mères...
— La plus belle couronne des rois est celle qu'a tissée l'amour des peuples.
— Les rois disent qu'ils aiment le vrai, mais malheur à qui les croit sur parole.
— Savoir si un roi a plus à craindre d'une société d'athées que de Chrétiens. Il serait plus en sûreté puisque le seul
appât qui ferait tuer un roi ne subsisterait pas. Les citoyens aimeraient mieux leurs amis puisque leurs cœurs ne seraient pas paralysés entre deux amours, les amants leurs maîtresses, et les rois seraient plus grands parce qu'un vil porteur d'eau dit qu'il sera interrogé au jour du jugement.
— La vertu n'est que la sagesse qui fait accorder lapassion avec la raison et le plaisir avec le devoir.
— La justice est un rapport des actions des particuliers au bien public.
— La justice n'a plus lieu quand la force lui manque.
— Faire beaucoup de rentiers dans un état, c'est lier l'intérêt du roi à l'intérêt d'un grand nombre d'hommes ennemis naturels des propriétaires.
— Les rois et les prêtres aiment les contradictions dans les lois. Ils s'en servent tour à tour au gré de leurs intérêts. L'utilité publique qu'on poserait pour règle et pour mesure des actions des hommes serait une base de morale qui leur déplairait fort.
— Tel passe pour grand esprit qui ne serait qu'un fou s'il n'était pas ministre.
— Il est dangereux de donner des conseils à des rois imbéciles. Ils immolent toujours le conseiller aux flatteurs.
— Un grand mérite et un grand esprit est un dangegereux outil. Il vaut mieux être souple et bas.
— H y a tant d'inconséquence parmi les hommes que les rois qui craignent qu'on n'attaque le christianisme seraient bien fâchés de gouverner leurs peuples avec ses lois.
— Tout ce qui ne sert pas à la postérité est inutile dans l'histoire.
— Les lois doivent leurs forces aux mœurs.
— On n'appelle pas fou un homme qui croit manger le bon Dieu, mais celui qui se dit Jésus-Christ.
— Il serait fort heureux qu'on se mît bien dans la tête
HELVETIUS
qu'on n'est point en droit de blâmer toute action qui ne nuill point au public : cela épargnerait bien des médisances el
des chagrins aux hommes dans la société.
— ...C'est l'émulation et l'envie de se distinguer qui est le levain propre à mettre en fermentation les talents de toute espèce.
— La vertu d'une femme, quoi 'qu'en puissent dire de petits philosophes, consiste dans le respect pour soi-même et l'amour de la chasteté. Sans doute l'incontinence publique est l'excès de la corruption dans une femme, mais ce n'est jamais un vice national. Ce n'est jamais, dans l'état le plus corrompu, que le petit et très petit nombre qui se voue à l'incontinence publique, à prendre ce mot dans le sens naturel. La perte de la vertu précède toujours l'incontinence publique, et n'en est pas toujours suivie. Une fille qui a un amant, une femme même qui en a un sont encore loin d'être des femmes perdues si elles n'ont d'autre guide que l'amour et la véritable tendresse. La corruption des femmes consiste, à parler correctement, à n'avoir d'autre motif dans leurs faiblesses que l'amour et la recherche du plaisir sans que le goût personnel y influe. Celle qui a été entraînée par une foule de sentiments vers l'objet de son amour, celle qui a aimé longtemps avant de penser au but de l'amour, celle qui n'a cédé aux désirs de son amant que parce que l'amour dominait son âme avant d'agir sur ses sens, elle peut être coupable, mais elle n'est point une femme perdue : elle aura manqué aux lois de la société, mais elle n'a point violé celles de la pudeur : elle est assurément bien loin de l'incontinence publique
— Les bons législateurs n'exigent point une certaine gravité de mœurs, ils se bornent à établir par des lois indirectes la pureté des mœurs, et cela est plus aisé qu'on ne croit. Avec cette gravité de mœurs, la société domestique est dure, impérieuse, tjrannique, et ce n'est pas là le but d une bonne législation, car ce n'est pas le but de la nature.
ie si Ton me demande comment on établit la pureté des eurs par des lois indirectes, je réponds que c'est en favoriît les mariages et le divorce, en rendant les successions îles entre frères et sœurs, les charges non héréditaires et rtout l'institution nationale bien éclairée.
— Je n'aime point à voir les lois et moins encore un trimal domestique et arbitraire décider de ce qu'on se doit soi-même. C'est l'éducation seule qui doit nous en insîire. On ne doit être puni qu'autant que l'on manque t autres. Si l'on ne manque qu'à soi, on sera puni par
suites nécessaires de ses fautes. •
— L'adultère soumis à une accusation publique est le Ere de la législation. Le mari ou la femme ont droit de
séparer en pareil cas, parce que la séparation est faite ir l'adultère même. Mais à quoi servent les punitions en genre ? Le crime est si difficile à prouver, et quand il vient commun il échappe si aisément à la punition, il sse si facilement d'être regardé comme un crime, et enfin crime est tellement fait pour l'ombre et le silence qu'auît vaut ne pas le rechercher. Il suffit de laisser la liberté
divorce.
Sans doute il faut des recherches scrupuleuses sur les ts qui servent de base aux jugements, mais à quoi bon ît de règles, de restrictions, d'extensions qui font un art la raison même, ou, pour parler plus exactement, qui Ment la chicane à la place du bon sens? A quoi sert cette iltitude de lois qu'aucun homme ne peut savoir, et qui cident de la fortune et du repos des citoyens ?
— L'éducation publique et commune est très favorable à a liberté. Si l'éducation particulière s'introduisait jamais [ans une république, je tremblerais pour sa liberté. Les )ères sont timides, parce qu'ils ont des enfants, les enfants iy apprendraient qu'à être insolents, parce qu'ils seraient Quj ours entourés de valets, c'est-à-dire d'esclaves passagers
28G HELVÉTIUS
et mercenaires. Insolents avec eux, iîs seraient lâches ave<l
leurs supérieurs, c'est une conséquence infaillible.
— Dans un gouvernement, il arrive tous les jours de:l malheurs auxquels on ne peut remédier, faute de remonte:!
à une source très éloignée que souvent l'ignorance des mim nistres a fait tarir, tandis qu'on en ouvre d'autres dont \m cours inconnu va empoisonner le bonheur public.
— Toutes les fois qu'on n'a pas dans le gouvernement»l'utilité publique pour point de ralliement, il n'y a plus dmprincipe dans un état, car la soumission n'en est pas uni ni le despotisme, qui n'est que l'exercice d'une volonté arbil traire, qui change à tout moment.
— Quand il y a tolérance dans un état, c'est qu'il j m équilibre de puissance...
— Le gouvernement qui devient bien intolérant a encorM bien des sottises à faire.
— L'humanité est un sentiment réfléchi, l'éducation seul le développe et le fortifie.
— La législation fait tout. C'est pourquoi les Jésuitej qui ont la même religion que les minimes, jouent dans 1 monde un bien plus grand rôle qu'eux.
— ... La raison doit étudier les vrais et bons penchants d Thomme pour les seconder et les fortifier et s'opposer ceux qui pourraient nuire au bonheur commun, c'est là so véritable exercice. Est-ce là ce dont les gouvernements s'o< cupent? Ils semblent ne songor qu'à se faire obéir.
— Il n'y a au fond qu'une seule loi, c'est la loi naturelle qui roule toute sur un petit nombre de principes applici bles à tous les objets qui intéressent l'humanité. Le dro naturel, c'est le droit qu'a chaque homme de veiller à s propre sûreté, à la conservation de ses biens, et le premi< de tous, c'est la liberté la plus étendue qui par là mên exclut celle de nuire.
Le droit divin est pour chaque homme la liberté d'obé: ce qu'il croit les lois de Dieu, et les autres hommes, so
rois, soit concitoyens, n'ont, à cet égard, que le droit d'empêcher qu'on ne prenne pour loi de Dieu des erreurs nuisibles aux autres. Tout cela n'est que le droit naturel qu'a chaque homme de penser et d'agir librement, et l'état* n'a à y voir que pour empêcher qu'on ne nuise.
Le droit ecclésiastique, c'est le droit qu'ont les hommes de faire telles associations que bon leur semble, pourvu qu'elles ne nuisent à personne ni dans sa liberté, ni dans ses biens.
Le droit des gens, le droit politique, le droit civil, etc. tout n'est que le droit qu'on a d'empêcher le mal qu'on veut nous faire, à la charge que nous n'en ferons point. , Quant au droit de conquête, je ne le connais pas, à moins qu'il ne se borne à repousser un agresseur injuste et à le mettre hors d'état de nous nuire, sans aller au-delà. Le droit domestique m'est aussi inconnu, si on le distingue du droit qu'a chaque homme de chercher son propre avantage sans nuire aux autres. J'ajoute que je ne connais pas d'autorité paternelle distinguée de l'obligation imposée par le penchant de la nature de servir de guide à ses enfants jusqu'à ce qu'ils puissent être leurs propres guides.
La sublimité de la raison humaine consiste à bien assurer le droit naturel de chaque homme, en sorte qu'il ne soit pas effacé par des droits imaginaires . Ce n'est pas en s'asservissant à des ordres de choses purement factices que l'on retrouvera le vrai, on ne trouvera que le moyen de tout embrouiller.
LETTRES
A M. de Voltaire
C'est avec la plus grande reconnaissance, mon illustre aître, que j'ai reçu votre Epître, et avec le plus grand laisir que je l'ai lue. Je vais mettre vos leçons en pratique ; 'envoie paître les cagots de Paris, et je pars pour la camgne, où je mènerai paître des moutons qui sont à moi. 'est à Lumigny, à une terre que j'ai près Rosoy en Brie, où je me retire cette année.
, J'ai l'âme attristée de toutes les persécutions qui s'élèvent contre les Gens de lettres. Vous savez que l'abbé Coier, auteur de la Vie de Sobiesky, vient d'être exilé ; que son censeur est à Vincenne, et qu'enfin on a défendu jusqu'à l'Epi Ire au peuple du professeur Thomas.
