‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 24 sur 37 · SAINT-LAMBERT · texte numérisé non relu

SAINT-LAMBERT

§ 2. — Quelques Anecdotes et bons Mots.

M. Helvétius, conte Chamfort, était beau comme l'amour. Un soir qu'il était assis dansle foyer (à la Comédie) et fort tranquille

APPENDICE

quoique auprès de MUe Gaussin, un célèbre financier vint dire à l'oreille de l'actrice assez haut pour qu'Helvétius l'entendît : « Mademoiselle, vous serait-il agréable d'accepter six cents louis en échange de quelques complaisances? — Monsieur, réponditelle assez haut pour être entendu aussi et montrant Helvétius, je vous en donnerai deux cents si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette figure-là. »

Helvétius se présenta à l'Académie, rapporte Arsène Houssaye dans son 4*e Fauteuil. Le Comte de Clermont passa devant lui : «. Pourquoi est-il entré ? demanda Helvétius. — C'est qu'il a gagné l'Académie sur un champ de bataille », répliqua le maréchal de Richelieu.

« Ah ! oui, reprit Helvétius, c'est lui qui, fuyant devant l'ennemi et demandant aux paysans s'ils avaient vu beaucoup de fuyards, reçut cette réponse : « Non, Monseigneur, vous êtes le premier. »

... Chez Helvétius, on sait qu'on peut parler à haute voix, quitte à joindre aux propos hardis l'anecdote piquante. Le malicieux Fontenelle n'est-il pas l'hôte familier d'Helvétius ? Ses bons mots sont monnaie courante dans la maison. Admirateur aima, ble de la beauté, bien qu'il n'ait en réalité que deux passions, les asperges à l'huile et les fraises au sucre, il s'extasie devant Mme Helvétius. Le vieillard presque centenaire s'écrie en la contemplant : « Ah ! si je n'avais que quatre-vingts ans 1 » Peu après le mariage du philosophe, il vint rendre visite au nouveau ménage : le maître de la maison et sa nouvelle compagne s'avancèrent vers lui, avec empressement. Désignant Mme Helvétius : « Ah, fit-il, c'est un astre qui se lève pour moi et qui se couche pour vous. » Il passe une fois devant Mme Helvétius pour se mettre à table. Elle, badinant : « Voyez le cas que je dois faire de vos galanteries, vous passez devant moi sans me regarder. » Et Fontenelle de répliquer avec son rare esprit d'à-propos : « Madame, si je vous eusse regardée, je n'aurais pas passé. » Chez Helvétius, il est chez lui . C'est l'un des plus fidèles habitués de l'hôtel de la rue Sainte-Anne. En mars 1755, on le vit ouvrir un bal avecMlle Helvétius, la cadette, qui n'avait qu'un an et demi. Il fit la révérence et embrassa l'enfant. A table, s'il n'entend et ne voit plus guère, du moins il garde toute sa tête et mange plus que Collé, bon vivant cependant. Il excelle encore aux propos sarcastiques. Un jour, on parlait de l'enfer. « Messieurs, déclara-

is

HELVÉT1US

t-il, ne disons pas de mal du diable, c'est peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu »...

— ... Les portes de l'hôtel étaient ouvertes non seulement aux ministres et aux grands seigneurs, mais à tous les gens de mérite. L'esprit mettait l'égalité entre les convives. L'homme de lettres humble qui venait à pied se croisait avec le puissant arrivé en oompeux équipage. Comme son mari, Mme Helvétius n'était; éprise que du talent et de la valeur personnelle. Il lui arriva, un. jour, d amener dans sa voiture un prince étranger qu'elle avait rencontré pendant sa promenade du matin. Apercevant dan» les premiers appartements une longue file de ces espèces de sur^ touts de souliers destinés à les tenir propres, il s'écria : « Ah, mon Dieu, que de claques! » — « Prince, fit Mme Helvétius, qui était cependant de la plus haute noblesse, cela nous promet^ bonne compagnie. »

(Helvétius, sa vie et son œuvre. Ch. via. Les Sociétés Encyclopédiques, le salon d'Helvétius. — Ch. xvn, Helvétius et ses contemporains après l'Esprit.)

