‹ De l'Esprit des loisChapitre 34 sur 935 · LIVRE Iir, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE Iir, CHAPITRE X

perdu : car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n’y étant plus, le peuple n’a plus de protecteur.

C’esl apparemment dans ce sens que des cadis ont soutenu que le grand-seigneur n’étoit point obligé de tenir sa parole ou son serment, lorsqu’il bornoit parla son autorité*.

Il faut que le peuple soit jugé par les lois, et les grands par la fantaisie du prince; que la tête du dernier sujet soit en sûreté, et celle des hachas toujours exposée. On ne peut parler sans frémir de ces gouvernements monstrueux. Le soplii de Perse, détrôné de nos jours par Mirivéis, vit le gouvernement périr avant la conquête, parce qu’il n’avoit pas versé assez de sang*.

L’histoire nous dit que les horribles cruautés de Domitien effrayèrent les gouverneurs au point que le peuple se rétablit un peu sous son règne*. C’est ainsi qu’un torrent qui ravage tout d’un côté laisse de l’autre des campagnes où l’œil voit de loin quelques prairies.

GHAPl’IRE X

Différence de l’obéissauce dans les gouvernements modérés et dans les gouvernenieots despotiques.

Dans les ttats despotiques la nature du gouvernement demande une obéissance extrême; et la voloirté du prince, une fois connue, doit avoir aussi infailliblement son effet qu’une houle jetée contre une antre doit avoir le sien.

H n’y a point de tempérament, de modification, d’accommodements, de termes, d’équivalents, de pourparlers, de remontrances, rien d’égal ou de meilleur à proposer. L’homme est une créature qui obéit à une créature qui veut.

Ou n’y peut pas plus représenter ses craintes sur un événement futur qu’excuser ses mauvais succès sur lo caprice de la fortune. Le partage des hommes, comme des bêtes, y est l’iiitinct, robéissarifo, le châtiment.

Il ne sert de rien d'opposer les sentiments naturels, le l'espect jKinr un père, la tendresse pour ses enfants et ses femmes, les lois de nîonneur, l’état de sa santé : on a reçu l’ordre, et cela suffit.

En Perse, lorsque le roi a condamné quelqu’un, on ne peut plus lui en parler ni demander grâce. S’il étoit ivre ou hors de sens,

1. Ricanlt, l’Empire ottoman. 3. Son gonvcrncmenl étoil inilitalro}

2. Vojei rhistüire de cette révolution, ce qui est «ne des espèces du gouverne-

par lo I’. Ducerceau. ment despotique.

il faillirait que l’arrêt s’exécuUit tout rie même • : sans cela il se contrediroit, et la loi ne peut se contredire, (^ette manière de penser y a été de tout temps : l'oiilre que donna Assuérus d’exterminer les Juifs ne pouvant être révoqué *, on prit le parti de leur donner la permission de se défendre.

11 y a pourtant une chose que l’on peut quelquefois opposer à la volonté du prince * : c’est la religion. On abandonnera son père, on le tuera même, si le prince l’ordonne; mais on ne boira pas du vin, s’il le veut et s’il l'ordonne. Les lois de la religion sont d’un prétexte supérieur, parce qu’elles sont données sur la tête du prince comme sur celle des sujets. Mais, quant au droit naturel, il n’en est pas de même : le prince est supposé n’être plus un homme.

Dans les Etats monarchiques et modérés la puissance est bornée |»ar ce qui en est le ressort, je veux dire l’honneur, qui règne, comme un monarque, sur le prince et sur le |)euple. On’ n’ira point lui alléguer les lois de la religion, un courtisan se croiroit ridicule : on lui alléguera sans cesse celles de l’honneur. De là résultent des modifications nécessaires dans l’obéissance; l’honneur est naturellement sujet à des bizarreries, et l’obéissance les suivra toutes.

Quoique la manière d’obéir soit différente dans ces deux gouvernenients, le pouvoir est pourtajit le même. De quelque côté que le monarque se tourne, il emporte et précijiite la balance, et est obéi, ’l'oute la différence est que, dans la monarchie, le prince a des lumières, et que les ministres y sont infiniment plus habiles et plus rompus aux affaires que dans l’Etat despotique.

CHADITHE XI

R,;flexioa sur toul ceci.

Tels sont les principes des trois gouvernements : ce qui ne signifie i»as que, dans une certaine république, on soit ver- * tueiix, mais qu’on devroit l'ètrc. Gda ne prouve pas non plus que, dans une certaine monarchie, on ait de l’honneur, et que, (lans un Etat despotique particulier, on ait de la crainte, mais qu’il faudroit en avoir : sans quoi le gouvernement sera imparfait.

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