LA CHARITÉ DU CŒUR
La charité du cœur, c'est la sympathie surnaturelle. Notre premier modèle est toujours Jésus; et, pour que nous remarquions mieux la relation étroite qui existe entre cette disposition de tendresse et d'amour en Jésus et son état de Victime, saint Paul nous parle de sa commisération pour nous comme étant propre à son caractère de Souverain Prêtre. « Nous n'avons pas, dit-il, en Jésus, un Pontife qui ne puisse compatir à nos infirmités, parce que lui-même (dans sa Passion et dans son état d'Hostie) a été éprouvé, aflligé de toute manière, comme nous '. » Et ailleurs : « Il m'a aimé et il s'est livré ^. »
Saint Paul, pénétré delà grâce de Jésus-Christ, lui dont saint Chrysostome a dit qu'il avait le cœur même de i'ado-
i p. Fabcr, ibid., p. 19, 28. — 2 Hcbr., iv, 15. — 3 Gai., n, 20,
rable Victime *, se rendait aussi le témoignage qu'il remplissait ce devoir sublime de la charité intérieure : « Qui est celui parmi vous, dit-il, aux Corinthiens, qui souffre et qui soit dans répreuve, sans que je porte, moi aussi la même épreuve et la même souiïrance^? > Il éciit aux Galates « qu'il ressent comme les douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que .Iésus-Christ soit formé eneuxs >n II recommande aux Colossiens de « s'animer des plus vifs sentiments de la miséricorde, comme il convient à des élus de Dieu*. » 11 dit aux Romains : « Ayant les uns pour les autres une charité de frères (ou, comme traduit Tertullien : étant affectueux dans votre charité fraternelle '"), prenez part à la joie de vos trèrés, prenez part aussi à leurs larmes ^. » Enfin, il fait aux Corintliiens cette belle comparaison : « Dans le corps, si l'un des membres souffre, tous le s autres souffrent avec lui ; ou si l'un des membres a quelque avantage et quelque honneur, tous lès autres se réjouissent avec lui ; or, ajoute-t-il, vous êtes tous ensemble le corps de Jésus-Ghrist, et les membres les uns des autres'. »
Les merveilleuses paroles !... Elles s'adressent à tous les fidrles ; mais ne conviennent-elles pas d'une manière plus directe et plus pressante aux âraes religieuses^? Pour elles tout est commun, tout est up • règles, constitutions, coutumes, nourriture, vêtements, exercices... Et les cœurs seuls ne seraient pas un ! Ce qui opère l'union et l'unité spirituelle, c'est la charité du cœur.
La charité du cœur exclut et rejette avec force tout ce
* Cor l'auli cor Chrisli. Hom. 23 , in E|>. ad Rom. — * II tor., xi, i9. —
Calai., IV, 19. — 4 Induile vos.., viscera misericordiœ, elc. CColoss., iii, <2).
— J> Aûv. Marciou., lib. V, cap. xiv, — C Rom., xil, 10, 15. — 7 l Cor., xil, iJ6,
57. — 8 SaiiU Basile (P»t'j;iil. brcv, 175) rccomiuando, comme parliculièrcmeuljicw
c«;âsiiirc aiu IVcIigicux, la cbaiilc iiilcricurc doul parle ici saint Paul.
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qui lui est contraire ; elle se plait daus les sentiments qui lui sont propres; elle fait l'œuvre qui est le meilleur témoignage de sa sincérité.
Ce qui lui est contraire, c*est toute froideur, toute aigreur, toute rancune. Les sentiments qui lui sont propres, ce sont ceux de bienveillance, de commisération, de sollicitude; l'œuvre qui est le meilleur témoignage de sa sincérité, c*est la prière. Arrêtons-nous qu,elques instants sur ces trois sujets.