Pendant une maladie de Mme Helvétius, écrit Diderot à MHe Volland, en novembre 1760, les Jésuites, qui avaient si cruellement persécuté son mari, eurent le courage de lui rendre visite. Helvétius leur dit avec sa brusque bonhomie : « Mais comment, Pères, c'est vous ! Vous êtes des hommes incompréhensibles. Vous vous croyez faits pour tout subjuger, amis, ennemis. » Ils répondirent : « Nous en sommes bien fâchés, nous n'avons pu faire autrement. » — « Je sais bien, répliqua le philosophe, que vous seriez d'honnêtes gens si cela dépendait de vous. Il y a beaucoup d'autres gens qui sont exactement dans le même cas ; cela ne dépend pas d'eux ; ce sont des coquins à qui je pardonne de l'être, mais je ne les vois pas. »

§ 3. — Quelques opinions des Contemporains et des Modernes sur Helvétius.

A ces causes sur le livre qui a pour titre De l'Esprit, après

avoir pris l'avis de plusieurs personnes distinguées par leur piété et leur savoir, le saint nom de Dieu invoqué, nous condamnons ledit Livre comme contenant une doctrine abominable, propre à renverser la loi naturelle et à détruire les fondements de la Reli-

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gion chrétienne; comme acceptant pour principe la doctrine détestable du matérialisme, détruisant la liberté de l'homme ; anéantissant les notions primitives de vertu et de justice, établissant des maximes totalement opposées à la Morale évangélique, substituant à la saine doctrine des mœurs l'intérêt, les passions, le plaisir, tendant à troubler la paix des états, à révolter les sujets contre l'autorité et contre la personne même de leur souverain ; favorisant les athées, les déistes, toutes les espèces d'incrédules et renouvelant presque tous leurs monstrueux systèmes, comme contenant un très grand nombre de propositions respectivement fausses et scandaleuses, pleines de haine contre l'Eglise et ses ministres, dérogeantes au respect du à l'Ecriture Sainte et aux Pères de l'Eglise, impies, blasphématoires, erronées et hérétiques. . .

Christophe de Beaumont, archevêque, de Paris (Mandement DOrtant condamnation d'un livre qui a pour titre l'Esprit.)

Admirez cet écrivain-là Qui de l'esprit intitula Un livre qui n'est que matière,

Laire là,

Laire lanlaire,

Laire là,

Laire lanla.

Chanson sur l'Esprit (1758).

<c L'humanité frémit, le citoyen est alarmé; on entend de

tous côtés les ministres de l'Eglise gémir à la vue de tant d'ouvrages que l'on ne peut affecter de répandre et de multiplier que pour ébranler s'il est possible les fondements de notre religion... »

L'Esprit est « le code des passions les plus honteuses et les plus infâmes, l'apologie du matérialisme et de tout ce que l'irréligion peut dire pour inspirer la haine du christianisme et de la catholicité... »

Joly de Fleury, avocat général du Roi au Parlement,,

Dans la Détermination de la Faculté de théologie de Paris contre lelivre qai a pour titre « De V Esprit », les théologiens s'élèvent contre les écrits qui, <c semblables à de noires vapeurs et à

HBLVÉTIUS

des exhalaisons infectées, forment des nuages épais qui portent avec eux la contagion et la désolation dans tous les lieux où ils se déchargent ».

...Une conspiration s'est formée contre la foi et la morale du christianisme, et contre l'obéissance due à l'autorité souveraine.

Entre les conjurés, il en est un (c'est l'auteur de V Esprit), « qui semble avoir mêlé dans la même coupe tout ce que les opinions modernes ont de plus détestable pour avaler tout à la fois le poison dont les autres ne s'étaient abreuvés qu'en partie ».

Suivent les censures relatives aux propositions sur l'âme, à la morale, à la religion, au gouvernement.

La Détermination se termine par cette prière :

« Fasse le Dieu de miséricorde que l'auteur, qui s'est déjà vu obligé de donner plusieurs rétractations, reconnaisse combien il aurait dû se défier de ces lectures et de ces sociétés qui lui ont gâté l'esprit et corrompu le cœur. Fasse le ciel qu'il dépose cet orgueil insupportable... Que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honnête, tout ce qui est d'édification et de bonne odeur... soit l'objet de ses pensées et de ses actions... que, par une vie pénitente et exemplaire, il répare autant qu'il est possible le scandale qu'il a donné par son livre, et que le Dieu de paix soit avec lui. »

Bruxelles, ce 24 mars 1740.

