‹ De l'esprit, De l'homme, notes, maximes et pensées, Le bonheur, lettresChapitre 4 sur 37 · DE L'ESPRIT PAR RAPPORT A LA SOCIETE · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT PAR RAPPORT A LA SOCIETE

— Quelque frivole que paraisse un art, cet art cependant est susceptible de combinaisons infinies. Lorsque Marcel, la main appuyée sur le front, l'œil fixe, le corps immobile,

sant à se faire que de se peindre ce même chancelier consommant l'œuvre du mariage. Peut-être n'est-on pas moins tenté de rire, lorsqu'on voit l'air soucieux et la gravité importante avec laquelle certains visirs s'assoient au divan pour opiner et conclure comme le Suisse : Ah! s'il s'agit de sortir, Monsieur, vous pouvez passer. Les applications de ce mot sont si faciles et si fréquentes qu'on peut s'en fier, à cet égard, à la sagacité des lecteurs, et les assurer qu'ils trouveront partout des sentinelles suisses.

Je ne puis m'empêcher de rapporter encore à ce sujet un fait assez plaisant : c'est la réponse d'un Anglais à un ministre d'état. Rien de plus ridicule, disait le ministre aux courtisans, que la manière dont se tient le conseil chez quelques nations nègres. Représentez-vous une chambre d'assemblée où sont placées une douzaine de grandes cruches ou jarres à moitié pleines d'eau : c'est là que, nus et d'un pas grave, se rendent une douzaine de conseillers d'état : arrivés dans cette chambre, chacun saute dans sa cruche, s'y enfonce jusqu'au cou; et c'est dans cette posture qu'on opine et qu'on délibère sur les affaires d'état. Mais vous ne riez pas? dit le ministre au seigneur le plus près de lui. C'est, répondit-il, que je vois tous les jours quelque chose de plus plaisant encore. Quoi donc? reprit le ministre. C'est un pays où les cruches seules tiennent conseil.

HELVÉTÏUS

et dans l'attitude d'une méditation profonde, s'écrie tout à coup, en voyant danser son écolière : Que de choses dans un menuet/ il est certain que ce danseur apercevait alors, dans la manière de plier, de relever et d'emboîter ses pas, des adresses invisibles aux yeux ordinaires, et que son exclamation n'est ridicule que par la trop grande importance mise à de petites choses. Or, si l'art de la danse renferme un très grand nombre d'idées et de combinaisons, qui sait si l'art de la déclamation ne suppose point, dans l'actrice qui y excelle, autant d'idées qu'en emploie un politique pour former un système de gouvernement ? Qui peut assurer, lorsqu'on consulte nos bons romans, que, dans les gestes, la parure et les discours étudiés d'une coquette parfaite, il n'entre pas autant de combinaisons et d'idées qu'en exige la découverte de quelque système du monde, et qu'en des genres très différents, la Lecouvreur et Ninon de l'Enclos n'aient eu autant d'esprit qu'Àristote et Solon?

Je ne prétends pas démontrer à la rigueur la vérité de cette proposition; mais faire seulement sentir que, toute ridicule qu'elle paraisse, il n'est cependant personne qui puisse la résoudre exactement.

Trop souvent dupes de notre ignorance, nous prenons pour les limites d'un art celles que cette même ignorance lui donne : mais supposons qu'on pût, à cet égard, détromper le public; je dis qu'en l'éclairant on ne changerait rien à sa manière de juger. Il ne mesurera jamais son estime pour un art uniquement sur le nombre plus ou moins grand cle combinaisons nécessaires pour y réussir : i° parce que le dénombrement en est impossible à faire; 2° parce qu'il ne doit considérer l'esprit que du point de vue sous lequel il est important de le connaître, c'est-à-dire, par rapport à la société. Or, sous cet aspect, je dis que l'esprit n'est qu'un assemblage plus ou moins nombreux, non seulement d'idées neuves, mais encore d'idées intéressantes

pour le public, et que c'est moins au nombre et à la finesse qu'au choix heureux de nos idées qu'on a attaché la réputation d'homme d'esprit.

En effet, si les combinaisons du jeu des échecs sont infinies, si l'on n'y peut exceller sans en faire un grand nombre, pourquoi le public ne donne-t-il pas aux grands joueurs d'échecs le titre de grands esprits? C'est que leurs idées ne lui sont utiles ni comme agréables, ni comme instructives, et qu'il n'a, par conséquent, nul intérêt de les estimer : or, l'intérêt préside à tous nos jugements. Si le public a toujours fait peu de cas de ces erreurs dont l'invention suppose quelquefois plus de combinaisons et d'esprit que la découverte d'une vérité, et s'il estime plus Locke que Malebranche, c'est qu'il mesure toujours son estime sur son intérêt. A quelle autre balance pèserait-il le mérite des idées des hommes ? Chaque particulier juge des choses et des personnes par l'impression agréable ou désagréable qu'il en reçoit : le public n'est que l'assemblage de tous les particuliers ; il ne peut donc jamais prendre que son utilité pour règle de ses jugements.

Ce point de vue, sous lequel j'examine l'esprit, est, je crois, le seul sous lequel il doive être considéré. C'est l'unique manière d'apprécier le mérite de chaque idée, de fixer sur ce point l'incertitude de nos jugements, et de découvrir enfin la cause de l'étonnante diversité des opinions des hommes en matière d'esprit ; diversité absolument dépendante de la différence de leurs passions, de leurs idées, de leurs préjugés, de leurs sentiments, et, par conséquent, de leurs intérêts.

Il serait, en effet, bien singulier que l'intérêt général eût mis le prix aux différentes actions des hommes, qu'il leur eût donné les noms de vertueuses, de vicieuses ou de permises, selon qu'elles étaient utiles, nuisibles ou indifférentes au public, et que ce même intérêt n'eût pas été l'u-

HELVÉTIUS

nique dispensateur de l'estime ou du mépris attaché aux idées des hommes.

— C'est à l'habitude des actions qui lui sont utiles qu'un particulier donne le nom de probité ; je dis, des actions, parce qu'on n'est point juge des intentions. Gomment le serait-on? Une action n'est presque jamais l'effet d'un sentiment ; nous ignorons souvent nous-mêmes les motifs qui nous déterminent. Un homme opulent enrichit un homme estimable et pauvre : il fait, sans doute, une bonne action ; mais cette action est-elle uniquement l'effet du désir de faire un heureux? La pitié, l'espoir de la reconnaissance, la vanité même; tous ces divers motifs, séparés ou réunis, ne peuvent-ils pas, à son insu, l'avoir déterminé à cette action louable? Or, si le plus souvent l'on ignore soi-même les motifs de son bienfait, comment le public les apercevrait-il ? Ce n'est donc que par les actions des hommes que le public peut juger de leur probité.

Je conviens que cette manière de juger est encore fautive. Un homme a, par exemple, vingt degrés de passion pour la vertu, mais il aime; il a trente degrés d'amour pour une femme, et cette femme en veut faire un assassin : dans cette hypothèse, il est certain que cet homme est plus près du forfait que celui qui, n'ayant que dix degrés de passion pour la vertu, n'aura que cinq degrés d'amour pour cette méchante femme. D'où je conclus que, de deux hommes, le plus honnête dans ses actions est quelquefois le moins passionné pour la vertu.

Aussi tout philosophe convient que la vertu des hommes dépend infiniment des circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés. On n'a que trop souvent vu des hommes vertueux céder à un enchaînement malheureux d'événements bizarres. Celui qui, dans toutes les situations possibles, répond de sa vertu est un imposteur, ou un imbécile dont il faut également se défier.

— La classe la plus nombreuse, et qui compose à elle

d:î l'esprit

seule presque tout le genre humain, est celle où les hommes, uniquement attentifs à leurs intérêts, n'ont jamais porté leurs regards sur l'intérêt général. Concentrés, pour ainsi dire, dans leur bien-être, ces hommes ne donnent le nom d'honnêtes qu'aux actions qui leur sont personnellement utiles. Un juge absout un coupable, un ministre élève aux honneurs un sujet indigne; l'un et l'autre sont toujours justes, au dire de leurs protégés : mais que le juge punisse, que le ministre refuse, ils seront toujours injustes aux yeux du criminel et du disgracié.

— Quel homme, en effet, s'il sacrifie l'orgueil de se dire plus vertueux que les autres à l'orgueil d'être plus vrai, et s'il sonde, avec une attention scrupuleuse, tous les replis de son âme, ne s'apercevra pas que c'est uniquement à la manière différente dont l'intérêt personnel se modifie, que l'on doit ses vices et ses vertus? que tous les hommes sont mus par la même force? que tous tendent également à leur bonheur? que c'est la diversité des passions et des goûts, dont les uns sont conformes et les autres contraires à l'intérêt public, qui décide de nos vertus et de nos vices? Sans mépriser le vicieux, il faut le plaindre, se féliciter d'un naturel heureux, remercier le ciel de ne nous avoir donné aucun de ces goûts et de ces passions, qui nous eussent forcés de chercher notre bonheur dans l'infortune d'autrui. Car enfin on obéit toujours à son intérêt; et de là l'injustice de tous nos jugements, et ces noms de juste et d'injuste prodigués à la même action, relativement à l'avantage ou au désavantage que chacun en reçoit.

— Il est des hommes animés d'un orgueil noble et éclairé, qui, amis du vrai, attachés à leur sentiment sans opiniâtreté, conservent leur esprit dans cet état de suspension qui y laisse une entrée libre aux vérités nouvelles : de ce nombre sont quelques esprits philosophiques, et quelques gens trop jeunes pour s'être formé des opinions et rougir d'en changer; ces deux sortes d'hommes estimeront tou-

HELVÉTIUS

jours, dans les autres, des idées vraies, lumineuses, et propres à satisfaire la passion qu'un orgueil éclairé leur donne pour le vrai.

