CHAPITRE IV
Quelques avantages du peuple conquis.
Au lieu de tirer du droit de conquête des conséquences si fatales, les politiques aiiroicnt mieux fait de parler des avantages que ce droit peut quelquefois apporter au peuple vaincu. Us les auroient mieux sentis, si notre droit des gens étoit exactement suivi, et s’il étoit établi dans toute la terre.
Les Etats que l’on conquiert ne sont pas ordinairement dans la force de leur institution : la corruption s’y e.st introduite; les lois y ont cessé d’être exécutées; le gouvernement est devenu oppresseur. Qui peut douter qu’un Etat pareil ne gagndt et ne tirât quelques avantages de la comiuètc même, si elle n’étoit pas destructive? Un gouvernement parvenu au point où il ne peut plus se réformer lui-même, que pcrdroit-il à être refondu? Un conquérant qui entre chez un [)euple où, par mille ruses et
1. Je croîs qu’on peut me permettre ici une réflexion. Plus d’un écrivain qui se fait historien un compilant au hasard c ne parle pas d’un homme comme ontesquieu), plus d'un prétendu histo* rien, dis-je, après avoir appelé sa nation la première nation du monde, Paris la premiire ville du monde, le fauteuil à feras où s'assied son roi le premier trône du monde, ne fait point difncuUé de dire : ;Vous, nos aïeux^ nos pèret, quand il parle des Francs qui vinrent des marais delù le Rhin et la Meuse piller les Gaules, et s'en emparer. L’abbé Vély dit noMS .* hél mon ami, est-il bien sûr que tu descendes d'un Franc? Pourquoi ne serais-tii pas d'une pauvre famille gau-
loise? (Volt.)-
2. Euric, ou plutôt Evarîc, était un Goth que les vicillos chroniques peignent comme un monstre. Gondebaud fut un Bourguignon barbare, battu par un Franc barbare. Rotharis le Lombard, autre scélérat de ces temps-là, était un bon arien, qui, régnant en Italie, où l'on savait encore écrire, fit mettre par écrit quelques-unes de scs volontés despotiques. Voilà d’élrangcs législateurs à citer I (Volt.)
3. Voyez le Code des lois des BarbareSf et le Uv. XXVII 1, ci -dessous.
4. Voyez l’auteur incertain de la vie de Louis le Débonnaire, dan» le recueil de Duchesne, tom. Il, pag.
artifices, le riche s’est insensiblement pratiqué une infinité de moyens d’usurper; où le malheureux qui gémit, voyant ce qa’il croyoit des abus devenir des lois, est dans l’oppression, et croit avoir tort de la sentir; un conquérant, dis-je, peut dérouter tout, et la tyrannie sourde est la première chose qui souffre la violence.
On a vu, par exemple, des Etats, opprimés par les traitants, être soulagés par le conquérant qui n’avoit ni les engagements ni les besoins qu’avoit le prince légitime. Les abus se trouvoient corrigés sans même que le conquérant les corrigeât.
Quelquefois la frugalité de la nation conquérante l’a mise en ' état de laisser aux vaincus le nécessaire, qui leur étoit ôté sous le prince légitime.
Une conquête peut détruire les préjugés nuisibles, et mettre, si j’ose parler ainsi, une nation sous un meilleur génie.
Quel bien les Espagnols ne pouvoient-ils pas faire aux Mexicains ! Ils avoient à leur donner une religion douce : ils leur apportèrent une superstition furieuse. Ils auroient pu rendre libres les esclaves, et ils rendirent esclaves les hommes libres. Ils pouvoieut les éclairer sur l’abus des sacrifices humains; au lieu de cela, ils les exterminèrent. Je n’aurois jamais fini si je voulois raconter tous les biens qu’ils ne firent pas et tous les maux qu’ils firent.
C’est à un conquérant à réparer une partie des maux qu’il a faits. Je définis ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux, qui laisse toujours à payer une dette immense pour s’acquitter envers la nature humaine.