On a dit de tout temps que les laides ne veulent près d'elles que des hommes aveugles. Certaines gens ne veulent que des hommes stupides. Vous en savez la raison.
J'ai vu vos derniers Dialogues. Votre sauvage est mon homme. Vous êtes l'Achille qui combattez pour la raison. Mais vous combattez contre les Dieux. Il faudra qu'enfin
(i) La correspondance d'Helvétius se trouve dans les Œuvres complètes. MM. le Comte de Ségur et Guillois ont publié dans le Carnet au i5 novembre et du i5 décembre 1900 des lettres d'Helvétius à sa femme qui appartiennent aux Archives du château de Voré. V. aussi, dans Helvétius, sa Vie et son Œuvre, des fragments de lettres et des billets inédits souvent fort piquants.
HELVÉTIUS
la raison succombe. Que peut-elle à la longue contre la I puissance? On veut étouffer ici toute espèce d'esprit et de I talents, et l'on ne s'apercevra du tort qu'on aura fait à la 1 nation que lorsque le remède sera impossible. Qu'on con- I sidère l'état de bassesse et d'avilissement où se trouvent les I Portugais, peuple sans art, sans industrie, que l'Anglais habille depuis le chapeau jusqu'au soulier ; et l'on verra combien l'ignorance est ruineuse pour une nation. Je pars demain matin pour ma terre. Je n'ai que le temps de vous assurer de mon respect, et de prier Dieu qu'il vous ait toujours en sa sainte garde ; adieu, mon illustre maître : Vale, et me semper ama. H.
A M. l'abbé Chauvelin, conseiller au Parlement
Je vous remercie, Monsieur l'abbé, des bontés que vous m'avez témoignées pendant mon séjour à Paris, et de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à mon affaire. Vous n'ignorez pas sans doute qu'on m'a dénoncé à la Sorbonne (i), et que cette dénonciation est remise au premier d'Octobre. Je ne sais quelle suite elle peut avoir, et si l'on peut éviter que la Sorbonne aille plus loin. Je m'en rapporte à vous sur tout cela. Je vous observerai cependant que nous croyions, vous et moi, cette affaire assoupie, et qu'il me semble qu'elle ne l'est point du tout. On m'a même assuré que M. le Dauphin était prévenu contre moi au point de n'en jamais revenir. Vous êtes à portée de savoir ce qui en est. Mandez-lè-moi, sans me flatter, afin que je puisse en conséquence prendre un parti convenable. J'ai peur qu'en me faisant signer une rétractation on ne m'ait tendu un piège, et qu'on ait eu dessein de me mettre
(i) Cette dénonciation était relative au livre de l'Esprit, qui faisait scandale.
LETTRES
dans le cas de ne pouvoir nier mon livre, supposé qu'on voulût me faire des affaires au Parlement. La haine théologique a passé en proverbe, et je sais qu'elle est aussi adroite qu'implacable. Vous voyez quelle est ma confiance en vous. Je ne crains pas qu'elle soit trahie.
A Madame Helvétius la jeune Rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch, Paris.
Il y a deux jours, ma chère amie, que je suis arrivé à Londres ; je n'ai pas pu vous écrire tout de suite, parce que je n'avais ni logement ni domestique arrêtés. J'ai tout ce qu'il me faut, excepté le plus essentiel, qui est vous que j'adore, et que je ne croyais pas aussi essentielle au bonheur de ma vie. Je vous rendrai compte uniquement de ce que mes yeux ont vu. Dans les premiers jours, on ne fait que voir. L'entrée de Londres, par le pont de Westminster, est on ne peut plus belle ; lorsqu'on s'avance dans la ville, on sent une odeur de charbon de terre qui est fort désagréable, mais on s'y fait en cinq ou six heures de temps. J'ai été rendre visite à notre ambassadeur, le lendemain de mon arrivée. Il m'a accueilli et m'a mené au lever du Roi (1), qui m'a reçu avec toute la bonté possible ; le lendemain, j'ai vu la Reine, qui m'a traité avec la même bonté ; aussi vous voyez que je n'ai jusqu'à présent qu'à me louer des Anglais. Le Roi est très beau, extrêmement affable, et est aimé, ainsi que la Reine, de tout ce qui l'approche. M. Stanley m'a fait mille politesses, m'a marqué on ne peut plus d'amitié et m'a fait dîner avec plusieurs des hommes les plus considérables de ce pays. Les rues de cette ville sont communément plus larges que la rue Saint-Louis au Marais, il y a des trottoirs de chaque
(1) Georges III (1 738-1820) avait succédé, en 1760, à Georges II.
HELVÉTIUS
côté de la rue, qui prouvent qu'en ce pays on fait cas des gens à pied ; du reste, la rue est si mal pavée que c'est I un supplice d'y aller en fiacre ; je ne connais point de che- I min aussi cahoteux et aussi mauvais. J'ai été, ce soir, à un opéra anglais ; la salle m'a paru plus belle et plus grande et d'une forme plus agréable que les nôtres. Je ne vous dirai rien encore du caractère des Anglais, sinon qu'ils aiment l'argent autant que tous les autres hommes ; que c'est le ressort général qui me paraît mouvoir toute cette nation où les patriotes sont très rares. Cependant, la forme du gouvernement les contient jusqu'à un certain point, et ils sont forcés d'en jouer le rôle et c'est déjà l'être un peu. Les petits chapeaux des femmes anglaises qui vont le long des trottoirs et leur taille les rendent très agréables. Pour les femmes qui sont à la Cour, elles ne m'ont pas paru plus belles que les nôtres ; on ne les fête pas beaucoup ; quand j'aurai dîné avec quelques-unes d'entre elles, je vous en dirai davantage ; tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'en est pas une, dans l'univers, qui puisse me plaire autant que vous ; je ne puis pas trop vous le redire, parce qu'il n'y a pas de minute dans la journée où je ne le sente vivement. Embrassez mes enfants, que je ne croyais pas non plus aimer autant. Adieu, ma plus chère, ma plus tendre et ma plus belle amie.
Voici mon adresse : M. Helvétius, à Coppenok, dans Suffolk-Street, à Londres.
Faites toujours mettre l'adresse par Beaurecaire, songez que quelquefois la mer est rude, que la poste est arrêtée à Douvres. Mille compliments au baron, à M. Le Ray, et mille respects à Mme la comtesse. Vous devez avoir déjà reçu deux lettres de moi. Adieu encore, ma plus belle et plus chère amie.
LETTRES
A Madame Helvétius la jeune.
Rue Sainte- Anne, butte Saint-Roch, vis-à-vis la rue des Orties.
Je t'écris, ma chère femme, pour la dernière fois, de Berlin, et je crois que cette lettre ne sera pas pour toi la moins agréable. J'ose du moins me flatter que tu m'embrasseras avec le même plaisir que je t'embrasse ; je me fais peut-être illusion, mais elle m'est agréable. Je te prête peut -être les sentiments que j'éprouve. Je sacrifie ma vanité à mon plaisir, je désire que tu m'aimes et je le crois; on croit tout ce qu'on désire.
Le Roi (i) m'a traité on ne peut mieux. J'ai dîné aujourd'hui avec tous les princes et lui; j'ai assisté seul avec lui à son concert, et j'ai eu une conversation tête à tête de deux heures. On me regarde ici comme un homme très puissant et par conséquent fort estimable. Le Roi m'a fait un magnifique présent : c'est une boîte d'or et d'émail enrichie de diamants et dans laquelle est son portrait ; cette tabatière vaut bien quatre ou cinq mille livres au moins. Je suis, de plus, charg-é de quelque chose pour M. de Choiseul. Ainsi, vous voyez qu'aucune des prédictions faites à Paris n'auront lieu. J'ai tout lieu d'être enchanté du Roi, et je le serai; mais pour la reconnaissance que je lui dois, c'est un homme dont on n'a pas d'idées, et fort supérieur encore à ce qu'on imagine. Comme vous avez grand soin de vos affaires, je vous envoie de la part du Roi une écritoire de porcelaine de la manufacture de Poope. Adieu, ma chère amie, je baise tes mains. Embrasse mes enfants. Je ne t'écrirai plus que de Gotha, je partirai dans trois ou quatre jours.
Ce 28 mai 1765.
(1) Frédéric II.
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HELVET1US
A M. le Duc de Choiseul.
Je suis plus heureux dans ma seconde que dans ma première négociation (i) pour le roi de Prusse. Il veut des Français pour régir ses fermes. Je lui ai trouvé une compagnie qui désire fort d'aller faire fortune à Berlin. Elle n'attend plus que ses passe-ports. J'imagine, Monseigneur, que le gouvernement ne les lui refusera point. Ces fermiers obligés pour leurs affaires parcourir les différentes contrées de la Prusse seront en état de vous rendre compte de sa force réelle. Il est d'ailleurs avantageux à l'Etat que les Français aillent gagner en Prusse l'argent qu'ils viendront dépenser à Paris.
En demandant des passe-ports à M. le duc de Pralin, je lui mande que toute l'Allemagne protestante et en particulier la Princesse de Saxe-Gotha souhaite ardemment de voir la même intelligence rétablie entre les cours de Versailles et de Berlin ; que cette princesse se chargerait volontiers de cette négociation et que je sais même qu'elle l'aurait déjà entamée si elle ne m'en avait pas cru chargé par le Roi de Prusse. Supposé que cette alliance nous fût avantageuse, on pourrait, je pense, sans compromettre le ministère, profiter des bons offices de la Princesse. Ce que je désire, c'est le bien ; j'aurais été fort aise d en être l'instrument, mais pourvu qu'il se fasse, peu m'importe les moyens. Je sacrifierai toujours volontiers ma vanité à l'intérêt de mon pays.
(1) Voir sur la mission diplomatique confiée à Helvétius par Frédéric II lors de son séjour en Prusse Helvétius, sa Vie et son Œuvre, ch. XVIII, et l'Appendice I, d'après des documents inédits découverts aux Archives des Affaires Etrangères.
§ 1er. — Essai sur la vie et les ouvrages de M. Helvétius (1).
