CHAPITRE VU
Des ii9B{[ea particuliera dons l'intérieur dea princes. — Des manières et du ton. — Premières causes de la décadence de la maison de Bourbon , c'est-à-dire de l'aSaiblissement du respect dû à la royauté.
L'aisance, et toute la liberté désirable dans la conversation peuvent s'allier parfaitement aVec toutes les formes du respect quand l'habitude en est bien prise, 11 est même vrai que l'obligation indispensable de se soumenre à ces formes répand dans la société intime des princes une fînesse, une délicatesse de tour-
nures et d'expressions qui ne peuvent se trouver au même degré dans les. autres.
Les princes seraient fort malheureux s'ils n'ordonnaient pas la franchise et la liberté dans les conversations de leur société intime/ Là, ils permettent la discussion et même la contradiction, pourvu que Ton conserve en les contrariant le ton qu'on doit avoir avec eux. Dans ce cas, si la discussion est sérieuse, il faut que le choix parfait des expressions les plus mesurées et les plus respectueuses, ainsi que le ton le plus calme, en adoucissent la fermeté. Quand la discussion est d'un genre frivole, la gaieté soutenue doit l'empêcher de dégénérer en aigreur. Alors la grâce est du respect.
Dans ce commerce, où la puissance, pour se délasser quelques instants, veut bien établir autour d'elle une sorte d'égalité d'esprit, ou du moins d'opinions, les reparties vives, piquantes et même épigrammatiques n'étaient point défendues, mais il fallait qu^ elles ne fussent jamais offensantes, qu'elles réveillassent sans blesser, et qu'elles fussent toujours ingénieuses, car si elles n'eussent pas été spiri-
tu elles 9 si elles eussent manqué de finesse, elles n'auraient paru que des impertinences grossières. Cet art, cette délicatesse n'étaient point de la fausseté, il semblait au contraire que la franchise et le bon goût l'eussent formé de concert, pour avoir le droit de tout dire, et cela est si vrai, que j'ai constamment remarqué chez les princes, que dans la conversation il n'y avait de flatteurs que les sots , et, très souvent, €ans qu'ils en eussent le caractère, mais parce qu'ils étaient incapables d'employer les tournures ingénieuses qu'ils avaient assez de bon sens et d'usage du monde pour juger eux-mêmes absolument indispensables, tandis que les personnes spirituelles montraient toujours dans ces mêmes entretiens une très grande liberté d'idées et d'opinions.
Les princes avaient le titre à^ altesse sérénissime : on ne le leur donnait que dans les lettres; dans la conversation on ne leur donnait que celui de Monseigneur^ en parlant à la tierce personne.
Les princes entre eux s'appelaient Monsieur y qu'ils fussent ou non liés ensemble. Les princes
du sang^ même les légitimés, n'appelaient pas autrement ceux de la famille royale, c'est-àdire les frères du Roi. Les princes appelaient non seulement les évêques Monsieur,, mais en leur présence on ne donnait que ce titre aux évêques. Devant les princes on ne devait ni s'embrasser, ni se tutoyer, ni se donner des petits noms d'amitié. Dans leurs appartements on ne devait s'asseoir dans des fauteuils , ni sur les .canapés. Les fauteuils n'étaient que meublants, adossés contre les lambris. Il y avait des rangs de chaises à grands dossiers, pour la compagnie. La princesse avait un fauteuil, mais, excepté dans les présentations, elle ne le prenait jamais. Par la même courtoisie, elle n'avait jamais de tabourets sous ses pieds. Au jeu, chez elle, elle était assise sur une chaise. La Reine à son jeu était toujours dans un fauteuil, et toutes les dames et les seigneurs sur des pliants <*>.
(i) C'étaient des tabourets. Mais, à la Cour, on n'appelait tabouret que le siège pris dans certaines occasions particulières par les duchesses et celles qui avaient tous les honneurs de la Cour. Ces mêmes sièges, quand ils ne servaient que pour s'asçeoir au Jeu de la Reine, s'appelaient des pliants. (Noie de Ai^« de Genlis.)
J'ai dit déjà que toutes les femmes étaient présentées chez les princes en grand habit, comme à la Cour. La seule différence, c'est qu'on n'y allait qu'avec la dame, aussi en grand habit, qui faisait la présentation, sans cortège de parents ni d'autres dames.
Les princes dans leurs billets aux femmes mettaient toujours le mot de respect, ou celui d'hommages.
Il est d'usage quand on joue aux cartes de faire une salutation aux premières cartes qu'on donne et aux dernières ; avec les princes, on la faisait à chaque fois que Ton donnait, mais ils la défendaient à la seconde, et l'on obéissait.
La première cause de l'affaiblissement du respect dû à la royauté a été une étrange et ridicule jalousie de la dernière malheureuse Reine contre les maisons des princes et surtout contre le Palais-Royal. M°** la duchesse de Chartres avait les plus belles perles connues en France. La Reine insinua de mille manières qu'elle désirait les avoir, enfin elle fit offrir de les acheter. On répondit que cela était impossible, parce qu'elles étaient subs-
tituées ^'\ ce qui était vrai. Telle a été la première origine de la h^ine contre le Palais- Royal.
La Reine était envieuse de tout, surtout de la magnificence et des fêtes de Paris <*>. Elle voulait qu'on ne brillât et qu'on ne s'amusât qu'à Versailles, où Ton ne s'amusait guère.