Il est d'autres hommes, et, dans ce nombre, je les comprends presque tous, qui sont animés d'une vanité moins noble ; ceux-là ne peuvent estimer dans les autres que des idées conformes aux leurs, et propres à justifier la haute opinion qu'ils ont tous de la justesse de leur esprit. C'est sur cette analogie d'idées que sont fondés leur haine ou leur amour. De là cet instinct sûr et prompt qu'ont presque tous les gens médiocres pour connaître et fuir les gens de mérite : de là cet attrait puissant que les gens d'esprit ont les uns pour les autres ; attrait qui les force, pour ainsi dire, à se rechercher, malgré le danger que met souvent dans leur commerce le désir commun qu'ils ont de la gloire: de là cette manière sûre de juger du caractère et de l'esprit d'un homme par le choix de ses livres et de ses amis ; un sot, en effet, n'a jamais que de sots amis : toute liaison d'amitié, lorsqu'elle n'est pas fondée sur un intérêt de bienséance, d'amour, de protection, d'avarice, d'ambition, ou sur quelque autre motif pareil, suppose toujours quelque ressemblance d'idées ou de sentiments entre deux hommes. Voilà ce qui rapproche des gens d'une condition très différente; voilà pourquoi les Auguste, les Mécène, les Scipion, les Julien, les Richelieu et les Gondé vivaient familièrement avec les gens d'esprit, et ce qui a donné lieu au proverbe, dont la trivialité atteste la vérité : Dis-moi qui ta hantes, je te dirai qui ta es.

— Ce n'est qu'à l'impuissance qu'on est, en général, redevable de sa modération. L'homme humain et modéré est un homme très rare. S'il rencontre un homme d'une religion différente de la sienne, c'est, dit-il, un homme qui sur ces matières a d'autres opinions que moi ; pourquoi le persécuterais-je? L'évangile n'a nulle part ordonné qu'on employât les tortures e* les prisons à la conversion des hom-

mes. La vraie religion n'a jamais dressé d'échafauds ; ce sont quelquefois ses ministres, qui, pour venger leur orgueil, blessé par des opinions différentes des leurs, ont armé, en leur faveur la stupide crédulité des peuples et des princes. Peu d'hommes ont mérité l'éloge que les prêtres Egyptiens font de la reine Nephté, dans Séthos : Loin d'exciter l'animosité, la vexation, la persécution par les conseils d'une piété mal entendue, elle n'a, disent-ils, tiré de la religion que des maximes de douceur ; elle n'a jamais cru qu'il fût permis de tourmenter les hommes pour honorer les dieux.

— En fait de mœurs, d'opinions et d'idées, il paraît donc que c'est toujours soi qu'on estime dans les autres.

— Les bourgeois opulents ajoutent, en dérision, qu'on voit souvent l'homme d'esprit à la porte du riche, et jamais le riche à la porte de l'homme d'esprit : C'est, répond le poète Saadi, parce que l'homme d'esprit sait le prix des richesses, et que le riche ignore le prix des lumières. D'ailleurs, comment la richesse estimerait-elle la science? Le savant peut apprécier l'ignorant, parce qu'il l'a été dans son enfance ; mais l'ignorant ne peut apprécier le savant, parce qu'il ne l'a jamais été.

— Un jeune homme, qui s'agite en tous sens pour s'élever à la gloire, est saisi d'enthousiasme au bruit du nom des gens célèbres en tout genre. A-t-il une fois fixé l'objet de ses études et de son ambition, il n'a plus d'estime sentie que pour ses modèles, et n'accorde qu'une estime sur parole à ceux qui suivent une carrière différente de la sienne. L'esprit est une corde qui ne frémit qu'à l'unisson.

— S'agit-il d'un7genre d'esprittrès différent du sien? pareil en tout aux autres hommes, l'homme d'esprit n'estime que les idées analogues aux siennes. Que l'on rassemble un Newton, un Quinault, un Machiavel ; qu'on ne les nomme point, et qu'on ne les mette point à portée de concevoir

HELVÉTIUS

l'un pour l'autre cette espèce d'estime, que j'appelle estime sur parole, on verra qu'après avoir réciproquement, mais inutilement, essayé de se communiquer leurs idées, Newton regardera Quinault comme un rimailleur insupportable, celui-ci prendra Newton pour un faiseur d'almanachs; tous deux regarderont Machiavel comme un politique du Palais-Royal; et tous trois enfin, se traitant réciproquement d'esprits médiocres, se vengeront, par un mépris réciproque, de l'ennui mutuel qu'ils se seront procuré.

Or, si les hommes supérieurs, entièrement absorbés dans leur genre d'étude, ne peuvent avoir d'estime sentie pour un genre d'esprit trop différent du leur, tout auteur qui donne au public des idées nouvelles ne peut donc espérer d'estime que de deux sortes d'hommes : ou des jeunes gens, qui, n'ayant point adopté d'opinions, ont encore le désir et le loisir de s'instruire; ou de ceux dont l'esprit, ami de la vérité et analogue à celui de l'auteur, soupçonne déjà l'existence des idées qu'il lui présente. Ce nombre d'hommes est toujours très petit; voilà ce qui retarde les progrès de l'esprit humain, et pourquoi chaque vérité est toujours si lente à se dévoiler aux yeux de tous.

Il résulte de ce que je viens de dire que la plupart des hommes, soumis à la paresse, ne conçoivent que les idées analogues aux leurs, qu'ils n'ont d'estime sentie que pour cette espèce d'idées ; et de là cette haute opinion que chacun est, pour ainsi dire, forcé d'avoir de soi-même; opinion que les moralistes n'eussent peut-être point attribuée à l'orgueil, s'ils eussent eu une connaissance plus approfondie des principes ci-dessus établis. Ils auraient alors senti que, dans la solitude, le saint respect et l'admiration profonde dont on se sent quelquefois pénétré pour scimême ne peut être que l'effet de la nécessité où nous sommes de nous estimer préférablement aux autres.

— Nous sommes par la vanité, et surtout par l'ignorance tellement nécessités à nous estimer préférablement aux

DE L ESPHIT

autres que le plus grand homme dans chaque art est celui que chaque artiste regarde comme le premier après lui.

— Par rapport à une société particulière, je dis que la probité n'est que l'habitude plus ou moins grande des actions particulièrement utiles à cette petite société. Ce n'est pas que certaines sociétés vertueuses ne paraissent souvent se dépouiller de leur propre intérêt pour porter sur les actions des hommes des jugements conformes à l'intérêt public ; mais elles ne font alors que satisfaire la passion qu'un orgueil éclairé leur donne pour la vertu, et, par conséquent, qu'obéir, comme toute autre société, à la loi de l'intérêt personnel. Quel autre motif pourrait déterminer un homme à des actions généreuses ? Il lui est aussi impossible d'aimer le bien pour le bien que d'aimer le mal pour le mal (i).

Qu'un ministre, sourd aux sollicitations de ses parents et de ses amis, croie ne devoir élever aux premières places que des hommes du premier mérite; ce ministre si juste passera certainement, dans sa société, pour un homme inutile, sans amitié, peut-être même sans honnêteté. Il faut le dire à la honte du siècle: ce n'est presque jamais qu'à des injustices qu'un homme en grande place doit les titres de bon ami, de bon parent, d'homme vertueux et bienfaisant, que lui prodigue la société dans laquelle il vit.

— Quoi de plus punissable que des sollicitations, contre lesquelles il est impossible qu'un souverain soit toujours en garde? De pareilles sollicitations, qui n'ont que trop

(i) Les déclamations continuelles des moralistes contre la méchanceté des hommes prouvent le peu de connaissance qu'ils en ont. Les hommes ne sont point méchants, mais soumis à leurs intérêts. Les cris des moralistes ne changeront certainement pas ce ressort de l'univers moral. Ce n'est donc point de la méchanceté des hommes qu'il faut se

Plaindre, mais de l'ignorance des législateurs, qui ont toujours mis intérêt particulier en opposition avec l'intérêt général. Si les Scythes étaient plus vertueux que nous, c'est que leur législation et leur genre de vie leur inspiraient plus de probité.

HELVÉTIUS

souvent plongé les nations dans les plus grands malheurs, sont des sources intarissables de calamités ; calamités auxquelles, peut-être, on ne peut soustraire les peuples qu'en brisant entre les hommes tous les liens de la parenté, et déclarant tous les citoyens enfants de l'état. C'est l'unique moyen d'étouffer des vices qu'autorise une apparence de vertu, d'empêcher la subdivision d'un peuple en une infinité de familles ou de petites sociétés, dont les intérêts, presque toujours opposés à l'intérêt public, éteindraient, à la fin, dans les âmes toute espèce d'amour pour la patrie.

— Un homme est juste, lorsque toutes ses actions tendent au bien public. Ce n'est point assez de faire du' bien pour mériter le titre de vertueux. Un prince a mille places à donner ; il faut les remplir ; il ne peut s'empêcher de faire mille heureux. C'est donc uniquement de la justice ou de l'injustice de ses choix que dépend sa vertu. Si, lorsqu'il s'agit d'une place importante, il donne, par amitié, par faiblesse, par sollicitation ou par paresse, à un homme médiocre, la préférence sur un homme supérieur ; il doit se regarder comme injuste, quelques éloges d'ailleurs que donne à sa probité la société dans laquelle il vit.

En fait de probité, c'est uniquement l'intérêt public qu'il faut consulter et croire, et non les hommes qui nous environnent. L'intérêt personnel leur fait trop souvent illusion.

Dans les cours, par exemple, cet intérêt ne donne-t-il pas le nom de prudence à la fausseté, et de sottise à la vérité qu'on y regarde du moins comme une folie, et qu'on y doit toujours regarder comme telle?

Elle y est dangereuse ; et les vertus nuisibles seront toujours comptées au rang des défauts. La vérité ne trouve grâce qu'auprès des princes humains et bons, tels que les Louis XII, les Henri IV. Les comédiens avaient joué le premier sur le théâtre ; les courtisans exhortaient le prince à les punir : Non, dit-il, ils me rendent justice; ils me

croient digne d'entendre la vérité : exemple de modération imité depuis par M. le duc d'Orléans régent. Ce prince, forcé de mettre quelques impositions sur la province de Languedoc, et fatigué des remontrances d'un député des états de cette province, lui répondit avec vivacité : Et quelles sont vos forces pour vous opposer à mes volontés? Que pouvez-vous faire?... Obéir et haïr, répliqua le député. Réponse noble, qui fait également honneur au député et au prince. Il était presque aussi difficile à l'un de l'entendre qu'à l'autre de la faire. Ce même prince avait une maîtresse ; un gentilhomme la lui avait enlevée ; le prince était piqué, et ses favoris l'excitaient à la vengeance : Punissez, disaient-ils, un insolent... Je sais, leur répondit-il, que la vengeance m'est facile; un mot suffit pour me défaire d'un rival, et cest ce qui m empêche de le prononcer.

