LIVRE X, CHAP. XIII
toupoit les eaux dans sa source pendant qu'on les détournoit dans son cours.
Ce ne tut point Pultawa qui perdit Charles : s'il n'avoit pas été détruit dans ce lieu, il l'auroit été dans un autre. Les accidents de la fortune se réparent aisément ; on ne peut pas parer à des événements qui naissent continuellement delà nature des choses.
Mais la nature ni la fortune ne furent jamais si fortes contre lui que lui-même.
Il ne se régi oit point sur la disposition actuelle des choses, mais sur un certain modèle qu'il avoit pris; encore le suivoit-il très mal. Il n'étoit point Alexandre; mais il auroit été le meilleur soldat d'Alexandre.
Le projet d'Alexandre ne réussit que parcequ'il étoit sensé. Les mauvais succès des Perses dans les invasions qu'ils firent de la Grèce, les conquêtes d'Agésilas, et la retraite des dix mille, avoient fait connoitre au juste la supériorité des Grecs dans leur manière de combattre et dans le genre de leurs armes; et l'on savoit bien que les Perses étoicnt trop grands pour se corriger.
Ils ne pouvoient plus affoiblir la Grèce par des divisions ; elle étoit alors réunie sous un chef qui ne poTivoit avoir de meilleur moyen pour lui cacher sa servitude que de l'éblouir par la destruction de ses ennemis éternels, et par l'espérance de la conquête de l'Asie.
LTn empire cultivé par la nation du monde la plus industrieuse, et qui travailloitles terres
ESrR. DES LOIS, 2. 5
par principe de religion , fertile et abondant en toutes choses, donnoit à un ennemi toutes sortes de fac ilités pour y subsister.
On pouvoit juger, par l'orgueil de ses rois toujours vainement mortifiés par leurs défaites, qu'ils préci])iteroient leur cliùte en donnant toujours .^es batailles, et que la flatterie ne permettroit jamais qu'ils pussent douter de leur grandeur.
Et non seulement le projet étoit sage, mais il fut sagement exécuté. Alexandre , dans la rapidité de ses actions , dans le feu de ses passions même, avoit, si j'ose me servir de ce terme, une saillie de raison qui le conduisoit, et que ceux qui ont voulu faire un roman de son histoire, et qui avoient l'esprit plus gâté que lui , n'ont pu nous dérober. Parlons-en tout à notre aise.