On ne pouvait pas lui faire mieux sa cour qu'en critiquant ce qui se passait chez les princes.
Dans les discussions d'étiquettes à la Cour, on donnait toujours raison à la noblesse contre les princes. La maison de Lorraine et celle de Rohan prirent tout à coup des prétentions énormes qui furent toujours encouragées par la Cour : c'est ainsi qu'ils déclarèrent qu'ils ne voulaient pas que leurs femmes fussent présentées aux princes. Ils ne voulaient les présenter qu'aux princesses. Le prétexte de cette
(i) C'est-à-dire que la famille de la duchesse s'était réservé le droit de reprendre ces perles pour la valeur qu'elles représentaient dans la dot. Ces substitutions, en usage alors, maintenaient intacts les trésors domestiques dont parle M"* de Genlis au chapitre I".
(2) Il est £sicile de voir que M"* de Genlis partageait l'aversion que professait contre la Reine toute la petite Cour du Palais-Royal.
nouveauté était plaisant : ils disaient qu*il n'était pas décent que des jeunes personnes saluassent des hommes. Saluer, dans ce sens, était appuyer très légèrement sa joue contre celle du prince. Cependant, ces jeunes personnes, si scrupuleuses, saluaient, sans difficulté, les princes de la famille royale (les frères du Roi). Elles n'avaient cette délicatesse que pour les cousins, les princes du sang.
Les princesses ne pouvant recevoir celles qui ne voulaient pas être présentées à leurs * maris, refusèrent ces présentations, et ces deux maisons de Lorraine et de Rohan n'allèrent plus du tout chez les princes et n'en furent que mieux traitées à. la Cour. Ceci arriva peu d'années avant la Révolution. Il était bien bizarre de voir ainsi la Cour soutenir des prétentions, évidemment ridicules, de princes étrangers contre les princes français de son propre sang. Ce n'est pas ainsi que se conduisait Louis XrV, si jaloux des droits des princes du sang et qui leur faisait rendre tant d'honneurs.
La noblesse voyant les princes du sang ainsi
abandonnés de la Cour et que toutes les prétentions contre eux étaient favorisées à Versailles, perdit beaucoup de son respect pour eux et prit aussi toutes sortes de petites prétentions nouvelles. En outre, il devint à la mode de parler fort librement d'eux; il s'introduisit dans le monde une infinité de phrases sur les princes, contre les princes, qui devinrent tellement proverbiales, que je les ai entendu dire mille fois en leur présence.
Cependant en perdant peu à peu le respect pour les princes du sang, on en perdit une partie pour le chef de la famille.
Les déclamations insolentes et continuelles des philosophes contre la Cour, les Rois, les ministres, le gouvernement et les nobles, achevèrent de détruire tout respect pour les gens en place et toute subordination.
Quand la Révolution arriva, elle était toute faite dans tous les esprits. Elle n'eut qu'à secouer un joug devenu méprisable, elle n'eut rien à rompre, tout était dénoué depuis longtemps.
Dans les chapitres suivants, je rendrai compte
de l'état de la société, de l'esprit de ses usages, très différents de. ceux d'aujourd'hui, et de sa décadence jusqu'à l'époque de la Révolution.
Ce qu'on appelait un ■• bon ton », des « manitrea nobles V. — Maniire de faiie les bonneuia de sa maiaon h Paris et à la campagne. — Maniiie d'entrer dani un cercle et d'en aoitir. •— BxpresBions probib<ea jadis.
IL me semble qu'il n'est pas si difficile qu'on le prétend de définir ce qu'on entend par hm ton : 11 consiste principalement dans un choix d'expressions nobles et délicates , sans affectation, dans une politesse naturelle, dans la connaissance de ce qui est dû à chaque personne suivant l'âge, le mérite et le rang, et dans une certaine discrétion qui donne toute la réserve que l'on doit avoir dans la société. Tout ce qui, dans la conversation gêné-
raie, embarrasse, importune et déplaît est sûrement d'un mauvais ton. Les bavards, les indiscrets et les fats n'ont jamais un bon ton. Le calme, la douceur et la modestie contribuent particulièrement à donner un bon ton.
Cependant, on peut l'avoir avec une grande vivacité, mais il faut alors avoir aussi beaucoup d'esprit et de finesse , sans quoi l'on est fatigajit, bruyant, importun, ce qui est d'un très mauvais ton. Enfin, le bon ton n'était autre chose jadis que le langage le plus pur de la bienséance et de la politesse réfléchie auxquelles l'esprit "et le désir de plaire ajoutaient la grâce et l'élégance. Avec un bon ton, on a toujours des manières distinguées, c'està-dire des manières qui ont à la fois de l'aisance et de la noblesse.
La gaieté de la bonne compagnie n'était jamais bruyante autrefois. On la voulait douce, fine et décente. Je puis dire, avec vérité, que pendant tout le temps que j'ai été dans le grand monde, je n'y ai jamais entendu dire une seule équivoque indécente. On se permettait quelquefois un trait un peu libre, mais
jamais d'équivoques. Ce genre était regardé comme celui de la plus mauvaise compagnie et Ton ne passait les traits libres que lorsqu'ils étaient spirituels et surtout exprimés avec délicatesse.
