LIVRE XI, CHAI'. XVIII. l
ennemis. Lorsqu'à Rome les jugements furent transportés aux traitants , il n'y eut plus de vertu , plus de police , plus de lois , plus de magistrature, plus de magistrats.
On trouve une peinture bien naïve de ceci dans quelcpies fragments de Diodore de Sicile et de Dion. « MutiusScévola, dit Diodore (i), « voulut rappeler les anciennes mœurs , et « vivre de son bien propre avec frugalité et «intégrité; car, ses prédécesseurs ayant fait «une société avec les traitants, qui avoient « pour lors les jugements à Rome , ils avoient « rempli la province de toute sorte de crimes, a Mais Scévola fit justice des publicains, et « fit mener en prison ceux qui y traînoient les « autres. »
Dion nous dit (2) que Publius Rutilius , son lieutenant, qui n'étoit ])as moins odieux aux chevaliers, fut accusé à son retour d'avoir reçu des présents , et fut condamné à une amende. Il fit sur-le-champ cession de biens. Son innocence parut en ce que l'on lui trouva beaucoup moins de bien qu'on ne l'accusoit d'en avoir volé, et il montroit les titres de sa propriété ; il ne voulut plus rester dans la ville avec de telles gens.
(i) l"'ragraent de cet auteur, liv. XXXVI, dans le recueil de Constantin Porphyrogéuete, Des vertus et des vices. — (2) Fragment de son histoire , tiré de l'Extrait des vertus et des vices.
ESPR. DES i.ois. 2. 8
l34 DE l'esprit des LOIS.
Les Italiens, dit encore Diodore (i), achetoient en Sicile des troupes d'esclaves pour labourer leurs champs , et avoir soin de leurs troupeaux : ils leur refusoient la nourriture. Ces malheureux étoient obligés d'aller voler sur les grands chemins , armés de lances et de massues, couverts de peaux de bétes , de grands chiens autour d'eux. Toute la province fut dévastée ; et les gens du pays ne pouvoient dire avoir en propre que ce qui étoit dans l'enceinte des villes. Il n'y avoit ni proconsul ni ])rétcur qui pût ou voulût s'opposer à ce désordre , et qui osât punir ces esclaves , parcequ'ils appartenoient aux chevaliers , qui avoicnt à Rome les jugements ( 2 ). Ce fut pourtant une des causes de la guerre des esclaves. Je ne dirai qu'un mot : une profession qui n'a ni ne peut avoir d'objet que le gain ; une profession qui demandoit toujours, et à qui on ne demandoit rien ; une profession sourde et inexorable qui appauvrissoit les richesses et la misère même, ne devoit point avoir à Rome les jugements.
(1) Fragment du livre XXXIV, dans l'Extrait des vertus et des vices. — (2) Pênes quos Romae tum jndiciaerant, atqae ex equestri ordine solerent sortito judlces eligi in caussa praetorum et proconsulum , quibus post administratam piovinciam dies dicta erat.
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