Une pareille modération est trop rare ; la vérité est ordinairement trop mal accueillie des princes et des grands, pour séjourner longtemps dans les cours. Gomment habiterait-elle un pays où la plupart de ceux qu'on appelle les honnêtes gens, habitués à la bassesse et à la flatterie, donnent et doivent réellement donner à ces vices le nom d'usage du monde ? L'on aperçoit difficilement le crime où se trouve l'utilité. Qui doute cependant que certaines flatteries ne soient plus dangereuses, et, par conséquent, plus criminelles, aux yeux d'un prince ami de la gloire, que des libelles faits contre lui? Non que je prenne ici le parti des libelles : mais enfin une flatterie peut, à son insu, détourner un bon prince du chemin de la vertu ; lorsqu'un libelle peut quelquefois y ramener un tyran. Ce n'est souvent que par la bouche de la licence que les plaintes des opprimés peuvent s'élever jusqu'au trône. Mais l'intérêt cachera toujours de pareilles vérités aux sociétés particulières de la cour. Ce n'est, peut être, qu'en vivant loin de ces sociétés qu'on peut se défendre des illusions qui les séduisent. Il est du moins

HELVÉTIUS

certain que, dans ces mêmes sociétés, on ne peut conserver une vertu toujours forte et pure, sans avoir habituellement présent à l'esprit le principe de l'utilité publique, sans avoir une connaissance profonde des véritables intérêts de ce public, par conséquent de la morale et de la politique.

— L'humanité publique est quelquefois impitoyable envers les particuliers. Lorsqu'un vaisseau est surpris par de longs calmes, et que la famine a, d'une voix impérieuse, commandé de tirer au sort la victime infortunée qui doit servir de pâture à ses compagnons, on l'égorgé sans remords : ce vaisseau est l'emblème de chaque nation ; tout devient légitime et même vertueux pour le salut public.

— Qu'une femme jeune et belle, galante, telle enfin que l'histoire nous peint cette célèbre Cléopâtre, qui, par la multiplicité de ses beautés, les charmes de son esprit, la variété de ses caresses, faisait goûter chaque jour à son amant les délices de l'inconstance, et dont enfin la première jouissance n'était, dit Echard, qu'une première faveur ; qu'une telle femme se trouve dans une assemblée de ces prudes, dont la vieillesse et la laideur assurent la chasteté ; on y méprisera ses grâces et ses talents : à l'abri de la séduction, sous l'ég'ide de la laideur, ces prudes ne sentent pas combien l'ivresse d'un amant est flatteuse; avec quelle peine, quand on est belle, on résiste au désir de mettre un amant dans la confidence de mille appas secrets : elles se déchaîneront donc avec fureur contre cette belle femme, et mettront ses faiblesses au rang des plus grands crimes. Mais si l'une de ces prudes se présente à son tour dans un cercle de coquettes, elle y sera traitée sans aucun des ménagements que la jeunesse et la beauté doivent à la vieillesse et à la laideur. Pour se venger de sa pruderie, on lui dira que la belle qui cède à l'amour et la laide qui lui résiste ne font, toutes deux, qu'obéir au même principe de vanité ; que, dans un amant, l'une cherche un admirateur de ses attraits, l'autre fuit un délateur

de ses disgrâces ; et qu'animées toutes deux par le même motif, entre la prude et la femme galante, il n'y a jamais que la beauté de différence.

— Semblables aux vendeurs de mithridate répandus dans une place publique, chacun des hommes illustres appelle les admirateurs à soi, et croit les mériter seul. Le romancier se persuade que c'est son genre d'ouvrage qui suppose le plus d'invention et de délicatesse dans l'esprit; le métaphysicien se voit comme la source de l'évidence et le confident de la nature : Moi seul, dit-il, je puis généraliser les idées, et découvrir le germe des événements qui se développent journellement dans le inonde physique et moral, et c'est par moi seul que l'homme peut être éclairé. Le poète, qui regarde les métaphysiciens comme des fous sérieux, les assure que, s'ils cherchent la vérité dans le puits où elle s'est retirée, ils n'ont, pour y puiser, que le sceau des Danaïdes; que les découvertes de leur esprit sont douteuses, mais que les agréments du sien sont certains.

C'est par de tels discours que ces trois hommes se prouveraient réciproquement le peu de cas qu'ils font les uns des autres; et si, dans une pareille contestation, ils prenaient un politique pour arbitre : Apprenez, leur dirait-il à tous, que les sciences et les arts ne sont que de sérieuses bagatelles et de difficiles frivolités. L'on s'y peut appliquer dans l'enfance, pour donner plus d'exercice à son esprit : mais c'est uniquement la connaissance des intérêts des peuples qui doit occuper la tête d'un homme fait et sensé ; tout autre objet est petit; et tout ce qui est petit est méprisable : d'où il conclurait que lui seul est digne de l'admiration universelle.

Or, pour terminer cet article par un dernier exemple, supposons qu'un physicien prêtât l'oreille à cette conclusion : Tu te trompes, répliquerait-il à ce politique. Si l'on ne mesure la grandeur de l'esprit que par la grandeur

des objets qu'il considère, c'est moi seul qu'on doit réellement estimer. Une seule de mes découvertes change les intérêts des peuples. J'aimante une aiguille, je l'enferme dans une boussole ; l'Amérique se découvre, l'on fouille ses mines, mille vaisseaux chargés d'or fendent les mers, abordent en Europe, et la face du monde politique est changée. Toujours occupé de grands objets, si je me recueille dans le silence et la solitude, ce n'est point pour y étudier les petites révolutions des gouvernements, mais celles de l'univers; ce n'est point pour y pénétrer les frivoles secrets des cours, mais ceux de la nature : je découvre comment les mers ont formé les montagnes, et se sont répandues sur la terre; je mesure et la force qui meut les astres, et l'étendue des cercles lumineux qu'ils décrivent dans l'azur du ciel : je calcule leur masse, je la compare à celle de la terre, et je rougis de la petitesse du globe. Or, si j'ai tant de honte de la ruche, juge du mépris que j'ai pour l'insecte qui l'habite : le plus grand législateur n'est, à mes yeux, que le roi des abeilles.

Voilà par quels raisonnements chacun se prouve à luimôme qu'il est possesseur du genre d'esprit le plus estimable ; et comment, excités par le désir de le prouver aux autres, les gens d'esprit se déprisent réciproquement, sans s'apercevoir que chacun d'eux, enveloppé dans le mépris qu'il inspire pour ses pareils, devient le jouet et la risée de ce même public dont il devrait être l'admiration.

— Uniquement intéressé à estimer ceux qui se rendent supérieurs en un genre, et qui avancent, à cet égard, l'esprit humain, le public doit faire peu de cas de l'esprit du monde.

Il faut donc, pour obtenir l'estime générale, donner à son esprit plus de profondeur que de surface, et concentrer, pour ainsi dire, dans un seul point, comme dans le foyer d'un verre ardent, toute la chaleur et les rayons de

son esprit. Eh ! comment se partager entre ces deux genres d'étude, puisque la vie qu'il faut mener pour suivre l'un ou l'autre est entièrement différente? L'on n'a donc l'une de ces espèces d'esprit qu'exclusivement à l'autre.

Si, pour acquérir des idées intéressantes pour le public, il faut se recueillir dans le silence et la solitude, il faut, au contraire, pour présenter aux sociétés particulières les idées les plus agréables pour elles, se jeter absolument dans le tourbillon du monde. Or, l'on ne peut y vivre sans se remplir la tête d'idées fausses et puériles : je dis fausses, parce que tout homme qui ne connaît qu'une seule façon de penser, regarde nécessairement la société comme l'univers par excellence; il doit imiter les nations dans le mépris réciproque qu'elles ont pour leurs mœurs, leur religion, et même leurs habillements différents : trouver ridicule tout ce qui contredit les idées de la société, et tomber, en conséquence, dans les erreurs les plus grossières. Quiconque s'occupe fortement des petits intérêts des sociétés particulières doit nécessairement attacher trop d'estime et d'importance à des fadaises.

Or, qui peut se flatter d'échapper, à cet égard, aux pièges de l'amour-propre, lorsqu'on voit qu'il n'est point de procureur dans son étude, de conseiller dans sa chambre, de marchand dans son comptoir, d'officier dans sa garnison, qui ne croie l'univers occupé de ce qui l'intéresse?

Chacun peut s'appliquer ce conte de la mère Jésus, qui, témoin d'une dispute entre la Discrète et la Supérieure, demande au premier qu'elle trouve au parloir : Savezvous que la mère Cécile et la mère Thérèse viennent de se brouiller? Mais vous êtes surpris? Quoi ! tout de bon, vous ignoriez leur querelle ? Et d'où venez-vous donc ? Nous sommes tous, plus ou moins, la mère Jésus : ce dont notre société s'occupe, c'est ce dont tous les hommes doivent s'occuper ; ce qu'elle pense, croit et dit, c'est l'univers entier qui le pense, le croit et le dit.

IIELVÉT1US

— Ce qui fait le plus d'illusion en faveur des gens du monde, c'est l'air aisé, le geste dont ils accompagnent leurs discours, et qu'on doit regarder comme l'effet de la confiance que donne nécessairement l'avantage du rang; ils sont, à cet égard, ordinairement fort supérieurs aux gens de lettres. Or, la déclamation, comme le dit Aristote, est la première partie de l'éloquence : ils peuvent donc, par cette raison, avoir, dans des conversations frivoles, l'avantage sur les gens de lettres ; avantage qu'ils perdent, lorsqu'ils écrivent, non seulement parce qu'ils ne sont plus alors soutenus du prestige de la déclamation, mais parce que leurs écrits n'ont jamais que le style de leurs conversations, et qu'on écrit presque toujours mal, lorsqu'on écrit comme on parle. 4

— On est vain, méprisant, et, par conséquent, injuste, toutes les fois qu'on peut l'être impunément. C'est pourquoi tout homme s'imagine que, sur la terre, il n'est point de partie du monde; dans cette partie du monde, de nation; dans la nation, de province; dans la province, de ville; dans la ville, de société comparable à la sienne, qui ne se , croie encore l'homme supérieur de la société, et qui, de proche en proche, ne se surprenne en s'avouant à luimême qu'il est le premier homme de l'univers.