Claude-Adrien Helvétius naquit à Paris au mois de Janvier 1715, de Jean-Adrien Helvétius et deGabrielle d'Armancourt. La famille des Helvétius, originaire du Palatinat, y fut persécutée du temps de la réforme, et s'établit en Hollande, où plusieurs d'entre eux ont possédé des emplois honorables. Le bisaïeul de M. Helvétius, premier médecin des armées de la république, mérita qu'elle fît frapper des médailles en l'honneur des services qu'il lui avait rendus. Le fils de cet homme illustre vint à Paris fort jeune. Il y fut connu sous le nom du médecin hollandais, et nous lui devons l'ipécacuanha ; il avait appris l'usage de cette racine d'un de ses parents, gouverneur de Batavia ; il s'en servit avec beaucoup de succès à Paris et dans nos armées. Louis XIV, dont les grâces étaient si souvent ce que doivent être les grâces des rois, c'est-àdire des récompenses, lui donna des lettres de noblesse, et la charge d'inspecteur général des hôpitaux. Il mourut à Paris, eu 1727, regretté des pauvres et des gens de bien.
Un de ses fils, Héritier de ses talents, cultiva, comme lui, la médecine avec gloire. Il était jeune encore, lorsqu'il sauva le roi régnant d'une maladie dangereuse dont ce prince fut attaqué à l'âge de sept ans. Il fut depuis premier médecin de la reine, et mérita la confiance et les bontés de cette princesse. Il fut, à Versailles, l'ami de toutes les maisons dont il était le médecin. Il recevait chez lui un grand nombre de pauvres, et allait voir assidûment ceux que leurs infirmités retenaient chez eux.
(iï Cet important essai apologétique, d'abord attribué à Duclos, est de Saint-Lambert. Il est reproduit dans les meilleures éditions d'Helvétius. La plupart des critiques y ont fait des emprunts mal déguisés en oubliant volontiers d'indiquer la source où ils puisaient.
HELVÉTIUS
Il aimait beaucoup sa femme, qui était belle et attachée à sonB mari, comme à tous ses devoirs. Us aimèrent tendrement leur I fils et s'occupèrent également de son éducation et du soin de ren- 1 dre son enfance heureuse.
Il n'avait pas cinq ans, lorsqu'ils le confièrent à M. Lambert, I homme sage et sensible, qui vit encore et pleure son élève.
Il n'y avait point de travail que l'envie de plaire à un tel pré- I cepteur ne fit entreprendre au disciple. Il eut de bonne heure le I goût de la lecture. Il est vrai qu'il n'aima d'abord que les contes 1 de fées et des livres où régnait le merveilleux. Mais il leur asso- I cia bientôt La Fontaine, et même Despréaux, dont les ouvrages 1 charment les hommes de goût, mais ne devraient pas charmer I l'enfance.
On venait de mettre le jeune Helvétius au collège, lorsqu'il lut i l'Iliade et Ouinte-Curce. Ces deux lectures changèrent son carac- I tère. Il était fort timide ; il devint audacieux. Son goût pour l'é- 1 tude fut suspendu pendant quelque temps. Il voulait entrer au I service, et ne respirait que la guerre.
D'abord le despotisme de ses régents, leur ton menaçant et la I contrainte le révoltèreut ; les occupations minutieuses dont on I le surchargeait le dégoûtèrent. Il ne fit que des progrès médiocres. I Mais, parvenu à la rhétorique, le P. Porée, son régent, s'aperçut 1 que cet écolier était très sensible aux éloges, et en louant ses I premiers efforts il lui en fit faire de plus grands. Les amplifica- I tions étaient à la mode au collège. Le P. Porée, trouvant dans I celles d'Helvétius plus d'idées et d'images que daos celles de ses I autres disciples, de ce moment il lui donna une éducation parti- I culière. Il lisait avec lui les meilleurs auteurs anciens et moder- 1 nés, et lui en faisait remarquer les beautés et les défauts. Ce I père n'écrivait pas avec goût; mais il avait d'excellents principes I de littérature. C'était un bon maître et un méchant modèle. Il 1 avait surtout le talent de connaître la mesure d'esprit et le ca- 1 ractère de ses élèves, et la France lui doit plus d'un grand homme, i dont il a deviné et hâté le génie.
La première jouissance delà gloire en augmente l'amour. Le I jeune Helvétius, comblé d'éloges dans les exercices publics de son I collège, voulut réussir dans tout ce qui pouvait être loué. Il avait I d'abord détesté la danse et l'escrime : il excella depuis dans ces I deux arts. Il a même dansé à l'opéra sous le nom et le masque I de Javillier, et a été très applaudi.
Son émulation, qui s'étendait à tout, ne prit jamais le caractère de l'envie. Il aimait ses jeunes rivaux ; il avait gagné leur confiance. Ils étaient sûrs de sa discrétion dans ces petits com-
APPENDICE
plots que la sévérité des maîtres et le besoin du plaisir rendent si communs parmi les jeunes gens.
Il était encore au collège, lorsqu'il connut le livre de l'Entendement humain. Ce livre fit une révolutioo dans ses idées. Il devint un zélé disciple de Locke, mais disciple, comme Àristote l'a été de Platon, en ajoutant des découvertes à celles de son maître.
Il porta dans l'étude du Droit l'esprit philosophique que Locke lui avait inspiré. Il cherchait dès lors les rapports des lois avec la nature et le bonheur des hommes.
Son père, dont la fortune était médiocre, et qui avait encouru la disgrâce du cardinal de Fleuri par son attachement à M. le duc, le destinait à la finance, comme à un état qui pouvait l'enrichir, et lui laisser le temps de faire usage de ses talents. Il l'envoya chez M. d'Armancourt, son oncle maternel, et directeur des fermes à Caen. Là, Helvétius fut occupé des lettres et de la philosophie plus que de la finance ; et plus occupé des femmes que des lettres et de la philosophie. Il apprit cependant en peu de temps, et presque sans y songer, tout ce que doit savoir un financier.
Il avait 23 ans, lorsque la reine, qui aimait M. et Mlr)e Helvétius, obtint pour leur fils une place de fermier-général. Il n'eut d'abord que le titre et une demi-place, mais M. Orri lui donna bientôt la place entière. C'était lui donner 100.000 écus de rente. Ses parents empruntèrent les fonds qu'un fermier-général doit avancer au roi, et ils exigèrent de leur fils qu'il prendrait sur les produits de sa place les rentes et même le remboursement de ces fonds.
Il avait deux passions qui pouvaient déranger le financier le plus opulent, l'amour des femmes et l'envie de faire du bien. Mais il avait de l'ordre et delà probité. Au milieu de tant de moyens de jouir, il sut jouir avec sagesse. Il destina d'abord les deux tiers de ses revenus au remboursement de ses fonds. Le reste fut consacré aux dépenses que son âge et la noblesse de son cœur lui rendaientnécessaires.
. Il avait cherché, au sortir de l'enfance, à se lier avec les hommes célèbres dans les lettres. Marivaux était de ce nombre. Cet homme, qui a mis dans ses romans tant d'esprit, de sentiment et de verbiage, était souvent agréable dans la conversation. Il méritait des amis par la délicatesse de son âme et la pureté de ses mœurs. M. Helvétius lui fit une pension de deux mille francs. Marivaux, quoiqu'un excellent homme, avait de l'humeur, et devenait aigre dans la dispute. Il n'était pas celui des amis de M. Helvétius pour lequel celui-ci avait le plus de goût. Mais du moment qu'il lui eut fait unepension, il fut celui de ses amis pour lequel il eut le plus d'attentions et d'égards.
HELVÉTIUS
Le fils de Saurin, de l'Académie des sciences, n'avait encore I donné aucun des ouvrages qui lui ont fait de la réputation. Mais il I était connu des gens de lettres comme un esprit étendu, juste et I profond, qui avait des connaissances variées, de la vertu et du I goût. Il n'avait alors, pour subsister, qu'une place qui ne convenait I point à son caractère. Il reçut de M. Helvétius une pension de I mille écus, qui lui valut l'indépendance, le loisir de cultiver les I lettres et le plaisir de sentir et de publier qu'il devait son bonheur I à son ami. Ce digne ami, lorsque M. Saurin voulut se marier, I l'obligea d'accepter les fonds de la pension qu'il lui faisait.
Il cherchait partout lemérite pour l'aimer et le secourir. Quel- I que soin qu'il ait pris de cacher ses bienfaits, nous pourrions pré- I senter une liste d'hommes connus qu'il a obligés ; mais nous croi- I rions manquer à sa mémoire, si nous osions nommer ceux qui I ont eu la faiblesse de rougir de ses secours.
Fontenelle était alors à la tête de l'empire des lettres. L'étendue I de ses lumières, sa philosophie saine, la sagesse de sa conduite, I la variété de ses talents, l'enjouement de son esprit, la facilité de I son commerce, le rendaient agréable à plusieurs sortes de socié- I tés. Son indifférence même était utile à sa considération. Les en- I nemis de ses amis, sûrs de n'être pas ses ennemis, le voyaient avec plaisir. Il avait de plus le mérite d'un grand âge, et celui d'avoir vu ce siècle brillant dont notre siècle aime à s'entretenir. Sa mémoire était remplie d'anecdotes intéressantes qu'il rendait plus intéressantes encore par la manière de les placer. Ses contes et ses plaisanteries faisaient penser. Les femmes, les hommes de la cour, les artistes, les poètes, les philosophes aimaient sa conversation.
M. Helvétius faisait sa cour à Fontenelle. Il allait chez lui, comme un disciple qui venait proposer ses doutes avec modestie. C'était avec lui qu'il aimait à parler desHobbes et des Locke. Ce qu'il apprit surtout de Fontenelle, c'est le talent, aujourd'hui trop négligé, de rendre avec clarté ses idées.
Montesquieu n'était alors que l'auteur des Lettres Persanes. Mais dans cet ouvrage frivole en apparence, et dans la conversation, M. Helvétius avait aperçu le guide des législateurs. Montesquieu devina aussi quelhomme seraitun jour son ami. Je ne sais, disaitil, si Helvétius connaît sa supériorité ; mais pour moi, je sens que c'est un homme au-dessus des autres (1).