La décence des femmes était extrême : aucune, quelque fut sa conduite, n'aurait avoué avoir lu un ouvrage licencieux, par exemple, les Contes de La Fontaine, la Pucelle, Candide, etci
L'aveu de ces lectures eût scandalisé peu de gens, mais tout le monde l'eût trouvé de mauvais ton. On dispensait assez facilement de la vertu, on ne dispensait jamais de la bienséance. La décence était une grâce. La manière de faire les honneurs d'une maison était parfaite. La femme la plus capricieuse, la plus remplie d'humeur, était toujours, du moins en général, attentive, obligeante chez elle. C'était un dernier principe, un reste de l'ancienne hospitalité et une espèce de devoir auquel personne ne manquait. Très souvent la même personne, si aimable chez elle, était aigre, moqueuse, dédaigneuse chez les autres. Mais chez soi, il fallait plaire à tout le monde
par l'esprit, quand on le pouvait, et toujours par le caractère.
Le maître et la maîtresse de la maison, à moins d'avoir chez eux des princes du sang^ des princes étrangers ou des .ministres d'État, ne faisaient pas placer à côté d'eux des convives préférés. Les hommes ne donnaient la main pour passer dans la salle à manger qu'en province^ cet usage n'avait point lieu à Paris pour les dîners et les soupers, on le suivait dails d'autres occasions. Toutes les femmes passaient dans la salle à manger suivant la proximité où elles se trouvaient de la porte. Elles se faisaient entre elles quelques compliments pour passer ; ensuite tous les hommes passaient.
Chacun se plaçait à table comme il le voulait, liberté agréable à tout le monde, parce qu'on se plaçait à son gré auprès des personnes que l'on connaissait et qui plaisaient. Aujourd'hui, non seulement le maître de la maison s'empare d'autorité de la femme la plus considérable par son rang ou sa fortune, ce qui peut être fort ennuyeux pour cette femme, mais il désigne aux autres femmes
ceux qui doivent être à leurs côtés ; honneurs qui désobligent plusieurs personnes et qui produisent beaucoup d'ennui, car, comme il n'est pas impossible qu'un homme décoré et titré ait un entretien fort ennuyeux, la gloire de passer une heure et demie à côté de lui ne dédommage pas toujours d'un voisinage plus amusant que l'on aurait pu choisir.
Tous les usages autrefois étaient calculés pour l'agrément de la société : cette idée n'a pas eu la moindre part à l'établissement des nouveaux usages.
 la campagne on jouissait d'une très grande liberté. Communément après le dîner les femmes s'établissaient dans un salon et travaillaient à des broderies et à d'autres ouvrages. Pendant ce temps on faisait une lecture tout haut : c'était ordinairement un homme qui se chargeait de ce soin; plusieurs autres hommes assistaient à ces lectures, les autres jouaient au billard.
A l'heure de la promenade toute la société se réunissait; au retour toutes les femmes rentraient dans leurs chambres, elles y recevaient les visites de leurs amis jusqu'au sou-
per. Après le souper, les vieilles femmes jouaient, les jeunes jouaient à de petits jeux enfantins. On faisait de la musique.
La manière d'entrer dans un cercle et d'en sortir est de tous les usages nouveaux celui qui diffère le plus des anciens. Jadis on entrait dans un salon avec une démarche lente et mesurée, un maintien modeste, on s'y mettait sans bruit à la dernière place; la maîtresse de la maison saluait sans sortir de sa place et adressait quelques mots d'un ton obligeant à la nouvelle venue. Quand le cercle n'était pas trop considérable, elle allait à elle et l'embrassait, et ensuite elle retournait à sa place.
Après la visite, on tâchait de sortir furtivement, en saisissant le moment où d'autres entraient. Communément la maîtresse de la maison feignait de ne pas voir cette sortie, afin d'éviter l'embarras des compliments de la reconduite. Quand cette feinte ne pouvait avoir lieu, elle reconduisait autant que la politesse l'exigeait, sans importunité.
Aujourd'hui les jeunes personnes entrent précipitamment d'un pas dégagé, fendent la presse pour arriver à la maîtresse de la maison.
et en sortant elles font encore une scène en venant prendre solennellement congé de la maîtresse de la maison , ce qui ne se faisait jadis qu'en province.
A Paris, Tesprit de ces mêmes usages était de* montrer de la modestie, de la réserve, la crainte de produire de l'effet, de fixer sur soi les regards et de causer de l'importunité. Nous avons changé tout cela, et je ne trouve pas que ce changement soit heureux et de bon goût.
Il y avait dans la bonne compagnie une ft
quantité d'expressions prohibées. Je citerai les principales, en donnant autant qu'il me sera possible, les raisons de ces prohibitions. Je vous salue, cette manière de s'aborder et de se quitter était de mauvais ton, parce qu'elle était universellement d'usage parmi la bourgeoisie et le peuple.
Un cadeau, pour dire un présent, était du plus mauvais ton par la raison précédente , car jamais le peuple n'a dit un prisent, un don, il a toujours dit un cadeau,
La maréchale de Luxembourg me disait, dans ma jeunesse , que ce mot était de mau-.
loo CHAPITRE HUITIÈME.
vais ton, parce qu'on ne l'employait jadis qu'en parlant des présents que l'on faisait à des courtisanes et à des femmes de ce genre , et c'est en effet ce qu'on voit dans les pièces de Molière et dans d'autres pièces de ce temps. Enfin ce mot est reconnu si peu noble qu'on ne s'en sert jamais lorsqu'on parle des présents faits par des souverains ou des princes. On n'a jamais dit qu'un roi a fait cadeau ou des cadeaux à des princes, à des puissances étrangères. On emploie toujours le mot présents^ choses qui prouvent que ce mot est reconnu pour ignoble.