— La vérité ne s'aperçoit et ne s'engendre que dans la fermentation des opinions contraires. L'univers ne nous est connu que par celui avec lequel nous commerçons. Quiconque se renferme dans une société ne peut s'empêcher d'en adopter les préjugés, surtout s'ils flattent son orgueil.

— Pour plaire aux sociétés particulières, il n'est pas nécessaire que l'horizon de nos idées soit fort étendu; mais il faut connaître Ce qu'on appelle le monde, s'y répandre, et l'étudier : au contraire, pour s'illustrer dans quel-C que art, ou quelque science que ce soit, et mériter, en con-| séquence, l'estime du public, il faut, comme je l'ai dill . plus haut, faire des études très différentes.

DE L ESPHIT

Supposons des hommes curieux de s'instruire dans la science de la morale. Ce n'est que par le secours de l'histoire et sur les ailes de la méditation qu'ils pourront, selon les forces inégales de leur esprit, s'élever à différentes hauteurs, d'où l'un découvrira des villes, l'autre des nations, celui-ci une partie du monde, et celui-là l'univers entier. Ce n'est qu'en contemplant la terre de ce point de vue, en s'élevant à cette hauteur, qu'elle se réduit insensiblement, devant un philosophe, à un petit espace, et qu'elle prend à ses yeux la forme d'une bourgade habitée par différentes familles qui portent le nom de Chinoise, d'Anglaise, de Française, d'Italienne, enfin tous ceux qu'on donne aux différentes nations. C'est de là que, venant à considérer le spectacle des mœurs, des lois, des coutumes, des religions, et des passions différentes, un homme, devenu presque insensible à l'éloge comme à la satire des nations, peut briser tous les liens des préjugés, examiner d'un œil tranquille la contrariété des opinions des hommes, passer sans étonnement du sérail à la chartreuse, contempler avec plaisir l'étendue de la sottise humaine, voir du même œil Alcibiade couper la queue à son chien, et Mahomet s'enfermer dans une caverne ; l'un pour se moquer de la légèreté des Athéniens, l'autre pour jouir de l'adoration du monde.

Or, de pareilles idées ne se présentent que dans le silence et la solitude. Si les Muses, disent les poètes, aiment les bois, les prés, les fontaines, c'est qu'on y goûte une tranquillité qui fuit les villes ; et que les réflexions qu'un homme, détaché des petits intérêts des sociétés, y fait sur lui-même, sont des réflexions qui, faites sur l'homme en général, appartiennent et plaisent à l'humanité. Or, dans cette solitude où l'on est, comme malgré soi, porté vers l'étude des arts et des sciences, comment s'occuper d'une infinité de petits faits, qui sont l'entretien journalier des gens du monde?

Aussi nos Corneille et nos La Fontaine ont-ils quelquefois paru insipides dans nos soupers de bonne compagnie ; leur bonhomie même contribuait à les faire juger tels. Gomment les gens du monde pourraient-ils, sous le manteau de la simplicité, reconnaître l'homme illustre? Il est peu de çonnaisseurs en vrai mérite. Si la plupart des Romains, dit Tacite, trompés par la douceur et la simplicité d'Agricola, cherchaient le grand homme sous son extérieur modeste, sans pouvoir Fy reconnaître, on sent que, trop heureux d'échapper au mépris des sociétés particulières, le grand homme, surtout s'il est modeste, doit renoncer à Yestime sentie de la plupart d'entre elles. Aussi n'est-il que faiblement animé du désir de leur plaire. Il sent confusément que l'estime de ces sociétés ne prouverait que l'analogie de ses idées avec les leurs; que cette analogie serait souvent peu flatteuse, et que l'estime publique est la seule digne d'envie, la seule désirable, puisqu'elle est toujours un don de la reconnaissance publique, et, par conséquent, la preuve d'un mérite réel. C'est pourquoi le grand homme, incapable d'aucun des efforts nécessaires pour plaire aux sociétés particulières, trouve tout possible pour mériter l'estime générale. Si l'orgueil de commander aux rois dédommageait les Romains de la dureté de la discipline militaire, le noble plaisir d'être estimé console les hommes illustres des injustices même de la fortune. Ontils obtenu cette estime? ils se croient les possesseurs du bien le plus désiré. En effet, quelque indifférence qu'on affecte pour l'opinion publique, chacun cherche à s'estimer soi-même, et se croit d'autant plus estimable qu'il se voit plus généralement estimé.

Si les besoins, les passions, et surtout la paresse n'étouffaient en nous ce désir de l'estime, il n'est personne qui ne fît des efforts pour la mériter, et qui ne désirât le suffrage public pour garant de la haute opinion qu'il a de soi. Aussi le mépris de la réputation, et le sacrifice qu'on

DE L'iLSPRIT

en fait, dit-on, à la fortune et à la considération, est-il toujours inspiré par le désespoir de se rendre illustre.

On doit vanter ce qu'on a, et dédaigner ce qu'on n'a pas. C'est un effet nécessaire de l'orgueil ; on le révolterait, si l'on ne paraissait pas sa dupe. Il serait, en pareil cas, trop cruel d'éclairer un homme sur les vrais motifs de ses dédains ; aussi le mérite ne se porte-t-il jamais à cet excès de barbarie. Tout homme (qu'il me soit permis de l'observer en passant), lorsqu'il n'est pas né méchant, et lorsque les passions n'offusquent pas les lumières de sa raison, sera toujours d'autant plus indulgent qu'il sera plus éclairé. C'est une vérité dont je me refuse d'autant moins la preuve qu'en rendant justice, à cet égard, à l'homme de mérite, je puis, dans les motifs même de son indulgence, faire plus nettement apercevoir la cause du peu de cas qu'il fait de l'estime des sociétés particulières, et en conséquence du peu de succès qu'il doit y avoir.

Si le grand homme est toujours le plus indulgent; s'il regarde comme un bienfait tout le mal que les hommes ne lui font pas, et comme un don tout ce que leur iniquité lui laisse ; s'il verse enfin sur les défauts d'autrui le baume adoucissant de la pitié, et s'il est lent à les apercevoir, c'est que la hauteur de son esprit ne lui permet pas de s'arrêter sur les vices et les ridicules d'un particulier, mais sur ceux des hommes en général. S'il en considère les défauts, ce n'est point de l'œil malin et toujours injuste de l'envie; mais de cet œil serein avec lequel s'examineraient deux hommes, qui, curieux de connaître le cœur et l'esprit humain, se regarderaient réciproquement comme deux sujets d'instruction et deux cours vivants d'expérience morale : bien différents, à cet égard, de ces demi-esprits-, avides d'une réputation qui les fuit, toujours dévorés du poison de la jalousie, et qui, sans cesse à l'affût des défauts d'autrui, perdraient tout leur mérite, si les hommes perdaient leurs ridicules. Ce n'est point à de pareilles gens

HELVÉTIUS

qu'appartient la connaissance de l'esprit humain. Ils sont faits pour étendre la célébrité des talents, par les efforts qu'ils font pour les étouffer. Le mérite est comme la poudre; son explosion est d'autant plus forte qu'elle est plus comprimée. Au reste, quelque haine qu'on porte à ces envieux, ils sont cependant encore plus à plaindre qu'à blâmer. La préférence du mérite les importune; s'ils l'attaquent comme un ennemi, et s'ils sont méchants, c'est qu'ils sont malheureux ; c'est qu'ils poursuivent, dans les talents, l'offense que le mérite fait à leur vanité : leurs crimes ne sont que des vengeances.

Un autre motif de l'indulgence de l'homme de mérite tient à la connaissance qu'il a de l'esprit humain. Il en a tant de fois éprouvé la faiblesse ; au milieu des applaudissements d'un aréopage, il a tant de jfois été tenté, comme Phocion, de se retourner vers son ami pour lui demander s'il n'a pas dit une grande sottise, que, toujours en garde contre sa vanité, il excuse volontiers dans les autres des erreurs dans lesquelles il est quelquefois tombé lui-même. Il sent que c'est à la multitude des sots qu'on doit la création du mot homme d'esprit; et qu'en reconnaissance, il doit donc écouter, sans aigreur, les injures que lui prodiguent des gens médiocres. Que ces derniers se vantent, entre eux, et en secret, des ridicules qu'ils donnent au mérite, du mépris qu'ils ont, disent-ils, pour l'esprit, ils sont semblables à ces fanfarons d'impiété, qui ne blasphèment qu'en tremblant.

La dernière cause de l'indulgence de l'homme de mérite tient à la vue nette qu'il a de la nécessité des jugements humains. Il sait que nos idées sont, si j'ose le dire, des conséquences si nécessaires des sociétés où l'on vit, des lectures qu'on fait et des objets qui s'offrent à nos yeux, qu'une intelligence supérieure pourrait également, et par les objets qui se sont présentés à nous, deviner nos pen-

sées ; et, par nos pensées, deviner le nombre et l'espèce des objets que le hasard nous a offerts.

L'homme d'esprit sait que les hommes sont ce qu'ils doivent être; que toute haine contre eux est injuste ; qu'un sot porte des sottises, comme le sauvageon des fruits amers ; que l'insulter, c'est reprocher au chêne de porter le gland plutôt que l'olive ; que, si l'homme médiocre est stupide à ses yeux, il est fou à ceux de l'homme médiocre : car, si tout fou n'est pas homme d'esprit, du moins tout homme d'esprit paraîtra toujours fou aux gens bornés. L'indulgence fera donc toujours l'effet de la lumière, lorsque les passions n'en intercepteront pas l'action. Mais cette indulgence, principalement fondée sur la hauteur d'âme qu'inspire l'amour de la gloire, rend l'homme éclairé très indifférent à l'estime des sociétés particulières. Or, cette indifférence, jointe aux genres différents de vie et d'étude nécessaires pour plaire, soit au public, soit à ce qu'on appelle la bonne compagnie, fera presque toujours de l'homme de mérite un homme assez désagréable aux gens du monde.

— Ce n'est plus de la probité par rapport à un particulier ou une petite société, mais de la vraie probité, de la probité considérée par rapport au public, dont il s'agit dans ce chapitre. Cette espèce de probité est la seule qui réellement en mérite, et qui en obtienne généralement le nom. Ce n'est qu'en considérant la probité sous ce point de vue qu'on peut se former des idées nettes de l'honnêteté, et y trouver un guide à la vertu.