La Henriade, poème épique d'un genre tout nouveau, des tragédies qui balançaient celles de nos grands maîtres, l'histoire de
. (i) Ces lignes se trouvent, en effet, dans une lettre de Montesquieu à • Helvétius datée de 1749.
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Charles XII, si supérieure à toutes les histoires écrites en France, des pièces fugitives qui faisaient oublier cette foule de riens agréables, si communs dans le siècle de Louis XIV, une philosophie lumineuse répandue sur plusieurs genres, beaucoup de génie, plusieurs sortes de mérite, attiraient sur M. de Voltaire les regards de la France et de l'Europe. Personne n'a plus excité que lui l'admiration et l'envie. La partie du public qui ne se rend pas l'écho rd'hommes de lettres jaloux, les jeunes gens qui, dans leurs lectures, cherchent de bonne foi du plaisir ou des modèles, étaient Ses admirateurs. Le reste à peu près composait le nombre de ses ennemis. Son amour pour les lettres, son art de louer, dont il " n'a fait que trop d'usage, la politesse, son envie de plaire, ne pouvaient calmer la rage de l'envie. Il cherchait à s'y dérober dans la retraite de Cirey. M. Helvétius alla l'y chercher. Il lui confia ses secrets les plus chers, c'est-à-dire le dessein et les deux premiers chants de son poème du Bonheur. Il trouva un critique plus éclairé que tous ceux qu'il avait consultés jusqu'à ce moment, et un ami zélé pour sa gloire.
— Il est d'usage que la compagnie des fermes envoie dans les provinces les plus jeunes des fermiers. Ils sont chargés de s'instruire des différentes branches des revenus, de veiller sur les commis, et de faire exécuter les ordonnances. Dans ces voyages qu'on appelle [tournées, M . Helvétius visita successivement la Champagne, les deux Bourgognes, et le Bordelais ; et nulle part il ne se fît une loi de donner toujours raison aux préposés de la ferme, et toujours tort au peuple. Il ne voulait point recevoir l'argent des confiscations ; et souvent il dédommagea le malheureux ruiné par les vexations des employés. La ferme n'approuva pas d'abord tant de grandeur d'âme : mais, depuis, Helvétius ne fit de belles actions qu'à ses propres dépens, et les fermiers voulurent bien tolérer cette conduite.
Il arrivait à Bordeaux lorsqu'on venait d'y établir un nouveau droit sur les vins, qui désolait la ville et la province. Il écrivit à sa compagnie contre le nouveau droit, et fut indigné des réponses qu'il reçut. Il lui échappa de dire un jour à plusieurs bourgeois de Bordeaux : « Tant que vous ne ferez que vous plaindre, on ne vous accordera pas ce que vous demandez. Faites-vous craindre. Vous pouvez vous assembler au nombre de plus de dix mille. Attaquez nos employés ; ils ne sont pas deux cents. Je me mettrai à leur tête, et nous nous défendrons ; mais enfin vous nous battrez et on vous rendra justice. »
Heureusement, ce conseil de jeune homme ne fut pas suivi. Mais de retour à Paris, M. Helvétius appuya si bien les plaintes des Bordelais qu'il obtint la suppression de l'impôt.
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Cependant il réprimait l'avidité des subalternes ; il indiquait les moyens d'en diminuer le nombre, il proposait de donner plus de valeur aux terres du domaine ; et c'est ainsi qu'il se rendait utile, à la fois, à la ferme et à la nation. Ces services ne l'empêchaient pas d'éprouver quelquefois des dégoûts. Il avait affaire à de petits esprits; et il leur proposait de grandes vues ; à des hommes endurcis par l'âge et par la finance ; et il leur parlait d'humanité. Les malheureux qu'il soulageait, le commerce des gens de lettres, ses études et ses maîtresses lui faisaient à peine sup-
f>orter les inconvénients de son état. Son père, qui avait fait de ui un fermier-général, ne put jamais en faire un financier. Il avait remboursé ses fonds ; et malgré ce qu'il dépensait en plaisirs et en bonnes œuvres, il se trouvait encore des sommes considérables. Il acheta des terres, et forma le projet de s'y retirer, pour s'y livrer entièrement aux lettres et à la philosophie. Mais il lui fallait une femme qu'il pût aimer, et que la retraite, dans laquelle il voulait vivre, ne rendrait pas malheureuse.
Chez Mme de Graffigni,si connue par le joli roman des Lettres Péruviennes, il vit Mlle de Ligniville, et fut frappé de sa beauté et des agréments de son esprit. Mais, avant de songera l'épouser, il voulut la connaître. Il la voyait souvent, sans lui parler de ses desseins et du goût qu'il avait pour elle. Enfin, après un an d'observation, il vit que MlIe de Ligniville avait l'âme élevée sans orgueil, qu'elle supportait sa mauvaise fortune avec dignité, qu'elle avait du courage, de la bonté et de la simplicité. Il jugea qu'elle partagerait volontiers sa retraite, et lui en fit la proposition, qui fut acceptée. Mais, avant de se marier, il voulut quitter la place de fermier-général.
M. Helvétius, par complaisance pour son père, acheta la charge de maître d'hôtel de la reine. Il n'était pas plus fait pour la cour que pour la finance. Il fut très sensible aux bontés de la reine. Cette princesse aimait les gens d'esprit, et traita bien M. Helvétius, qui n'eut pas d'abord autant d'ennemis qu'il en méritait ; on lui pardonna longtemps ses lumières et ses vertus. Sa charge n'exigeait pas beaucoup de service, et lui laissait l'emploi de son temps .
Il se maria enfin au mois de juillet 1751, et partit sur-le-champ pour sa terre de Voré. Il y menait avec lui deux secrétaires, qui lui étaient inutiles depuis qu'il n'était plus fermier-général ; mais il leur était nécessaire. L'un deux, nommé Baudot, était chagrin, caustique et inquiet. Sous le prétexte qu'il avait vu M. Helvétius dans son enfance, il se permettait de le traiter toujours comme un précepteur brutal traite un enfant . Un des plaisirs de ce Baudot était de discuter avec son maître la conduite, l'esprit, le caractère,
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les ouvrages de ce maître indulgent. La discussion ne finissait jamais que par la plus violente satire. M. Helvétius l'écoutait avec patience ; et quelquefois en le quittant, il disait à Mme Helvétius : « Mais est-il possible quej'aie tous les défauts et tous les torts que me trouve Baudot ? Non sans doute ; mais enfin j'en ai un peu : et qui est-ce qui m'en parlerait, si je ne garde pas Baudot ? »
Il n'était occupé dans ses terres que de ses ouvrages, du bonheur de ses vassaux, et de Mme Helvétius. Il pouvait dire, comme mylord Bolingbroke dans une de ses lettres à Swift : « Je n'ai plus que pour ma femme l'amour que j'avais autrefois pour tout son sexe. »
Il avait cessé depuis deux ans de travailler à son poëme. Cet ouvrage l'avait conduit à des recherches sur l'homme. Dès ses premières méditations, il avait entrevu des vérités nouvelles. Ces vérités devinrent plus claires, et le conduisirent à d'autres ; et il était livré entièrement à la philosophie, lorsqu'en 1755 il perdit son père. Je n'ajouterai qu'un mot à ce que j'ai dit de ce médecin illustre. Il connaissait parfaitement son fils, c'est-à-dire qu'il avait de grandes lumières, et qu'il était sans préjugés. Il vit avec plaisir ce fils sacrifier une grande fortune à l'espérance de lagloire. M. Helvétius regretta beaucoup un si excellent père. Il refusa de recueillir sa succession, qu'il voulait laisser entièrement à sa mère. Après de longues contestations, il obtint qu'elle la conserverait. La mort de son père était le premier malheur qui jusqu'alors eût troublé sa vie heureuse, et suspendu ses occupations. Il les reprit dès qu'il en eut la force, et enfin, en 1758, il donna le livre de l'Esprit.
— Il ne s'est point fait d'ouvrage où l'homme soit vu plus en grand et mieux observé dans les détails. On a dit de Descartes qu'il avait créé l'homme. On peut dire de M. Helvétius qu'il l'a connu. Il est le premier qui ait fondé la morale sur la base inébranlable de l'intérêt personnel. Il est celui des philosophes qui a le plus dissipé ces nuages, ces faux systèmes qui nous déguisent à nousmêmes, et nous donnent de fausses idées de la vertu. Son livre est la production d'une âme vraiment touchée des malheurs qui affligent les grandes sociétés. Personne n'a mieux fait sentir sur quels principes il faut établir un gouvernement, et les inconvénients de toute constitution politique, où les avantages du petit nombre sont préférés au bonheur du grand nombre. « Athéniens, disait Solon, vous serez si convaincus qu'il est de votre intérêt de suivre mes lois, que vous ne serez pas tentés de les enfreindre. »
Voilà ce que doivent dire tous les législateurs, et ce que leur prescrit M. Helvétius. Son livre a encore un avantage qui le met
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au-dessus de bien d'autres : c'est celui du style, qui est partout
clair et noble. Lorsque l'auteur parle d'une vérité nouvelle ou abstraite, il n'est que simple et précis. A-t-il accoutumé votre esprit à ces idées neuves ? Son style prend de la majesté, de la force et des grâces. A-t-il à vous présenter une de ces vérités qui intéressent plus particulièrement les hommes? il la pare des richesses de son imagination ; et cette imagination, toujours soumise à la philosophie, l'embellit, sans l'égarer. Elle ne sert qu'à rendre les vérités plus sensibles, et, pour ainsi dire, plus palpables. C'est dans la même vue qu'il répand dans son livre tant de contes plaisants ou intéressants. Ces contes sont des apologues ; et, s'il les a un peu prodigués, il faut se ressouvenir qu'il écrivait en France, et qu'il parlait à un peuple enfant.
Lorsque cet ouvrage parut à Paris, les vrais philosophes l'estimèrent, les petits moralistes en furent jaloux, les gens du monde, en attendant qu'il fût jugé, en parlèrent avec dénigrement. Les hypocrites s'alarmèrent, et avec raison. Une femme, célèbre par la solidité et les agréments de son esprit, disait de M. Helvétius : ça C'est un homme qui a dit le secret de tout le monde (4 ).'"»
