‹ De l'esprit des religionsChapitre 23 sur 222 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Abstinence du Christianisme.

S'il existait une religion qui annonçât devoir étendre ses mystères dans le monde entier , il est: incontestable que sa discipline ne pourrait déterminer une diète universelle. Tous les autres cul^ tes ont professé des abstinences relatives aim climat , et à la constitution particulière des peu — pies; mais celui-ci n'aurait rien à défendre par" cela même qu'il aurait tout à permettre. Cette ob —

servation est d'une telle évidence , qu'on ne peut trop s'étonner que le christianisme , qui a en vue la conversion des peuples , et compte des prosélytes d'une extrémité a l'autre de l'univers, introduise, avec ses dogmes , une abstinence qui lui soit propre. Il est vrai que son culte ne prohibe point spécialement certains animaux; mais, chose plus extraordinaire encore, il interdit pendant au moins le tiers de l'année l'usage de toute espèce de viande , et ne laisse aux hommes pour aliment que le poisson et les végétaux.

Jésus-Christ ne s'est-il pas lui-même expliqué d'une manière précise à l'égard de cette sorte d'abstinence ? Aux Juifs, qui ne pouvaient prendre leurs repas qu'après avoir fait une ablution , il enseigne que ce n'est point ce qui entre dans la bouche qui la souille, mais ce qui en sort. Les prêtres lui ayant représenté que ses disciples cueillaient des épis de | froment le jour du sabbat , pour toute réponse il j leur cite cette parole des Écritures : J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice : maxime admirable ! qui suffit seule pour faire connaître l'esprit de l'Évangile. Encore Jésus ne pouvait- il répondre au- ,1 1 trement sans être en contradiction avec sa doctrine. Dès-lors qu'il avait le dessein de la répandre par toute la terre, elle ne pouvait plus renfermer de prohibitions particulières , de ces abstinences rigides , bonnes pour les idolâtres qui avaient des dieux

pour tous les excès. Ce n'est pas non plus qu'il prétendit abolir le régime diététique de la Palestine ; mais certain du dessein profond de sa religion , il s'en reposait sur elle des soins de la politique ; il comprenait qu'une fois pénétré de ses principes , le législateur saurait en faire l'application dans toutes les circonstances de simple police.

Sur quelle hypothèse l'Eglise a-t-elle donc prescrit une diète , au moins inutile , qui s'éloigne manifestement de l'esprit de* son chef, et rentre dans le nombre des privations légales des Hébreux? Quand elle aurait eu le droit, jusqu'ici très-douteux, d'imposer des abstinences , devaient-elles s'étendre sur les alimens les moins stimulans et les plus salubres ? N'était-il pas une foule de choses qu'elle eût plutôt dû prohiber , et , avant tout , ces productions arrachées au Nouveau Monde avec tant d'impiété et de barbarie ? L'Église ignore-t-elle donc l'usage pernicieux que l'homme en peut faire? combien de fois il en a abusé pour ranimer des forces épuisées par la débauche et le libertinage ? Et qui sait si tout ce que l'on a rapporté d'Amérique depuis plus de quatre siècles, n'est pas la cause d'une si grande opposition qu'on remarque entre les mœurs des nations modernes , et celles des anciens habitans de la Gaule et de la Germanie ?

Nous savons qu'il existe dans tous les pays certaines productions de la terre qui exercent sur le

moral de l'homme une singulière influence ; et la nature , qui n'a peut-être eu que l'intention de se ménager des ressources, semble néanmoins nous avoir voulu soumettre à une double épreuve , en nous offrant des substances qui rallument nos désirs , d'autres qui les éteignent. Il serait cependant ridicul'e que 1? religion en prescrivit elle-même le choix, qu'il n'appartient qu'a chaque individu de faire d'après son propre tempérament. Une diète universelle ne peut donc convenir à une religion qui toujours considère deux hommes dans le même individu , et ne tend par tousses préceptes qu'à leur union morale. Le chrétien doit pouvoir se connaître et se juger lui-même, et c'est pour cela aussi qu'il est au-dessus de la loi.

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