Aller aux Français , une loge aux Français ^ etc., pour aller à la Comédie française, avoir unc> loge à la Comédie française, était de mauvais ton, ainsi que le Bordeaux, au lieu de vin de Bordeaux y du Bourgogne, du Champagne, etc., étaient prohibés de même et avec raison : i° parce que c'est parler très incorrectement; 2° parce que l'ellipse, c'est-à-dire le sous-entendu, à moins d'une finesse spirituelle, ne vaut rien dans la conversation, car il en ôte la clarté, premier mérite de toute conversation dans les choses générales et com-
tnunes. Par cette raison, on ne disait point non plus un castor pour désigner un chapeau.
On ne voulait pas non plus de mots inutiles, parce qu'ils jettent de la langueur et de l'ennui dans la conversation, c'est pourquoi il était ridicule de dire qu'on avait perdu ou gagné cent louis d'or : on disait : j'ai reçu ou donné telle somme, tant de louis en or ; de toute autre manière cette expression ne valait rien.
Toutes les locutions proverbiales étaient en général bannies du langage , ou ne s'employaient que très rarement et en plaisantant.
Deuils et visites de deuils. — Costumes et toilenea. — Quelques usages à taible. — Tutoiement. — Respect envers les parents et les vieillards. — Mentors. — Politesse pour les iemmcs. — Intriguantes de bonne compagnie. — Manie du bel esprit. — Attentions
QUAND je suis entrée dans le monde, on portait les deuils de maris un an et six semaines, et six mois de laine. Les deuils d'épouses, sept mois et demi et six semaines de pleureuses ; de même pour les deuils de père et de mère et trois mois de laine; six mois et demi les deuils de grands-pères et grands'mères ; trois mois et demi de frère et sœur, trois semaines de laine et pleureuses.
Les hommes seuls portaient des pleureuses, c'était une bande de batiste posée à plat sur la manche de Thabit ; la coiffe ' de crêpe noir pour les femmes répondait aux pleureuses.
Tant qu'on portait des pleureuses et la coiffe on ne pouvait aller à la Cour, au bal, aux spectacles, dans le grand monde et à des noces. Cependant quand le grand deuil était passé, c'est-à-dire quand non seulement on avait quitté les pleureuses, mais la laine, on pouvait aller à un mariage (à l'exception des deuils de père, mère, mari et femme). Alors, ce jour-là, on quittait tout à fait le deuil, on s'habillait en couleur, seulement ce jour, car on n'allait jamais en deuil à une noce.
C'était dans l'origine une superstition qui avait fait établir cet usage. On craignait que les livrées de la mort ne portassent malheur dans une cérémonie où tout devait être l'emblème de la joie, du bonheur et de la vie.
Le lendemain de la noce on reprenait le deuil.
Les veuves n'étant plus en deuil, portaient toute leur vie à la Cour, à moins qu'elles ne se remariassent, un petit voile noir flottanjt
attaché derrière la tête et laissant à découvert toute la coiflFure.
Dans les grands deuils, c'est-à-dire ceux où Ton portait la laine, on drapait ses voitures tout en noir, sans armes, dans les premiers temps; ensuite, quand on quittait la laine, on mettait des écussons ou armes sur les panneaux de ses voitures. Les veuves drapaient de noir, pendant six mois, leur antichambre et leur chambre à coucher, et en gris, leurs lit, tentures et fauteuils.
La dernière époque des deuils se portait en blanc et noir, il fallait qu'il y eût du noir, non seulement dans l'ajustement, mais dans la robe. Dans les deuils où l'on ne portait pas la laine, on portait le demi-deuil tout en blanc et même avec des rubans roses, bleus et couleur de feu , mais il fallait que la robe fût toute blanche ; les autres couleurs de rubans n'étaient point admises dans le petit deuil. Il est impossible de rendre raison de cet usage, car la sombré couleur du violet, du brun, etc., conviendrait mieux au deuil que la couleur rose. A la campagne on portait le deuil en gris.
io6 CHAPITRE NEUVIÈME.
Lorsqu'on allait faire une visite de compliments sur la mort (jit quelqu'un, quoiqu'on ne fût point parent, on se mettait en deuil, pour exprimer que l'on partageait le deuil de la personne affligée ou supposée telle.
On appelait deuil de respect, celui ^qu'on portait en effet par respect pour une mère, une tifnte, etc., par exemple, une jeune personne non mariée portait aussi longtemps que sa mère le deuil de son beau-père, mais si elle était mariée, elle ne portait des deuils de respect que pour la famille de son mari.
Dans les grands deuils on ne portait pas de diamants.
Les Rois portaient le deuil en violet.
Sept ou huit ans avant la Révolution on diminua un peu la longueur des deuils, à l'exception de ceux de veufs et de veuves, et c'est un mal; les longs deuils sont des enseignes respectables de bonnes mœurs. On a remarqué que dans tous les pays où les deuils sont prolongés , la décence est exacte et les mœurs pures. Les formes extérieures, les bienséances parfaitement observées ont toujours une grande influence sur les sentiments.