Les théologiens préparèrent un plan de persécution, qu'ils firent précéder par des critiques absurdes. On disait dans le Journal chrétien et dans des mandements emphatiques : « que le pernicieux livre de V Esprit était une vapeur sortie de l'abîme; que l'auteur était un lion qui attaquait la vertu à force ouverte, un serpent qui tendait des embûches ; qu'il mettait l'homme au rang des bêtes, sans respect pour Origène, qui a dit expressément que l'homme opère par la raison, et la bête par l'instinct; que l'auteur a tort de parler de législation, attendu qu'on trouve dans l'évangile tout ce qu'il faut savoir là-dessus; qu'il n'y a rien dans les livres sacrés, ni dans les SS. Pères de ce qui est contenu dans le livre de V Esprit; que l'amour de la gloire et l'amour de la patrie doivent être condamnés comme passions, parce que toutes les passions sont les fruits du péché ».
D'autres théologiens, aussi lumineux, disaient : que la philosophie des encyclopédistes et de M. Helvétius répandait une odeur de mort qui infecterait toute la postérité, et que c'était une plante maudite qui étoufferait, d'âge en âge, le bon grain semé dans le champ du père de famille.
M. Helvétius reçut d'abord toutes ces critiques avec tranquillité ; il ne pensa pas même à répondre à des accusations si vagues et
(i) Ce mot a été attribué par les uns à Mme du Deffand, par d'autres à Mme de Beauvau ou à Mme de Boufflers.
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si absurdes. Comment l'aurait-il fait ? Gomment prouver, dit Pascal, qu'on n'est pas une porte d'enfer ? Il eut quelque inquiétude, lorsqu'il fut menacé d'une censure de la Sorbonne. Il la vit paraître, et ne la trouva que ridicule.
— Peu de temps après que cette censure eut paru, quelques prêtres, et le nommé Neuville, jésuite, prêchèrent à Paris et à la îlour contre le livre de l'Esprit.
¥ La haine des molinistes et des jansénistes était alors dans la plus grande activité. Ces deux partis s'accusaient réciproquement ^de trahir les intérêts de la religion; et, pour s'en justifier, les uns iet les autres se piquaient d'un grand zèle contre les philosophes. Les jansénistes avaient plus de crédit dans le Parlement, et les molinistes à Versailles. Les jansénistes voulaient faire brûler l'auteur du livre, et les jésuites voulaient se faire honneur à la fcour de le persécuter.
I II faut leur rendre justice : plusieurs d'entre eux étaient amis •de M. Helvétius, autant que des jésuites peuvent être amis. Il avait ménagé leur ordre ; et dans son ouvrage, où il se moquait de tant de prédicateurs et de docteurs, il n'avait pas cité un seul jésuite . Ces pères lui en savaient gré ; et d'abord ils parlèrent ••de son livre avec modération, ils lui donnèrent même quelques 'éloges; mais les jansénistes s'étant déclarés les persécuteurs de <M. Helvétius, les jésuites prirent bientôt de l'émulation. Le gaze- [tier ecclésiastique se déchaînait contre lui. Bertier ne pouvait plusse taire avec bienséance Enfin le Parlement était près de fsévir; les jésuites furent humiliés de n'avoir point encore cabalé .
L'un d'eux, ami depuis 20 ans de M. Helvétius (et cette qualité ^m'empêchera de le nommer) (1), imagina qu'il ferait un honneur infini à lui et à son ordre, s'il pouvait faire rétracter un philosophe. Il ourdit une intrigue contre son ami et son bienfaiteur, et la suivit avec l'activité et la perfidie affectueuse d'un prêtre de cour.
Il proposa d'abord à M. Helvétius de signer une petite rétractation, qui devait, disait-il, lui ramener les bontés de la reine, et le préserver des fureurs jansénistes. Le philosophe Helvétius consentit à répéter dans un écrit particulier ce qu'il avait dit dans sa préface, que a si, contre son attente, quelques-uns de ses principes n'étaient pas conformes à l'intérêt du genre humain, il déclarait d'avance qu'il les désavouait, et que, sans garantir la vérité d'aucune de ses maximes, il ne garantissait que la droiture et la pureté de ses intentions ».
(i) Le père Plesse, ou Pleix.
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Le jésuite se fit d'abord valoir d'avoir obtenu une espèce rie rétractation; mais il en voulait une plus précise, plus détaillée, et surtout humiliante. Il inspirait à la reine la volonté de l'exiger. II montrait à M. Helvétius la nécessité de s'y résoudre, et n'en pouvait rien obtenir. Il écrivait à l'épouse de M. Helvétius pour l'effrayer ; mais il trouvait une femme courageuse, déterminée à passer avec son mari et ses enfants dans les pays étrangers. Il réussit mieux auprès de la mère du philosophe. Elle fut persuadée que son fils devait à la reine les démarches que cette princesse lui demandait. Elle insista, et déchira longtemps le cœur de M. Helvétius, sans pouvoir l'ébranler.
Il croyait s'être exprimé dans son livre avec une bienséance et une réserve qui devaient le mettre à l'abri de la censure. Et de plus il s'était soumis à toutes les formalités juridiques. Il avait eu un censeur royal, dont il avait respeeté les jugements. Comment pouvait-il être coupable ? Quand même son livre aurait été répréhensible, on ne pouvait s'en prendre qu'au censeur ; et c'est ce qu'on fit craindre à M. Helvétius. Il ne pouvait soutenir l'idée qu'il allait être la cause de la disgrâce, peut-être même de la perte d'un homme estimable ; et, pour le sauver, il signa ce qu'on voulut.
Ainsi, pour avoir démontré que l'unique manière de rendre les hommes vertueux et heureux était d'accorder l'intérêt particulier à l'intérêt général, M. Helvétius fut traité, comme Galilée le fut pour avoir démontré le mouvement de la terre. Galilée, après avoir demandé pardon à genoux, dit en se relevant : E pure si muove . La postérité a été de son avis; et plus elle s'éclairera, et plus elle pensera comme M. Helvétius.
On croit bien que la soumission n'apaisa pas les prêtres. Il reçut ordre de se défaire de sa charge, et M. Tercier, son censeur, fut destitué de sa place de premier commis aux affaires étrangères. Ces rigueurs furent l'ouvrage des jésuites. Les jansénistes voulaient aller plus loin. Le Parlement, qui assurément entendait peu le livre de l'Esprit, allait poursuivre M. Tercier et M. Helvétius, lorsqu'un arrêt du conseil, qui se bornait à supprimer le livre, sauva l'auteur et le censeur.
Tandis qu'une secte de théologiens se ménageait le plaisir d'humilier un g.rand homme , et qu'une autre se flattait de l'espérance de le faire brûler, les journalistes de France mêlèrent leur voix à celle de ces tigres. Ils traitèrent le livre de V Esprit comme ils traitent tout ouvrage qui s'élève au-dessus du médiocre. Leurs critiques ont été répétées, et le sont encore par des hommes de bonne foi, et qui n'ont de commun avec le journaliste que de ne pas entendre M. Helvétius.
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On l'accusa de n'avoir rien dit que les anciens n'eussent dit avant lui. Sans doute plusieurs des vérités, qui se trouvent dans son livre, se trouvent chez les anciens. Mais là, elles sontéparses, isolées, sans qu'on ait aperçu les rapports qui sont entre elles . Dans M. Helvétius, au contraire, elles sont liées, elles s'appuient, et forment le système de l'homme.
Cette vérité, toutes nos idées nous viennent des sens, se trouve dans Aristote et dans Epicure ; mais ce n'est que dans Locke qu'elle est développée, démontrée, et qu'elle fonde la connaissance de l'esprit humain ; par conséquent, c'est à Locke qu'elle appartient.
Ce qui est vice au Nord est vertu au Midi est dans Montaigne comme dans Helvétius; mais dans Montaigne cette vérité est donnée comme un phénomène dont on ignore la cause. Dans le livre de l'Esprit, la cause en est assignée. Les vérités appartiennent moins à ceux qui les profèrent comme de simples assertions qu'à ceux qui les démontrent, les développent, les lient à d'autres vérités, et les rendent plus fécondes. i On accusa M. Helvétius de manquer de méthode. On a fait le même reproche à M. de Montesquieu ; et ce reproche n'a été fait que par des hommes dont la tête, faute d'attention ou de capacité, n'a pas saisi l'ensemble du livre de l'Esprit, ou de l'Esprit des Lois. La chaîne des idées échappe dans M. de Montesquieu, parce qu'il est obligé d'omettre souvent les idées intermédiaires ; mais cette chaîne n'existe pas moins. Elle échappe dans M. Heljvétius, parce que les idées intermédiaires étant ou très neuves ou ?très importantes, il les développe, il les étend, il les embellit. Alors, l'esprit, frappé de plusieurs détails, perd de vue la suite des idées principales ; mais cette suite n'est pas moins dans l'ouvrage.
On osa dire que M. Helvétius anéantissait toutes les vertus, parce qu'il faisait de l'intérêt le mobile de toutes les actions : mais qu'est-ce que M. Helvétius entend par le mot d'intérêt ? L'amour du plaisir, l'aversion de la douleur. A quoi se réduit donc ce qu'il dit? A cette vérité éternelle que, soit dans la vertu, soit dans le plaisir, le désir de notre bonheur est toujours notre mobile.
On l'accusa aussi de favoriser la corruption des mœurs et le libertinage, parce qu'il parle de l'enthousiame de vertu et de gloire, que l'amour des femmes a souvent inspiré chez les Spartiates, chez les Samnites et chez nos ancêtres. On voit cependant, dans les principes de M. Helvétius, que si le libertinage régnait chez un peuple, les femmes y seraient trop peu estimées pour que le désir de leur plaire devînt un mobile puissant, et que, quand les
HELVÉTIUS
plaisirs sont communs ou faciles, on ne les achète ni par dei Lii travaux, ni par des dangers.
