LIVRE XIV, CHAP. II. 20J
par les degrés de latitude, on pourroit les distinguer , pour ainsi dire , par les degrés de sensibilité. J'ai vU les opéra d'Angleterre et d'Italie ; ce sont les mêmes pièces et les mêmes acteuis : mais la même musique produit des effets si différents sur les deux nations , l'une est si calme, et l'autre si transportée , que cela paroît inconcevable.
Il en sera de même de la douleur : elle est excitée en nous par le déchirement de quelque fibre de notre corps. L'auteur de la nature a établi que cette douleur seroit plus forte à mesure que le dérangement seroit plus grand; or il est évident que les grands corps et les fibres grossières des peuples du nord sont moins capables de dérangement que les fibres délicates des peuples des pays chauds : l'ame y est donc moins sensible à la douleur. Il faut écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment.
Avec cette délicatesse d'organes que l'on a dans les pays chauds , l'ame est souverainement émue par tout ce qui a du rapport à l'union des deux sexes : tout conduit à cet objet.
Dans les climats du nord , à peine le physique de l'amour a-t-il la foi'ce de se rendre bien sensible : dans les climats tempérés , l'amour, accompagné de mille accessoires , se rend agréable par des choses qui d'abord semblent être lui-même , et ne sont pas encore lui ; dans les climats plus chauds , on aime l'amour pour
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lui-même; il est la cause unique du bonîieur , il est la vie.
Dans les pays du midi , une machine délicate, foible, mais sensible, se livre à un amour qui , dans un serrail , naît et se calme sans cesse ; ou bien à un amour qui , laissant les femmes dans une plus grande indépendance , est exposé à mille troubles. Dans les pays du nord, une machine saine et bien constituée, mais lourde , trouve ses plaisirs dans tout ce qui peut remettre les esprits en mouvement, la chasse, les voyages , la guerre , le vin. Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices , assez de vertus, beaucoup de sincérité et de fi'anchise. Approchez des pays du midi , vous croirez vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplieront les crimes ; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions. Dans les pays tempérés , vous verrez des peuples inconstants dans leurs manières , dans leurs vices même , et dans leurs vertus ; le climat n'y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes.
La chaleur du climat peut être si excessif e quele corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même ; aucune curiosité , aucune noble entreprise , aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y fera le bonheur ; la plupart des châtiments y seront