On exposait après leur mort sur des lits de parade les princes de la famille royale, les princes du sang, et les cardinaux, comme princes de l'Église, usage qui vient du motif d'éloigner toute idée de mort tragique, par le poison, etc., et dont l'origine remonte à des temps barbares, où ces crimes étaient assez communs parmi ces grands personnages. On croyait que le poison laissait toujours des marques noires sur le visage, alors on exposait pour montrer qu'on n'avait point ces marque^.
On vient tout à l'heure d'exposer sur un lit de parade M. Delille^'^, il y sera trois jours, tout le monde peut entrer le voir. Il est habillé, coiffé, poudré, etc. Jamais cette cérémonie n'a été faite en France que pour les personnages dont je viens de parler. M. Delille est le premier particulier qu'on ait exposé ainsi. C'est une bizarre idée de sa veuve et qu'on trouve ridicule, elle me le paraît aussi. Ce n'est pas un honneur, puisque chacun dans sa famille
(i) « On voit au Collège de France un tableau qui représente le lit de parade où son corps , embaumé comme celui du Roi, fut exposé, avant les funérailles, dans une des salles des cours. »j (Le Bas : Encyclopédie moderne.)
io8 CHAPITRE NEUVIÈME.
peut le rendre aux défunts les plus obscurs.
C'est une triste représentation, sans gloire, et une singulière idée.
Les costumes autrefois étaient excessivement ridicules. Je ne conçois plus comment les femmes pouvaient être jolies en s'habillant d'une manière aussi extravagante, avec des coiffures d'une hauteur énorme, chargées d'une quantité de grandes épingles noires et d'une grosse toque de crin, des girandoles de diamants ^'^ presque aussi longues et aussi larges que la main, des corps de baleines durs comme des cuirasses, de larges et lourdes poches, des paniers de deux aunes et demie, de hauts talons, etc. Cependant on était leste, on dansait bien, on sautait légèrement, on avait bonne grâce, on charmait, on faisait des passions dans cet équipage.
A la campagne, près de Paris, les femmes faisaient deux toilettes, l'une négligée le matin, l'autre le soir parée; comme à Paris, on s'habillait ainsi au retour de la promenade. Les femmes recevaient à la campagne et à Paris des
(i) Boucles d'oreilles de l'époque.
visites d'homme à leur toilette, qui était longue pour la coiffure, à cause des longs cheveux et de la frisure. Elles s'habillaient, même changeaient de chemises et se laçaient devant des hommes. Cet usage, presque universel pour ks femmes de la Cour, m'a toujours paru intolérable. Cette indécence venait d'une imitation d'air de grandeur, parce que les reines et les princesses du sang faisaient ainsi leur toilette en cérémonie. Au reste, cette toilette se faisait avec une extrême bienséance. Les femmes aussi, pour peu qu'elles fussent malades, recevaient des hommes dans leur chambre, lorsqu'elles étaient dans leur lit.
Les règles particulières de décence de ce temps étaient de porter des jupons très longs, de manière à ne laisser voir que le petit bout du pied, de ne jamais découvrir sa gorge le matin, ni au jour, à moins d'être en grande parure; de ne jamais se faire ramener en voiture par des hommes tant qu'on était jeune, même avec une " femme de chambre en tiers, il fallait être deux* femmes, et. qu'il y en eût une d'un âge mûr; de ne point se montrer en public, aux spectacles, aux promenades, sans
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no CHAPITRE NEUVIÈME.
une compagne ; de ne sortir seule, en voiture, dans les rues, qu'avec deux laquais derrière sa voiture. Enfin, on recevait des hommes lorsqu'on était dans son lit ; on n'en recevait jamais lorsqu'on était dans son bain.
Les usages de table se bornaient à peu de chose, à ceci : Si l'on était assis à côté d'une personne à laquelle on devait du respect, de ne donner ni recevoir son assiette ou à boire du côté de cette personne, de ne jamais servir personne sur l'assiette qu'pn avait devant soi, mais d'en demander une à un domestique.
Un jour à l'Isle-Adam, à souper, j'étais à côté de M""*" la maréchale de Luxembourg, elle envoya demander de la crème à l'autre bout de la tabte à M. de Pont-de-Veyle. Le service de porcelaine du dessert était brunâtre, M. de Pont-de-Veyle avait mangé des châtaignes dont il avait déposé les pelures sur son assiette. Il causait avec son voisin, étant en distraction et ayant la vue très basse, il servit la crème sur ces pelures, sans y prendre garde. On rapporte cela à la maréchale qui, en prenant une cuillerée de crème, voit une
grosse chose noire ; nous y regardons et nous découvrons ce que c'est. « Vous voyez, me dit la maréchale , l'esprit de l'usage de ne pas servir sur son assiette. Si M. de Pont-de- Veyle eût suivi cet usage, il n'aurait pas, malgré sa vue basse et un moment de distraction, envoyé tette horreur. » Cet incident ajouta beaucoup dans l'esprit de la maréchale à la profonde admiration qu'elle avait pour les usages du grand monde.
Lorsque quelque chose d'inopiné obligeait à sortir de table avant les autres, après en avoir demandé la permission, on emportait en se levant son assiette et son couvert, que l'on donnait, en se retournant, à un domestique.