I. — Ce qui eue essentiellement contraire à la charité du ecBWf.) c*es): toute froideur volontaire, toute aigreur, etc^ Contraire à la charité, mais contraire aussi a tout bien ; contraire à la paix intérieure, contraire à la sérénité extérieure, contraire à l'action delà grâce et à la parfaite eflScacité des Sacrements. Ne laissons jamais ce veni glacial,' ce poison, cette peste, pénétrer dans noctc amt?. un nous a offepSé, on nous a blessé, on n'a pas eii pour nous as»ez d'égards et d'attentions, . . Eh bien ! eq vérité, qu'est-ce que cela prouve ? Soyons sincère. Cela prouve toui simplement que iious aurions besoin de refafre un bon noviciat pour mieux apprendre que sans humilité, abnégation et mort 'k soi-même, on peut porter le saint haoït de la religion ; mais l'esDrit religieux... hélas! il est encore à acqueiu-.
On a été peu convenable envers nous, et nous sommes intérieurement agité, troublé, plein de pensées mauvaises contre celui-ci. celui-la 1... Et puis?... Combien ae temps cela va-t-il . durAi' V Est-ce un iour? est-ce deux v 11 faut nécessairement que toute cette tempête s'apaise Voudrionsnous mourir dans de tels sentiments? S'il faut que tout cela finisse, pourquoi gardons-nous le poison une seule heure, uq seul quarl d'heure, un seul instant volontairement?
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Mais il y a des répugnances, des antipathies naturelles que l'on ne sait comment dominer? J'aime bien saint François de Sales appelant ces misères de notre nature « les tentations des saints. » Voilà d'abord un encouragement. Il nous faut citer ses paroles : « Notre mère (sainte Jeanne de Chantai) vous dira ne'it-étre, si elle en a le luisir, xa crainte ciue fat que les renardeaux n'entrent aans cette petite vigne (il s'agit d'une fondation nouvelle) pour la démolir, je veux dire les aversions et les répugnances, qui sont les tentations des saints. Êtoufîez-les en leur naissance. Tenez votre charité JDandée, et tenez pour suspect tout ce qui sera contraire à runion, cru mutuel support, « ^ zfciproque estime aué vous devez avoir les unes envers les autres ». -
Vous voyez comme il recommande de n'être pas sans vigilance au sujet de ces aversions et répugnances. T. 70*1 1 qii'on tienne sa charité « bandée», c'est-à-dire sans la làîèsôr fJêchïr. sans rien céder à sa nature, et il recommando « rëstime rftnîoroaue. » Nous avons touipurs cette ressource que la foi nous fournit
II. — Les sentiments qui sont ■propres h la charité intérieure sont ceux de bienveillance, de commisération, etCr Gaudere cum gaudentihus, flere cum fîentibus. Une âme vraiment charitable n'est étrangère à rien de ce qui intéresse la communauté et chacun des membres de la communauté. Elle demeure dans sa simplicité, son humilité et sa paix, et cependant l'on dirait que toutes les joies et toutes les peines se réunissent en elle, pour devenir ses propres peines et ses propres joies. C'est ce que dit e.xpressément saint Grégoire dans une de ses homélies, et le saint docteur ajouto
1 LcUrc à la Mère Favre, 10 septembre 1G16.
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une réfloxion qui répond porfaitement à la pensée générale de cet ouvrage : « Quel holocauste, dit-il, est comparable au sacrifice offert par celui qu'anime une si généreuse yolonté, puisque c'est lui-môme qu'il immole sur l'autel dt son cœur '? »
Donc, un des membres de la communauté passe par quel» que épreuve ; il est affligé, tenté, souffrant ; un autre semble déchoir de sa ferveur première, un postulant nouveau venu hésite à persévérer, un novice ne répond pas aux soins qu'on lui donne, un profès est tenté de quitter la congrégation : toutes ces âmes apportent à celle en qui rrgoe la charité, une part plus ou moins douloureuse de peine, d'affliction, de sollicitude ; et celle-ci, dans les vifs seriti^icnts qu'elle éprouve, voudrait leur venir en aide, leur rendre tous le* services dont elles ont besoin et que l'obéissance lui permettrait de rendre ; elle voudrait même, si la même obéissance approuvait son désir, s'offrir à Dieu en qualité de victime, selon la grâce propre de sa vocation, afin de porter leurs peines et d'expier pour elles leur froideur et leur défaillances.
