‹ De l'esprit des loixChapitre 15 sur 313 · LIVRE II, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. III

bornes qu'à raison de cette affaire , parceqii'il étoit toujours créé pour un cas imprévu. A Venise , au contraire, il faut une magistrature permanente : c'est là que les desseins peuvent être commencés , suivis , suspendus , repris ; que Tambition d'un seul devient celle d'une famille , et l'ambition d'une famille celle de plusieurs. On a besoin d'une magistrature cachée, parceque les crimes qu'elle punit, toujours profonds , se forment dans le secret et dans le silence. Cette magistrature doit avoir une inquisition générale , parcequ'elle n'a pas à arrêter les maux que l'on connoit , mais à prévenir même ceux qu'on ne connoît pas. Enfin cette dernière est établie pour venger les crimes qu'elle soupçonne ; et la première employoit plus les menaces que les punitions pour les crimes même avoués par leurs auteurs.

Dans toute magistrature il faut compenser la grandeur de la puissance par la brièveté de sa durée. Un an est le temps que la plupart des législateurs ont fixé ; un temps plus long seroit dangereux ; un plus court seroit contre la nature de la chose. Qui est-ce qui voudroit gouverner ainsi ses affaires domestiques ? A Raguse(i)lecliefdela république change tous les mois ; les autres officiers , toutes les semaines; le gouverneur du château, tous les jours. Ceci ne peut avoir lieu que dans une petite ré-

(i) Yoyages (le Tourucforl.

88 t)E l'espp.it des lois.

publique (i) environnée de puissances iormî- (lables qui corromproient aisément de petits magistrats.

La meilleure aristocratie est celle où la partie du peuple qui n'a point de part à la puissance est si petite et si pauvre , que la partie dominante n'a aucun intérêt à l'opprimer. Ainsi, quand Antipater ( 2 ) établit à Athènes que ceux qui n'auroient pas deux mille drachmes seroient exclus du droit de suffrage , il forma la meilleure aristocratie qui fiit possible ; parceque ce cens étoit si petit qu'il n'excluoit que peu de gens , et personne qui eût quelque considération dans la cité.

Les familles aristocratiques doivent donc être peuple autant qu'il est possible. Plus une aristocratie approchera de la démocratie , plus elle sera î)arfaite ; et elle le deviendra moins à mesure qu'elle approchera de la monarchie.

La plus imparfaite de toutes est celle où la partie du peuple qui obéit est dans l'esclavage civil de celle qui commande , comme l'aristocratie de Pologne , où les paysans sont esclaves de la noblesse.

(i) A Lucqnes, les magistrats ne sont établis que pour deux mois. — (2) Diodore, liv. XVIII, p. 601, édit. de Pvhodoman.

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