DISCOURS PREMIER DE L'ESPRIT EN LUI-MÊME
— Nous avons en nous deux facultés, ou, si je l'ose dire, deux puissances passives, dont l'existence est généralement et distinctement reconnue.
L'une est la faculté de recevoir les impressions différentes que font sur nous les objets extérieurs : on la nomme sensibilité physique.
L'autre est la faculté de conserver l'impression que ces objets ont faite sur nous : on l'appelle mémoire, et la mémoire n'est autre chose qu'une sensation continuée, mais affaiblie.
Ces facultés, que je regarde comme les causes productrices de nos pensées, et qui nous sont communes avec les animaux, ne nous fourniraient cependant qu'un très petit nombre d'idées, si elles n'étaient jointes en nous à une certaine org-anisation extérieure.
Si la nature, au lieu de mains et de doigts flexibles, eût terminé nos poignets par un pied de cheval, qui doute que les hommes sans arts, sans habitations, sans défense contre les animaux, tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture et d'éviter les bêtes féroces, ne fussent encore errants dans les forêts comme des troupeaux fugitifs (1)?
(1) On a beaucoup écrit sur l'âme des bêtes; on leur a tour à tour ôté et rendu la faculté de penser, et peut-être n'a-t-on pas assez scrupuleusement cherché, dans la différence du physique de l'homme et de l'animal, la cause de l'infériorité de ce qu'on appelle l'âme des animaux.
i° Toutes les pattes des animaux sont terminées ou par de la corne, comme dans le bœuf et le cerf, ou par des ongles, comme dans le chien et le loup, ou par des griffes, comme dans le lion et le chat. Or, cette différence d'organisation, entre nos mains et les pattes des animaux, les prive non seulement, comme le dit M. de Buffon, presque en entier du sens du tact, mais encore de l'adresse nécessaire pour manier aucun outil et pour faire aucune des découvertes qui supposent des mains ;
2° La vie des animaux, en général plus courte que la nôtre, ne leur permet ni de faire autant d'observations, ni, par conséquent, d'avoir autant d'idées que l'homme ;
3° Les animaux, mieux armés, mieux vêtus que nous par la nature, ont moins de besoins, et doivent par conséquent avoir moins d'invention : si les animaux voraces ont en général plus d'esprit que les autres animaux, c'est que la faim, toujours inventive, a dû leur faire imaginer des ruses pour surprendre leur proie ;
4° Les animaux ne forment qu'une société fugitive devant l'homme, qui, par le secours des armes qu'il s'est forgées, s'est rendu redoutable au plus fort d'entre eux.
L'homme est d'ailleurs l'animal le plus multiplié sur la terre : il naît, il vit dans tous les climats, lorsqu'une partie des autres animaux, tels que les lions, les éléphants et les rhinocéros ne se trouvent que sous certaine latitude.
Or, plus l'espèce d'un animal susceptible d'observation est multipliée, plus cette espèce d'animal a d'idées et d'esprit.
Mais, dira-t-on, pourquoi les singes, dont les pattes sont à peu près aussi adroites que nos mains, ne font-ils pas des progrès égaux aux progrès de l'homme ? C'est qu'ils lui restent inférieurs à beaucoup d'égards ; c'est que les hommes sont plus multipliés sur la terre ; c'est que, parmi les différentes espèces de singes, il en est peu dont la force
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Or, dans cette supposition, il est évident que la police n'eût, dans aucune société, été portée au degré de perfection où maintenant elle est parvenue. Il n'est aucune nation qui, en fait d'esprit, ne fût restée fort inférieure à certaines nations sauvages qui n'ont pas deux cents idées, deux cents mots pour exprimer leurs idées, et dont la langue, par conséquent, ne fût réduite, comme celle des animaux, à cinq ou six sons ou cris, si l'on retranchait de cette même langue les mots d'arcs, de flèches, de filets, etc., qui supposent l'usage de nos mains. D'où je conclus que, sans une certaine organisation extérieure, la sensibilité et la mémoire ne seraient en nous que des facultés stériles.
Je ne m'arrête donc pas davantage à cette question; je viens à mon sujet, et je disque la sensibilité physique et la mémoire, ou, pour parler plus exactement, que la sensibilité seule produit toutes nos idées. En effet, la mémoire
soit comparable à celle de l'homme; c'est cjue les singes sont frugivores, qu'ils ont moins de besoins, et par conséquent moins d'invention que les hommes ; c'est que d'ailleurs leur vie est plus courte, qu'ils ne forment qu'une société fugitive devant les hommes et les animaux, tels que les tigres, les lions, etc. ; c'est qu'enfin la disposition organique de leur corps les tenant, comme les enfants, dans un mouvement perpétuel, même après que leurs besoins sont satisfaits, les singes ne sont pas susceptibles de Yennui qu'on doit regarder, ainsi que je le prouverai dans le troisième Discours, comme un des principes de la perfectibilité de l'esprit humain.