Citons à ce sujet deux exemples empruntés à la vie de la bienheureuse Marguerite-Mnrie. Le premier est raconté dans sa Vie écrile par ses contemporaines.
« Un jour, à l'oraison du soir, sœur Marguerite-Marie pria Notre-Seignenr de lui faire connaître les moyens de contenter le désir qu'elle avait de l'aimer. Il lui fit voir qu'elle ne pouvait mieux lui témoigner son amour qu'en aimant le pro-
1 Sic adversa alterius sicut nostra pevtimescere; sic de prosperitate proximi siciit de noslro profectu gratulafi; aliéna damna noslra crelere, aliéna lucra noslva putare, etc. Quid isto holocauslo locufiletius, quando ptr hoc quod Deo tmvwlat i?i ara cordis, animam scmctipsam mactat? Homil. S in Evan-. (Patrol., t. LXXVI, col. 1094). —2 \'U et Œuvre* de la Uicnheuretu«, t. I, p. 33.
chain pour l'amour de lui-même : qu'elle devait s'employer à procurer le salut des pécheurs et celui de ses sœurs, quoiqu'elle fût la plus misérable de toutes, et qu'il fallait oublier ses intérêts pour les leurs dans tout ce qu'elle pourrait faire. Comme elle ne savait ce que cela signifiait, Notre-Seigneur lui fit connaître que c'était le rétablissement de la charité dans les cœurs qu il demandait , puisque par les manquements que l'on y faisait l'on s'était sépare de lui, qui est ia charité même, et nar toutes ces fautes les personnes religieuses et les personnes du monde ne craignaient point de blesser la charité, cette aivine vertu aui nrend sa naissance dans le cœur ae dieu même. « aussî, ait-il, ce sont ces * membres a aemi pourris ei prêts a être coupes qui me » causent de si grandes uouieurs. xis duraient aejà reçu leur » châtiment, sans la dévotion qu'ils ont a ma sainte at,^re, » qui apaise ma justice irritée, ei qui ne neut l'être que » parle sacrifice d'une victime. » Je fus si vivement touchée de cela, ajoutait sœur Marguerite, que j^aurais bien accepté toutes sortes de tourments, même les peines au purgatoire jusqu'au lour du lusement, pour satisfaire à sa bonté. »
L'autre trait de la vie de notre Bienheureuse est emprunté à la déposition que lit la sœur >d^atherine-Augustine Marest, en 1715, lors de la première enquête eanoniaue loucnant les vertus ne îMarojuerite-Marie bille témoigna aue la h. m. Greyffié. Supérieure de la Visitation de Paray, ayant étéatteinte de douloureux maux de tête aui lui revenaient ensuite fréquemment, sœur Marguerite-Marie demanda à Dieu aue ces douleurs lui fussent données plutôt au'à sa Supérieure» « parce que, disait-elle, la Supérieure était nécessaire et non pas elle. » La M. Greyffié tut en effet délivrée de ses souffrances pendant trois mois et elles passèrent a la l>ionheureuse. Mais
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la M. Supérieure l'ayant appris, lui dit : « S'il y a de l'avantage à souffrir, comme nous n'en doutons pas, j'en veux profiter aussi bien que vous. » Et quelque temps après cette digne Mère sentit son mal comme auparavant et Margucnte-» Marie en fut délivrée. *.
Ainsi l'âme en qui règne la charité de Jésus-Christ se plaît h s'immoler ; et c'est là une première consolation dont la récompense l'Epoux divin ; mais ce n'est pas la seule. Voici des frères et des sœurs qui avancent avec ferveur dans la Voie des commandements et des conseils évangéliques ; leur grâce semble s'accroître à vue d'œil , leurs progrès dans la perfection sont manifestes... Quel doux sujet de joie pour l'âme qui porte en elle la charité de Dieu I Gomme elle s'élève avec amour vers le Cœur de son doux Sauveur, pour le remercier d'être si bien servi ! Comme elle le supplie d'ajouter grâce sur grâce, afm que les épouses qu'il s'est choisies soient toujours plus dignes de lui!...