On blâme M. Helvétius de parler froidement des vertus privées, [ i et seulement utiles à de petites sociétés. Ce n'est pas qu'il ne sen- L tît l'estime qui leur est due, il les possédait toutes. Mais elles sonl L moins son objet que les vertus qui contribuent au bonheur et à L la gloire des nations ; et quand ces grandes vertus sont une fois r; établies par de bonnes lois, les autres en deviennent la suite Lnécessaire.
Ce que le commun des lecteurs a le moins pardonné à M. Helvé- j tius, c'est d'avoir prétendu que tous les hommes naissaient avec r la même disposition à l'esprit, et qu'il n'y avait pas d'homme que [■ l'éducation et le travail ne pussent élever au rang de génie. Selon f lui, c'est l'éducation seule qui distingue les hommes. La nature . les a faits égaux. Il compte pour rien les différences de tempéra- r ment, de la constitution physique; il suppose que l'organe inté- • rieur, qui reçoit les sensations, est le môme dans toutes" les têtes, ... qu'il reçoit ces sensations de la même manière, qu'il opère dans tous avec la même facilité, et qu'enfin les circonstances seules et l'éducation ont fait Newton géomètre, Homère poète, Raphaël peintre et tel critique un sot. Il emploie toutes ses forces pour éta- ; . blir cette opinion; et il faut convenir que, jusqu'à présent, il ne l'a pas persuadée. Mais des efforts qu'il fait pour la prouver, il ,; résulte l'évidence d'une très grande vérité : c'est qu'en général, ... pour étendre et former nos talents, nos qualités, nous comptons , trop sur la nature, et pas assez sur l'éducation. Cette maxime de Locke, que nous naissons les disciples des objets qui nous environnent, est mise dans tout son jour par M. Helvétius. Il faut dire encore que, si chaque homme n'est pas né avec les mêmes dispositions qu'un autre, les hommes, considérés en masse, sont . réputés égaux. Le législateur, qui commande à vingt millions d'hommes, doit voir à tous les mêmes facultés ; et les lois, comme celles de la nature, doivent être générales. Elles ne doivent choisir personne pour inspirer à lui seul la vertu ou le génie. C'est au philosophe, qui observe les hommes dans le détail, à voir les différences que la nature a mises entre eux. Mais ces différences s'anéantissent aux yeux du législateur.
Sans m'arrêter davantage aux critiques faites contre l'un des meilleurs ouvrages de ce siècle, je dirai qu'il fut condamné à Rome par l'inquisition ; mais que cette condamnation, sollicitée* par le clergé de Francp, n'eut aucun effet en Italie. Le livre y fut traduit, admiré, et réimprimé. Plusieurs hommes, revêtus des premières dignités de l'église, et, entre autres, le cardinal Passionnei, s'empressèrent d'écrire à l'auteur pour le remercier du plaisir
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qu'il leur avait donné. Un autre cardinal, que nous ne nommons point, parce qu'il vit encore, lui mandait qu'on ne concevait pas à Rome la sottise et la méchanceté des prêtres français. Tous les journaux d'Italie le comblèrent d'éloges.
— Le succès fut le même en Angleterre. Traduit à Londres, il s'en fit plusieurs éditions dans la première année. En Ecosse, MM. Hume et Robertson en parlèrent comme d'un ouvrage supérieur. Plusieurs poètes anglais le célébrèrent. Il n'eut de critiques dans cette île éclairée que celles d'un petit nombre de partisans que s'y conserve la philosophie de Platon, embellie et rendue spécieuse par Milord Shaftesbury.
En Allemagne, il parut d'abord deux traductions du livre de M. Helvétius. Le fameux Gottsched mit à la tête d'une de ces traductions une préface dans laquelle il dit que si le livre de l'Esprit a été condamné en France et dans un pays qui croit à l'infaillibilité du Pape, il doit réussir chez les protestants et dans les pays où les hommes ont conservé leurs droits. — Il ajoute }ue l'auteur vient de détruire plusieurs préjugés funestes à la patrie, et qu'il éclaire le monde sur les principes de la morale et le la législation.
Son livre fut lu avec avidité dans toutes les cours d'Allemagne ît il fut reçu avec les mêmes transports en Suède, et jusqu'en Ftussie. La reine de Suède disait à un homme qu'elle honorait de ;a confiance : « Que je voudrais nfentretenir avec M. Helvéîus ! je voudrais au moins qu'il sût le plaisir qu'il me donne. Jcrivez-lui de ma part combien je l'admire. »
L'ambassadeur de France à Pétersbourg lui écrivait : « J'ai rouvé en arrivant l'esprit russe aussi occupé du vôtre que tout a reste de l'Europe. Et c est avec un grand plaisir que je me ;har;;e d'être l'interprète des gens éclairés de cette nation. Je >rends la liberté de m'étendre avec eux sur vos qualités. Comme îitoyen et comme ministre, je dois connaître et faire connaître ^ut ce qui honore ma patrie. »
Le petit nombre de Français, dont les suffrages méritent d'être somptés, citaient le livre de l'Esprit avec éloge dans leurs ouvranpa»es, et le défendaient avec chaleur dans la conversation. ijL de Voltaire donnait à M. Helvétius les témoignages les plus latteurs de son estime :
Vos vers semblent écrits par la main d'Apollon : Vous n'en avez pour fruit que ma reconnaissance ; Votre lirre est dicté par la saine raison, Partez vite, et quittez la France.
M. de Voltaire lui offre un asile ; il le console, il le soutient, il
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l'encourage. Il lui souhaite et lui propose de vivre dans une en tière indépendance, où il puisse faire usage de son amour pou la vérité, de son éloquence et de son génie. Il écrit en mêm temps à d'autres personnes qu'il est le partisan le plus zélé d M. Helvétius ; que notre nation est bien ridicule, et que, site qu'il paraît une vérité .parmi nous, tout le monde est alarmé comme si les Anglais faisaient une descente. Il ajoute qu'en An gleterre le livre de l'Esprit n'aurait fait à son auteur que desdisci pies et des amis, parce qu'au lieu d'hypocrites et de petits impor tants, les Anglais n'ont que des philosophes qui nous instruisent . et que des marins qui nous donnent sur les oreilles. Il invite sur tout ses compatriotes à imiter les Anglais dans leur noble libert de, penser, et leur profond mépris pour les fadaises de l'école. 1 assure que depuis longtemps il n'a pas vu un seul honnête homm qui, sur les choses essentielles, ne pensât comme M. Helvétius '
Tant de suffrages illustres, les éditions du livre de VEspri qui se succédaient rapidement, son succès chez toutes les nations t le témoignage que l'auteur pouvait se rendre d'avoir fait ui ' livre utile au genre humain, les signes éclatants de la reconnais sance universelle, le doux sentiment de sa gloire, guérirent bien tôt les blessures qu'avaient faites à M. Helvétius la cabale et l'en vie. Il fut plus heureux que jamais.
Il passait la plus grande partie de l'année à sa terre de Voré ' Bon mari et bon père, content de sa femme et de ses enfants, i l y goûtait tous les plaisirs de la vie domestique. Le bonheur d< • cette famille était remarqué de ceux mêmes qui étaient le moins '■, faits pour le sentir. Une femme du monde disait en parlant d'eux : • « Ces gens-là ne prononcent point comme nous les mots de moi mari, ma femme, mes enfants. »
M. Helvétius s'était préparé depuis longtemps une autre source . de bonheur. A peine avait-il été possesseur de sa terre de Vore qu'il s'y était livré à son caractère de bienfaisance.
Il y avait dans cette terre un gentilhomme nommé M. de Vas- , seconcelle. Il ne possédait qu'un petit bien chargé de redevances , . au seigneur , et depuis longtemps il ne les avait pas payées, l"'' M. Helvétius, en achetant la terre, achetait aussi les droits sur 1 les sommes qu'on devait à Voré. Les gens d'affaires, pour faire leur cour au nouveau seigneur, ne manquèrent pas d'exiger, avec ' rigueur, tout ce qui lui était dû. Il était arrivé depuis quelques jours, lorsqu'on lui annonça M. de Vasseconcelle. Celui ci dit à ; M. Helvétius que l'état de ses affaires ne lui avait pas permis depuis plusieurs années de payer ce qu'il devait au seigneur de Voré ; qu'il n'était pas en état, dans ce moment, de donner le tout ; mais qu'il s'engageait pour l'avenir à payer exactement ~':
l'année courante, et les arrérages d'une année. Il ajouta que si on en exigeait davantage, et si on continuait les procédures, on le ruinerait sans ressource : u Je sais, lui dit le philosophe, que vous êtes un galant homme, et que vous n'êtes pas riche. Vous me payerez à l'avenir comme vous le pourrez ; et voici un papier qui doit empêcher mes gens d'affaires de vous inquiéter. » Il lui donne une quittance générale. M. de Vasseconcelle se jette à ses genoux en s'écriant : « Ah ! Monsieur, vous sauvez la vie à ma femme et à cinq enfants. » Helvétius le relève en l'embrassant, lui parle avec l'intérêt le plus noble et le plus tendre, et lui fait accepter une pension de 1000 livres pour élever ses enfants.
D'autres gentilhommes,ou voisins, ou vassaux de M. Helvétius eurent recours à lui dans leurs besoins ; plusieurs furent prévenus. Ceux qui pendant la guerre avaient une troupe à rétablir, ou un équipage à faire ; ceux qui avaient des enfants à -élever, un bien en désordre, pouvaient compter sur le seigneur de Voré. Entre tous les hommes de cette classe, qu'il a obligés, nous ne nommerons que MM. de l'Étang, qui n'ont jamais voulu taire les bienfaits qu'ils ont reçus de M. Helvétius.
Si ses fermiers essuyaient quelque perte, si l'année n'était pas féconde, il leur faisait d'abord des remises, et souvent leur donnait de l'argent. Il avait fixé dans ses terres un chirurgien, homme de mérite. Il avait établi une pharmacie bien fournie de tout, et dont les remèdes étaient distribués à tous ceux qui en avait besoin. Dès qu'un paysan tombait malade, il recevait de la viande, du vin, et tout ce qui convenait à son état. M. Helvétius allait le voir souvent, il le consolait, il avait soin qu'il fût bien servi ; quelquefois il le servait lui-même. Il avait une manière assez sûre de terminer les procès ; il payait d'abord le prix de la chose contestée.