C'est en combinant toutes ces différences, dans le physique de l'homme et de la bête, qu'on peut expliquer pourquoi la sensibilité et la mémoire, facultés communes aux hommes et aux animaux, ne sont, pour ainsi dire, dans ces derniers que des facultés stériles.
Peut-être m'objectera-t-on que Dieu, sans injustice, ne peut avoir soumis à la douleur et à la mort des créatures innocentes, et qu'ainsi les bêtes ne sont que de pures machines : je répondrai à cette objection, que l'écriture et l'église n'ayant dit nulle part que les animaux fussent g de pures machines, nous pouvons fort bien ignorer les motifs de la conduite de Dieu envers les animaux, et supposer ces motifs justes. Il n'est pas nécessaire d'avoir recours au bon mot du P. Malebranche, qui, lorsqu'on lui soutenait que les animaux étaient sensibles à la douleur, répondait en plaisantant (\u apparemment ils avaient mangé du fruit défendu.
ne peut être qu'un des organes de la sensibilité physique : le principe qui sent en nous doit être nécessairement le principe qui se ressouvient, puisque se ressouvenir, comme je vais le prouver, n'est proprement que sentir. Lorsque, par une suite de mes idées ou par l'ébranlement que certains sons causent dans l'organe de mon oreille, je me rappelle l'image d'un chêne; alors mes organes intérieurs doivent nécessairement se trouver à peu près dans la même situation où ils étaient à la vue de ce chêne. Or, cette situation des organes doit incontestablement produire une sensation : il est donc évident que se ressouvenir, c'est sentir.
— Mais, répliquera-t-on, lorsqu'il s'agit de juger si, dans un roi, la justice est préférable à la bonté, peut-on imaginer qu'un jugement ne soit alors qu'une sensation?
Cette opinion, sans doute, a d'abord l'air d'un paradoxe : cependant, pour en prouver la vérité, supposons dans un homme la connaissance de ce qu'on appelle le bien et le mal, et que cet homme sache encore qu'une action est plus ou moins mauvaise, selon qu'elle nuit plus ou moins au bonheur de la société. Dans cette supposition, quel art doit employer le poète ou l'orateur, pour faire plus vivement apercevoir que la justice, préférable, dans un roi, à la bonté, conserve à l'état plus de citoyens?
L'orateur présentera trois tableaux à l'imagination de ce même homme : dans l'un, il lui peindra le roi juste qui condamne et fait exécuter un criminel ; dans le second, le roi bon qui fait ouvrir le cachot de ce même criminel, et lui détache ses fers ; dans le troisième, il représentera ce même criminel, qui, s'armant de son poignard au sortir de son cachot, court massacrer cinquante citoyens : or, quel homme, à la vue de ces trois tableaux, ne sentira, pas que la justice, qui, par la mort d'un seul, prévient la mort de cinquante hommes, est, dans un roi, préférable à la bonté? Cependant ce jugement n'est réellement qu'une sensation.
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En effet, si, par l'habitude d'unir certaines idées à certains mots, on peut, comme l'expérience le prouve, en frappant l'oreille de certains sons, exciter en nous à peu près les mêmes sensations qu'on éprouverait à la présence même des objets ; il est évident qu'à l'exposé de ces trois tableaux, juger que, dans un roi, la justice est préférable à la bonté, c'est sentir et voir que, dans le premier tableau, on n'immole qu'un citoyen, et que, dans le troisième, on en massacre cinquante : d'où je conclus que tout jugement n'est qu'une sensation.
— Les passions nous induisent en erreur, parce qu'elles fixent toute notre attention sur un côté de l'objet qu'elles nous présentent, et qu'elles ne nous permettent point de le considérer sous toutes ses faces. Un roi est jaloux du titre de conquérant : La victoire, dit-il, m'appelle au bout de la terre ; je combattrai, je vaincrai, je briserai l'orgueil de mes ennemis, je chargerai leurs mains de fers, et la terreur de mon nom, comme un rempart impénétrable, défendra l'entrée de mon empire. Enivré de cet espoir, il oublie que la fortune est inconstante, que le fardeau de la misère est presque également supporté par le vainqueur et par le vaincu : il ne sent point que le bien de ses sujets ne sert que de prétexte à sa fureur guerrière, et que c'est l'orgueil qui forge ses armes et déploie ses étendards : toute son attention est fixée sur le char et la pompe du triomphe.