Or, sous cet aspect, je dis que le public, comme les sociétés particulières, est, dans ses jugements, uniquement déterminé par le motif de son intérêt; qu'il ne donne le nom d'honnêtes, de grandes ou d'héroïques, qu'aux actions qui lui sont utiles; et qu'il ne proportionne point son estime pour telle ou telle action sur le degré de force, de courage ou de générosité, nécessaire pour l'exécuter; mais

HELVÉTIL'S

sur l'importance même de cette action et l'avantage qu'il en retire.

En effet, qu'encouragé par la présence d'une armée un homme se batte seul contre trois hommes blessés; cette action, sans doute estimable, n'est cependant qu'une action dont mille de nos grenadiers sont capables, et pour laquelle ils ne seraient jamais cités dans l'histoire ; mais que le salut d'un empire, qui doit subjuguer l'univers, se trouve attaché au succès de ce combat, Horace est un héros, l'admiration de ses concitoyens ; et son nom, célébré dans l'histoire, passe aux siècles les plus reculés.

Que deux personnes se précipitent dans un gouffre; c'est une action commune à Sapho et à Curtius ; mais la première s'y jette pour s'arracher aux malheurs de l'amour et le second pour sauver Rome ; Sapho est une folle, et Curtius un héros. En vain quelques philosophes donneraient-ils également à ces deux actions le nom de folie ; le public, plus éclairé qu'eux sur ses véritables intérêts, ne donnera jamais le nom de fou à ceux qui le sont à son profit.

Qu'un général ignorant gagne trois batailles sur un général encore plus ignorant que lui, il sera, du moins pendant sa vie, revêtu d'une gloire qu'on n'accordera pas au plus grand peintre du monde. Ce dernier n'a cependant mérité le titre de grand peintre que par une grande supériorité sur des hommes habiles et qu'en excellant dans un art, sans doute moins nécessaire, mais peut-être plus difficile, parce qu'à l'ouverture de l'histoire on voit une infinité d'hommes, tels que les Epaminondas, lesLucullus, les Alexandre, les Mahomet, les Spinola, les Cromwell, les^Charles XII, obtenir la réputation de grands capitaines le jour même qu'ils ont commandé et battu des armées, et qu'aucun peintre, quelque heureuse disposition qu'il ait reçue de la nature, n'est cité entre les peintres illustres, s'il n'a du moins consommé dix ou douze ans de

sa vie en études préliminaires de cet art. Pourquoi donc accorder plus d'estime au général ignorant qu'au peintre habile?

Cet inégal partage de gloire, si injuste en apparence, tient à l'inégalité des avantages que ces deux hommes procurent à leur nation. Qu'on se demande encore pourquoi le public donne au négociateur habile le titre d'esprit supérieur qu'il refuse à l'avocat célèbre? L'importance des affaires dont on charge le premier prouve-t-elle en lui quelque supériorité d'esprit sur le second ? Ne faut-il pas souvent autant de sagacité et de finesse pour discuter les intérêts et terminer les procès de deux seigneurs de paroisse que pour pacifier deux nations? Pourquoi donc le public, si avare de son estime envers l'avocat, en est-il si prodigue envers le négociateur ? C'est que le public, toutes les fois qu'il n'est pas aveuglé par quelque préjugé ou quelque superstition, est, sans s'en apercevoir, capable de faire, sur ce qui l'intéresse, les raisonnements les plus fins. L'instinct, qui lui fait tout rapporter à son intérêt, est comme l'éther, qui pénètre tous les corps, sans y faire aucune impression sensible. Il a moins besoin de peintres et d'avocats célèbres que de généraux et de négociateurs habiles ; il attachera donc aux talents de ces derniers le prix d'estime nécessaire pour engager toujours quelque citoyen à les acquérir.

De quelque côté qu'on jette les yeux on verra toujours l'intérêt présider à la distribution que le public fait de son estime.

— D'ailleurs, si le bonheur public dépend du mérite des gens en place, et si les grandes places sont rarement remplies par de grands hommes, pour engager les gens médiocres à porter du moins dans leurs entreprises toute la prudence et l'activité dont ils sont capables, il faut nécessairement les flatter de l'espoir d'une grande gloire. Cet espoir seul peut élever jusqu'au terme de la médiocrité des

hommes qui n'y eussent jamais atteint, si le public, trop sévère appréciateur de leur mérite, les eût dégoûtés de son estime par la difficulté de l'obtenir.

Voilà la cause de l'indulgence secrète avec laquelle le public juge les gens en place ; indulgence quelquefois aveugle dans le peuple, mais toujours éclairée dans l'homme d'esprit. Il sait que les hommes sont les disciples des objets qui les environnent ; que la flatterie, assidue auprès des grands, préside à toutes les instructions qu'on leur donne ; et qu'ainsi l'on ne peut, sans injustice, leur demander autant de talents et de vertus qu'on en exige d'un particulier.

— Si les nations enchaînées sous un pouvoir despotique sont le mépris des autres nations; si, dans les empires du Mogol et du Maroc, on voit très peu d'hommes illustres; c'est que l'esprit, comme je l'ai dit plus haut, n'étant en soi ni grand ni petit, il emprunte l'une ou l'autre de ces dénominations de la grandeur ou de la petitesse des objets qu'il considère. Or, dans la plupart des gouvernements arbitraires, les citoyens ne peuvent, sans déplaire au despote, s'occuper de l'étude du droit de nature, du droit public, de la morale et de la politique. Ils n'osent remonter, en ce genre, jusqu'aux premiers principes de ces sciences, ni s'élever à de grandes idées; ils ne peuvent donc mériter le titre de grands esprits.

— Quelque stupides qu'on suppose les peuples, il est certain qu'éclairés par leurs intérêts ils n'ont point adopté, sans motifs, les coutumes ridicules qu'on trouve établies chez quelques-uns d'eux ; la bizarrerie de ces coutumes tient donc à la diversité des intérêts des peuples : en effet, s'ils ont toujours confusément entendu, par le mot de vertu, le désir du bonheur public; s'ils n'ont, en conséquence, donné le nom d'honnêtes qu'aux actions utiles à la patrie; et si l'idée d'utilité a toujours été secrètement associée à l'idée de vertu, on peut assurer que les coutumes les plus ridicules,

DE L KSPRIT

et même les plus cruelles, ont, comme je vais le montrer par quelques exemples, toujours eu pour fondement l'utilité réelle ou apparente du bien public.

Le vol était permis à Sparte; l'on n'y punissait que la maladresse du voleur surpris : quoi de plus bizarre que cette coutume? Cependant, si l'on se rappelle les lois de Lycurgue, et le mépris qu'on avait pour l'or et l'argent dans une république où les lois ne donnaient cours qu'à une monnaie de fer lourd et cassant, on sentira que les vols de poules et de légumes étaient les seuls qu'on y pût commettre. Toujours faits avec adresse, souvent niés avec fermeté, de pareils vols entretenaient les Lacédémoniens dans l'habitude du courage et de la vigilance : la loi qui permettait le vol pouvait donc être très utile à ce peuple, qui n'avait pas moins à redouter de la trahison des Ilotes, que de l'ambition des Perses, et qui ne pouvait opposer aux attentats des uns, comme aux armées innombrables des autres, que le boulevard de ces deux vertus. Il est donc certain que le vol, nuisible à tout peuple riche, mais utile à Sparte, y devait être honoré.

A la fin de l'hiver, lorsque la disette des vivres contraint le sauvage à quitter sa cabane, et que la faim lui commande d'aller à la chasse faire de nouvelles provisions, quelquesunes des nations sauvages s'assemblent avant leur départ, font monter leurs sexagénaires sur des chênes, et font secouer ces chênes par des bras nerveux; la plupart des vieillards tombent, et sont massacrés dans le moment même de leur chute. Ce fait est connu, et rien ne paraît d'abord plus abominable que cette coutume : cependant, quelle surprise, lorsqu'après avoir remonté à son origine on voit que le sauvage regarde la chute de. ces malheureux vieillards comme la preuve de leur impuissance à soutenir les fatigues de la chasse! Les laissera-t-il dans des cabanes ou des forêts en proie à la famine ou aux bêtes féroces? Il aime mieux leur épargner la durée et la violence des dou-

HELVRTIUS

leurs, et, par des parricides prompts et nécessaires, arracher leurs pères aux horreurs d'une mort trop cruelle et trop lente. Voilà le principe d'une coutume si exécrable; voilà comme un peuple vagabond, que la chasse et le besoin de vivres retiennent six mois dans des forêts immenses, se trouve, pour ainsi dire, nécessité à cette barbarie ; et comment, en ces pays, le parricide est inspiré et commis par le même principe d'humanité qui nous le fait regarder avec horreur.

Mais, sans avoir recours aux nations sauvages, qu'on jette les yeux sur un pays policé, tel que la Chine; qu'on se demande pourquoi l'on y donne aux pères le droit de vie et de mort sur leurs enfants, et l'on verra que les terres de cet empire, quelque étendues qu'elles soient, n'ont pu quelquefois subvenir qu'avec peine aux besoins de ses nombreux habitants : or, comme la trop grande disproportion entre la multiplicité des hommes et la fécondité des terres occasionnerait nécessairement des guerres funestes à cet empire, et peut-être même à l'univers, on conçoit que, dans un instant de disette, et pour prévenir une infinité de meurtres et de malheurs inutiles, la nation chinoise, humaine dans ses intentions, mais barbare dans le choix des moyens, a pu, par le sentiment d'une humanité peu éclairée, regarder ces cruautés comme nécessaires au repos du monde. J' y sacrifie, s'est-elle dit, quelques victimes infortunées, auxquelles l enfance et t ignorance dérobent la connaissance et les horreurs de la mort, en quoi consiste peut-être ce quelle a de plus redoutable.

C'est, sans doute, au désir de s'opposer à la trop grande multiplication des hommes, et, par conséquent, à la même origine, qu'on doit attribuer la vénération ridicule que certains peuples d'Afrique conservent encore aujourd'hui pour des solitaires, qui s'interdisent avec les femmes le commerce qu'ils se permettent avec les brutes.

Ce fut pareillement le motif de l'intérêt public, et le

désir de protéger la pudique beauté contre les attentats de l'incontinence, qui jadis engagea les Suisses à publier un édit par lequel il était non seulement permis, mais même ordonné à chaque prêtre de se pourvoir d'une concubine.