L'usage actuel, à la fin des repas, de se laver les dents et les mains à table, nous vient des Anglais. Avant la Révolution, les femmes se lavaient la bouche hors de table, un domestique présentait pour cela une assiette, un verre d'eau et une serviette. Les hommes et même les princes du sang, par égard pour les femmes, sortaient de la salle à manger et allaient faire la même chose dans l'antichambre.
Lorsque, hors de table, on avait soif et
qu'on demandait à boire ^ il fallait boire dans rantichambre. Il était tout à fait impoli de boire dans le salon. Boire et manger dans des loges au spectacle était de très mauvais ton.
Le tutoiement dans la bonne compagnie, même en famille, n'existait pas avant la Révolution. Les jeunes gens se tutoyaient entre eux, mais jamais devant les princes du sang, ni devant les femmes. Les hommes d'un certain âge ne se tutoyaient point.
Le respect filial était scrupuleusement observé, surtout des filles envers leurs mères. Une jeune personne allant faire des visites avec sa mère, seule avec elle, dans une grande berline, ne prenait jamais le fond à côié d'elle et se mettait toujours sur le devant. En toutes choses, on marquait le même respect : les jeunes gens, et ceux du meilleur air, étaient pleins d'égards, de soins et d'attentions pour les vieillards et surtout pour les vieilles femmes, particulièrement pour celles qui passaient pour avoir de l'esprit. J'ai vu la maréchale de Luxembourg et la marquise de Puisieulx reines de la société.
Lorsqu'une femme âgée ou seulement d'un
âge mûr embrassait une jeune personne, cette dernière, au lieu de tendre la joue, se baissait et tendait le front. Cette manière respectueuse avait beaucoup de grâce, toutes les femmes l'employaient quand une princesse leur faisait l'honneur de les embrasser, et ensuite elles baisaient la main de la princesse.
Les jeunes femmes n'allaient seules faire des visites dans le monde sans mentors , qu'on appelait chaperons^ c'est-à-dire sans mère, bellemère ou parente âgée, que lorsqu'elles avaient un enfant ou lorsqu'elles étaient mariées depuis deux ans au moins.
La politesse pour les femmes était beaucoup plus exacte qu'aujourd'hui et elles avaient infiniment plus de dignité. Quand elles écrivaient aux ministres et aux hommes du plus haut rang, elles écrivaient Monsieur à la ligne, ainsi que le compliment à la fin et n'employaient jamais le mot respect, qu'on employait toujours avec elles. Si un homme, ne connaissant pas même une femme venant de descendre un escalier, la rencontrait au bas, il remontait pour lui donner la main jusqu'au haut; à la porte d'un spectacle, si elle n'avait
point d'homme avec elle, il appelait ses gens, ^ et n'aurait point monté en voiture avant elle ; ces choses ne se faisaient que lorsqu'il se trouvait près d'elle, mais dans ce cas se faisaient toujours.
Les intrigantes de bonne compagnie ne faisaient point ce qu'on appelle des affaires, du moins communément, mais se mêlaient de tout, et se déclaraient protectrices des gens de lettres, des artistes, se mêlaient de faire donner des places à l'Académie, de faire des acteurs et même de faire des ministres d'État, surtout des contrôleurs généraux, ce qu'elles ont fait constamment durant les dix ou douze ans qui ont précédé la Révolution. Quant aux intrigantes qui vendaient leur crédit, j'en ai vu très peu dans le grand monde, et, quelle que fût leur naissance, elles étaient réputées mauvaises compagnies.
Le bel esprit était fort à la mode ; il y avait beaucoup de ce qu'on appelait bureaux d'esprity toujours tenus par des femmes. Celles qui y présidaient étaient un peu pédantes et me paraissaient ridicules, à l'exception de M™*^ du Deffant qui était aimable, mais ces maisons
étaient utiles, les jeunes gens, y prenaient le goût d'une bonne conversation , et ces entretiens empêchaient de s'entretenir de politique et de contrôler les opérations du gouvernement, on n'y parlait que littérature. Cependant, quelques années avant la Révolution, les gens de lettres écrivaient beaucoup sur le gouvernement, on parla de leurs livres et par conséquent de politique. Alors ces entretiens devinrent dangereux et servirent beaucoup à faire germer les idées libérales qui nous ont menés si loin.
Rien n'était si attentif que les gens de la société d'autrefois, les billets, les messages se succédaient avec rapidité. Le moindre événement, l'incident le plus léger exigeait qu'on se fît écrire, ou qu'on allât faire une visite. Une femme, à souper, se plaignait-elle de la migraine, pour peu qu'on fût lié avec elle, il fallait, homme ou femme, envoyer savoir le lendemain de ses nouvelles; gardait-elle la chambre, on était obligé d'aller la voir au moins trois ou quatre fois la semaine et d'envoyer chez elle tous les jours. Il fallait montrer le même intérêt pour tout ce qui lui arri-
ii6 CHAPITRE NEUVIÈME.
vait d'heureux ou de malheureux. Il fallait rendre tous ces soins à de simples connaissances , l'amitié était alors bien plus exigeante. Dans le dixième et dernier chapitre, je ne parlerai que de Vamttié et de Vamour, que je ne considérerai que par leurs formes et non par le fond des sentiments. Mais l'amour et l'amitié ont eu leurs usages et une espèce de code qu'il fallait suivre pour se distinguer du vulgaire, c'est-ù-dire des classes inférieures, et c'est de quoi je rendrai compte avec détail dans . le dernier chapitre et ce qui terminera ce petit ouvr.ige.