Il était l'ami zélé et attentif du petit nombre de paysans qui montraient des mœurs et de la bonté ; il était flatté d'avoir pour convives des vieillards, des femmes décrépites, qui avaient toute la grossièreté de leur état, mais qui étaient justes, et faisaient du bien.
Il a fait souvent jouir ses amis d'un spectacle délicieux, celui de son arrivée à la campagne. Femmes, vieillards, enfants venaient l'entourer, l'embrasser, poussaient des cris, et versaient des larmes de joie. A son départ, son carrosse était longtemps suivi d'une foule de ses vassaux ou seulement de ses voisins.
Il excitait le travail dans toutes ses terres ; et il voulait exciter l'industrie à Voré, parce qu'elle pouvait seule donner aux habitants une aisance que leur refuse la stérilité du terrain. Il essaya
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de faire faire du point d'Alençon. Mais jusqu'à présent cet essai n'a pas réussi ; il a été plus heureux dans une autre entreprise. Après avoir été trompé par des agents infidèles, ou peu intelligents, il a enfin établi une manufacture de bas au métier, qui fait de jour en jour de nouveaux progrès.
Il passait toutes ses matinées à méditer et à écrire. Le reste du jour, il cherchait de la dissipation. Il aimait la chasse ; mais poui la rendre plus agréable, il n'imaginait pas de multiplier le gibier. Il est vrai qu'il n'aimait pas à le voir détruire par d'autres que par lui. Cependant il était entouré de braconniers. Il fit faire des défenses sévères ; mais les gardes, qui le connaissaient, ne portaient pas fort loin la sévérité. Un jour, un paysan vint chasser jusque sous les fenêtres du château. M. Helvétius en fut irrité, et ordonna que cet homme fût veillé de près, et arrêté à la première occasion. Dès le lendemain,on lui amène le coupable. M. Helvétius, fort en colère, se lève, et court au chasseur que deux gardes traînaient dans la cour du château. Après l'avoir regardé un moment : « Mon ami, lui dit-il, vous avez de grands torts avec moi : si vous aviez besoin de gibier, pourquoi ne m'en avoir pas demandé ? Je vous en aurais donné. » Après ce peu de mots, il fit rendre la liberté au paysan, et lui fit donner du gibier.
Cependant Mme Helvétius, indignée de l'insolence des braconniers, assurait son mari que tant qu'il ne les punirait pas, ils continueraient leurs chasses. Il en convint, et promit d'user de* rigueur. Il ordonna à ses gardes de faire payer l'amende à quiconque tirerait sur ses terres, et de le désarmer. Peu de jours après ces ordres, ils arrêtent un paysan qui chassait, lui ôtent son fusil, et le conduisent en prison, dont il ne sortit qu'après avoir payé l'amende. M. Helvétius,informé de cette aventure, va trouver le paysan, mais en secret, dans la crainte d'essuyer les reproches de Mme Helvétius. Après avoir fait promettre à ce braconnier qu'il ne parlerait pas de ce qui allait se passer entre eux, il lui paye le prix de son fusil, et lui rend la somme à laquelle l'amende et les frais pouvaient se monter. Mme Helvétius de sou côté n'était pas tranquille. Elle disait à ses enfants : « Je suis la cause que ce pauvre homme est ruiné : c'est moi qui ai excité votre père à faire punir les braconniers. » Elle se fait conduire chez celui qui lui faisait tant de pitié, elle demande à quoi s© monte la somme de l'amende et des frais, et le prix du fusil. Elle paye le tout, et le paysan reçut l'argent sans manquer au secret qu'il avait promis à M. Helvétius (1).
(i) Plusieurs comédies, Helvétius à Voré, de Ladoucette, Un trait
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3ll
La même année, à son retour à Paris, il lui arriva une petite aventure, qui prouve que sa philosophie et sa bonté ne le quittaient jamais. Son carrosse fut arrêté dans une rue par une charrette chargée de bois, et qui pouvait se détourner aisément et rendre la rue libre. Elle n'en fit rien. M. Helvétius, impatienté, traita de coquin le conducteur de la charrette. « Vous avez raison, dit le paysan, je suis un coquin et vous un honnête homme ; car je suis à pied, et vous êtes en carrosse. — Mon ami, lui dit Helvétius, je vous demande pardon. Mais vous venez de me donner une excellente leçon, que je dois payer. » Il lui donna six francs et le fit aider par ses gens à ranger la charrette, î Après avoir passé sept ou huit mois dans ses terres, il ramenait sa famille à Paris, et y vivait dans une assez grande retraite avec quelques amis de tous les états, qui lui convenaient par leurs lumières et par leurs mœurs. Seulement il donnait un jour de la semaine aux simples connaissances. Ce jour-là, sa maison était Je rendez-vous de la plupart des hommes de mérite de la nation et de beaucoup d'étrangers : princes, ministres, philosophes grands seigneurs, littérateurs, étaient empressés de connaître M. Helvétius.
I Un genre de vie si délicieux ne fut interrompu que par deux voyages agréables. Il voulut voir l'Angleterre, et connaître cette nation célèbre, à qui l'Europe doit tant de lumières. Il voulait voir l'effet des bonnes lois et d'une administration vigilante. Il partit pour Londres au mois de Mars 1764; il fut reçu du roi, des hommes en place, des savants, comme devait l'être un homme illustre, que sa réputation avait devancé. Il vit les campagnes ; il ne les trouva pas mieux cultivées que celles de France ; mais il trouvait des cultivateurs plus heureux. Il remarquait dans le peuple de l'intérieur de l'Angleterre beaucoup d'humanité, et rien de cette insolence que les étrangers reprochent quelquefois aux habitants de Londres.
En traversant un bourg de la province d'Yorkshire, un postillon maladroit le renversa ; les glaces de la chaise furent bri- | sées, et le postillon, qui avait été fort froissé, jetait des cris. M. Helvétius, que les éclats des glaces avaient blessé, sortant de sa chaise les mains sanglantes, ne s'occupa que du postillon. Quelques paysans, qui étaient accourus pour les secourir, remarquèrent ce trait d'humanité, et le firent remarquer à d'autres. Dans le moment, M. Helvétius fut environné de tous les habitants
d? Helvétius, Helvétius on la Vengeance du Sage, d'Andrieux, évoquent le généreux seigneur de Voré. V. Helvétius, sa Vie et son Œuvre, chap. XII (Voré etLumigny).
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du bourg. Tous s'empressaient de lui offrir leur maison,leurs chevaux, des vivres, enfin des secours de toute espèce. Plusieurs, et même des plus riches, voulaient lui servir de postillon.
Il remarquait dans les Anglais un amour extrême pour leurs enfants. Ce qu'on appelle en France l'esprit de société leur est presque inconnu ; mais ils jouissent beaucoup des douceurs de la vie domestique. L'esprit de société rassemble à Paris des hommes qui ont le besoin des amusements frivoles. L'esprit de société rassemble les Anglais pour s'occuper des intérêts et de la prospérité de leur patrie. Ils ne cherchent pas les dissipations, parce qu'ils ont des jouissances solides. On voit peu en Angleterre ce rire, plus souvent le signe de la folie que l'expression du bonheur ; mais on y voit l'aisance et un sage emploi du temps. On voit un peuple sérieux, occupé et content. M. Helvétius, en quittant ce pays, où il n'avait point vu l'humanité humiliée et souffrante, répandit des larmes.
Il céda l'année suivante aux instances du roi de Prusse et de plusieurs princes qui depuis longtemps l'invitaient à faire un voyage en Allemagne. Depuis qu'on savait qu'il pouvait se déterminer à voyager, les instances devenaient plus vives ; et il partit à la fin de l'hiver de 1766. Il était pressé de se rendre à Berlin, et de voir un grand homme. Le roi de Prusse voulut le loger, et ne permit pas qu'il eût une autre table que la sienne. Il l'entretint souvent, et prit pour sa personne et son caractère l'estime qu'il avait pour son esprit. Il fut accueilli avec la même considération chez plusieurs princes d'Allemagne, et surtout à Gotha.
Il remarquait, en général, dans toutes ces cours et dans la noblesse allemande, de la philosophie, de l'amour, de l'ordre et de l'humanité. Il résulte de cet esprit que sous le joug de plusieurs princes, dont la plupart sont despotiques, le peuple n'est point misérable. M. Helvétius avait alors quelque crainte d'être encore persécuté en France. Tous les princes d'Allemagne lui offraient à l'envi une retraite. Tous voulaient l'arrêter. Il fut regretté de tous. Cependant, si la persécution s était renouvelée contre lui, l'Angleterre est le pays qu'il aurait choisi pour asile.
En attendant, il revint en France. On y avait dissous l'ordre des jésuites. Cette société d'intrigants, cette cabale éternelle, à laquelle se ralliaient tous les ambitieux sans mérite, cette société! funeste aux mœurs et aux progrès des lumières, n'avait point été proscrite par des philosophes. Ils auraient détruit l'ordre, mais ils auraient bien traité les individus. Les parlements, pour la plupart jansénistes, avaient traité l'ordre comme ils le devaient, et les individus avec barbarie.
M. Helvétius avait appris que ce jésuite qui avait abusé de sa
conscience, et trahi son amitié, ce jésuite qui lui avait fait perdre les bontés de la reine, et animé contre lui les tartufes de la cour, était confiné dans un village, où il souffrait dans sa vieillesse la plus extrême pauvreté. Il alla trouver un des amis de ce malheureux, et lui donna cinquante louis. « Portez-les, lui dit-il, au père *** ; mais ne lui dites pas qu'ils viennent de moi. Il m'a offensé, et il serait humilié de recevoir mes secours. »
M. Helvétius, dans sa retraite de Voré, s'occupait à développer, à prouver les principes du livre de l'Esprit.
Il avait d'abord travaillé à les justifier, à répondre aux critiques. Mais l'ouvrage fut à peine fini que les critiques étaient oubliées. Renonçant à ce projet, il aima mieux suivre ses premières idées, et former un plan général d'éducation. C'est le sujet de son livre de l'Homme.
