‹ De l'Esprit des loisChapitre 140 sur 935 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

De la corruption du principe de la démocratie.

Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant soufTrir le pouvoir même qu'il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges.

Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids ; on n'a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’ou n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas noil plus pour les pères : les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage ; la gêne du commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance.

Les femmes, les enfants, les esclaves, n’auront de soumission pour jiersonne. 11 n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu.

On voit dans le Banquet de Xénophon une peinture bien naïve d’une république ou le peuple a abusé de l’égalité. Chaque convive donne à son tour la raison pourquoi il est content de lui.

« Je suis content de moi, dit Charmidès, à cause de ma pau- « vreté. Quand j’étois riche, j’étois obligé de faire ma cour aux « calomniateurs, sachant bien que j’étois plus en état de rece- » « voir du mal d’eux que de leur en faire; la république me de- « mandoit toujours quelque nouvelle somme ; je ne pouvois « m’absenter. Depuis que je suis pauvre, j’ai acquis de l’auto-

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a rit**; personne ne me inenaee, je menace les autres; je puis- « m’en aller ou rester. Déjà les riches se lèvent de leur place et « me cèdent le pas. Je suis un roi , j'étois esclave; je payois un « tribut à la république, aujourd’hui elle me nourrit; je ne « crains plus de perdre, j’espère d’acquérir. »

Le peuple tombe dans ce malheur lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’il ne vole pas leur ambition, ils ne lui parlent (|ue de sa grandeur; pour qu’il n’aper(,oivc pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne.

La corruption augmentera parmi les corrupteurs, et elle augmentera parmi ceux qui sont déjà corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics; et, comme il aura joint à sa jiarcssc la gestion des alTaires, il voudra joindre à sa pauvreté les amusements du luxe. Mais, avec. sa paresse et son luxe, il n’y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui.

11 ne faudra pas s’étonner si l’on voit les suffrages se donner pour de l’argent. On ne peut donner beaucoup au peuple sans retirer encore plus de lui ; mais, pour retirer de lui, il faut renverser l’Etat. Plus il paroîtra tirer davantage de sa liberté, plus il s’approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de jietits tyrans qui ont tous les vices d’un seul. Hientot ce qui reste de liberté devient insupportable : un seul tyran s’élève;, et le peujile perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption.

La démocratie a donc deux excès à éviter : l’esprit d’inéga- .lité, qui la mène à l'aristocratie ou au gouvernement d’un seul; et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’uii seul, comme le despotisme d’un seul finit pai’ la conquête.

Il est vrai que ceux qui corrompirent les républiiiues grecques ne devinrent pas toujours tyrans. C’est qu’ils s’étoient plus attachés à l’éloquence qu’à l’art militaire; outre qu’il y avoit dans le cœur de tous les Grecs une haine implaeable contre ceux qui renversoient le gouvernement républicain ; ce qui fit que l’anarchie dégénéra en anéantissement, au lieu de se changer en tyrannie.

.Mais Syracuse, qui se trouva placée au milieu d’un grand nombre de petites oligarchies changées en tyrannies'; Syracuse, qui avoit un sénat *, dont il n’est presque jamais fait mention dans l'iiistoire, essuya des malheurs que la corruption

1. VoyeJ Pln(ar(]uc, dans les Kim Je 2. C’est celai <les sU centa dont park- Tinwlton et de Üion. Diodore.

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