De l'amitié et de l'amour.
CHEZ les nations peu civilisées, ou parmi le peu[Je, tous les sentiments ont des démonstrations vives, énergiques et variées, suivant les individus, parce qu'elles sont franches et naturelles; chez les peuples très policés, ces démonstrations sont des formes de convenance, on les a calculées, elles sont uniformes, c'està-dire les mêmes chez tous les individus, parce qu'en général elles sont peu sincères. Il y a un bon ton d'amitié, un bon ion d'amour, comme un bon ton de conversation.
On n'apprend point à aimer, mais on apprend à témoigner avec élégance et grâce qu'on
ii8 CHAPITRE DIXIÈME.
aime, comme on apprend à danser. Les gens du monde ont fait un code d'amour et d'amitié ; il est facile de s'y soumettre. Ce code, plein d'artifice et de goût, ne prescrit que des procédés apparents et ne condamne que l'éclat et le scandale; il tolère la tromperie, l'infidélité, mais avec des formes adroites, nobles et décentes; il enseigne même les moyens d'être ingrat, perfide et parjure sans exciter l'indignation. Voilà de beaux secrets, je tâcherai d'en révéler quelques-uns.
La sympathie formait rarement les liaisons intimes, car on consultait beaucoup moins son cœur que la vanité : il fallait pour cela qu'une amie eût une existence brillante, qu'elle fût recherchée dans la société ou qu'elle eût. bon air. Quelque chose de moral se mêlait cependant à ces considérations frivoles, on exigeait, non que cette amie fût irréprochable, mais qu'il fût impossible de citer d'elle un trait avéré qui eût eu de l'éclat ou un mauvais procédé, de quelque genre qu'il fût.
On était obligé de partager extérieurement toutes les peines connues de ses amis intimes. Étaient-ils malades, il fallait s'enfermer avec
eux; mouraient-ils, il fallait passer au moins six semaines dans une profonde retraite et surtout sans paraître aux spectacles. Oh devait instruire ses amis, avant le public, de toutes les affaires intéressantes de votre famille.
Le courtisan le plus ambitieux n'aurait jamais osé supplanter Thômme qui passait pour être son ami intime, ni même accepter sa dépouille, s'il eût été disgracié.
On devait enfin prendre le parti de ses amis dans le monde lorsqu'on en disait du mal; mais c'est ce qui se faisait en général avec beaucoup de lâcheté et souvent avec une grande perfidie.
On commençait par dire quelques mots bien faibles, ensuite on se taisait avec un air consterné si le blâme était à peu près général, ou donné par des gens considérables, ej l'on finissait par avouer qu'on était au désespoir que son ami eût fait cette faute, qu'on ne pouvait excuser que par ses motifs. On ne manquait pas d'ajouter qu'on n'avait pas été consulté, et cet abandon des amis dans de certaines circonstances nuisait beaucoup plus que le déchaînement des ennemis. Enfin, on
ne prenait vivement le parti de ses amis que lorsque l'opinion générale leur itait favorable , c'est-à-dire lorsque cette chaleur leur était inutile.
Quant aux services d'argent, on avait décidé, pour la commodité de la société, qu'il était de mauvais ton , dans des embarras de cette espèce, de s'adresser à ses amis, et, par une loi qui semble dériver de celle-là, il n'était nullement de mauvais air de s'adresser à des usuriers. Il y a eu des exceptions à tout cela, mais elles étaient rares.
Telle était l'amitié dans le dix-huitième siècle, et toute défectueuse qu'elle me paraît être, je ne sais si celle du dix-neuvième vaut beaucoup mieux.
L'amour, dans ses choix, consultait infiniment moins les convenances, et comme dans tous les temps, en se flattant de céder à la sympathie, on se laissait communément entraîner par une exaltation de tête, ou seulement par le caprice. Ensuite, l'habitude consacrait ces engagements et donnait à de simples fantaisies toutes les apparences d'une véritable passion. Il y avait encore beaucoup de constance dans ces sortes d'attachement; lorsque
je suis entrée dans le monde, on en citait un grand nombre. Il était convenu que l'homme qui séduisait une femme qui n'avait jamais eu d'amant ne devait jamais la quitter pour* une autre, tant qu'elle lui serait fidèle. On trouvait même que dans la règle des procédés, s'il était libre, et que sa maîtresse ne le fût pas, il ne devait pas se marier, quelque mariage avantageux que l'on pût lui proposer. Dans ce genre de liaisons, la plus scrupuleuse décence était observée en public, en présence des indifférents et même des confidents.
Un homtne dans un cercle montrait beaucoup plus d'égards, de considération et de déférence à celle qu'il aimait qu'à toutes les autres femmes. Il ne se permettait jamais avec elle la plus innocente familiarité; il semblait vouloir se dédommager, par tous les hommages du respect , de l'obligation de cacher des sentiments plus tendres. Cependant, de tous temps aussi, les hommes, durant ces liaisons d'un grand nombre d'années, ont toujours eu des distractions passagères qui ne portaient aucune atteinte à l'idée qu'on "avait de leur principal attachement.