Je vous renvoie,, mon cher ami, le manuscrit que vous avez bien voulu me communiquer. Vous me donnez toujours les mêmes sujets d'admiration et de critique. Vous êtes le plus hardi architecte que je connaisse, celui qui se passe le plus volontiers du ciment. Vous seriez trop au-dessus des autres, si vous vouliez faire attention combien les petites choses servent aux grandes, et à quel point elles sont indispensables. Je vous prie de ne les pas négliger en vers, et surtout dans ce qui regarde votre santé, vous m'avez trop alarmé par le danger où vous avez été : nous avons besoin de vous, mon cher enfant en Apollon, pour apprendre aux François à penser un peu vigoureusement ; mais moi j'en ai un besoin essentiel, comme d'un ami que j'aime tendrement, et dont j'attends plus de conseils dans l'occasion

queje ne vous en donne ici

voltaire, Lettre à Heîvétius.

17 décembre 1768.

Vos vers semblent écrits par la main d'Apollon, Vous n'en aurez pour fruit que ma reconnaissance.

Votre livre est dicté par la saine raison, Partez vite, et quittez la France.

voltaire, Lettre à Helvétius.

Le 27 octobre 1766.

Vous me donnez, mon illustre philosophe, l'espérance la plus consolante et la plus chère. Quoi, vous seriez assez bon pour venir dans mes déserts ! ma fin approche, je m'affaiblis tous les jours, ma mort sera douce, si je ne meurs point sans vous avoir vu...

Oui peut rendre plus de services que vous à la raison et à la \ vertu ? Qui peut être plus utile au monde sans se compromettre | avec les pervers ? Que de choses j'aurai à vous dire, et que j'aurai de plaisir à vous ouvrir mon cœur, et à lire dans le vôtre si je ne meurs pas sans vous avoir embrassé! du moins je vous embrasse de loin, et c'est avec une amitié égale à mon estime.

voltaire, Lettre à Helvétius.

Laissons les fous s'égorger et vivons tranquilles. Le fatras de l'Esprit d'Helvétius ne méritait pas le bruit qu'il a fait. Si l'auteur devait se rétracter, c'était pour avoir fait un livre philosophique sans méthode farci de contes bleus...

voltaire, 1758.

... Judiciaire, génie, logique, éloquence, érudition grave et riante, tout y brille, y abonde, y triomphe. Ce n'est pas en deux ou trois mots vagues que se peut louer quelque chose d'aussi vaste et d'aussi profond. . .

voltaire, 1758.

« Un pauvre philosophe welche (Helvétius) ose-t-il imprimer en son propre et privé nom que, si les hommes étaient nés sans doigts, ils n'auraient jamais pu travailler en tapisserie, aussitôt un autre welche (Joly de Fleury), revêtu pour son argent d'un office de robe, requiert qu'on brûle le livre et l'auteur. »

Dictionnaire Philosophique.

« Quelque philosophe aurait "pu corriger son premier livre, mais persécuter l'auteur... Tout ce que les fanatiques ont anathématisé dans cet homme si estimable se trouvait au fond dans le petit livre du duc de La Rochefoucauld et dans les premiers chapitre de Locke... »

voltaire, 1771.

HELVÉTIUS

... L'équitable postérité

T'applaudira d'avoir quitté Le palais de Plutus pour le temple des Sages

Et s'éclairant dans tes ouvrages Les marquera du sceau de l'immortalité.

Saurln, Sur la mort d'Helvétius.

Des sages d'Athène et de Rome Il eut les mœurs et la candeur ; Il peignit l'homme d'après l'homme Et la vertu d'après son cœur.

l'abbé de la roche.

... Bienfaiteur délicat, riche sans étalage,

Père tendre, ami généreux, Au sein de l'opulence il eut les mœurs d'un sage,

Et son or lui servit à faire des heureux.

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