— Cet ouvrage est la suite du livre de V Esprit. C'est le même fond d'idées vraies, avec de plus grands développements, peut-être avec plus de profondeur dans les principes et d'étendue dans les conséquences. Son dessein n'étant pas de le publier de son vivant, il n'eut pas le temps de donner à sa composition le même soin, ni le même degré de perfection qu'à son livre de l'Esprit .La violence de la persécution avait beaucoup diminué son amour pour la gloire. Le seul désir d'être utile après lui l'animait encore. Sa belle âme était sensiblement touchée du bien que doivent produire un jour ses écrits ; mais il ne voulait plus rien donner au public.
Il voyait la philosophie, persécutée par des cabales puissantes, se former peu de disciples et aucun protecteur. Il en était affligé ; mais il n'en était pas étonné : « La vérité, disait-il, qui ne peut jamais nuire au genre humain, ni même à aucune de ces grandes sociétés qu'on appelle les nations, est souvent opposée aux intérêts de ce petit nombre d'hommes qui sont à la tête des peuples. Ici vous avez de grands corps qui sont tous remplis de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ils tendent sans cesse à usurper les uns sur les autres, et tous sur la patrie. Elle devient comme une grande famille, où les aînés veulent exclure les cadets de tout partage. Comment sera reçu de ces corps un philosophe qui viendra leur dire : Avant tout, soyez citoyens, voilà vos fonctions ; remplissez-les avec zèle. Voilà vos droits, conservez-les sans les étendre. Là, des ministres d'un esprit borné et d'un caractère altier, incapables de voir les abus qui se sont introduits, et ceux qui tiennent à la constitution de l'état, sont conduits par la routine, et la suivent; ils n'ont point l'habitude de méditer. Iront-ils la prendre ? C'est ce qu'il faudrait faire cependant pour corriger ces abus que la philosophie vient leur montrer. Ils ont des fantai-
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sies, des projets pour leurs favoris, leurs parents. Croyez-vous qu'ils puissent entendre dire sans impatience qu'ils ne doivent avoir en vue que le bien de l'état ? Qu'ont-ils à désirer ? De ne point éprouver de contradiction. Et pour cela, que faut-il faire ? Oter à l'autorité toutes ses bornes, dût-on lui ôter toute sa solidité. Mais ces abus que les ministres respectent ou tolèrent, à qui sontils nuisibles ? A la patrie, qui n'est qu'un vain nom. A qui peuvent-ils être utiles? Aux Grands. Jugez ce que ces Grands penseront d'une secte d'hommes qui leur proposent d'être modérés et justes. Le Prince les Grands sont environnés de prêtres, qui, dans les siècles d'ignoramce, régnaient sur les princes et sur les peuples. Si le monde s éclaire, ils ne seront plus respectés, et on les verra comme des hommes ridicules, ou souvent dangereux. Peut-on leur savoir mauvais gré de l'espèce de rage avec laquelle ils déchirent la philosophie ? Doit-on s'étonner qu'ils soient bien reçus dans les cours, où ils viennent dire : Dieu vous a donné la puissance ; il nous charge de l'apprendre aux peuples. Au lieu de vous fatiguer à faire de bonnes lois, à donner l'exemple de l'amour de la patrie, forcez les nations à nous croire, et laissez-nous faire : cela est plus aisé.
Vous voyez la cupidité des hommes de mon ancien état,et celle des courtisans ; ces gens-là laisseront-ils établir en paix que leurs fortunes ne sont pas toujours légitimes, et qu'ils en font un usage odieux? Pourront-ils consentir qu'on les fasse rougir de ces mêmes richesses, qui sont l'aliment de leur orgueil ? Vous voyez que la philosophie doit être poursuivie dans les palais et jusque dans les cabanes, par les classes de la société, qui, du moins, pour un moment, déterminent l'opinion? et devant qui la philosophie a-t-elle à se défendre ? Quels sont ses juges ? des sots. Mais, me direz-vous, il y a dans la nation des gens de lettres estimables qui, sans être au nombre des philosophes, adoptent leurs principes, s'en parent et les répandent. Je réponds qu'il y en a peu Les hommes qui n'ont que de l'esprit sont les rivaux humiliés des hommes de génie, et les détestent. Vous auriez compté plus d'un bel esprit dans les détracteurs de Descartes et de Corneille, et plus près de nous, dans ceux de Voltaire, de Montesquieu, de Bufïbn et de Fontenelle. La philosophie réduit le bel esprit, les petits talents à leur juste valeur ; et ils ont intérêt d'unir leur voix à celle des hommes frivoles et corrompus, qui s'élèvent contre toute liberté de penser. Savez-vous pourquoi, depuis la révolution d'Angleterre, la philosophie y est honorée et heureuse ? C'est qu'en Angleterre, l'intérêt général et l'intérêt particulier ne sont point opposés ; c'est qu'il règne l'amour de l'ordre et de la patrie. Si l'honneur véritable, si l'esprit de
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citoyen, si les vraies vertus renaissaient jamais chez les nations où la philosophie est persécutée, elle y aurait de la considération. Si ces nations, au contraire, tombent sous le despotisme, et, par conséquent, se corrompent de plus en plus, la philosophie y sera proscrite pour jamais ».
C'est d'après ces idées que M.Helvétius était revenu à son premier talent, et qu'il ne s'occupait plus que de son poème du Bonheur. Ce talent, qu il avait laissé sans en faire usage, ne s'était point affaibli. On peut en juger par le quatrième chant, et par une épître, qu'il a composée l'été dernier. Il comptait travailler encore plusieurs années à cet ouvrage, et le donner lorsque ses amis et lui-même en seraient contents. Et à quel degré de perfection ne l'aurait-il pas porté !
On remarqua, au commencement de 1771, quelques changements dans son humeur et dans ses goûts. On ne lui trouvait pas sa sérénité ordinaire. Il aimait moins les conversations qu'il avait le plus aimées. L'exercice le fatiguait, il n'allait presque plus à la chasse. Ce changement n'alarmait pas sa famille et ses amis. On était bien loin de le regarder comme un signe de décadence. On l'attribuait à des causes morales. Ces dernièrés années ont été l'époque des malheurs publics, auxquels M. Helvétius fut fort sensible. Le désordre des finances et le changement dans la constitution de l'état répandirent une consternation générale. Un grand nombre de suicides dans le royaume, un plus grand nombre dans la capitale, sont de tristes preuves de cette consternation. Des maux physiques l'augmentaient encore. Les récoltes n'étaient point abondantes. Tant que la disette a duré, les aumônes de monsieur Helvétius n'ont pas permis à ses vassaux d'en souffrir. Dans ces années malheureuses, il a prolongé son séjour à sa campagne, qui lui devenait plus chère par le Besoin qu'elle avait de lui. Et, d'ailleurs, le spectacle d'une misère qu'il ne pouvait soulager lui rendait triste le séjour de Paris. Il y faisait cependant de grands biens. Tous les jours on introduisait chez lui, avec beaucoup de mystère, quelques nouveaux objets de sa générosité. Souvent, en leur présence, il disait à son valet de chambre : « Chevalier, je vous défends de parler de ce que vous voyez, <c même après ma mort » .
Il lui arrivait quelquefois d'étendre ses libéralités sur d'assez mauvais sujets; et on lui en faisait des reproches. « Si j'étais roi, disait-il, je les corrigerais, mais je ne suis que riche, et ils sont pauvres; je dois les secourir ».
Sa bonne constitution et une santé rarement altérée semblaient lui promettre une longue vie. Cependant de jour en jour il sentait qu'il perdait ses forces. Une attaque de goutte, qui se portait
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à la tête et à la poitrine, lui ôta d'abord la connaissance, et bientôt la vie.
Le 26 décembre 1771, il fut enlevé à sa famille, à ses amis, aux infortunés, et à la philosophie.
P£u. d'hommes ont été traités par la nature aussi bien que M. Helvetius. Il en avait reçu la beauté, la santé et le génie. Dans sa jeunesse, il était très bien fait. Ses traits étaient nobles et réguliers. Ses yeux exprimaient ce qui dominait dans son caractère, cest-à-dire la douceur et la bienveillance. Il avait lame courageuse, et naturellement révoltée contre l'injustice et l'oppression. 0 r
^ Personne n'a dû être plus convaincu que lui que, pour réussir a tout, il ne faut que vouloir fortement. Il avait été bon danseur habile à l'escrime, tireur adroit, financier éclairé, bon poète' grand philosophe, dès qu'il avait voulu l'être. Il avait aimé beaucoup les femmes, mais sans passion, et entraîné par les sens. Il n avait pas dans l'amitié de préférence exclusive. II y portait plus de procédés que de tendresse. Ses amis, dans leurs peines, le trouvaient sensible, parce qu'il était bon. Dans le cours ordinaire de la vie, ils lui étaient peu nécessaires. Sa conversation était souvent celle d'un homme rempli de ses idées, et il les portait quelquefois dans un monde qui n'était pas digne d'elles. Il aimait assez la dispute, et il avançait des paradoxes pour les voir combattre : il aimait à taire penser ceux qu'il en croyait capables ; il disait qu'il allait avec eux à la chasse des idées. Il avait les plus grands égards pour l'amour-propre des autres; et il se parait si peu de sa supériorité que plusieurs hommes d'esprit, qui le voyaient beaucoup ont été longtemps sans la deviner. Il craignait le commerce des Grands; il avait d'abord avec eux 1 air de l'embarras et de l'ennui. Il a aimé la gloire avec passion, et c'est la seule passion qu'il ait éprouvée; elle lui a fait aimer le travail, mais elle n'a point inspiré ses bienfaits. Personne ne les a cachés avec plus de soin. Il n'aurait pas donné à ses plaisirs un temps qu'il destinait à l'étude; et dans sa jéunesse même, lorsqu'il était retiré dans son cabinet, il n'était permis de l'interrompre qu'aux malheureux.