Il n'était permis à un homme ni de se vanter de ses succès, ni d'af&cher d'une manière grossière la femme dont il était aimé : comme par exemple d'entrainer cette femme à faire des démarches imprudentes et scandaleuses. Il devenait responsable des folies qu'elle faisait dans ce genre, et lorsqu'elle se perdait par sa conduite, son amant était déclaré un fat et un homme sans aucun principe. Mais il avait une manière délicate et de bonne compagnie de faire connaître tout à coup à tout le monde l'instant de son triomphe. Avant cet instant, on le voyait la suivre partout et ne pas laisser échapper une occasion de se placer à côté d'elle; mais lorsqu'on était d'accord, plus de poursuites; au contraire, ce même homme devenu calme et tranquille, affectait la réserve à proportion du désir qu'il éprouvait de mettre tout le monde dans sa confidence. Il exagérait même ces manières respectueuses dont je viens de parler; cette conduite ne pouvait s'attribuer au dépit ou à une rupture. Il parlait d'elle avec sentiment, il évitait de se mettre auprès d'elle, mais ses regards la suivaient toujours, ou la cherchaient. La réserve ainsi
exagérée et poussée jusqu'à TafiFectation n'était qu'une indiscrétion artificielle et une fatuité perfectionnée par le bon goût.
Lorsqu'enfin après une liaison de sept ou huit ans, un homme prenait une autre passion, le monde exigeait qu'il restât l'ami de la première, qu'il supportât ses reproches avec patience, qu'il ne cessât point de la voir, et de montrer toujours pour elle un grand attachement ; à ces conditions , pn lui permettait le changement.
Ainsi, connaissant bien le monde et ses lois, on pouvait être fat en paraissant ménager la réputation d'une femme, et parjure en obtenant l'approbation universelle. Ce code des gens du monde, fondé sur le bon goût et non sur la morale, ne prescrivait presque en général que des formes élégantes et délicates, c'est-à-dire qu'il n'enseignait au fond qu'une hypocrisie assez rafifiné^, non seulement pour voiler des vices révoltants, mais pour les confondre aux yeux du vulgaire avec des faiblesses intéressantes et souvent même avec des vertus. Ceci avait le grand inconvénient de rendre excusable ce qu'il serait à désirer quj ne le parût pas,
mais y après tout, quand les mœurs générales sont mauvaises y la franchise n'est plus qu'une grossièreté qui détruit tout le charme de la société et qui bientôt porte la dépravation au dernier degré où elle puisse aller.
Ces lois sociales et particulières de la bonne compagnie, beaucoup plus impérieuses et plus hardies que celles d'aucun législateur, s'étendaient jusque sur les tête à tête des amants parfaitement d'accord, et même, dans ce genre d'intimité, à l'abri des témoins et de toute dénonciation elles étaient suivies !,.. Jamais la puissance du plus grand des souverains n'en obtiendra autant. Je n'en citerai qu'un exemple qui me parait une anecdote assez curieuse pour oser la conter ici, quoique ce détail soit impossible à faire avec la délicatesse que je dois employer dans ce petit ouvrage, mais il peint si bien le temps où j'ai vécu, et cette recherche, cette combinaison que l'on mettait à tout, enfin l'empire et l'étendue des usages reçus, que je ne dois pas l'omettre, ne pouvant le voiler, je prendrai le parti de le conter avec 1^ plus grande simplicité. Le voici :
Dans le temps où j'étais au Palais-Royal,
j'allais un soir au bal de l'Opéra avec M™* la comtesse de Potocka, aujourd'hui à Vienne, M. de Lauzun et le chevalier de Durfort. Ce dernier avait alors une intrigue avec une femme dont il était excessivement jaloux. Nous vîmes passer une fenmie et un homme très masqués, et le chevalier de Durfort s'imagina dans l'instant que c'était sa maîtresse avec M. de Fitz-James qu'il croyait son rival. Il voit ces deux masques sortir de la salle et reparaître un instant après dans une loge dont ils avaient laissé la porte ouverte. Alors le chevalier de Durfort dit qu'il allait examiner de plus près les deux masques et il nous quitta.
Au bout d'un demi-quart d'heure il revint.
Il n'était point entré dans la loge, son examen s'était borné à regarder à l'entrée de la porte la situation des pieds de ces deux personnes que l'on pouvait voir parfaitement derrière eux par la manière dont la femme était assise.
M™* de Potocka et moi entendîmes le chevalier de Durfort dire tout bas à M. de Lauzun : Je m'étais trompé, ce sont des gens de mauvaise compagnie, il avait son pied sur celui de la femme.
M"* de Potocka ne comprenant pas comment cette vision avait si complètement tranquillisé le chevalier, je lui expliquai, quand nous fûmes seules, que dans ce cas de la plus excessive familiarité, un gros pied, d'homme n'avait jamais la grossièreté de s'établir sur un joli pied de femme , mais qu'il soulevait doucement ce petit pied et se plaçait dessous. Et voilà pourquoi le chevalier de Durfort, en épiant les deux masques de la loge, avait eu la certitude que ces deux personnes n'étaient pas de bonne compagnie.
Telles étaient les mœurs, les habitudes du dix-huitième siècle, et l'esprit de ses usages et de l'étiquette. On aurait pu faire sur tout cela un gros volume, mais qui, je crois, n'aurait rien appris de plus. Je me suis attachée à la concision, d'ailleurs celle qui daigne lire ce petit ouvrage peut si facilement, par la finesse et l'étendue de l'esprit, suppléer à ce
qui peut manquer à cet essai! et l'auteur
aura atteint son but s'il a pu l'amuser quelques instants.