Sur les côtes de Coromandel, où les femmes s'affranchissaient par le poison du joug importun de l'hymen, ce fut enfin le même motif qui, par un remède aussi odieux que le mal, engagea le législateur à pourvoir à la sûreté des maris, en forçant les femmes de se brûler sur le tombeau de leurs époux.

— Lorsque la France n'était, pour ainsi dire, qu'une vaste forêt, qui doute que ces donations de terres en friche faites aux ordres religieux ne dussent alors être permises, et que la prorogation d'une pareille permission ne fût maintenant aussi absurde et aussi nuisible à l'état qu'elle pouvait être sage et utile, lorsque la France était encore inculte? Toutes les coutumes qui ne procurent que des avantages passagers sont comme des échafauds qu'il faut abattre, quand les palais sont élevés .

L'intérêt des états est, comme toutes les choses humaines, sujet à mille révolutions. Les mêmes lois et les mêmes coutumes deviennent successivement utiles et nuisibles au même peuple; d'où je conclus que ces lois doivent être tour à tour adoptées et rejetées, et que les mêmes actions doivent successivement porter les noms de vertueuses ou de vicieuses; proposition qu'on ne peut nier sans convenir qu'il est des actions à la fois vertueuses et nuisibles à l'état, sans saper, par conséquent, les fondements de toute législation et de toute société.

La conclusion générale de tout ce que je viens de dire, c'est que la vertu n'est que le désir du bonheur des hommes; et qu'ainsi la probité, que je regarde comme la vertu mise en action, n'est, chez tous les peuples et dans tous les gouvernements divers, que l'habitude des actions utiles à sa nation.

HELVÉTIUS

— Je donne le nom de verlan de préjugé à toutes celles dont l'observation exacte ne contribue en rien au bonheur public ; telles sont la chasteté des vestales, les austérités de ces fakirs insensés dont l'Inde est peuplée : vertus qui, souvent indifférentes et même nuisibles à l'état, sont le supplice de Ceux qui s'y vouent. Ces fausses vertus sont, dans la plupart des nations, plus honorées que les vraies vertus, et ceux qui les pratiquent, en plus grande vénération que les bons citoyens.

— Cequej'ai dit des crimes et des vertus de préjugé suffit pour faire sentir la différence de ces vertus aux vraies vertus ; c'est-à-dire, à celles qui, sans cesse, ajoutent à la félicité publique, et sans lesquelles les sociétés ne peuvent subsister.

Conséquemment à ces deux différentes espèces de vertus» je distinguerai deux différentes espèces de corruption de moeurs : l'une que j'appellerai corruption religieuse, et l'autre, corruption politique. Cette distinction m'est nécessaire : i° parce que je considère la probité philosophiquement et indépendamment des rapports que la religion a avec la société ; ce que je prie le lecteur de ne pas perdre de vue dans tout le cours de cet ouvrage; 20 pour éviter la contradiction perpétuelle, qui se trouve chez les nations idolâtres, entre les principes de la religion et ceux de la politique et de la morale. Mais, avant d'entrer dans cet examen, je déclare que c'est en qualité de philosophe et non de théologien que j'écris ; et qu'ainsi je ne prétends traiter que des vertus purement humaines. Cet avertissement donné, j'entre en matière ; et je dis qu'en fait de mœurs l'on donne le nom de corruption religieuse à toute espèce de libertinage, et principalement à celui des hommes avec les femmes. Cette espèce de corruption, dont je ne suis point l'apologiste, et qui est sans doute criminelle, puisqu'elle offense Dieu, n'est cependant point incompatible avec le bonheur d'une nation. Différents peuples ont

cru et croient encore que cette espèce de corruption n'est pas criminelle : elle l'est, sans doute, en France, puisqu'elle blesse les lois du pays ; mais elle le serait moins, si les femmes étaient communes, et les enfants déclarés enfants de l'état : ce crime alors n'aurait politiquement plus rien de dangereux. En effet, qu'on parcoure la terre, on la voit peuplée de nations différentes, chez lesquelles ce que nous appelons le libertinage, non seulement n'est pas regardé comme une corruption de mœurs, mais se trouve autorisé par les lois, et même consacré par la religion .

— Il est une autre espèce de corruption de mœurs qui prépare la chute d'un empire, et en annonce la ruine : je donnerai à celle-ci le nom de corruption politique.

Un peuple en est infecté, lorsque le plus grand nombre des particuliers qui le composent détachent leurs intérêts de l'intérêt public. Cette espèce de corruption qui se joint quelquefois à la précédente a donné lieu à bien des moralistes de les confondre. Si l'on ne consulte que l'intérêt politique d'un état, cette dernière serait peut-être la plus dangereuse. Un peuple, eût-il d'ailleurs les mœurs les plus pures, s'il est attaqué de cette corruption , est nécessairement malheureux au dedans, et peu redoutable au dehors. La durée d'un tel empire dépend du hasard, qui seul en retarde ou en précipite la chute.

Pour faire sentir combien cette anarchie de tous les intérêts est dangereuse dans un état, considérons le mal qu'y produit la seule opposition des intérêts d'un corps avec ceux de la république : donnons aux Bonzes, aux Talapoins, toutes les vertus de nos Saints. Si l'intérêt du corps des Bonzes n'est point lié à l'intérêt public ; si, par exemple, le crédit duBonzetientà l'aveuglement des peuples, ce Bonze, nécessairement ennemi de la nation qui le nourrit, sera> à l'égard de cette nation,ce que les Romains étaient à l'égard du monde ; honnêtes entre eux, brigands par rapport à

HELVÉTIUS

l'univers. Chacun des bonzes eût-il, en particulier, beaucoup d'éloignement pour les grandeurs, le corps n'en sera pas moins ambitieux : tous ses membres travailleront, souvent sans le savoir, à son agrandissement ; ils s'y croiront autorisés par un principe vertueux. Il n'est donc rien de plus dangereux dans un état qu'un corps dont l'intérêt n'est pas attaché à l'intérêt général.

— Si la morale a, jusqu'à présent, peu contribué au bonheur de l'humanité, ce n'est pas qu'à d'heureuses expressions, à beaucoup d'élégance et de netteté, plusieurs moralistes n'aient joint beaucoup de profondeur d'esprit et d'élévation d'âme : mais, quelque supérieurs qu'aient été ces moralistes, il faut convenir qu'ils n'ont pas assez souvent regardé les différents vices des nations comme des dépendances nécessaires de la différente forme de leur gouvernement : ce n'est cependant qu'en considérant la morale de ce point de vue qu'elle peut devenir réellement utile aux hommes. Qu'ont produit, jusqu'aujourd'hui, les plus belles maximes de morale? Elles ont corrigé quelques particuliers des défauts que, peut-être, ils se reprochaient; d'ailleurs,elles n'ont produit aucun changement dans les mœurs des nations. Quelle en est la cause? C'est que les vices d'un peuple sont, si j'ose le dire, toujours cachés au fond de sa législation : c'est là qu'il faut fouiller, pour arracher la racine productrice de ses vices. Qui n'est doué ni des lumières ni du courage nécessaires pour l'entreprendre, n'est, en ce genre, de presque aucune utilité à l'univers. Vouloir détruire des vices attachés à la législation d'un peuple, sans faire aucun changement dans cette législation, c'est prétendre à l'impossible, c'est rejeter les conséquences justes des principes qu'on admet.

Qu'espérer de tant de déclamations contre la fausseté des femmes, si ce vice est l'effet nécessaire d'une contradiction entre les désirs delà nature et les sentiments que, par les lois et la décence, les femmes sont contraintes d'affecter ?

Dans le Malabar, à Madagascar, si toutes les femmes sont vraies, c'est qu'elles y satisfont, sans scandale, toutes leurs fantaisies, qu'elles ont mille galants, et ne se déterminent au choix d'un époux qu'après des essais répétés. Il en est de même des sauvages de la Nouvelle-Orléans, de ces peuples où les parentes du grand Soleil, les princesses du sang, peuvent, lorsqu'elles se dégoûtent de leurs maris, les répudier pour en épouser d'autres. En de tels pays, on ne trouve point de femmes fausses, parce qu'elles n'ont aucun intérêt de l'être.

Je ne prétends pas inférer de ces exemples qu'on doive introduire chez nous de pareilles mœurs . Je dis seulement qu'on ne peut raisonnablement reprocher aux femmes une fausseté dont la décence et les lois leur font, pour ainsi dire, une nécessité; et qu'enfin l'on ne change point les effets en laissant subsister les causes.

Prenons la médisance pour second exemple. La médisance est, sans doute, un vice : mais c'est un vice nécessaire ; parce qu'en tout pays où les citoyens n'auront point de part au maniement des affaires publiques, ces citoyens, peu intéressés à s'instruire, doivent croupir dans une honteuse paresse. Or, s'il est, dans ce pays, de mode et d'usage de se jeter dans le monde, et du bon air d'y parler beaucoup, l'ignorant, ne pouvant parler de choses, doit nécessairement parler des personnes. Tout panégyrique est ennuyeux, et toute satire agréable ; sous peine d'être ennuyeux, l'ignorant est donc forcé d'être médisant. On ne peut donc détruire ce vice, sans anéantir la cause qui le produit, sans arracher les citoyens à la paresse, et, par conséquent, sans changer la forme du gouvernement.

Pourquoi l'homme d'esprit est-il ordinairement moins tracassier, dans les sociétés particulières, que l'homme du monde? C'est que le premier, occupé de plus grands objets, ne parle communément des personnes qu'autant qu'elles ont, comme les grands hommes, un rapport immédiat avec

HELVÉTIUS

les grandes choses ; c'est que l'homme d'esprit, qui ne médit jamais que pour se venger, médit très rarement, lorsque l'homme du monde, au contraire, est presque toujours obligé de médire pour parler.

Ce que je dis de la médisance, je le dis du libertinage, contre lequel les moralistes se sont toujours si violemment déchaînés. Le libertinage est trop généralement reconnu pour être une suite nécessaire du luxe, pour que je m'arrête à le prouver. Or, si le luxe, comme je suis fort éloigné de le penser, mais comme on le croit communément, est très utile à l'état; si, comme il est facile de le montrer, l'on n'en peut étouffer le goût, et réduire les citoyens à la pratique des lois somptuaires, sans changer la forme du gouvernement ; ce ne serait donc qu'après quelques réformes en ce genre qu'on pourrait se flatter d'éteindre ce goût du libertinage.