Non moins puissante que l'orgueil, la crainte produira les mêmes effets : on la verra créer des spectres, les répandre autour des tombeaux, et dans l'obscurité des bois les offrir aux regards du voyageur effrayé, s'emparer de toutes les facultés de son âme, et n'en laisser aucune de libre pour considérer l'absurdité des motifs d'une terreur si vaine.
Non seulement les passions ne nous laissent considérer que certaines faces des objets qu'elles nous présentent; mais elles nous trompent encore, en nous montrant sou-
vent ces mêmes objets où ils n'existent pas. On sait le conte d'un curé et d'une dame galante : ils avaient ouï dire que la lune était habitée, ils le croyaient ; et, le télescope en main, tous deux tâchaient d'en reconnaître les habitants. Si je ne me trompe, dit d'abord la dame, j'aperçois deux ombres; elles s'inclinent l'une vers l'autre : je n'en cloute point ; ce sont deux amants heureux... Eh! fi donc, Madame, reprend le curé, ces deux ombres que vous voyez sont deux clochers d'une cathédrale. Ce conte est notre histoire ; nous n'apercevons le plus souvent dans les choses que ce que nous désirons y trouver : sur la terre, comme dans la lune, des passions différentes nous y feront toujours voir ou des amants ou des clochers. L'illusion est un effet nécessaire des passions, dont la force se mesure presque toujours par le degré d'aveuglement où elles nous plongent. C'est ce qu'avait très bien senti je ne sais quelle femme, qui, surprise par son amant entre les bras de son rival, osa lui nier le fait dont il était témoin : Quoi! lui dit-il, vous poussez à ce point l'impudence... Ah! perfide, s'écria-t-elle, je le vois, tu ne m'aimes plus; tu crois plus ce que tu vois que ce que je te dis. Ce mot n'est pas seulement applicable à la passion de l'amour, mais à toutes les passions. Toutes nous frappent du plus profond aveuglement. Qu'on transporte ce môme mot à des sujets plus relevés : qu'on ouvre le temple de Memphis. En présentant le bœuf Apis aux Egyptiens craintifs et prosternés, le prêtre s'écrie : « Peuples, sous cette « métamorphose, reconnaissez la divinité de l'Egypte; que « l'univers entier l'adore ; que l'impie qui raisonne et qui « doute, exécration de la terre, vil rebut des humains, soit « frappé du feu céleste : qui que tu sois, tu ne crains point « les dieux, mortel superbe, qui, dans Apis, n'aperçois « qu'un bœuf, et en crois plus ce que tu vois que ce que « je te dis. » Tels étaient sans doute les discours des prêtres de Memphis, qui devaient se persuader, comme la
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femme déjà citée, qu'on cessait d'être animé d'une passion forte au moment même qu'on cessait d'être aveugle. Comment ne l'eussent-ils pas cru ? on voit tous les jours de bien plus faibles intérêts produire sur nous de semblables effets. Lorsque l'ambition, par exemple, met les armes à la main à deux nations puissantes, et que les citoyens inquiets se demandent les uns aux autres des nouvelles : d'une part, quelle facilité à croire les bonnes ! de l'autre, quelle incrédulité sur les mauvaises ! Combien de fois une trop sotte confiance en des moines ignorants n'a-t-elle pas fait nier à des Chrétiens la possibilité des Antipodes ? Il n'est point de siècle qui, par quelque affirmation ou quelque négation ridicule, n'apprête à rire au siècle suivant. Une folie passée éclaire rarement les hommes sur leur folie présente.
Au reste, ces mêmes passions, qu'on doit regarder comme le germe d'une infinité d'erreurs, sont aussi la source de nos lumières. Si elles nous égarent, elles seules nous donnent la force nécessaire pour marcher ; elles seules peuvent nous arracher à cette inertie et à cette paresse toujours prête à saisir toutes les facultés de notre âme.
Mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner la vérité de cette proposition. Je passe maintenant à la seconde cause de nos erreurs.
— Lorsque le célèbre M. de la Rochefoucauld dit que l'amour-propre est le principe de toutes nos actions, combien l'ignorance de la vraie signification de ce mot amourpropre ne souleva-t-elle pas de gens contre cet illustre auteur? On prit l'amour-propre pour orgueil et vanité, et l'on s'imagina, en conséquence, que M. de la Rochefoucauld plaçait dans le vice la source de toutes les vertus. Il était cependant facile d'apercevoir que l'amour-propre, ou l'amour de soi, n'était autre chose qu'un sentiment gravé en nous par la nature ; que ce sentiment se transformait dans chaque homme en vice ou en vertu, selon les goûts et
les passions qui l'animaient ; et que l'amour-propre, différemment modifié, produisait également l'orgueil et la modestie.