Et qu'on se garde bien de dire que ceci est affaire de caractère et de tempérament. Certes, le caractère et le tempérament peuvent, dans une certaine mesure, contribuer à rémotion extérieure qui est produite dans telle ou telle circonstance touchante, émouvante; mais saint Paul entend bien que ces dispositions sont des opérations de grâce. Ce n'est pas autrement qu'il conçoit la charité qui vient du Saint-Esprit. Ecoutons-le . « La charité est bienveillante, dit-il, elle ne se réjouit point de l'iniquité ; mais elle met toute sa consolation à voir le prochain avancer dans les voies de la justice et de la vérité. » Il dit encore : c Elle est remplie de douces espérances sur l'avenir du prochain ; elle ne désespère jamais de son salut, et croit volontiers tout
I Vie et Œuvret de la Bienheureuse, p. ilik
le bien qu'on en dit. » Il ajoute que, « ne cherchant jamais ses propres intérêts, la charité n'est point jalouse, mais qu'au contraire elle n'a que des sentiments de tendresse et de bienveillance pour tous. »
Ainsi parle le grand Apôtre * ; mais négligerions-nous le premier caractère qu'il remarque en la charité ? La charité dit-il, est patiente, carîtas patiens est. Pourquoi patiente? et pourquoi rappelons-nous ce caractère à propos de la vie de communauté ? Est-ce que, parmi les âmes consacrées, la charité a besoin d' emprunter du secours à la belle et magnanime vertu de patience ? Oui, il en est ainsi ; et la patience, unie à la charité, « fait, selon l'expression de saint Jacques, l'œuvre parfaite ^. » Elle est nécessaire partout. Les saints eux-mêmes en ont besoin entre eux. Mais leur patience, étant celle de la charité, est toujours suave, simple, modeste et humble. C'est la victime qui se laisse immoler sans ouvrir la bouche, sachant bien que l'immolation est l'état qui lui convient le mieux.
Telle est la charité intérieure. Si nous ne la possédons pas encore, ne nous excusons pas en alléguant notre tempérament ou notre caractère, mais humilions-nous, et demandons, par d'instantes supplications, la grâce de posséder au plus tôt ce magnifique et nécessaire trésor.
III. — L'œuvre qui est le témoignage et la preuve de la iincérité de notre charité, c'est la prière pour nos frères. Prions-nous pour tous les membres de notre chère communauté ? et dans quelle mesure ? avec quelle fréquence ? avec quelle ferveur? Il y a des prières qui se font en commun • pour les novices, pour les malades, pour les Supé-
1 1 Cor., xni, 4 et scq. — Jacob, i, 4.
neurs; il faut les faire avec une grande piété, et ne pas s'habituer à ces pratiques régulières ; mais ce n'est pas de celle-là que nous voulons parler, c'est de ce souvenir affectueux, dévoué, que vous donnerez à cette communauté bénie, à ces mêmes Ames dos novices, des malades, des Supérieurs, à tel et tel en particulier; que vous donnerez, dis-je, dans vos visites au Saint-Sacrement ou à la Sainte Vierge, dans vos actions de grâces après la communion : souvenir fervent," prière toute pénétrée du désir d'être exaucé, dont vous ne parlerez à personne, qui sera votre secret à vous, et dont vous n'aurez, par conséquent, la récompense que de Dieu. Ah I qu'elle est agréabre à son cœur, cette prière qui s'élève ainsi vers'lui sur les ailes de l'humilité et de la charité !... D'autre part, elle ne sera pour voiis accompagnée d'aucune tentation de vaine gloire. Un acte extérieur, une bonne parole, un service offert et rendu, pourrait avoir cet inconvénient (Dieu nous garde pourtant de nous en dispenser et priver pour cela ! mais enfin il faut le constater), la prière, jamais ! Elle est désintéressée, elle est modeste ; c'est un acte de charité sans mélange humain. Oh ! prions, prions beaucoup, et surtout prions bien pour des âmes qui sont les charitables compagnes de notre exil ici-bas, et avec lesquelles nous sommes destinées à former une même couronne à Jésus et à Marie dans le ciel.