Toute déclamation sur ce sujet est, théologiquement, mais non politiquement, bonne. L'objet que se proposent la politique et la législation est la grandeur et la félicité temporelle des peuples : or, relativement à cet objet, je dis que, si le luxe est réellement utile à la France, il serait ridicule d'y vouloir introduire une rigidité de mœurs incompatible avec le goût du luxe. Nulle proportion entre les avantages que le commerce et le luxe procurent à l'état, constitué comme il l'est (avantages auxquels il faudrait renoncer pour en bannir le libertinage), et le mal infiniment petit qu'occasionne l'amour des femmes. C'est se plaindre de trouver dans une mine riche quelques paillettes de cuivre mêlées à des veines d'or. Partout où le luxe est nécessaire, c'est une inconséquence politique que de regarder la galanterie comme un vice moral : et si l'on veut lui conserver le nom de vice, il faut alors convenir qu'il en est d'utiles dans certains siècles et certains pays, et que c'est au limon du Nil que l'Egypte doit sa fertilité.

En effet, qu'on examine politiquement la conduite des

femmes galantes, on verra que, blâmables à certains égards, elles sont, à d'autres, fort utiles au public; qu'elles font, par exemple, de leurs richesses un usage communément plus avantageux à l'état que les femmes les plus sages. Le désir de plaire, qui conduit la femme galante chez le rubanier, chez le marchand d'étoffes ou de modes, lui fait non seulement arracher une infinité d'ouvriers à l'indigence, où les réduirait la pratique des lois somptuaires, mais lui inspire encore les actes de la charité la plus éclairée. Dans la supposition que le luxe soit utile à une nation, ne sont-ce pas les femmes galantes qui, en excitant l'industrie des artisans du luxe, les rendent de jour en jour plus utiles à l'état? Les femmes sages, en faisant des largesses à des mendiants ou à des criminels, sont donc moins bien conseillées par leurs directeurs que les femmes galantes par le désir de plaire ; celles-ci nourrissent des citoyens utiles ; et celles-là des hommes inutiles, ou même les ennemis de cette nation.

Il suit de ce que je viens de dire qu'on ne peut se flatter de faire aucun changement dans les idées d'un peuple, qu'après en avoir fait dans sa législation ; que c'est par la réforme des lois qu'il faut commencer la réforme des mœurs ; que des déclamations contre un vice utile, dans la forme actuelle d'un gouvernement, seraient politiquement nuisibles, si elles n'étaient vaines; mais elles le seront toujours, parce que la masse d'une nation n'est jamais remuée que par la force des lois.

Je dis que tous les hommes ne tendent qu'à leur bonheur ; qu'on ne peut les soustraire à cette tendance ; qu'il serait inutile de l'entreprendre, et dangereux d'y réussir ; que, par conséquent, l'on ne peut les rendre vertueux qu'en unissant l'intérêt personnel à l'intérêt général. Ce principe posé, il est évident que la morale n'est qu'une science frivole, si l'on ne la confond avec la politique et la législation : d'où je conclus que, pour se rendre utile

HKLVÉTIUS

à l'univers, les philosophes doivent considérer les objets du point de vue d'où le législateur les contemple. Sans être armés du même pouvoir, ils doivent être animés du même esprit. C'est au Moraliste d'indiquer les lois, dont le législateur assure l'exécution par l'apposition du sceau de sa puissance.

Parmi les Moralistes, il en est peu, sans doute, qui soient assez fortement frappés de cette vérité : parmi ceux mômes dont l'esprit est fait pour atteindre aux plus hautes idées, il en est beaucoup qui, dans l'étude de la morale et les portraits qu'ils font des vices, ne sont animés que par des intérêts personnels et des haines particulières. Ils ne s'attachent, en conséquence, qu'à la peinture des vices incommodes dans la société ; et leur esprit, qui, peu à peu, se resserre dans le cercle de leur intérêt, n'a bientôt plus la force nécessaire pour s'élever jusqu'aux grandes idées. Dans la science de la morale, souvent l'élévation de l'esprit tient à l'élévation de l'âme. Pour saisir, en ce genre, les vérités réellement utiles aux hommes, il faut être échauffé de la passion du bien général ; et malheureusement, en morale comme en religion, il est beaucoup d'hypocrites.

— C'est par un détachement absolu de ses intérêts personnels, par une étude profonde de la science de la législation, qu'un Moraliste peut se rendre utile à sa patrie. Il est alors en état de peser les avantages et les inconvénients d'une loi ou d'un usage, et de juger s'il doit être aboli ou conservé. L'on n'est que trop souvent contraint de se prêter à des abus et même à des usages barbares. Si, dans l'Europe, l'on a si longtemps toléré les duels, c'est qu'en des pays où l'on n'est point, comme à Rome, animé de l'amour de la patrie, où la valeur n'est point exercée par des guerres continuelles, les Moralistes n'imaginaient peutêtre pas d'autres moyens, et d'entretenir le courage dans le corps des citoyens, et de fournir l'état de vaillants défenseurs : ils croyaient, par cette tolérance, acheter un

DE LTESPtUT

grand bien au prix d'un petit mal ; ils se trompaient dans le cas particulier du duel : mais il en est mille autres où l'on est réduit à cette option. Ce n'est souvent qu'au choix fait entre deux maux qu'on reconnaît l'homme de génie. Loin de nous tous ces pédants épris d'une fausse idée de perfection . Rien de plus dangereux, dans un état, que ces Moralistes déclamateurs et sans esprit, qui, concentrés dans une petite sphère d'idées, répètent continuellement ce qu'ils ont entendu dire à leurs mies, recommandent sans cesse la modération des désirs, et veulent, en tous les cœurs, anéantir les passions : ils ne sentent pas que leurs préceptes, utiles à quelques particuliers placés dans certaines circonstances, seraient la ruine des nations qui les adopteraient.

En effet, si, comme l'histoire nousl'apprend, les passions fortes, telles que l'orgueil et le patriotisme chez les Grecs et les Romains, le fanatisme chez les Arabes, l'avarice chez les Flibustiers, enfantent toujours les guerriers les plus redoutables, tout homme qui ne mènera contre de pareils soldats que des hommes sans passions n'opposera que de timides agneaux à la fureur des loups. Aussi la sage nature a-t-elle enfermé dans le cœur de l'homme un préservatif contre les raisonnements de ces philosophes. Aussi les nations, soumises d'intention à ces préceptes, s'y trouvent-elles toujours indociles dans le fait. Sans cette heureuse indocilité, le peuple, scrupuleusement attaché à leurs maximes, deviendrait le mépris et l'esclave des autres peuples.

Pour déterminer jusqu'à quel point on doit exalter ou modérer le feu des passions, il faut de ces esprits vastes qui embrassent toutes les parties d'un gouvernement. Quiconque en est doué est, pour ainsi dire, désigné par la nature, pour remplir, auprès du législateur, la charge de ministre penseur, et justifier ce mot de Gicéron, qu'un

00 HELVÉTIUS

homme d'esprit n'est jamais un simple citoyen, mais un vrai magistrat.

Avant d'exposer les avantages que procureraient à l'univers des idées plus étendues et plus saines de la morale, je crois pouvoir remarquer, en passant, que ces mêmes idées jetteraient infiniment de lumières sur toutes les sciences, et surtout sur celle de l'histoire, dont les progrès sont à la fois effet et cause des progrès de la morale.

Plus instruits du véritable objet de l'histoire, alors les écrivains ne peindraient, de la vie privée d'un roi, que les détails propres à faire sortir son caractère; ils ne décriraient plus si curieusement ses mœurs, ses vices et ses vertus domestiques ; ils sentiraient que le public demande aux souverains compte de leurs édits, et non de leurs soupers; que le public n'aime à connaître l'homme dans le prince qu'autant que l'homme a part aux délibérations du prince ; et qu'à des anecdotes puériles ils doivent, pour instruire et plaire, substituer le tableau agréable ou effrayant de la félicité ou de la misère publique et des causes qui les ont produites. C'est à la simple exposition de ce tableau qu'on devrait une infinité de réflexions et de réformes utiles.

Q uant aux avantages qu'en retirerait le public, ils seraient, sans doute, plus considérables. Conséquemment à ces mêmes principes, on pourrait, si je l'ose dire, composer un catéchisme de probité, dont les maximes simples, vraies et à la portée de tous les esprits, apprendraient aux peuples que la vertu, invariable dans l'objet qu'elle se propose, ne l'est point dans les moyens propres à remplir cet objet; qu'on doit, par conséquent, regarder les actions comme indifférentes en elles-mêmes; sentir que c'est au besoin de FEtat à déterminer celles qui sont dignes d'estime ou de mépris ; et enfin au législateur, par la connaissance qu'il doit avoir de l'intérêt public, à fixer l'instant où chaque action cesse d'être vertueuse, et devient vicieuse.

Ces principes une fois reçus, avec quelle facilité le légis-

lateur éteindrait-il les torches du fanatisme et de la superstition, supprimerait-il les abus, réformerait-il les coutumes barbares, qui, peut-être utiles lors de leur établissement, sont devenus depuis si funestes à l'univers ? coutumes qui ne subsistent que par la crainte où l'on est de ne pouvoir les abolir, sans soulever les peuples toujours accoutumés à prendre la pratique de certaines actions pour la vertu même, sans allumer des guerres longues et cruelles, et sans occasionner enfin de ces séditions qui, toujours hasardeuses pour l'homme ordinaire, ne peuvent réellement être prévues et calmées que par des hommes d'un caractère et d'un esprit vastes.

C'est donc en affaiblissant la s tupide vénération des peuples pour les lois et les usages anciens qu'on met les souverains en état de purger la terre de la plupart des maux qui la désolent, et qu'on leur fournit les moyens d'assurer la durée des empires.

Maintenant, lorsque les intérêts d'un état sont changés, et que des lois, utiles lors de sa fondation, lui sont devenues nuisibles, ces mêmes lois, par le respect que 1 on conserve toujours pour elles, doivent nécessairement entraîner l'état à sa ruine.