La connaissance de ces idées aurait préservé M. de la Rochefoucauld du reproche tant répété qu'il voyait l'humanité trop en noir ; il l'a connue telle qu'elle est. Je conviens que la vue nette de l'indifférence de presque tous les hommes à notre égard est un spectacle affligeant pour notre vanité ; mais enfin il faut prendre les hommes comme ils sont : s'irriter contre les effets de leur amour-propre, c'est se plaindre des giboulées du printemps, des ardeurs de l'été, des pluies de l'automne, et des glaces de l'hiver.
Pour aimer les hommes, il faut en attendre peu : pour voir leurs défauts sans aigreur, il faut s'accoutumer à les leur pardonner, sentir que l'indulgence est une justice que la faible humanité est en droit d'exiger de la sagesse. Or, rien de plus propre à nous porter à l'indulgence, à fermer nos cœurs à la haine, à les ouvrir aux principes d'une morale humaine et douce, que la connaissance profonde du cœur humain, telle que l'avait M. de la Rochefoucauld : aussi les hommes les plus éclairés ont-ils presque toujours été les plus indulgents. Que de maximes d'humanité répandues dans leurs ouvrages ! Vivez, disait Platon, avec vos inférieurs et vos domestiques comme avec des amis malheureux. « Entendrai-je toujours, disait « un philosophe Indien, les riches s'écrier : Seigneur, « frappe quiconque nous dérobe la moindre parcelle de nos « biens, tandis que, d'une voix plaintive et les mains éten- « dues vers le ciel, le pauvre dit : Seigneur, fais-moi part « des biens que tu prodigues au riche ; et si de plus informe tunés m'en enlèvent une partie, je n'implorerai point ta « vengeance, et je considérerai ces larcins de l'œil dont on a voit, au temps des semailles, les colombes se répandre « dans les champs pour y chercher leur nourriture. »
Au reste, si le mot d'amour-propre, mal entendu, a sou-
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levé tant de petits esprits contre M. de la Rochefoucauld, quelles disputes, plus sérieuses encore, n'a point occasionnées le mot de liberté ? disputes qu'on eût facilement terminées, si tous les hommes, aussi amis de la vérité que le P. Malebranche, fussent convenus, comme cet habile théologien, dans sa Prémotion physique, que la liberté était un mystère. Lorsqu'on me pousse sur cette question, disait-il, je suis forcé de m1 arrêter tout court. Ce n'est pas qu'on ne puisse se former une idée nette du mot de liberté, pris dans une signification commune. L'homme libre est l'homme qui n'est ni chargé de fers, ni détenu dans les prisons, ni intimidé, comme l'esclave, par la crainte des châtiments ; en ce sens, la liberté de l'homme consiste dans l'exercice libre de sa puissance : je dis, de sa puissance, parce qu'il serait ridicule de prendre pour une non-liberté l'impuissance où nous sommes de percer la nue comme l'aigle, de vivre sous les eaux comme la baleine et de nous faire roi, pape ou empereur.
— On voit quel germe éternel de disputes et de calamités renferme souvent l'ignorance de la vraie signification des mots. Sans parler du sang versé par les haines et les disputes théologiques, disputes presque toutes fondées sur un abus de mots, quels autres malheurs encore cette ignorance n'a-t-elle point produits, et dans quelles erreurs n'a-t-elle point jeté les nations?
Ces erreurs sont plus multipliées qu'on ne pense. On sait ce conte d'un Suisse : on lui avait consigné une porte des Tuileries, avec défense d'y laisser entrer personne. Un bourgeois s'y présente : On n'entre point, lui dit le Suisse. Aussi, répond le bourgeois, je ne veux point entrer , mais sortir seulement du Pont-Royal... Ah! s' il s'agit de sortir, reprend le Suisse, Monsieur, vous pouvez passer (i).
( i ) Lorsqu'on voit un chancelier avec sa simarre, sa large perruque et son air composé, il n'est point, dit Montaigne, de tableau plus plai-
— La conclusion générale de ce discours, c'est que l'esprit peut être considéré ou comme la faculté productrice de nos pensées ; et l'esprit, en ce sens, n'est que sensibilité et mémoire : ou l'esprit peut être regardé comme un effet de ces mêmes facultés; et dans cette seconde signification, l'esprit n'est qu'un assemblag-e de pensées, et peut se subdiviser dans chaque homme en autant de parties que cet homme a d'idées.
Voilà les deux aspects sous lesquels se présente l'esprit considéré en lui-même : examinons maintenant ce que c'est que l'esprit par rapport à la société.