LIVRE XIX, CHAPITRE XXVII
Si les nobles avoient eu dans de certains temps un pouvoir immodéré dans la nation, et que le monarque eût trouvé le moyen de les abaisser en élevant le peuple, le point de l’extrême servitude auroit été entre le moment de l'abaissement des grands, et celui où le peuple auroit commencé à sentir son pouvoir.
11 pourroit être que cette nation, ayant été autrefois soumise à un pouvoir arbitraire, en auroit, en plusieurs occasions, conservé le style : de manière que, sur le fond d'un gouvernement libre, on verroit souvent la forme d’un gouvernement absolu.
A l’égard de la religion, comme dans cet Etat chaque citoyen auroit sa volonté propre, et scroit par conséquent conduit par ses propres lumières, ou ses fantaisies, il arriveroit, ou que chacun auroit beaucoup d’indifférence pour toutes sortes de religions, de quelque espi'ce qu’elles lussent, moyennant quoi tout le monde scroit porté à embrasser la religion dominante; ou que l’on seroit zélé pour la religion en général, moyennant quoi les sectes se multiplieroient.
11 ne seroit pas impossible qu’il y eût dans cette nation des gens qui n’anroient point de religion, et qui ne voudroient pas cependant souffrir qu’on les obligeât à ehanger celle qu’ils auroient, s’ils en avoient une : car ils sentiroient d’abord que la vie et les biens ne sont pas plus à eux que leur manière de penser; et que qui peut ravir l’un peut encore mieux ôter l’autre.
Si, iiarmi les différentes -religions, il y en avoit une à l’établissement de laquelle on eût tenté de ijarvcnîr par la voie de l’esclavage, elle y seroit odieuse, parce que, comme nous jugeons des choses par les liaisons et les accessoires que nous y mettons, celle-ci ne se présenteroit jamais à l’esprit avec l’idée de libtîi’té.
Les lois contre ceux qui iirofesseroient cette religion ne seroient point sanguinaires : car la liberté n’imagine point ces sortes de peines; mais elles seroient si réprimantes, qu’elles feroient tout le mal qui peut se faire de sang-froid,
11 pourroit arriver de mille manières que le clergé auroit si peu de ci’édit que les autres citoyens en auroiont davantage. Ainsi, au lieu de se séparer, il aiiïieroit mieux supporter les mêmes charges que les laïques, et ne faire à cet égard qu’un même corps; mais, comme il chercheruit toujours à s’attirer le respect du peuple, il se distingueroit par une vie plus retirée, une conduite plus réservée, et des mœurs plus pures.
Ce clergé ne pouvant protéger la religion, ni être protégé
29i DE L’ESl^IT DES LOIS.
jiareik, san.s force pour contraiiKlre, cbercheroit à ^wrsuadcr : ou veiTuit sortir de sa plume de très-bons ouvraj^es, pour pjtonver la révélation et la providence du {jrand Eti e.
Il pourroit arriver qu’on éluderoit ses assemblées, et qu’un ne voudroit pas lui permettre de corriger ses abus mèmcs^ «t que, par un délire de la liberté, on ainioroit mieux laisser sa réforme imparfaite que de souffrir qu’il fût réformateur.
Le,s dignités, faisant j>artie de la constitution fondamentale, seroientplus fixes qu’ailleiirs; mais, d’un autre côté, les grands, daus ce |»a.ys de liberté, B’a|>proclieroieut plus du peu])le : les rangs seroient donc plus séparés, et les personnes plus confondues.
Ceux qui gouvernent ayant une puissance qui se remonte, pour ainsi dire, et se refait tous les jours, auroient plus d’égard pour ceux <jui leur sont utiles que pour ceux qui les divertissent ; ainsi, on y verroit peu de courtisans, (b; flatteurs, de complaisants, enfin de toutes ces sortes de gens qui font payer aux grands le vide même de leur esprit.
On n’y estimeroit guère les hommes par des talents ou des attributs frivoles, mais par des qualités réelles; et de ce genre il n’y en a que deux : les richesses et le mérite personnel.
11 y auroit un luxe solide, fondé, non pas sur le raffinement de la vanité, mais sur celui des besoins réels; et l’on ne chercheroit guère dans les choses que les plaisirs que la nature y a mis.
On y Jouiroit d’un grand superflu, et cependant les choses frivoles y seroient proscrites ; ainsi, plusieurs ayant jilus de bien que d’occasions de dé|)ense, remploicroient d’une manière hizuri'e; et dans cette nation il y auroit plus d’esprit que de goût.
Comme on seroit toujours occupé de scs intérêts, on n’auroit point cette politesse qui est fondée sur l’oisiveté; et réellement on n’un auroit pas le tenq)s.
L’époque de la politesse des Uomains est la même que celle de rétablissement du pouvoir arbitraire. Le gouvernenrent absolu produit l’oisiveté, et l’oisiveté fait naître la politesse.
Plus il y a de gens dans une nation qui ont besoin d’avoir des ménagements entre eux (;t d(’ ne pas dciplaire, plus il y a de politesse. Mais c’est plus la politesse des mœui’S que celle des manières qui doit nous distinguer des peuples barbares.
Dans une nation où tout homme, à sa manière, prendruit part à l’administration de l’Etal, les feuuaios ne devroient guère vivre avec les hommes. .Elles sei’uieiit donc modestes, c’est-à-