— Quiconque, en effet, examine les religions (qui, à l'exception de la nôtre, sont toutes faites de main d'hommes) sent qu'elles n'ont jamais été l'ouvrage de l'esprit vaste et profond d'un législateur, mais de l'esprit étroit d'un particulier ; qu'en conséquence ces fausses religions n'ont jamais été fondées sur la base des lois et le principe de l'utilité publique; principe toujours invariable, mais qui, pliable dans ses applications à toutes les diverses positions où peut successivement se trouver un peuple, est le seul principe que doive admettre ceux qui veulent, à l'exemple des Anastase, des Ripperda, de s Thamas-Kouli- Kan et des Grehan-Gir, tracer le plan d'une nouvelle religion, et la rendre utile aux hommes. Si, dans la composi-

HKLVÉTIUS

tion des fausses religions, on eût toujours suivi ce plan, on aurait conservé à ces religions tout ce qu'elles ont d'utile; on n'eût point détruit le tartare ni l'élysée ; le législateur en eût toujours fait, à son gré, des tableaux plus ou moins agréables ou terribles, selon la force plus ou moins grande de son imagination. Ces religions, simplement dépouillées de ce qu'elles ont de nuisible, n'eussent point courbé les esprits sous le joug honteux d'une sotte crédulité ; et que de crimes et de superstitions eussent disparu de la terre !

— Si le législateur était autorisé, conséquemment aux principes ci-dessus établis, à faire, dans les lois, les coutumes et les fausses religions, tous les changements qu'exigent les temps et les circonstances, il pourrait tarir la source d'une infinité de maux, et, sans doute, assurer le repos des peuples, en étendant la durée des empires.

D'ailleurs, que de lumières ces mêmes principes ne répandraient-ils pas sur la morale, en nous faisant apercevoir la dépendance nécessaire qui lie les mœurs aux lois d'un pays, et nous apprenant que la science de la morale n'est autre chose que la science même de la législation ? Qui doute que, plus assidus à cette étude, les Moralistes ne pussent alors porter cette science à ce haut degré de perfection que les bons esprits ne peuvent maintenant qu'entrevoir, et peut-être auquel ils n'imaginent pas qu'elle puisse jamais atteindre ?

Si, dans presque tous les gouvernements, toutes les lois, incohérentes entre elles, semblent être l'ouvrage du pur hasard, c'est que, guidés par des vues et des intérêts différents, ceux qui les font s'embarrassent peu du rapport de ces lois entre elles. Il en est de la formation de ce corps entier des lois comme de la formation de certaines îles : des paysans veulent vider leur champ des bois, des pierres, des herbes et des limons inutiles; pour cet effet, ils les jettent dans un fleuve, où je vois ces matériaux, charriés

par les courants, s'amonceler autour de quelques roseaux, s'y consolider, et former enfin une terre ferme.

C'est cependant à l'uniformité des vues du législateur, à la dépendancedes lois entre elles, que tient leur excellence. Mais, pour établir cette dépendance, il faut pouvoir les rapporter toutes à un principe simple, tel que celui de l'utilité du public, c'est-à-dire, du plus grand nombre d'hommes soumis à la même forme de gouvernement : principe dont personne ne connaît toute l'étendue ni la fécondité; principe qui renferme toute la morale et la législation, que beaucoup de gens répètent sans l'entendre, et dont les législateurs mêmes n'ont encore qu'une idée superficielle, du moins, si l'on en juge par le malheur de presque tous les peuples de la terre.

— Comme les ecclésiastiques étaient alors les seuls qui sussent écrire, je ne peux tirer mes exemples que de leurs ouvrages et de leurs sermons. Qui les lira n'apercevra pas moins de différence entre ceux de Menot et ceux du P. Bourdaloue qu'entre le Chevalier du Soleil et la Princesse de Clèves. Nos mœurs ayant changé, nos lumières s'étant augmentées, l'on se moquerait aujour d'hui de ce qu'on admirait autrefois. Qui ne rirait point du sermon d'un prédicateur de Bordeaux ; qui, pour prouver toute la reconnaissance des trépassés pour quiconque fait prier Dieu pour eux, et donne, en conséquence, de l'argent aux moines, débitait gravement, en chaire, quau seul son de V argent qui tombe dans le tronc ou le bassin, et qui fait tin, tin, toutes les âmes du purgatoire se prennent tellement à rire quelles font ha, ha, ha, hi, hi, hi (i) ?

(i) Dans ces temps, l'ignorance était telle qu'un curé ayant un pro ces avec ses paroissiens, pour savoir aux frais de qui l'on paverait l'église, ce cure, lorsque le juge était prêt à le condamner, s'avisa de citer ce passage de Jérémie : Paveant illi, et ego non paveam. Le juge ne sut que répondre à la citation : il ordonna que l'église serait pavée aux dépens des paroissiens.

Il y eut un temps, dans l'église, où la science et l'art d'écrire furent

HELVÉTIUS

Dans la simplicité des siècles d'ignorance, les objets se présentent sous un aspect très différent de celui sous lequel on les considère dans les siècles éclairés. Les tragédies de la passion, édifiantes pour nos ancêtres, nous paraîtraient à présent scandaleuses. Il en serait de même de presque toutes les questions subtiles qu'on agitait alors dans les écoles de théologie. Rien ne paraîtrait aujourd'hui plus indécent que des disputes en régie pour savoir si Dieu est habillé ou nu dans l'hostie ; si Dieu est tout-puissant, s'il a le pouvoir de pécher ; si Dieu pouvait prendre la nature de la femme, du diable, de l'âne, du rocher, de la citrouille, et mille autres questions encore plus extravagantes.

— Quelque injuste qu'on soit envers les sciences, quelque corruption qu'on les accuse d'introduire dans les mœurs, il est certain que celles de notre clergé sont maintenant aussi pures qu'elles étaient alors dépravées, du moins si l'on consulte et l'histoire et les anciens prédicateurs. Maillard et Menot, les plus célèbres d'entre eux, ont toujours ce mot à la bouche : Sacerdotes, religiosi, concubinarii. « Damnés, infâmes, s'écrie Maillard, dont les noms sont « inscrits dans les registres du diable ; larrons, voleurs, « comme dit saint Bernard; pensez-vous que les fondateurs « de vos bénéfices vous les aient donnés pour ne faire « autre chose que de vivre à pot et à cuiller avec des filles, « et jouer au giic ? Et vous, Messieurs les gros abbés, avec « vos bénéfices, qui nourrissez chevaux, chiens et filles, « demandez à saint Etienne s'il a eu paradis pour mener « une telle vie, faisant grande chère, étant toujours parmi « les festins et banquets, et donnant les biens de l'église (( et de crucifix aux filles de joies. »

Je ne m'arrêterai pas davantage à considérer ces siècles

regardés comme des choses mondaines, indignes d'un chrétien. On dit même, à ce sujet, que les anges fouettèrent saint Jérôme, pour avoir voulu imiter le style de Cicéron. L'abbé Cartaut prétend que c'est pour l'avoir mal imité.

grossiers, où tous les hommes, superstitieux et braves, ne s'amusaient que des contes de moines et des hauts faits de chevalerie. L'ignorance et la simplicité sont toujours monotones : avant le renouvellement de la philosophie, les auteurs, quoique nés dans des siècles différents, écrivaient tous sur le même ton. Ce qu'on appelle le goût suppose connaissance. Il n'est point de goût, ni, par conséquent, de révolutions de goût chez des peuples encore barbares; ce n'est, du moins, que dans les siècles éclairés qu'elles sont remarquables. Or, ces sortes de révolutions y sont toujours précédées de quelque changement dans la forme du gouvernement, dans les mœurs, les lois, et la position d'un peuple. Il est donc une dépendance secrètement établie entre le goût d'une nation et ses intérêts.

— Mais, dans le siècle où nous vivons, dans un temps où la police est, à cet égard, fort perfectionnée, où, d'ailleurs, nous ne sommes plus asservis aux mêmes préjugés, il est évident qu'en consultant pareillement notre intérêt nous ne devons voir qu'avec indifférence la peinture d'une passion qui, loin de maintenir la paix et l'harmonie dans la société, n'y occasionnerait que des désordres et des cruautés inutiles. Pourquoi des tragédies, pleines de ces sentiments mâles et courageux qu'inspire l'amour de la patrie, ne feraient-elles plus sur nous que des impressions légères ? C'est qu'il est très rare que les peuples allient une certaine espèce de courage et de vertu avec l'extrême soumission ; c'est que les Piomains devinrent bas et vils sitôt qu'ils eurent un maître; et qu'enfin, comme dit Homère :

U affreux instant qui met un homme libre aux fers Lui ravit la moitié de sa vertu première .

D'où je conclus que les siècles de liberté, dans lesquels s'engendrent les grands hommes et les grandes passions, sont aussi les seuls où les peuples soient vraiment admirateurs des sentiments nobles et courageux.

HEJLVÉTIUS

— Tout changement arrivé dans le gouvernement ou dans les mœurs d'un peuple doit nécessairement amener des révolutions dans son goût. D'un siècle à l'autre, un peuple est différemment frappé des mêmes objets, selon la passion différente qui l'anime.

Il en est des sentiments des hommes comme de leurs idées : si nous ne concevons dans les autres que les idées analogues aux nôtres, nous ne pouvons, dit Salluste, être affectés que des passions qui nous affectent nous-mêmes fortement.

Pour être touché de la peinture de quelques passions, il faut soi-même en avoir été le jouet.

— C'est une certaine faiblesse de caractère, suite nécessaire du luxe et du changement arrivé dans nos mœurs, qui, nous privant de toute force et de toute élévation dans l'âme, nous fait déjà préférer les comédies aux tragédies, qui ne sont plus maintenant que des comédies d'un style élevé, et dont l'action se passe dans les palais des rois.

C'est l'heureux accroissement de l'autorité souveraine qui, désarmant la sédition, avilissant la condition des bourgeois, a dû presque entièrement les bannir de la scène comique, où l'on ne voit plus que des gens du bon air et du grand monde, lesquels y tiennent réellement la place qu'occupaient les gens d'une condition commune, et sont proprement les bourgeois du siècle.

— Voyons maintenant quels sont les ouvrages qui doivent au succès rapide et brillant unir le succès étendu et durable.

On n'obtient à la fois ces deux espèces de succès que par des ouvrages, où. conformément à mes principes, l'on a su joindre à l'utilité momentanée l'utilité durable; tels sont certains genres de poëmes, de romans, de pièces de théâtre, et d'écrits moraux ou politiques : sur quoi il est bon d'observer que ces ouvrages, bientôt dépouillés des beautés dépendantes des mœurs, des préjugés, du temps et du pays

Page 1